Aisha et Simon

 

Roman  antiterroriste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Daniel MARTIN

21/04/2005



 

Avertissement au lecteur

 

 

Mes six premiers livres parlaient de bases de données, c'est-à-dire d'informatique. Le septième parlait d'analyse politique, le huitième du mal que font les médias à la démocratie. C'étaient tous des ouvrages sérieux.

 

Celui-ci est un roman. Je l'ai écrit parce que j'avais envie d'écrire enfin un roman. Mais comme j'ai voulu satisfaire une envie, pas gagner de l'argent avec un livre commercial, je l'ai publié gratis sur Internet et n'ai utilisé aucune des recettes connues pour attirer les lecteurs.

 

Vous n'y trouverez donc ni sexe, ni violence, ni scandale, pas même du suspense. Ayant voulu un livre qui parle de bonheur, je n'ai utilisé que trois types de personnages : les braves gens, les gens admirables et les êtres exceptionnels.

 

Ah j'oubliais, il y a aussi des terroristes…

 

 

Table des matières

 

Chapitre 1 - Les jeux télévisés. 5

Chapitre 2 - La mission secrète. 20

Chapitre 3 - La vie à deux. 28

Chapitre 4 - Les soupçons de l'oncle Sam.. 40

Chapitre 5 - La mission démarre très fort 57

Chapitre 6 - Les premières semaines de travail 77

Chapitre 7 - Des séminaires moins théoriques que prévu. 92

Chapitre 8 - Le ranch des amateurs d'art 110

Chapitre 9 - Attentat à Chicago. 129

Chapitre 10 - La France n'est pas les Etats-Unis. 144

 


 

 

Chapitre 1 - Les jeux télévisés

 

L'émission de jeu « Les Grosses têtes » allait s'arrêter pour les vacances : c'était le soir de la finale. Comme d'habitude, la chaîne de télévision a réservé un studio de type théâtre, avec une scène et une cinquantaine de fauteuils pour le public, qui était assis et bavardait en attendant le début.

 

L'animateur monte sur la scène et se campe debout, face à la caméra 1, arborant un large sourire.

- "Mesdames et messieurs, chers amis, bonsoir !"     

 

La salle répond par des applaudissements. « C'est un bon public, ce soir, il n'y aura pas besoin de le chauffer », se dit l'animateur. Sans doute un effet de la finale.

 

- "Comme vous le savez, ce soir c'est la finale de notre jeu « Les Grosses têtes ». Pendant six semaines, déjà, les meilleurs étudiants de nos meilleures universités et Grandes Ecoles se sont affrontés pour le titre de « Champion des Grosses têtes ». Et voici notre premier candidat."

 

Un jeune homme entre dans la salle, monte sur scène. L'animateur va à sa rencontre, la main tendue. Il jette un coup d'oeil sur le carton qu'il tient à la main.

- "Bonsoir monsieur Simon Eberhart. Vous représentez l'Ecole Polytechnique, l'X comme on dit, qui a battu en demi-finale l'Université de Paris VI."

 

Il se tourne vers la salle. - "Ecoutez bien, chers amis, le palmarès de Simon : lauréat du Concours Général en Math et en Physique, second prix en Histoire, entré major à l'X. Il vient de terminer sa dernière année par un DEA de Physique des plasmas et il n'a que 22 ans. On l'applaudit !"

 

La salle applaudit d'autant plus fort qu'il y a là de nombreux étudiants des Grandes Ecoles et des classes préparatoires, dont le candidat de l'X est le champion.

 

Pendant les applaudissements, une jeune fille monte sur scène. Elle porte un foulard islamique. L'animateur jette un coup d'oeil sur son carton et se tourne vers elle. Il lui tend la main.

- "Bonsoir Mademoiselle Aisha Azzam. Vous représentez l'Ecole Normale Supérieure, qui a battu en demi-finale la Faculté Catholique de Lille."

 

Il se tourne de nouveau vers la salle. "Le pedigree Aisha n'est pas ridicule non plus : baccalauréat scientifique avec la meilleure note de France, lauréate du Concours général en philosophie et version allemande, entrée troisième à l'Ecole Normale Supérieure. Et elle vient d'être reçue à l'agrégation d'Allemand. Elle aussi a 22 ans, c'est la plus jeune agrégée de France et c'est elle qui a été désignée par ses camarades et porte leurs espoirs face aux redoutables polytechniciens. On l'applaudit aussi !

 

Nouveaux applaudissements. Les deux candidats se serrent la main.

        Aisha se dit qu'en parlant de pedigree à son sujet, l'animateur la prend pour un animal. Un singe savant, peut-être. Mais elle rejette cette pensée, en songeant que le mot traduisait plus probablement, chez cet homme de spectacle, une connaissante imparfaite de la langue française.

 

Tourné vers le public, l'animateur rappelle les règles du jeu.

- "En finale, il y a dix questions. Sept d'entre elles portent sur des sujets que les deux candidats ont vus au moins une fois pendant leurs années d'études depuis l'entrée au lycée. Notre jury a vérifié, tous deux ont bien appris la réponse à chacune de ces questions à un moment ou à un autre. Mais la mémoire scolaire n'est pas tout, il y aura aussi trois questions surprises."

 

A l'arrière de la scène, il y a un panneau vertical de séparation. De part et d'autre de ce panneau, un tableau noir. L'animateur emmène chacun des candidats d'un côté du panneau, devant son tableau noir. Au dessus de la scène, deux écrans géants côte à côte, invisibles pour les candidats, montrent les tableaux noirs grâce à deux autres caméras, pour que le public puisse voir ce que les candidats écrivent. Aucun des deux candidats ne peut voir ce qu'écrit l'autre.

 

L'animateur lance le jeu : - "Pour chaque question vous aurez 20 secondes pour écrire la réponse, sauf pour les deux dernières, qui sont des questions surprises dont nous reparlerons. Je demande aux spectateurs de ne pas souffler, de ne pas applaudir, de ne faire aucun bruit pour ne pas influencer ou perturber les candidats. Aucun d'eux ne doit savoir si la réponse de l'autre est bonne ou non. Vous êtes prêts ?"

 

Les deux candidats font oui de la tête. La salle retient son souffle.

 

- "Première question. C'est une question d'histoire : en quelle année Louis XIV annexa-t-il la ville de Strasbourg ?"

Sans hésiter, les deux candidats se tournent vers leur tableau noir et écrivent "1681".

Les deux écrans qu'ils ne voient pas affichent pour le public les dates, et en dessous le mot "Exact !"

 

- "Deuxième question. Littérature. Quels sont les romans de Rabelais publiés de son vivant ?"

Les deux candidats écrivent : "Pantagruel, Gargantua, Tiers Livre, Quart Livre."

De nouveau, les deux écrans qu'ils ne voient pas affichent "Exact !"

 

Simon se dit que la seconde question est venue très vite après la première, donc que comme lui Aisha a dû écrire la réponse sans hésiter.

 

- "Troisième question. C'est une première surprise. Calculez mentalement le résultat de la multiplication des deux nombres 85 fois 37. Vous devez écrire directement le résultat, sans calcul intermédiaire.

Quelques secondes passent. Simon écrit les chiffres du résultat de droite à gauche : 3145. Quelques secondes de plus et Aisha écrit aussi 3145, mais de gauche à droite. Le délai de 20 secondes est respecté.

 

Les questions se suivrent, jusqu'à la huitième. Ce sont des questions de mémoire. Il y a de la physique, de la géographie, de la littérature, de la grammaire française. Les deux candidats y répondent sans hésiter. Pour le moment, on ne peut les départager.

 

L'animateur fait un signe. Deux assistantes vêtues de robes rouges très courtes poussent vers le milieu de la scène une table sur roulettes couverte de petits objets. L'animateur demande aux candidats de venir voir la table.

 

- "Regardez bien ces objets. Il y en a 28. Vous avez 5 minutes. C'est long, prenez votre temps. Après, vous retournerez devant vos tableaux noirs et je vous poserai les deux questions surprises." Il désigne aux candidats un énorme cadran gradué jusqu'à 5 minutes, que ceux-ci regardent.

 

- "Top chronomètre !" Chacun se concentre sur les objets. Simon les regarde fixement, sans bouger. Aisha fait le tour de la table, regardant attentivement chaque objet. Il y a là de la vaisselle, des couverts, un ticket de métro, un appareil photo, un crayon à bille...

