Libre opinion :

Régionales 2004 : les Français ont encore voté sans savoir

 

A chaque élection générale, les Français ont sanctionné tous les gouvernements en place depuis 1981 :

§           En 1981, la présidence Giscard et le gouvernement Barre ont été sanctionnés au profit de Mitterrand et de la gauche unie ;

§           En 1986, le gouvernement de gauche de Fabius est sanctionné aux élections législatives, Chirac devient Premier ministre ;

§           En 1988, le gouvernement de droite de Chirac est sanctionné, Mitterrand est réélu ainsi qu'un parlement de gauche ; les Premiers ministres successifs sont Rocard, Cresson et Bérégovoy ;

§           En 1993, les élections législatives sanctionnent le gouvernement de gauche, Balladur devient Premier ministre ;

§           En 1995, les élections présidentielle et législatives sanctionnent la gauche : Chirac est élu avec un parlement de droite ;

§           En 1997, après dissolution de l'Assemblée, les élections législatives sanctionnent le gouvernement Juppé, et Jospin devient Premier ministre ;

§           En 2002, les élections présidentielle et législative sanctionnent la gauche : Chirac est réélu avec un parlement de droite ;

§           En 2004, les élections régionales sanctionnent lourdement le gouvernement de droite de M. Raffarin.

 

En somme, depuis 1981, les Français ont sanctionné les dirigeants politiques en place à chaque élection générale, en basculant de droite à gauche et inversement. Aucune politique, ni de droite ni de gauche, n'a répondu à leurs attentes concernant le sujet qui les préoccupe le plus, le même jusqu'à nos jours : le chômage. Leur exaspération est allée croissant, comme en témoignent les scores des candidats extrémistes à l'élection présidentielle du 21 avril 2002, et le désaveu cinglant du gouvernement Raffarin aux élections régionales de mars 2004.

        A droite comme à gauche, les politiciens au pouvoir ont pourtant tout fait pour satisfaire leur électorat, en ne reculant devant aucune mesure idéologique (comme les non-sens économiques que constituent les "35 heures" ou les lois anti-licenciements de M. Jospin) ou aucune mesure clientéliste (comme les cadeaux fiscaux de M. Raffarin aux buralistes, aux restaurateurs et aux SMICards, dont on a uniformisé les salaires par le haut).

Où est le problème?

A l'évidence, puisque depuis 23 ans aucune politique de gauche ou de droite ne satisfait les Français, le problème n'est donc pas celui que pose et traite la classe politique, et que les médias couvrent en opposant les mesures "de droite" et "de gauche". Le problème est le chômage, surtout le chômage !

 

Les Français ont des préoccupations claires et de bon sens : d'abord et avant tout avoir du travail, puis un bon niveau de vie, une bonne sécurité, une bonne santé, etc. Ces préoccupations sont celles de tous les peuples qui vivent en démocratie, mais tout se passe comme si les politiciens français, lorsqu'ils sont au pouvoir, étaient incapables de les satisfaire.

 

Il y a donc une coupure entre la classe politique au pouvoir, qu'elle soit de gauche ou de droite, et les citoyens. Ces derniers s'estiment toujours incompris, voire méprisés. Leur mécontentement est suscité, exprimé, amplifié et exploité par l'opposition politique du moment, et par les syndicats et coordinations qui en vivent. Et les médias font écho aux prises de position mécontentes cent fois plus souvent qu'aux sujets de satisfaction, d'où le sentiment constant que "ça va mal".

 

C'est pourquoi il faut un contexte économique particulièrement favorable, comme les 4 premières années du gouvernement Jospin et la baisse du chômage à 8.6 % en 2000, pour que les Français aient le moral et que le gouvernement soit plutôt apprécié ; il suffit alors d'une détérioration de ce contexte et d'une campagne médiatique sur l'insécurité pour que le gouvernement devienne impopulaire et perde les élections. C'est ce qui s'est passé en 2002.

