Commentaires sur l'article publié dans Le Figaro du 24/02/2004 par Maurice Druon, de l'Académie française :

"Non-assistance à langue en danger"

 

J'adore les articles de Maurice Druon. Ce qu'il y écrit est toujours d'actualité, intéressant, original et dans une langue admirable. L'article cité confirme ces qualités.

 

Une langue sert aux hommes à penser autant qu'à communiquer. Un homme qui connaît bien le français dispose de nombreux concepts dans tous les domaines, de la vie courante à la philosophie et à la science. Il peut alors réfléchir avec rigueur lorsque c'est nécessaire, s'exprimer avec diplomatie lorsque c'est prudent, ou avec poésie lorsqu'il aime. Inversement, celui qui a un vocabulaire restreint a une pensée appauvrie et peu nuancée. Il peine à s'exprimer et en souffre. Il comprend mal le monde complexe où il vit. Rejeté et regardé de haut par ceux qui s'expriment bien, il les rejette à son tour et s'enferme dans une "culture" à lui, qu'il ne partage qu'avec un petit groupe d'autres exclus.

 

Défendre la langue française est pour nous bien plus qu'une défense de notre culture et de notre mode de vie, c'est nécessaire à notre réflexion et à son partage avec autrui. Or la langue française est aujourd'hui attaquée sans relâche par l'ignorance de notre propre peuple, bien plus que par la concurrence de l'anglais. Maurice Druon écrit à ce propos (extraits):

"Le langage est le meilleur, le plus immédiat révélateur du caractère des individus. C'est à son parler que l'on reconnaît, tout de suite, le timide, l'autoritaire, le vantard, le généreux, l'égoïste. Mais le langage est tout aussi révélateur de la mentalité générale d'un peuple. Les Français ne respectent plus leur langue parce qu'ils ne sont plus fiers d'eux-mêmes ni de leur pays. Ils ne s'aiment plus, et ne s'aimant plus, ils n'aiment plus ce qui était l'outil de leur gloire.

Le professeur de collège qui a marqué, dans le coin d'une rédaction, «Ne fais pas le malin avec ton passé défini» méritait les galères. Responsables sont les manuels, où les questions sont formulées sans respecter l'inversion de la proposition interrogative : «Tu as fait quoi ? Tu es allé où ?» Démagogie, démagogie. Que le maître ne s'étonne pas si, à parler le langage de la cour de récréation et à toujours tutoyer l'élève, celui-ci finit par lui répondre : «Tu m'emm...»

L'élocution, la prononciation, la diction sont des enseignements oubliés. Où es-tu, Quintilien, dont les préceptes servirent de base, pendant tant de siècles, à la formation de la jeunesse ? On apprenait autrefois à parler comme on doit écrire ; aujourd'hui, on apprend à écrire comme on ne doit pas parler. Les nouvelles générations bredouillent, et même les jeunes acteurs sont souvent inaudibles.

La télévision, pour sa part, est responsable de la perte de la «politesse de la langue». Les émissions dites «de société» sont la plupart du temps des bouillies de paroles où l'on touille ensemble la vulgarité, le pédantisme, les énormités grammaticales, les formulations inachevées, les faux-sens, les liaisons malheureuses et l'obscénité. Et c'est là ce qu'on a osé appeler l'école parallèle !"

"La maladie égalitaire, conséquence du pire défaut français, l'envie, et moteur de toutes les révolutions, sanglantes ou non, exige qu'on aligne tout sur le bas. On a commencé par couper les têtes ; on a continué en rasant les fortunes ; on en est maintenant à décapiter le langage."

"Il faudrait, pour arrêter ce fléau, un grand sursaut national. Il faudrait une volonté prioritaire des pouvoirs publics, à tous étages, à partir du plus haut. Il faudrait qu'un mouvement d'opinion naquît et s'amplifiât. Il faudrait que des comités de restauration du français se formassent dans chaque ville, région ou département. Il faudrait que les candidats aux élections fussent sommés d'inscrire la défense de la langue dans leurs programmes. Il faudrait que se constituassent dans les deux assemblées des intergroupes pour le français. Il faudrait que les ministres fussent accablés d'interpellations. Il faudrait que soient imposés, dès la maternelle, des méthodes, des horaires, des exigences qui rendent place première à l'enseignement de la langue. Et en plus, ce serait sans aucune incidence budgétaire !

Il faudrait qu'une commission des manuels écartât ceux qui préconisent les relâchements. Il faudrait que les instituts de formation des maîtres fussent réformés. Il faudrait que dans le secondaire fussent dispensés des cours d'étymologie grecque et latine afin que les lycéens, et particulièrement ceux des filières scientifiques, apprissent le sens des mots. Il faudrait que les familles où l'on sait encore à peu près parler fassent des remontrances aux maîtres dont la parole se laisse aller. Il faudrait que les directeurs de journaux, accablés de courriers signalant toutes les fautes commises dans leurs colonnes, engageassent des correcteurs plus compétents et plus vigilants. Il faudrait que le Conseil supérieur de l'audiovisuel, doté de pouvoirs spéciaux, plaçât des observateurs du langage auprès des chaînes de radio et de télévision, et pût distribuer éloges et blâmes publics, allant jusqu'à interdire de soutiens publicitaires les émissions trop offensantes pour l'honnêteté de la langue.

Mais il faudrait, d'abord, pour tout cela, que les Français se remissent à aimer la France. Si chevillée que soit en moi l'espérance, il y a des moments où je me prends à en douter."

 

Pour défendre notre «exception culturelle» contre l'anglais, commençons donc par aimer, respecter et pratiquer notre propre langue. Notre pensée y gagnera, notre communication aussi. Et notre cohésion nationale en sortira renforcée.

 

 

 

Daniel MARTIN

 

 

 

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