 

Les cinq minutes ne sont pas encore écoulées qu'Aisha est retournée à sa place. Elle attend patiemment, sa craie à la main, prête à écrire. A la fin des cinq minutes, Simon va aussi devant son tableau. Les deux assistantes reviennent, elles poussent un grand panneau vertical sur roulettes devant la table, la cachant ainsi à la vue des candidats. Une quatrième caméra, placée au-dessus, montre la table sur la moitié gauche de chaque écran, la moitié droite montrant à la salle le tableau du candidat correspondant.

 

- "Neuvième question. Ecrivez la liste des 28 objets de la table, dans l'ordre que vous voulez. Vous avez 4 minutes."

 

Le garçon et la fille se mettent à écrire. Aucun n'hésite. Simon termine en 3 minutes 20 secondes, Aisha quelques secondes après. Ils n'ont fait aucune erreur, n'ont oublié aucun objet. La salle frémit. Malgré la consigne, on entend un murmure admiratif.

- "Je vous confirme à tous les deux que votre réponse est bonne. Mais la dernière question est la plus difficile." Il fait un geste. Les deux jeunes filles en rouge reviennent de nouveau, portant chacune une grande feuille de papier blanc qu'elle colle avec du ruban adhésif sur la partie gauche d'un des tableaux noirs. Chaque feuille porte la liste des 28 objets, accompagnés de numéros. La partie droite du tableau noir est effacée.

 

- "Dixième et dernière question. Dessinez sur la partie droite de votre tableau noir un grand rectangle représentant la table. Puis mettez dans ce rectangle les numéros des 28 objets à la place qu'ils occupent. Vous avez de nouveau 4 minutes."

 

Aisha dispose les nombres en lignes successives, de haut en bas de son rectangle et de gauche à droite. Pour chaque objet dont elle se remémore la place, elle le cherche dans la liste de la feuille et trouve son numéro, qu'elle écrit à sa place dans le rectangle. En moins de trois minutes, elle a fini, a posé sa craie et attend.

 

Simon prend les objets dans l'ordre de la liste donnée et porte les numéros correspondants à l'emplacement approximatif dont il se souvient. En un peu plus de trois minutes, il place ainsi une vingtaine d'objets. Puis, il place les objets restants à des emplacements divers dans le rectangle et pose sa craie.

 

Les deux candidats ayant terminé, le panneau masquant la table est retiré et chacune des deux assistantes coche sur la liste affichée la validité de la réponse correspondante de son candidat. Lorsqu'elle a fini, elle inscrit sur le tableau le nombre de réponses justes. Il y en a 28 pour Aisha, 21 pour Simon.

 

L'animateur demande aux deux candidats de le rejoindre à l'avant-scène. Il leur montre leurs résultats et déclare :

- "Aisha a gagné 28 à 21. L'Ecole Normale Supérieure est championne des « Grosses têtes ». On l'applaudit !"

 

Applaudissements, cris et sifflets dans la salle. Le silence revenu, Aisha touche la manche de l'animateur, qui se tourne vers elle.

- "Je n'ai pas gagné, il m'a laissée gagner."

L'animateur lui demande : - "Comment ça, il vous a laissée gagner ?"

- "Regardez ses résultats : les 21 premiers objets sont parfaitement placés, sans une faute, et les 7 derniers sont placés n'importe où. Il l'a fait exprès, c'est évident !"

 

L'animateur regarde les tableaux noirs, interroge du regard une assistante, qui confirme. Il se tourne vers Simon :

- "Vous avez laissé Aisha gagner ?"

Simon fait "oui" de la tête.

- "Pourquoi ?"

- "Je me suis dit que ça lui ferait plaisir."

De surprise, l'animateur laisse tomber son carton. Puis il se ressaisit, désigne Simon de la main gauche et, tourné vers la salle, il crie :

- "Non seulement il est génial, mais en plus il est galant. On l'applaudit très très fort !"

 

Tonnerre d'applaudissements.

Simon regarde Aisha. Elle est plutôt petite, ni jolie ni laide. Mais elle a de grands yeux et ils lui lancent des éclairs de colère. Il baisse son regard. L'animateur les regarde tous deux et demande à Aisha :

- "Vous n'êtes pas contente ?"

- "Non, j'aurais voulu gagner pour de bon. Non seulement il me prive d'une vraie victoire, mais en plus il prend l'avantage aux yeux des spectateurs et téléspectateurs par sa galanterie. Vous comprenez que je sois frustrée !"

 

Simon la regarde de nouveau, s'approche d'elle et lui dit à l'oreille. - "Je n'ai pas voulu prendre l'avantage. Mais vous avez aussi un moyen de gagner la sympathie du public : dites que vous me pardonnez."

 

Aisha comprend et dit bien fort : - "Je vous pardonne car vous ne méritiez pas de perdre. Soyons amis !" Elle lui tend la main. Simon la lui serre vigoureusement, puis s'approche d'elle un peu plus et l'embrasse sur les deux joues. Elle murmure à l'oreille de Simon : - "Attendez-moi en sortant, je veux parler avec vous."

 

Le public hurle sa joie. L'animateur exulte, il est certain de ce que dira l'audimat. Les deux champions quittent la scène, accueillis par leurs supporters. Il y a une table avec des verres et du champagne. Tout le monde fête l'événement. On parle des vacances qui approchent, des projets pour la rentrée. Puis les gens s'en vont par petits groupes. Aisha et Simon se retrouvent seuls et vont s'asseoir à une table dans un café voisin.

 

* * *

 

C'est Aisha qui avait demandé à lui parler. Assis devant elle, Simon attendait donc qu'elle le fasse et la dévisageait. Ses yeux étaient calmes, à présent, et Simon crut y voir de la gentillesse. De son côté, Aisha hésitait. Elle ne savait pas comment aborder le sujet et resta silencieuse pendant de longues secondes, qui parurent une éternité à Simon. Enfin elle se décida.

- "Quand je vous ai tendu la main et offert que nous soyons amis, j'étais sérieuse. Vous voulez bien ?"

Simon perçut de l'émotion dans sa voix. Il était un peu ému aussi en répondant :

- "A une condition : que nous nous tutoyons."

- "Bien sûr", approuva-t-elle. "Je voudrais d'abord que nous fassions connaissance. Qui es-tu, Simon ?"

- "Un passionné de sciences exactes et d'histoire. Je veux faire de la recherche en astrophysique, en commençant par la physique des plasmas. L'histoire n'est pour moi qu'un passe-temps."

 

Il avait parlé à voix assez basse, en baissant souvent les yeux. Aisha était sûre, à présent, de sa timidité. Elle voulut savoir s'il avait le même problème qu'elle, le problème de nombreux surdoués, la solitude.

- "As-tu beaucoup d'amis ?"

- "Non, aucun. Je m'entends bien avec mes camarades et les gens en général, mais nos relations sont superficielles. Je suis sûrement un peu ours."

 

Aisha était ravie : il était comme elle, il se sentait seul. Depuis son enfance, elle avait compris qu'elle n'était pas comme les autres filles. Chaque fois qu'elle parlait avec des enfants de son âge, elle avait besoin d'expliquer les choses. Ils comprenaient si lentement... quand ils comprenaient, et ils ne s'intéressaient qu'à des enfantillages. Devenue adolescente, les garçons ne lui couraient pas après; elle n'était pas assez jolie, et ils étaient vexés d'être dépassés par son intelligence et sa personnalité un peu abrupte. Elle lisait beaucoup, allait seule au théâtre de temps en temps et ne dansait pas. A l'ENS, il y avait beaucoup d'hommes qui n'avaient pas peur d'elle, mais le voile qu'elle portait et la distance qu'elle gardait leur faisaient regarder d'autres filles.

 

Quand elle parla de nouveau, Simon sentit dans sa voix une émotion intense.

- "Moi aussi je me sens seule, et depuis tant d'années que j'ai fini par m'y faire. Je n'arrive ni à me faire des amies, ni même à m'intéresser à elles. Sur le plan intellectuel, même mes parents me sont devenus étrangers; je les aime bien, je dors et je mange chez eux le week-end, mais je ne parle avec eux que de choses simples. Et les autres gens m'ignorent. Ils ne me voient même pas. Et toi, Simon, t'es-tu habitué à vivre sans amis ?"

- "Non, j'en souffre aussi". Il n'osait pas lui dire qu'il souffrait à la fois de manque d'amitié et de manque de tendresse. Il ne révéla que la raison de sa solitude. - "Mon problème vient de ma passion pour la connaissance, pour les raisonnements, les problèmes intellectuels. Je ne trouve personne qui ait les mêmes centres d'intérêt, personne pour échanger des idées."