 

Depuis 23 ans, donc, les Français n'ont pas voté "pour", ils ont voté "contre" ; les deux dernières fois, c'était contre le Front National en 2002 et contre le gouvernement Raffarin en mars 2004.

 

Le vote national "à gauche" aux élections régionales 2004 ne constitue nullement une approbation d'un programme de gauche, un tel programme n'existant pas de l'aveu même des dirigeants socialistes, communistes et verts, qui vont y travailler à partir de maintenant. La gauche a remporté les élections régionales 2004 en se contentant de critiquer la politique de la droite : "casse" ou "régression" sociale, défense des intérêts du MEDEF, etc. Implicitement, en critiquant la politique de la droite, elle a dit aux Français qu'ils pouvaient continuer à bénéficier des énormes transferts sociaux associés aux allocations de chômage, aux soins médicaux remboursés, aux retraites généreuses, etc. Et les Français les ont crus et ont voté en conséquence.

 

La vérité est pourtant simple : les transferts sociaux en France sont les plus élevés au monde après ceux de la Suède et du Danemark, en fait à peine supérieurs. Ils nous coûtent si cher que nous nous endettons chaque année davantage, au point d'encourir des sanctions de l'Union européenne pour déficit budgétaire et dette nationale tous deux excessifs. Nous finançons nos transferts sociaux d'aujourd'hui à crédit, en laissant à nos enfants le soin de rembourser un jour les dettes que nous faisons année après année. Et ce remboursement s'ajoutera aux retraites qu'ils devront nous payer, bien que leur génération, soit moins nombreuse que la nôtre.

 

Aucun gouvernement, aucune politique n'est en mesure d'ignorer ces vérités économiques : un pays ne peut vivre au-dessus de ses moyens, en donnant à ses citoyens plus que ceux-ci ne paient en impôts. Les politiciens qui promettent de meilleures prestations sociales trompent donc les citoyens : la France de 2004 n'a pas les moyens de faire mieux qu'elle ne fait. Elle n'a même pas les moyens de continuer à donner les avantages sociaux qu'elle donne, notre déficit et notre dette le prouvent. Mais les citoyens ne le savent pas, car ni le gouvernement ni les journalistes de la télévision ne le leur disent.

 

En plus de l'excès de transferts sociaux, la France a des "frais généraux" trop élevés, c'est-à-dire trop de fonctionnaires. Il suffit de comparer, pour chaque million d'habitants, les effectifs des ministères de l'Economie et des finances, de l'Education nationale, des services publics comme La Poste, aux effectifs d'autres pays avancés, pour comprendre qu'il y a chez nous un mauvais rendement des services publics. Ces services marchent bien, mais ils nous coûtent trop cher faute d'une bonne organisation. Mais les citoyens l'ignorent, car le gouvernement et la télévision se gardent bien d'aborder des comparaisons qui fâchent.

 

Les coûts excessifs des transferts sociaux et des effectifs pléthoriques entraînent des impôts élevés : la France est un des pays du monde où la pression fiscale est la plus forte. Et cette pression fiscale ne pourra que grandir fortement à la génération suivante, qui devra rembourser nos dettes et payer nos retraites. Si on ne réforme pas l'Etat en profondeur pour le faire maigrir, si on continue à subventionner et assister à tout va, la France deviendra un pays d'émigration : ses élites partiront à l'étranger trouver des conditions de travail où on est moins écrasé d'impôts. Déjà de nombreux jeunes partent en Angleterre trouver une économie plus libérale et des impôts moins lourds, déjà des chercheurs partent aux Etats-Unis trouver des salaires et des budgets de recherche plus généreux. Et la concurrence tous azimuts des nouveaux géants asiatiques, la Chine et l'Inde, rendra de moins en moins compétitive notre économie, où la solidarité prime sur l'efficacité. Mais ne le sachant pas, les Français rejettent les réformes qui dérangent, en votant pour ceux qui leur promettent la poursuite de l'Etat-providence.

