La grande déprime de la population syrienne

(Le Figaro du 11/04/2003 page 3)

 

Damas : de notre envoyé spécial Renaud Girard

 

La population syrienne a réagi avec un profond abattement à la chute soudaine de Bagdad aux mains des troupes américaines. «Il faut remonter à la défaite de 1967 dans la guerre des Six-Jours contre Israël pour trouver, à Damas, un pareil traumatisme psychologique», confie un haut fonctionnaire syrien à la retraite, francophone, qui préfère conserver son anonymat.

La télévision d'Etat syrienne est tombée dans une sorte d'autisme. Avant l'arrivée des chars américains dans le centre historique de Bagdad, elle diffusait en boucle les images des victimes civiles irakiennes et, plus parcimonieusement, les communiqués de victoire surréalistes de Sahaf, le ministre de l'Information de Saddam Hussein. Depuis, elle se contente de diffuser de vieux documentaires sur les sites historiques de l'Irak. Elle n'a, bien sûr, pas montré les images des Bagdadiens accueillant chaleureusement les soldats américains. Quand ils veulent s'informer, les Damascènes regardent les chaînes arabes satellites émettant du Qatar ou d'Abou Dhabi. Ces derniers jours, ils sont restés suspendus aux programmes de ces CNN du monde arabe.

A la faculté des lettres et des sciences humaines de l'université de Damas, les étudiants, dont beaucoup avaient manifesté contre l'Amérique au cours des trois premières semaines de guerre, sont en plein désarroi. L'arrivée d'un journaliste français sur le campus provoque aussitôt un attroupement, où chacun veut donner son sentiment. «Nous sommes abasourdis. Tout est arrivé si vite. Nous faisions confiance aux forces irakiennes pour résister dans le combat de rue. Où est la bataille de Bagdad qu'on nous avait promise ?», dit l'un d'eux. «Nous sommes très tristes. Nos frères subissent l'humiliation de l'occupation. Et qu'avons-nous fait pour eux, nous, les Arabes ?», renchérit un second. «Mais c'est que le monde arabe est incapable de s'unir. S'il existait des Etats-Unis du monde arabe, à l'image de ceux d'Amérique, jamais une telle invasion étrangère d'une capitale arabe aurait été possible», explique un troisième. «Voilà, Israël a encore gagné, cette fois sans même verser une seule goutte de sang. C'est tellement injuste ! Et nous les Syriens, nous sommes les prochains sur la liste !», arrive à placer un quatrième. «L'Irak est un détail. C'est tout le monde musulman que l'Occident veut placer sous son joug !», assène un cinquième.

Soudain, un jeune étudiant insiste pour qu'on lui donne la parole et qu'on lui prête une demi-minute d'attention. «Ecoutez ! Moi, je suis le seul Irakien ici. Et je peux vous dire que 23 millions d'Irakiens se sentent aujourd'hui libérés !» Consternation dans le groupe, mais seulement de très courte durée.

Sollicitée par le journaliste français, une jeune fille, un keffieh noir et blanc noué autour du cou, accepte de se joindre à la discussion des garçons. «La résistance continue à Bagdad. Ne croyez pas à la propagande des Américains !», s'exclame-t-elle. Mais n'a-t-elle pas vu les images de la liesse à Bagdad ? «Elle refuse la réalité, trop insupportable pour elle», explique l'étudiant le plus âgé du groupe. «Notre grand défaut, à nous les Arabes, c'est que nous vivons toujours dans nos rêves. Lorsque nous sommes confrontés à un problème, nous le contournons, nous restons à sa surface, nous refusons d'en pénétrer le cœur. Le résultat, c'est toujours la négation de la réalité», ajoute-t-il.

Dans les trois premiers jours de la guerre de 1967, les médias officiels syriens n'avaient cessé de publier des communiqués de victoire. La nouvelle de la défaite et de la prise du Golan par les troupes israéliennes fut accueillie comme un coup de massue par la population de Damas. Le même scénario s'est répété, 36 ans plus tard. Conditionnés par la propagande et, surtout, par leurs espoirs, les Syriens étaient persuadés que les Irakiens résisteraient durement et longuement, offrant enfin au monde arabe un exemple capable de le galvaniser et de laver plus d'un demi-siècle d'humiliations militaires et politiques.

«Il faut remonter à la prise de Damas par le général Gouraud en 1920 pour voir une capitale historique arabe occupée par la force par des étrangers. Cette défaite résulte du fait que, nous les Arabes, nous avons manqué à deux reprises l'occasion de réformer notre société : au début des années 20, et après l'échec du nassérisme en 1967», analyse froidement un intellectuel palestinien laïc vivant à Damas, et qui préfère rester anonyme. «Pour faire face au projet hégémonique américano-israélien qui nous vise, nous devons passer d'une société traditionnelle à une société moderne, car seule une société moderne peut résister à une autre société moderne. Les intellectuels arabes ont espéré que, chez les Irakiens, le sursaut patriotique allait l'emporter sur la détestation du régime. C'était naïf. La culture du raïs, du grand leader, ça n'a jamais marché. Une société dépolitisée par la dictature et la propagande ne forme pas des résistants, elle forme des pantins.»

Et lorsqu'on lui demande si l'occupation américaine ne va pas précisément répandre la modernité dans la société irakienne, il fait part de son pessimisme. «Regardez qui les Anglais ont choisi pour «gouverner» Bassora : le cheikh d'une tribu traditionnelle. C'est le retour à la bonne vieille pratique coloniale des années 1920 ! Vous verrez, le résultat à moyen terme de cette occupation, ce sera le repli sur soi de la société arabe, la victoire de l'islamisme le plus rétrograde !»