 

Aisha sentit que lui aussi était ému, et cette pensée la rapprocha du garçon.

- "Aimes-tu la philosophie ? Moi, c'est ma passion. Je voudrais aller en Allemagne, l'année prochaine, étudier les philosophes allemands, du 17ème siècle à nos jours. Et j'aime autant la littérature que la réflexion philosophique. Je ne connais rien aux sciences exactes, en tout cas rien qui me permette d'en discuter avec toi. Mais si tu veux m'apprendre, je t'écouterai et j'essaierai de suivre."

 

Simon perçut les paroles d'Aisha comme un appel. Ses yeux exprimaient de la tristesse et aussi une prière. Jamais aucune fille, non, ni même aucune personne ne l'avait regardé comme cela. Il en fut troublé.

- "Tu veux donc que nous mettions notre amitié en pratique. Bien. Je te parlerai des mystères de la science et tu me parleras des mystères de l'esprit humain et de littérature. Je n'ai jamais demandé ça à quelqu'un."

Il lui avait répondu, mais il avait l'impression de n'avoir pas tout dit. Il aurait voulu exprimer plus de sentiment.

 

Aisha le regardait intensément. Il était beau, Simon. Son visage exprimait une force calme, il avait de beaux yeux noirs et des cheveux magnifiques, un peu ondulés. Un visage et des yeux comme cela devaient plaire aux filles, c'était sûr. Et avec, en plus, son avenir de polytechnicien, il devait être irrésistible. Et elle qui était complètement quelconque ! Il fallait qu'elle sache.

- "Simon, tu vis avec quelqu'un ?"

- "Une fille ?" Elle fit oui de la tête.

- "Non. Et je n'ai jamais vécu avec une fille, je ne pourrais pas communiquer avec elle mieux qu'avec un garçon, et pour les mêmes raisons".

 

Ces propos rassurèrent un peu Aisha, mais un peu seulement. Elle commençait à vouloir Simon pour elle. Elle insista :

- "Et des petites amies, tu...".

Simon était gêné. Il rougit un peu. Aisha craignit qu'il ait des secrets qu'il tenait à garder pour lui. Elle eut peur d'être allée trop loin, trop vite. Mais après un instant de silence, il répondit :

- "Je suis normalement constitué, tu sais. Mais pour m'intéresser à une fille, j'ai autant besoin d'aimer son esprit que son corps. Et là..." Il fit un geste triste signifiant l'échec, puis poursuivit. - "Deux fois, pendant les vacances, une fille m'a fait des avances, des filles différentes. Elles étaient jolies, leur peau était douce, leurs gestes aguicheurs. Elles ont réussi à m'entraîner jusque dans leur lit. Mais à chaque fois, après, j'ai regretté parce qu'elles ne pouvaient pas m'apporter grand-chose et que, pour elles, je n'avais rien d'unique, rien d'irremplaçable."

Avait-il été clair ? Avait-il assez dit sa disponibilité ? Simon était si troublé qu'il ne savait plus voir dans les yeux d'Aisha ce qu'elle ressentait.

 

Aisha sentait la franchise et la simplicité de ce garçon. Elle voyait la rougeur qui avait envahi son visage. Il lui inspirait confiance. Il avait l'air gentil et pas du tout sûr de lui, comme son visage et son esprit pouvaient pourtant le lui permettre. Elle sourit, pour laisser passer quelques secondes et lui donner le temps de reprendre la parole s'il voulait. Mais il se taisait et la regardait avec ses yeux timides et si romantiques. Alors elle se dit que c'était son tour, à elle, de se révéler.

- "Simon, moi aussi je vis seule. D'ailleurs, chez mes parents... Mais moi je n'ai jamais dormi avec un garçon. Je suis seule pour les mêmes raisons que toi."

 

Simon se sentait de plus en plus proche d'Aisha. Il remarqua :

- "Aisha, si tu es musulmane, je comprends que tu respectes plus les valeurs de pudeur que moi. C'est cohérent avec le port du voile."

Elle sourit. - "Non, Simon, je ne suis pas musulmane, mais athée. Philosophiquement et résolument athée, et après avoir réfléchi à la question !"

- "Alors, le voile ?"

- "Je ne le porte que depuis mon entrée à Normale Sup. C'est pour affirmer qu'on peut être d'origine immigrée et aussi douée qu'une française de souche, pour que les gens qui me voient avec et connaissent mes succès scolaires en prennent de la graine. Pour qu'ils aient des doutes chaque fois qu'ils considèrent un beur ou un immigré comme inférieur. Pour lutter contre l'exclusion qui frappe tant d'autres jeunes."

 

Ses yeux brillaient quand elle disait cela. Simon vit en elle une fille avec des convictions. Il lui trouva plus d'énergie pour défendre ses opinions qu'il n'en avait lui-même, et il l'admira encore plus.

- "Me crois-tu si je te dis que je partage ton avis d'autant plus que moi, je suis juif ? Juif et fils de parents juifs. Mais pas pratiquant. Et Français et fier de l'être."

Elle lui sourit. Il lui tendit de nouveau la main. - "Amis ?" - "Amis", répondit-elle en lui serrant la main avec un sourire complice.

 

Attiré par cette fille, Simon essaya de s'en rapprocher un peu plus. Il sourit aussi.

- "Maintenant que tu sais que moi je n'ai pas besoin d'être convaincu sur le plan de l'égalité des chances, enlèveras-tu ton voile que je voie si tu as de beaux cheveux ?"

Un instant, un court instant elle redouta qu'il soit en train de la mettre à l'épreuve, qu'il eût donc un doute sur sa sincérité. Mais elle reprit l'initiative :

- "Je l'enlève toujours quand je suis chez moi, dans ma famille. Viens demain soir chez nous, tu verras mes cheveux." Il fit oui de la tête. Elle précisa : "Dîner à sept heures, ça va ?"

 

Chacun d'eux rentra ce soir-là en se demandant si c'était bien cela, un coup de foudre.

 

* * *

 


L'adresse qu'Aisha avait donnée à Simon était celle d'un appartement à Saint Denis.

 

 

 

Basilique de Saint Denis

 

 A sept heures précises le lendemain soir, Simon sonna à la porte. C'est Aisha qui ouvrit. Elle vit l'expression de surprise sur le visage du garçon.

- "Bonsoir, Simon. Quelque chose ne va pas ?"

- "Bonsoir. Tes cheveux. Ils sont magnifiques. Tu es belle !"

Aisha avait de longs cheveux châtain, dont l'extrémité ondulait jusqu'au milieu de son dos. Son visage en était transformé. Simon était ravi, son expression le disait clairement. Mais Aisha était encore plus surprise et plus ravie que lui. Jamais un garçon ne lui avait dit qu'elle était belle. Ils restèrent tous deux sans voix pendant quelques secondes, jusqu'à ce qu'un jeune homme assez grand apparaisse derrière Aisha, les regarde et leur dise : - "Vous restez là, vous n'entrez pas ?"

- "Mon frère aîné Karim", dit Aisha à Simon, "viens, entre." Simon entra et lui tendit les fleurs qu'il avait apportées. C'était la première fois, aussi, qu'un garçon lui offrait des fleurs. Elle se sentit heureuse, fière d'être remarquée et appréciée, et par un garçon du niveau de Simon, en plus ! Elle se dit que si elle lui était indifférente, il le cachait bien.

 

L'appartement des Azzam était un quatre pièces meublé modestement. Aisha y vivait avec ses parents, un frère et une soeur plus jeunes et deux frères aînés. Tous attendaient manifestement Simon, elle les lui présenta tous. Simon les trouva souriants et visiblement impressionnés. Il se promit de demander à Aisha ce qu'elle leur avait dit de lui.

 

La salle à manger où ils entrèrent était encombrée d'une grande table et de deux banquettes, face à la télévision. Un mur était entièrement caché par une étagère pleine de livres et de revues. « Des gens qui lisent », se dit Simon. Le père d'Aisha les fit tous asseoir autour de la table. Il s'assit face à Simon, qu'il plaça à gauche d'Aisha. Les autres membres de la famille s'assirent aussi. Tous dévoraient Simon des yeux sans oser parler. Le père d'Aisha s'adressa à son invité :

- "Nous ne buvons pas d'apéritif, on va manger directement. Ca va ?"

