Irak : chronique d'un désastre annoncé
Mise à jour : 12/05/2007
Recommandation au lecteur
Pour bien comprendre ce texte il est recommandé de lire, dans cet ordre :
§ La culture arabe ennemie de la démocratie
(Ce texte explique en quoi la culture arabe traditionnelle est absolument incompatible avec un Etat démocratique, comme on le voit dans tous les pays arabes.)
§ Irak : pourquoi la stratégie US 2007 échouera
(Ce texte rappelle la stratégie irakienne annoncée en janvier 2007 par le Président Bush, qui maintient ses objectifs de victoire américaine en Irak par le succès de la démocratie, avec ce qu'elle implique d'Etat de droit, de sécurité et d'élimination du terrorisme. Le texte explique ensuite pourquoi elle est vouée à l'échec quels que soient les renforts militaires que les Etats-Unis y déploieront.)
La situation en Irak en février 2007
Chaque jour qui passe voit croître la violence à Bagdad, dans la province sunnite d'Anbar et dans certains quartiers de ville chiites. La situation d'ensemble du pays et les scénarios d'évolution possibles sont décrits dans un rapport cosigné par l'ensemble des 16 services de renseignement américains, dont l'article [1] rend compte de la partie rendue publique. En voici l'essentiel :
§ Les politiciens irakiens ont peu de chances de maintenir la cohésion d'un pays de plus en plus divisé en factions hostiles. En tant que pays, l'Irak se délite de plus en plus.
§ La situation en Irak est plus qu'une guerre civile entre communautés sunnite et chiite ; c'est aussi une guerre entre milices chiites, une guerre d'al Qaida contre l'Etat de droit, une guérilla de groupes sunnites contre les forces de la coalition, et une criminalité généralisée.
(C'est une situation de « guerre de tous contre tous », étudiée par le philosophe Hobbes dans le cas où, l'Etat de droit n'existant plus, les hommes sont livrés à leurs instincts de conservation et d'accaparement des biens d'autrui par la violence.)
§ L'armée irakienne a peu de chances, dans les 18 mois à venir :
· d'affronter avec succès les puissantes milices du pays, tout particulièrement les milices chiites ;
· d'être capable d'assurer la sécurité publique, qui s'est dégradée malgré 4 années d'efforts de l'administration Bush.
§ L'Iran fournit aux groupes chiites des armes de guerre et une aide qui constituent un danger mortel pour les sunnites et les troupes américaines. Mais même sans ces armes et cette aide, la violence trouve en Irak même de quoi prospérer.
Voici quelques informations extraites de l'article [2] :
|
|
Février 2004 |
Février 2005 |
Février 2006 |
Février 2007 |
|
Effectifs
US |
115 |
155 |
133 |
135 |
|
Forces
de |
125 |
142 |
232 |
323 |
|
Nb de
morts |
21 |
56 |
54 |
79 |
|
Nb de
morts |
65 |
103 |
158 |
150 |
|
Hélicoptères |
1 |
0 |
0 |
3 |
|
Attentats |
17 |
18 |
39 |
54 |
|
Civils
tués |
1200 |
1800 |
2200 |
2500 |
|
Civils
déplacés |
20 |
30 |
100 |
90 |
|
Production |
2.3 |
2.1 |
1.8 |
2.1 |
|
Combustible |
88 |
84 |
55 |
61 |
|
Production |
4100 |
3600 |
3700 |
3600 |
|
Chômage (%) |
37 |
34 |
33 |
33 |
|
Inflation |
32 |
32 |
50 |
20 |
|
Coût
mensuel |
4.7 |
6.3 |
6.8 |
9.0 |
Statistiques comparées de la situation en Irak
En résumé, les 10 000 militaires additionnels déployés par les Etats-Unis à fin février 2007, n'ont pas encore fait progresser la situation.
Il faut aussi rappeler que les Etats-Unis ont publié plusieurs rapports montrant que :
§ Le niveau de corruption et de détournement économique est colossal, rendant la vie d'une entreprise complètement imprévisible et tout investissement impossible [3] ;
§ Sur les 20 milliards de dollars investis par les Etats-Unis à ce jour pour reconstruire les infrastructures du pays (routes, adduction d'eau, production et transport d'électricité, hôpitaux, etc.) la quasi-totalité a été gaspillée, volée, sabotée, etc.
Les scénarios possibles
Le Président Bush a reconnu en janvier 2007 que la stratégie qu'il avait choisie jusqu'à ce jour avait échoué. De son côté, le rapport des services de renseignement estime que :
§ Le gouvernement irakien a peu de chances d'apaiser la violence et de surmonter la guerre intracommunautaire, quelque soit le niveau des effectifs américains et la durée de leur présence.
§ Un retrait rapide des forces américaines ne ferait qu'accélérer l'effondrement des institutions irakiennes.