Des comportements illogiques

Un habitant de Nancy, qui doit se rendre en auto chez un ami dans le Lot, sait bien où il veut aller : chez son ami, dont il a l'adresse. Comme il ne connaît pas la route, il consulte une carte avant de choisir son itinéraire.

 

Mais lorsqu'il doit voter, c'est-à-dire choisir une politique et un politicien parmi plusieurs, ce même nancéen se garde bien de s'informer sur les faits économiques et de vérifier le réalisme des diverses propositions. Ses critères de décision sont basés sur les affirmations carrément publicitaires des divers politiciens en campagne, qui promettent monts et merveilles parce que leurs électeurs ne se rendent pas compte du caractère irréaliste, donc fallacieux, de leurs promesses. Logiques pour un choix d'itinéraire, nos concitoyens sont illogiques pour voter, par manque de discernement économique et politique.

 

Exemple de promesses irréalistes : le Chef de l'Etat et son Premier ministre ont promis, le premier "d'instaurer de nouveaux droits au reclassement" et "de créer pour les jeunes de 16 à 24 ans un véritable droit à l'activité" (31/12/2003, vœux aux Français), le second de "créer une véritable assurance-emploi, par le développement de la formation" (article de J-P Raffarin dans le Figaro magazine du 10/01/2004, pages 12 et 13). Comme je le montre dans mon livre, ces promesses étant des absurdités économiques, elles ne seront donc pas tenues. Mais les Français les croient, ils pensent que lorsqu'ils perdent leur emploi l'Etat peut et doit leur en fournir un autre, près de chez eux et sans perte de salaire. C'est pourquoi, lorsqu'une grande entreprise licencie, les salariés manifestent, parfois violemment, faisant ainsi pression sur l'Etat pour qu'il les tire d'affaire. De nombreux politiciens exploitent donc ce mythe de l'Etat pourvoyeur d'emplois en l'entretenant dans l'esprit des Français, qui du coup leur accordent leurs suffrages.

Conclusions

De gauche ou de droite, chaque gouvernement depuis celui de Raymond Barre, en 1976, a fait ce qu'il a pu pour faire progresser la France vers ce qu'il croyait bon pour les Français. Mais tous ont échoué sur le point qui comptait le plus, le chômage.

 

Aucun gouvernement n'ayant exposé les problèmes économiques et justifié ses solutions en détail (à la télévision, média d'information exclusif de la plupart des Français), ceux-ci n'ont pas compris ce qui était possible, et n'ont pu comparer la politique nationale avec celle de nos voisins et concurrents. Ils ont continué à rêver à un taux de chômage et des avantages économiques et sociaux hors d'atteinte, encouragés en cela par l'opposition du moment et les syndicats, et ont été déçus que leurs rêves ne se réalisent pas, sous la conduite d'un gouvernement qu'ils considèrent toujours comme tout-puissant.

 

Voilà pourquoi, depuis 1981, ils ont sanctionné tous les gouvernements en place, à la première occasion électorale. Voilà pourquoi, tant qu'on ne leur aura pas expliqué les lois économiques du possible, ils trouveront décevants tous les gouvernements, quoi qu'ils fassent.

 

La démocratie fonctionne mal, en France, par manque de communication entre gouvernants et gouvernés sur les réalités économiques. Tout gouvernement qui n'explique pas en détail, à la télévision, ce qui est possible et ce qu'il fait, laissera les citoyens rêver à ce qu'ils ne peuvent avoir et se déclarer mécontents à chaque élection. Certains s'abstiendront de voter, d'autres voteront extrémiste, d'autres enfin voteront pour changer d'équipe, même pour une équipe sans programme mais promettant de "faire autrement".

 

 

 

Daniel MARTIN

 

Voir aussi le texte Régionales : le gouvernement sanctionné pour non-communication

 

 

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