- "Bien sûr". La timidité de Simon l'empêchait d'engager la conversation. Il se contentait de sourire. Aisha comprit la situation et demanda à Simon :

- "Tu aimes le couscous ? Ma mère a une recette marocaine."

- "J'adore le couscous."

- "C'est tout ce que nous aurons ce soir", dit Aisha, "…avant le dessert".

La mère d'Aisha se leva en faisant signe à la soeur d'Aisha de venir l'aider. Elles revinrent en apportant la nourriture, et la table fut bientôt couverte de plats appétissants. Simon s'adressa à Aisha :

- "Un couscous comme ça demande des heures de travail. C'est pour moi que vous avez préparé tout ça ?"

- "Oui", dit Aisha. "C'est ma mère qui l'a fait, avec l'aide de ma petite soeur. Aujourd'hui ma mère ne travaillait pas, alors elle a fait un couscous."

 

Simon n'eut pas besoin de faire semblant d'apprécier le repas, qu'il trouva délicieux et auquel il fit honneur. Le père d'Aisha lui dit que les Marocains étaient fiers du raffinement et de la diversité de leur cuisine, autant que les Français de la leur. Simon le fit parler du Maroc, de son travail en France.

        Cet homme était jardinier à la mairie de Saint Denis et sa femme travaillait dans une crèche. Les livres et revues qui occupaient la grande étagère étaient ceux du père; à part quelques romans, ils traitaient tous de jardinage Cette famille était un modèle d'intégration en France réussie : les deux aînés avaient passé le baccalauréat, avaient un métier et travaillaient, Aisha était payée dans le cadre de ses études à l'ENS, et ses deux cadets étaient bons élèves. Simon posa des questions, s'intéressa à tous, leur sourit. Ils furent séduits.

 

Dans sa famille, tout le monde avait compris qu'Aisha était une fille exceptionnelle. Les parents avaient compris qu'elle savait beaucoup de choses, plus que n'importe qui parmi leurs connaissances, plus même que la plupart des gens qu'ils voyaient à la télévision. Ils l'avaient vue dans « Les Grosses têtes », ils l'avaient entendue traiter de « jeune fille la plus brillante de sa génération ». Ils ne comprenaient pas les sujets de ses études, mais ils savaient qu'elles permettraient à Aisha de ne jamais manquer de rien. Ils étaient donc fiers de leur fille. La mère d'Aisha, la seule personne un peu croyante de la famille, remerciait souvent Allah de lui avoir donné autant de bonheur.

 

Les frères et soeurs d'Aisha avaient été prévenus par elle que Simon était un génie, qu'il avait été honoré en défilant en tête des polytechniciens sur les Champs-Elysées le 14 juillet et qu'ils étaient amis. Ils attendaient donc Simon comme on attend une célébrité, impressionnés et un peu inquiets d'être mal jugés par un tel personnage. Et Simon s'était montré si simple, si amical. Il s'était intéressé à eux, il leur avait souri. A aucun moment il ne les avait regardés de haut. Quand ils raconteraient cette soirée à leurs copains...

 

Le repas fini, ils prirent le thé à la menthe sur un grand plateau métallique orné de motifs marocains, qu'on avait posé sur la table. Simon apprécia aussi les gâteaux au miel et aux noix, et le loukoum. Vers dix heures du soir, sachant que ses hôtes devaient se lever tôt pour travailler le lendemain, il prit congé. Aisha descendit avec lui, pour l'accompagner jusqu'au métro. Sitôt qu'ils furent seuls, elle lui prit la main.

- "Merci, Simon. C'est la première fois que j'invite quelqu'un chez moi. Tu les as tous séduits. C'est le plus beau jour de ma vie !"

- "Merci à toi. C'est la première fois de la mienne que je suis accueilli et traité en ami, avec sincérité."

 

Simon sentit qu'Aisha serrait fort sa main. Il s'arrêta, la regarda dans les yeux. Elle serra encore plus fort. Il comprit, il l'embrassa sans un mot. Un baiser d'abord timide, puis plein de passion quand Aisha se serra contre lui. Ils sentirent leur vie basculer. Ils n'avaient jamais été aussi heureux. Pour la première fois, ils aimaient et étaient aimés !

 

La sonnerie discrète du portable de Simon retentit. Simon eut un geste d'agacement, ses yeux demandèrent pardon à Aisha et il prit la communication. C'était l'animateur des « Grosses têtes ». A dix heures du soir passées. « Ces gens de la télé se croient tout permis », pensa Simon.

- "Monsieur Eberhart, je me permets de vous appeler à cette heure-ci parce qu'il se passe quelque chose d'exceptionnel. Le Président de la République a vu votre prestation hier soir, vous et Aisha Azzam. Il a estimé que vous étiez tous deux un exemple pour la jeunesse française. Le Ministre de la Communication a appelé le PDG de notre chaîne cet après-midi et demandé qu'on fasse une émission de plus, très vite, avant les vacances. Mon PDG m'a donc convoqué dans son bureau et m'a dit de faire le nécessaire. Il m'a assuré que nous aurions une publicité considérable pour annoncer l'émission, à la télévision comme dans les journaux, parce que le gouvernement le voulait. Etes-vous disponible le mardi 24 ?"

- "Attendez monsieur, il se trouve qu'Aisha est à côté de moi. Je vais mettre le haut-parleur pour qu'elle vous entende aussi. Répétez-nous votre demande et donnez-nous des détails".

 

Simon appuya sur la touche haut-parleur de son portable et fit signe à Aisha de s'approcher. L'animateur répéta son discours, en ajoutant qu'il proposait d'organiser une revanche de la finale, qui n'avait pu départager Aisha et Simon, et qu'ils auraient des millions de téléspectateurs. Aisha lui répondit :

- "Pouvez-vous nous donner cinq minutes pour en parler, Simon et moi ?" L'animateur accepta et Aisha promit de le rappeler aussitôt.

- "Qu'en penses-tu, Simon ?"

- "Que plus jamais je ne serai contre toi, pas même pour un jeu, pas même pour le Président de la République."

Il se reprocha de n'avoir pas su s'exprimer mieux, lui dire qu'il l'aimait.

Aisha sourit, serra sa main et lui dit : - "J'ai une idée. Au lieu d'une revanche, pourquoi ne pas organiser un "Deux contre dix", où nous ferions équipe contre dix professeurs ? Ca devrait amuser le public."

- "Génial !", dit Simon. "Rappelle-le et dis-lui."

 

Aisha se montra aussi persuasive que directive. Elle expliqua à l'animateur que les politiciens seraient satisfaits, qu'ils auraient leur exemple pour la jeunesse, et que, puisque Simon et elle s'aimaient (elle précisa que c'était depuis dix minutes !) ce serait aussi un exemple d'intégration. L'animateur accepta et rendez-vous fut pris pour le surlendemain, au siège la chaîne, pour régler les détails et le déroulement de l'émission.

 

* * *

 

Depuis son entrée à l'ENS, Aisha ne dormait chez ses parents que le week-end. Avec le traitement de fonctionnaire stagiaire qu'elle percevait comme tous les élèves européens de l'ENS, elle pouvait payer sa part d'un petit appartement à Paris, qu'elle partageait avec une camarade. A la maison elle n'aurait eu ni la place, ni le calme nécessaires. Elle l'expliqua à Simon en lui donnant l'adresse.

 

C'est là qu'ils se retrouvèrent le lendemain soir, pour le plaisir d'être ensemble comme pour préparer la réunion à la télévision promise pour le lendemain. Ils se mirent d'accord sur ce qu'ils proposeraient à l'animateur et sur la manière de collaborer pour répondre aux questions que les professeurs leur poseraient. Et ils s'embrassèrent en silence, d'abord timidement puis avec passion, longuement.

 

Avant qu'ils se séparent, Aisha dit :

- "Ma mère m'a appelée tout à l'heure. Elle dit que tu lui as fait livrer des fleurs, avec un mot de félicitations et de remerciements pour son couscous. Jamais personne ne lui en avait envoyé. Elle en pleurait d'émotion en me racontant."

- "C'était un si bon couscous !" dit Simon comme pour s'excuser, "et j'ai pensé que ça lui ferait plaisir, que discrète comme elle est elle ne reçoit pas assez souvent des remerciements." Il hésita un instant, puis reprit : "Mais ne te crois pas obligée d'en faire autant quand tu auras dîné chez mes parents."

- "Pourquoi, ta mère n'aime pas les fleurs ?"