§ Il suffirait de peu de chose pour que le conflit entre chiites et sunnites dégénère en guerre civile totale : l'assassinat d'un leader religieux ou tribal de premier plan ; un retrait des ministres sunnites d'un gouvernement irakien jusqu'ici clairement pro-chiite ; une multiplication des attentats spectaculaires comme celui qui a fait 130 morts et 300 blessés début février 2007…
§ Le conflit entre chiites et sunnites pourrait inciter des pays voisins à intervenir pour armer et financer la lutte de leurs coreligionnaires ; l'Arabie Saoudite, la Jordanie et l'Egypte aideraient les sunnites, et l'Iran les chiites.
(Une éventuelle confrontation directe entre Arabie Saoudite et Iran n'est, alors, pas à exclure. Elle provoquerait un effondrement des exportations de pétrole de ces pays, suite à la destruction de certaines installations d'extraction, de stockage et de transport. Une baisse de ces exportations provoquerait à son tour une explosion des prix du pétrole dans tous les pays importateurs, donc une récession mondiale comme celle due au 1er choc pétrolier de fin 1973.)
§ Après un effondrement du gouvernement actuel, trois scénarios sont possibles :
· L'arrivée au pouvoir d'un tyran chiite, imposant son autorité par la mort et la terreur comme Saddam Hussein en son temps ;
· Une fragmentation anarchique du pays en quelques centaines de groupes tribaux hostiles les uns aux autres et gouvernés par des seigneurs de la guerre moyenâgeux ;
· Une longue guerre civile entre sectes ne pouvant se terminer que par une partition du pays après des centaines de milliers de morts, et le règne d'une misère généralisée.
Ma conclusion
Chaque jour qui passe, des Américains meurent dans une guerre civile et des luttes mafieuses entre Irakiens, guerre et luttes qui ne les regardent pas, même si c'est leur invasion du pays en 2003 qui a provoqué l'effondrement de la dictature de Saddam qui maintenait le calme par la terreur. On comprend donc qu'une majorité d'Américains veuille rapatrier leurs forces.
En outre, le maintien de forces américaines en Irak coûte des dizaines de milliards de dollars par an. De plus en plus d'Américains pensent donc que leurs troupes et leur argent seraient mieux employés en Afghanistan, où la lutte contre les Talibans va mal mais n'est pas encore perdue, ou en investissements pour la sécurité intérieure des Etats-Unis contre les attentats.
Compte tenu de la puissance des media, la répétition des mauvaises nouvelles en provenance d'Irak (soldats morts et blessés, dépenses astronomiques, pagaïe interminable, haine des Américains par des Irakiens dont certains demandent malgré tout la poursuite de leur protection…) finira par produire des manifestations de mécontentement si fortes que le gouvernement américain devra quitter l'Irak comme il a quitté le Vietnam.
Il restera alors à tenter d'empêcher une guerre Iran-Arabie Saoudite, une mainmise de l'Iran sur le sud chiite de l'Irak malgré l'hostilité séculaire des Arabes irakiens pour les Perses et une prolifération de camps d'entraînement terroristes dans un pays sans Etat de droit.
De toute manière, il n'y a aucune chance que l'Irak devienne une démocratie, comme le Président Bush l'avait promis.
Nous, Français, pouvons toujours nous féliciter d'avoir refusé d'intervenir en Irak en 2003, mais comment ne pas prendre notre part dans la lutte antiterroriste qui s'amplifiera peut-être, et comment ne pas souffrir d'une explosion du prix du pétrole ?
Référence
[1] The New York Times du 03/02/2007, article "Analysis of Iraq’s Future Is Bleak, but Both Sides in Debate Cite Report" http://www.nytimes.com/2007/02/03/world/middleeast/03intel.html?th=&emc=th&pagewanted=print
Traduction du titre : "La situation en Irak se présente plutôt mal, selon l'analyse des services de renseignement citée par les deux partis, démocrate et républicain, qui s'opposent".
Ce rapport fait suite au rapport précédent, daté de l'été 2004. Bien que les services de renseignements américains se soient déjà trompés sur la situation en Irak par le passé, par exemple en estimant qu'il y avait des armes de destruction massive, ce document est très important par la somme de travail qu'il représente et le consensus sur son contenu de l'ensemble de ces services.
[2] The New York Times du 17/03/2007, article "The State of Iraq, an Update"
http://www.nytimes.com/2007/03/18/opinion/18ohanlon.html?th&emc=th
http://www.nytimes.com/imagepages/2007/03/17/opinion/18opchart.html
[3] The New York Times du 12/05/2007, article "Billions in Oil Missing in Iraq, U.S. Study Says" http://www.nytimes.com/2007/05/12/world/middleeast/12oil.html?_r=1&th&emc=th&oref=slogin
Extrait traduit : "Il manque entre 100 000 et 300 000 barils de pétrole par jour, disparus de la quantité produite par siphonage ou détournement."