- "Si, mais elle ne sait pas faire la cuisine. Le repas risque d'être une expérience redoutable."

- "Alors je lui apporterai les fleurs en arrivant, pour ne pas avoir à la remercier après."

 

* * *

 

Pour la chaîne de télévision, le soir du mardi 24 se présentait comme une grande soirée de football. Tous les journaux, toutes les radios, toutes les chaînes de télévision publiques avaient annoncé le défi lancé par les deux jeunes qu'on appelait déjà "le couple magique". On savait qu'après leur rencontre à la finale des « Grosses têtes » ils étaient devenus inséparables. Les journalistes les avaient abreuvés de demandes d'interview, mais ils n'en avaient accepté qu'une pour le lundi 23, en direct sur la chaîne de télévision la plus regardée, à la fin d'un journal de 20 heures.

 

Ils s'y étaient montrés souriants, modestes et amoureux. Ils avaient révélé que l'émission à venir leur avait été demandée à titre de témoignage pour les jeunes, qu'ils voulaient montrer qu'une fille pouvait être aussi douée qu'un garçon, un beur aussi capable qu'un Français de souche. Et donc que tous devaient se voir accorder les mêmes chances. Ils voulaient faire savoir qu'un garçon et une fille d'origines aussi différentes pouvaient s'estimer, au point de devenir amis et de s'aimer. Ils voulaient, enfin, que les téléspectateurs concluent que la France est un pays d'opportunités, où les jeunes pouvaient réaliser leurs rêves.

 

La présentatrice qui les interviewait était sous le charme; elle arborait son sourire des grandes occasions. Elle les avertit que, d'après ses informations, les professeurs à qui ils seraient opposés étaient un peu jaloux, et las qu'on voie en eux deux des vedettes, et qu'ils essaieraient de les coller sans pitié.

 

* * *

 

Dès le signal attendu, l'animateur affiche son sourire vainqueur, louche sur le carton qu'il tient à la main et proclame :

- "Mesdames et messieurs, chers amis, bonsoir !" La salle applaudit.

- "Après la finale à surprise des « Grosses têtes », où les questions posées n'ont pu départager nos deux surdoués, Aisha et Simon, nous avons recueilli les réactions de quelques universitaires. Des gens bardés de diplômes et très, très savants. Et leurs opinions ont été mitigées."

 

"Certains ont estimé que les questions étaient assez faciles, trop scolaires. Selon eux, les seules questions qui mettaient en valeur les capacités des deux candidats étaient les deux dernières, celles qui portaient sur la liste des 28 objets et leur emplacement sur la table. Un des professeurs, qui est là ce soir, m'a même avoué qu'il avait essayé, lui aussi, de se souvenir de 28 objets et de leur emplacement, et qu'il n'y était pas arrivé."

 

"Alors ce soir notre émission s'appellera "Deux contre dix". Elle opposera nos deux champions des « Grosses têtes », Aisha la littéraire et Simon le scientifique, faisant équipe, à une équipe de dix universitaires, des sommités scientifiques et littéraires, que je remercie d'avoir accepté sportivement de venir se mesurer à nos deux jeunes champions. Bravo pour ces professeurs, je vous demande de les applaudir."

 

Docile, l'assistance applaudit. Beaucoup de gens reconnaissent des célébrités parmi les dix professeurs assis sur la scène. Il y a là deux membres de l'Institut, un Prix Nobel, etc. L'animateur rappelle les règles :

- "Chaque équipe posera à l'autre dix questions, en alternance. L'autre équipe aura alors une minute pour répondre. Ses membres pourront discuter entre eux hors micro : vous les verrez parler, mais vous ne les entendrez que lorsque l'un d'entre eux prendra le micro de l'équipe pour répondre."

- "Pour que les questions posées soient loyales, pour qu'il ne s'agisse pas de détails obscurs ou de connaissances que l'autre équipe n'a aucune chance de posséder, nous avons prévu un jury de quatre membres, deux littéraires et deux scientifiques, qui accepteront ou refuseront chaque question posée, et qui ont promis d'être impartiaux."

 

L'animateur présente alors rapidement les membres des deux équipes et du jury, en énonçant avec une moue admirative les diplômes et titres de gloire de chacun. Cela prend cinq bonnes minutes. Sur les écrans au-dessus de la scène, les noms et titres défilent en lettres blanches sur un fond bleu.

 

Invité par l'animateur, un membre du jury lance une pièce, la regarde retomber et dit : - "Ce sont les professeurs qui posent la première question."

 

- "Question d'histoire. Qui étaient les Picts et quel rapport avaient-ils avec un mur fameux ?"

L'animateur se tourne vers le jury, dont les membres se regardent et dont le porte-parole dit "oui". Il se tourne alors vers Aisha et Simon. - "Vous avez une minute."

 

A gauche de la scène, derrière leur bureau commun, Aisha et Simon sont assis côte à côte. On voit sur le bureau la main gauche d'Aisha et la main droite de Simon. Les deux autres mains sont cachées, mais une caméra placée derrière eux montre fugitivement aux spectateurs et téléspectateurs qu'ils se tiennent par la main.

 

Après avoir entendu la question, ils ne se regardent pas, n'échangent pas un mot. C'est Aisha qui prend le micro sans hésiter et dit :

- "Je réponds. Les Picts étaient une peuplade primitive habitant l'Ecosse au temps des Romains et jusqu'à la fondation du royaume d'Ecosse au 9ème siècle. Le nom Pict vient de leurs peintures de guerre. Ils étaient si dangereux que les Romains durent construire un immense mur, long d'une centaine de kilomètres, qui barrait l'Angleterre d'une mer à l'autre pour empêcher les Picts de déferler vers le sud. On l'appela « Mur d'Adrien »."

 

L'animateur est aux anges. - "Elle a commencé à répondre au bout de dix secondes." Il se tourne vers les professeurs. - "Messieurs ?"

- "Bonne réponse, dit l'un d'eux".

L'animateur se tourne vers le public. - "Vous remarquerez que c'est Aisha qui a répondu, alors que c'est Simon qui est féru d'histoire !" Il se tourne vers Aisha.

- "Où avez-vous appris ce point de l'histoire anglaise ?"

- "Dans un livre, il y a quelques années", répondit Aisha d'un ton modeste.

L'animateur se tourne de nouveau vers le public. - "Vous pouvez l'applaudir !"

 

La salle applaudit. Certains spectateurs espèrent que ce jour-là ces étudiants vont dévorer des professeurs, vengeant ainsi des générations de potaches brimés. Au bout d'un moment, l'animateur demande le silence et donne la parole à Aisha et Simon.

Simon : - "Question de physique. Dans quelles conditions «l'angle Tcherenkov» peut-il exister ?"

Cette fois, ce sont les membres du jury qui hésitent. L'un d'entre eux consulte l'Encyclopédie Universalis dans un ordinateur portable qu'il a devant lui. Au bout de quelques instants, il prend le micro et déclare la question acceptable.

 

Parmi les professeurs, un homme âgé demande le micro et donne la réponse :

- "L'effet Tcherenkov est une émission de lumière produite par une particule qui se déplace dans un milieu non vide. L'effet ne peut exister que si la vitesse de la particule est plus grande que la vitesse de la lumière dans le milieu. L'angle Tcherenkov a pour cosinus le rapport de la vitesse de la lumière dans le milieu à la vitesse de la particule. Ce cosinus et l'angle ne peuvent exister que si, dans ce milieu, la particule va plus vite que la lumière." Il sourit, fait un clin d'oeil et ajoute : - "En vertu de quoi les auteurs de science fiction peuvent se réjouir : il existe bien des cas, en physique, où une particule matérielle va plus vite que la lumière !"

 

Simon répond aussitôt : - "Bonne réponse !" et l'animateur enchaîne, coupant net un début d'applaudissements : - "Question suivante ?"

 

Un des professeurs prend le micro. C'est une dame.

- "Question de littérature. Quel est l'auteur français qui a parlé de « métaphysique positive » ?"

La question semble facile à un des membres du jury, qui fait signe sans hésiter qu'elle est valable. L'animateur déclenche le chronomètre.

Au bout de quelques secondes, c'est Simon qui répond :

- "Le philosophe français Henri Bergson, académicien et lauréat du Prix Nobel de littérature."

L'animateur se tourne vers la dame qui avait posé la question. - "Madame ?"

- "Bonne réponse. Je suis d'autant plus surprise que nos deux candidats sont très jeunes, et que les jeunes à qui j'enseigne ne sont guère portés sur la métaphysique. C'était pourtant une question piège : Bergson a eu un prix Nobel de littérature, alors que l'aspect philosophique de son oeuvre est beaucoup plus important que son aspect littéraire".

 

La salle applaudit encore. Aucun des spectateurs n'a entendu parler de « métaphysique positive ». Mais l'animateur arrête les bravos d'un geste et remarque :

- "Notez que c'est Simon, le scientifique, qui a répondu, alors que c'est Aisha qui est la philosophe ! C'est la seconde fois en deux questions qu'ils nous surprennent, qu'ils échangent leurs rôles."

 

La salle applaudit plus fort et ne consent à s'arrêter qu'au bout d'un long moment. L'animateur demande alors à Simon :

- "Pourquoi est-ce vous qui avez répondu, et non Aisha ? Vous connaissiez mieux la réponse qu'elle ?" Il réfléchit. - "Mais si c'est le cas, comment saviez-vous que c'était la bonne réponse et qu'elle était d'accord pour que ce soit vous qui la donniez ? Je ne vous ai pas vu parler. Vous n'avez même pas échangé un regard !"

 

Simon répond en baissant les yeux : - "Je ne connaissais pas la réponse, c'est Aisha qui me l'a soufflée. Nous communiquons par télépathie. Elle a voulu que ce soit moi qui la donne, pour rappeler le message que nous voulons faire passer ce soir, celui de l'égalité entre beurs et Français de souche, et entre hommes et femmes."

 

Il se fait un grand silence. La salle avait bien vu que Simon et Aisha ne s'étaient pas parlés, n'avaient rien écrit et ne s'étaient même pas regardés. Jusqu'à cet instant, ils étaient considérés comme surdoués; ils venaient de devenir surhumains.

 

Le jury, les professeurs se taisent. Tout à coup, un des professeurs se révolte :

- "Je ne peux pas accepter cette explication. La télépathie n'existe pas plus que la sorcellerie. Il doit y avoir un truc."

 

Un de ses collègues lui fait remarquer que leurs questions n'avaient pas été communiquées à quiconque d'avance, que chacun des professeurs était venu avec sa ou ses questions sans en parler aux autres, que sur les papiers où ils avaient noté leurs questions aucun n'avait noté de réponse, pour ne pas qu'une caméra indiscrète puisse la voir. Un autre professeur demande à l'animateur : - "Est-ce que tout ceci est filmé et pourrons-nous revisionner le film après l'émission, pour chercher l'explication rationnelle ?" - "Oui, naturellement, et en présence d'un huissier si vous voulez."

 

Le reste de l'émission se déroula sans surprise. L'équipe Aisha-Simon gagna avec huit bonnes réponses contre sept. Mais cette victoire n'intéressait plus personne. La France entière avait vu un miracle en direct. Le lendemain, la presse en faisait ses gros titres.

 

* * *

 

Alors qu'ils retournaient vers l'appartement d'Aisha, pour être ensemble encore un peu avant que le garçon rentre dormir chez lui, le téléphone portable de Simon sonna. C'était un collaborateur du Président de la République. Il leur dit que le Président avait regardé l'émission et qu'il voulait les voir le lendemain à 17h15 à l'Elysée. Un Président ne donne pas de choix à de simples citoyens, ses désirs sont des ordres : ils promirent d'y être, quoi qu'ils aient voulu faire auparavant.

 

Une fois la porte de la chambre d'Aisha refermée sur eux, ils s'embrassèrent longuement.

- "Chérie", dit Simon, "j'ai quelque chose à te demander, quelque chose de sérieux."

- "Tout ce que tu veux, chéri. Mais après, nous parlerons de nous ?"

D'un clignement des yeux, Simon promit. Puis, après une pression de ses bras, qui tenaient encore les épaules d'Aisha, il dit :

- "Tu as réussi ton coup, ce soir, à l'émission. Il y a maintenant des millions de gens qui ont compris ton message sur l'égalité des qualités et des chances. Ne crois-tu pas qu'il faut renoncer à porter ton voile ?"

- "Tu veux dire parce que désormais on prendrait cet ornement pour du prosélytisme communautariste, donc une attitude antirépublicaine, ou est-ce une manoeuvre pour voir mes cheveux ?"

- "Jamais je ne tenterai de manoeuvre contre toi, mon amour. Je t'aime trop et de toute façon je te crois trop fine pour que ça marche. Non, je te posais la question parce que je crains vraiment qu'il y ait des gens qui interprètent mal ton voile."

- "Tu as raison. Je l'enlèverai."

- "Alors pourquoi ne pas commencer tout de suite ?", demanda Simon. Et d'un geste tendre, lentement pour qu'elle ait le temps de protester si elle ne voulait pas, il commença à faire glisser son voile. Elle le laissa faire. Quand il eut fini, il l'embrassa.

- "C'est un beau cadeau que tu viens de me faire, Aisha. Tu viens de me donner un peu de ton intimité. C'est un beau geste d'amour."

 

Elle se dégagea, alla s'allonger sur le lit et lui tendit les bras.

- "Viens m'embrasser !"

Ils s'embrassèrent avec passion, mais sans aller plus loin.

 

Chapitre 2 - La mission secrète

 

Le 25, peu après 17 heures 15, un huissier introduit Aisha et Simon dans le bureau du Président de la République. Aisha porte des chaussures à talons hauts, une robe simple mais élégante. Elle est tête nue. Simon est en costume sombre, chemise blanche et cravate.

 

Le Chef de l'Etat appose sa signature sur un document, referme le parapheur qui le contient et se lève. Il serre la main des deux jeunes :

- "Bonjour mademoiselle Azzam, bonjour monsieur Eberhart."

Les deux jeunes répondent, presque d'une même voix. - "Bonjour, monsieur le Président".

 

Le Président leur indique une table basse entourée de chaises. Aisha trouve ces meubles magnifiques, sans doute du Louis XVI. Deux hommes assis sur les chaises se lèvent à leur approche. Le Chef de l'Etat fait les présentations :

- "Monsieur Tiberghien, notre nouveau responsable de la lutte antiterroriste et monsieur Hubert, du ministère des Affaires étrangères. J'ai tenu à ce qu'ils assistent à notre entretien. Messieurs, voici mademoiselle Azzam et monsieur Eberhart, que vous avez vus à la télévision."

 

D'un geste aimable, le Président fait signe à Aisha de s'asseoir. Il attend qu'elle se soit assise pour s'asseoir aussi. Aisha le remarque et se dit qu'il a des manières de prince, qu'il lui fait honneur. Le Président prend la parole.

- "Je tiens d'abord à vous remercier, mademoiselle, monsieur, d'avoir répondu à mon invitation. Bravo aussi pour vos brillantes prestations à la télévision : vous êtes des exemples pour notre jeunesse."

Aisha et Simon répondent "merci" d'une voix à peine audible. Le Président poursuit.

 

- "Je constate, mademoiselle, que vous ne portez pas le foulard. C'est pour me faire plaisir ?"

- "Non, monsieur le Président. Nous avons décidé hier soir, avec Simon, que mon message sur l'égalité des personnes quelle que soit leur origine ou leur religion était passé. Nous avons estimé que continuer à porter le voile serait faire du communautarisme, et comme nous sommes républicains..."

- "Excellent, le port provoquant du voile ne résout rien. Mais les millions de personnes qui vous ont vue voilée hier ne le savent pas, elles. Il va falloir le leur dire."

Le Président venait encore de leur donner un ordre, une fois de plus. Il était directif, mais il avait raison. Aisha fit "oui" de la tête.

 

Le Chef de l'Etat sourit et, les regardant tous deux à tour de rôle, demande :

- "Vous avez voulu faire croire à toute la France que vous communiquiez par télépathie. Il y a sûrement beaucoup de gens qui vous ont cru, mais moi pas. Dites-moi s'il vous plaît quel était votre truc."

 

Assis côte à côte, Aisha et Simon se tiennent par la main. C'est Simon qui répond.

- "Avant l'émission, Aisha et moi avons mis au point un code de communication entre nous. C'est un code qui suffit pour transmettre des messages très simples, en général un seul mot. Nous utilisons l'alphabet Morse. Nous nous tenons par la main, comme en ce moment, et nous communiquons par pressions de deux doigts : l'index pour les points, le pouce pour les traits. Il nous a suffi d'une heure d'entraînement, et vous avez vu que ça marche."

 

Simon poursuit. - "A la question sur la « métaphysique positive » , Aisha m'a soufflé « B.E.R.G.S.O.N » et je me suis alors rappelé du prénom, Henri, du fait que c'était un philosophe, qu'il était académicien et Prix Nobel".

Le Président et les deux fonctionnaires rient de bon coeur.

Hubert avoue : - "Moi, vous m'aviez bien eu !"

Tiberghien, au Président : - "J'avais remarqué le court instant où une caméra derrière ces jeunes avait montré qu'ils se tenaient par la main; alors, sans penser au code Morse, quand j'ai entendu le mot « télépathie » , je me suis demandé s'ils ne communiquaient pas par ce moyen."

Le Président : - "Vous êtes observateur, Tiberghien. C'est pour cela que je vous fais confiance pour nous protéger des terroristes, en devinant où ils vont frapper."

 

Le Président se tourne vers Aisha et Simon. - "Bravo aussi pour ce tour-là. Une émission de jeu est faite pour divertir, et vous avez réussi à surprendre des millions de téléspectateurs." Son ton se fait plus sévère. "Mais vous avez aussi introduit un doute dans beaucoup d'esprits, qui du coup ne savent plus quoi penser de vous, de vos capacités réelles et du sérieux de l'émission. J'ai lu la presse ce matin, certains journalistes soupçonnent l'animateur d'avoir triché en organisant le spectacle d'avance; d'autres évoquent la perception extrasensorielle; il y en a même un qui parle d'extraterrestres !"

 

Le Président s'interrompt, pour voir dans l'expression des deux jeunes s'ils l'ont bien suivi. Le regard de Simon lui fait penser à un gamin pris la main dans un bocal de confiture, celui d'Aisha pétille de malice. Il poursuit.

- "A présent il faut rétablir la vérité. Faire oublier le voile et la télépathie. Il faut donc revenir à la télévision, à une heure de grande écoute, et passer aux aveux. D'accord ?"

 

Simon admire l'art du Chef de l'Etat de demander l'accord de citoyens qui ne peuvent pas refuser. Les deux jeunes répondent oui. Le Président décroche le téléphone sur la table et appelle une collaboratrice. Il lui dit d'appeler le président de la chaîne de télévision des « Grosses têtes »  et de le prier de prévoir quelques minutes pour Aisha Azzam et Simon Eberhart à la fin du journal, le soir même, pour « expliquer la télépathie » . Il demande aussi que, dès l'accord du président de chaîne, la responsable des communications de l'Elysée appelle les principales radios pour leur signaler l'événement, afin que l'audience soit maximale.

 

Aisha et Simon admirent la simplicité du Président, son art consommé d'utiliser son pouvoir avec efficacité, sans élever la voix, avec très peu de mots. Et son sens de la communication médiatique.

 

* * *

 

Le Président reprend la parole, avec un ton plus grave. - "J'ai un autre sujet à aborder. Mais avant, j'ai besoin de vous poser des questions indiscrètes. Je vous prie de me pardonner, vous comprendrez dans quelques instants pourquoi je dois le faire. Vous êtes libres de ne pas me répondre, si je vous embarrasse. D'accord ?"

Aisha et Simon acquiescent. Le Président demande : - "Vous avez fait connaissance à la finale des « Grosses têtes » , n'est-ce pas, vous ne vous étiez jamais rencontrés avant ?"

Les deux jeunes confirment. Ils se tiennent toujours par la main.

- "Et ce fut le coup de foudre entre vous ?"

C'est Aisha qui répond : - "Exactement."

 

- "Alors voici ma question difficile, indiscrète, embarrassante. Mais si vous pouviez me répondre, cela m'arrangerait. Non, cela arrangerait la France."

Le Chef de l'Etat s'interrompt pour voir l'effet de ses paroles, mais il est déçu : les jeunes l'écoutent sans changer d'expression. Il reprend donc.

- "J'aimerais savoir si vous comptez vivre ensemble pendant les trois ou quatre années qui viennent."

Aisha et Simon se regardent; ils n'avaient pas abordé ce sujet. Le Président regarde leurs mains qui se tiennent. Il devine un léger mouvement de doigts, presque imperceptible. Au bout de quelques secondes, c'est Simon qui répond.

- "Je ne compte pas vivre avec Aisha, je compte lui demander sa main."

- "Et je compte accepter", dit Aisha avec simplicité.

 

En un instant, Simon était passé d'un amour, qu'il savait partagé, à un engagement pour la vie. Il se trouva une excuse : c'était la première fille qu'il admirait, elle briserait à jamais sa solitude et il la récompenserait en la rendant heureuse. De son côté, Aisha se demandait depuis la veille comment parler d'avenir avec Simon. Elle savait dans son coeur qu'il était l'homme de sa vie. Son problème venait d'être résolu.

 

Le Président est visiblement soulagé. Il arbore un grand sourire et dit :

- "Que votre mariage ait lieu pendant mon mandat ou après sa fin, mon épouse et moi-même serions honorés de vous féliciter ce jour-là."

- "Nous vous inviterons", promit Aisha en se disant que le Président s'était invité tout seul.

 

Le Chef de l'Etat reprend la parole. - "La France a une mission à vous confier, si vous l'acceptez. Lors de notre entretien récent avec le Président des Etats-Unis et son "Tsar de l'antiterrorisme", monsieur Tiberghien et moi-même avons promis de l'aider à résoudre un problème d'effectifs. Il a besoin de spécialistes de langue arabe pour étudier des documents et des enregistrements vocaux, d'origine terroriste ou non. Savez-vous que, pour toute l'année 2002 (et ce sont là des chiffres officiels), le nombre total de diplômes de langue arabe délivrés aux Etats-Unis a été de six ? Les Américains sont 290 millions, mais ils ont un immense problème : ils manquent de spécialistes capables de comprendre les centaines de millions d'Arabes, leur langue et leur façon de penser. C'est là leur point le plus faible dans leur lutte contre les terroristes."

 

"La France a promis de les aider, en leur fournissant au moins deux arabophones de haut niveau culturel, capables de comprendre aussi bien la langue que le comportement des Arabes et de l'expliquer en anglais. Ils doivent pouvoir détecter des situations de risque pour l'Amérique et, au delà, pour le monde occidental. Ils doivent pouvoir conseiller les responsables de la lutte antiterroriste, voire même les diplomates. Mademoiselle Azzam, parlez-vous arabe ?"

 

- "Un peu, monsieur le Président. Je suis née en France, mais j'ai parlé un peu arabe avec mes parents. Et je suis allée une fois au Maroc, l'été, pendant un mois, à l'occasion du mariage d'une cousine."

- "J'en suis ravi et rassuré, cela ne figurait pas dans la fiche des RG qu'on m'a transmise pour préparer notre entretien. Mais pouvez-vous, si on vous fournit l'aide nécessaire, l'apprendre correctement en moins d'un an ?"

- "J'en suis sûre."

- "Moi aussi", dit le Président. "Votre fiche affirmait que vous aviez appris l'allemand en un an et que vous étiez aujourd'hui agrégée. C'est vrai ?"

- "Oui. Mais que devient Simon, si vous m'envoyez aux Etats-Unis dès que je connaîtrai l'arabe ?"

- "Je ne vois qu'une solution", dit le Président songeur. "Que Simon apprenne lui aussi l'arabe, dans le même temps, pour être l'autre spécialiste et pouvoir vous accompagner." Il regarda Simon.

- "Je dois pouvoir y arriver avec l'aide d'Aisha", dit Simon. "Mais il reste un problème : l'anglais. Le mien est assez bon pour démarrer. Mais le tien, Aisha ?"

- "C'est un anglais scolaire. Je dois pouvoir le perfectionner tout en apprenant l'arabe. Mais Simon et moi avons besoin de temps pour réfléchir, parce qu'avec cette mission tous nos rêves de carrière s'écroulent. Il a commencé des études de physicien, j'ai prévu d'étudier les philosophes allemands. Vous comprenez ?"

 

Le Président répond : - "Je comprends. Mais je ne vous ai décrit que la moitié du projet, laissez-moi vous décrire l'autre moitié. Voyez-vous, entre pays c'est toujours donnant-donnant. Les Etats-Unis sont en avance sur nous en matière de défense antiterroriste. Aujourd'hui ils ont des services publics spéciaux, ils ont coordonné ou même intégré toutes leurs administrations concernées, ils ont relié leurs bases de données, ils ont créé et installé des dispositifs de détection utilisant des technologies nouvelles. Je leur ai fait promettre d'expliquer leur organisation à nos spécialistes, pour que ceux-ci puissent nous faire profiter de leur expérience. En outre, il faut aussi accélérer les échanges d'informations concernant les terroristes entre notre justice et la leur, nos renseignements et les leurs, notre police de l'air et des frontières et leur service d'immigration et naturalisation, nos banques et les leurs, etc. Le problème est si vaste qu'il faut des gens exceptionnels pour l'appréhender et concevoir des solutions qui marchent. C'est pour cela que j'ai pensé à vous deux."

 

Simon se tourne vers Aisha : - "Pouvons-nous promettre au Président une réponse pour demain à cette heure-ci ?" Aisha fait signe que oui.

 

Le Président souligne alors le caractère ultrasecret du projet et de leur entretien, et leur fait promettre de n'en parler à personne, pas même à leurs familles ou leurs amis proches. Puis, regardant sa montre, il dit : - "Il est presque dix-neuf heures. A vingt heures quinze vous devez être sur un plateau de journal télévisé. Une voiture avec motards vous y conduira en moins de dix minutes. Cela nous laisse une heure pour dîner. Acceptez-vous l'invitation de mon épouse ? Elle meurt d'envie de vous connaître !"

 

* * *

 

L'interview télévisée s'était bien passée. Aisha avait expliqué sa tête nue, Simon la « télépathie ». Le présentateur du journal télévisé faisant mine d'être incrédule sur leur vitesse d'apprentissage, Aisha et Simon avaient fait une démonstration de mémorisation rapide, en expliquant qu'il suffisait de s'entraîner à la concentration pour y parvenir. Simon le polytechnicien avait appris en trois minutes une recette de cuisine compliquée, avec une dizaine d'ingrédients et des proportions et temps de cuisson à respecter, puis l'avait récitée par coeur sans erreur. Aisha la littéraire en avait fait autant avec un énoncé de mécanique quantique bourré de termes mathématiques abstraits. En sortant, ils avaient répondu aimablement aux questions du bataillon de journalistes qui les attendaient à la porte de l'immeuble, puis étaient partis ensemble avec le sentiment du devoir accompli.

 

La voiture officielle qui les ramenait à présent à l'appartement d'Aisha dut s'arrêter à un carrefour, un agent de police leur indiquant un détour obligatoire. Le chauffeur fit signe à l'agent. Voyant qu'il s'agissait d'une voiture officielle, l'agent s'approcha et salua en arrivant près d'eux.

- "Que se passe-t-il ?" demanda le chauffeur.

- "Il y a eu un attentat terroriste. L'immeuble du commissariat est détruit, deux autres ont de gros dégâts. Il y a beaucoup de victimes. On a trouvé sur place une lettre de revendication ; il paraît que c'est un groupuscule de filles musulmanes furieuses d'avoir été privées d'études parce qu'elles portaient un foulard. La rue est barrée."

On apercevait les éclairs de gyrophares. La voiture repartit en tournant à gauche. Aisha serra plus fort la main de Simon. Elle aurait voulu crier à ces filles qu'elles se trompaient. Ils prirent conscience, tout à coup, du caractère barbare, révoltant, stupide, du terrorisme islamiste.

 

* * *

 

Dans la chambre d'Aisha, Simon s'assoit sur le lit, Aisha en face de lui sur l'unique chaise. Ils ont encore en tête l'horreur de l'attentat. Simon commence :

- "L'X est une école militaire, on y apprend le service de la France. Si je trouvais un moyen de concilier la vie avec toi, la suite de mes études et la mission antiterroriste, je dirais oui. Et toi, chérie, qu'en penses-tu ?"

- "Ma famille et moi devons à la France notre niveau de vie et notre liberté. Mes parents sont des immigrés qui n'ont pu élever leurs cinq enfants que grâce aux allocations diverses. Je dois mes études à la France. Je ne vais pas me lamenter sur le choix cornélien qu'on nous propose. J'ai plus de chance que toi : où que je vive, quel que soit mon métier, je trouverai toujours le temps de lire mes ouvrages philosophiques. Toi, tu as besoin d'un environnement de physique, d'ordinateurs et d'une équipe de chercheurs. C'est à toi de décider et je te suivrai."

 

Simon réfléchit. Si Aisha partage sa vie son bonheur est assuré, tous les jours et toutes les nuits. S'il refuse la mission, il déçoit le Président, qui s'est montré si chaleureux. Et il risque de se reprocher toute sa vie d'avoir reculé devant le défi.

- "Aisha, la lutte contre le terrorisme mérite-t-elle le sacrifice de notre avenir ? Toi qui es philosophe, où est notre devoir et où est notre bonheur ?"

- "Regarde en toi-même, chéri, ton bonheur est en toi. Tu seras heureux si les autres te trouvent utile, et si ton activité t'offre les défis nécessaires à ton esprit. Moi je n'ai pas de conflit entre devoir et bonheur : même si je passe mes journées à faire mon devoir, je serai heureuse en tant que femme, puisque je partagerai ta vie, et en tant qu'intellectuelle puisque je pourrai toujours m'instruire et agir pour promouvoir mes valeurs sociales."

 

Simon comprend que s'il refuse la mission il risque aussi de décevoir Aisha, qui est prête à l'accepter. Le problème est donc de faire à la fois de la physique et de la lutte antiterroriste. Il a une idée.

- "Mon amour, nous sommes des gens libres. Nous avons la vie devant nous. Si nous choisissons une voie qui s'avère mauvaise, nous pourrons toujours en changer. Il suffit donc de trouver une solution acceptable pour les deux ou trois années à venir, n'est-ce pas ?"

- "Oui. A quoi penses-tu ?"

- "Si nous commençons par aller en Angleterre, à l'université de Cambridge, nous y trouverons à la fois des cours d'arabe (ils ont une importante Faculté d'études orientales), le moyen de progresser en anglais et des enseignements de physique. En un semestre et demi, en travaillant dur, nous pouvons être prêts pour les Etats-Unis."

- "De toute façon c'est à Cambridge que tu voulais aller après ton DEA de fin d'études, n'est-ce pas ?"

- "Oui, chérie. Mais que fait-on de tes philosophes allemands ?"

- "D'abord, je lirai plein d'ouvrages qui sont déjà sur ma liste. Ensuite, si toi tu peux trouver un peu de temps pour faire de la physique tout en apprenant l'arabe, je trouverai bien un peu de temps pour suivre des cours ou des conférences sur mon sujet. Ils ont sûrement ça, à Cambridge, c'est la plus grande université du Royaume-Uni."

 

Comme les autres, cette discussion entre eux s'était déroulée en peu de phrases. Comme les autres, elle s'était terminée par un accord et un baiser.

- "Le Président sera content", dit Aisha. "Je l'appellerai dès demain matin. Mais ses services devront se remuer, j'entrevois de nombreux problèmes pratiques."

 

* * *

 

La journée de travail de Jeudi 26 était à peine commencée. Simon classait les documents de ses quatre années d'études à l'X, pour pouvoir les retrouver un jour si nécessaire. Il avait promis de libérer le lendemain la chambre qu'il occupait à Palaiseau, et constatait qu'en quatre ans il avait accumulé bien trop de choses.

 

Son téléphone sonna. C'était Tiberghien.

- "Bonjour monsieur Eberhart. Je ne vous dérange pas, de si bonne heure ?"

- "Non monsieur Tiberghien. Que puis-je faire pour vous ?"

- "Le Président vient de m'appeler. Il a reçu il y a dix minutes un appel de mademoiselle Azzam lui faisant part de votre accord. Je voudrais d'abord vous en remercier. Ensuite, je tiens à vous dire que je me réjouis de travailler avec vous deux : c'est moi qui serai désormais votre interlocuteur. Nous avons pas mal de choses à faire d'urgence. Mademoiselle Azzam est disponible cet après-midi. Pouvez-vous l'être aussi, que nous puissions commencer ?"

        L'homme était direct. Simon apprécia et se dit que la mission commençait bien. Il accepta, prit rendez-vous.

 

* * *

 

Le bureau de Tiberghien était dans un immeuble commercial modeste et vétuste, rue Saint Denis. Il était annoncé sur une boîte aux lettres du hall d'entrée par une plaque en laiton portant la mention « Fibratex - Import-Export, 4ème étage droite ». A l'évidence, il était difficile de soupçonner que c'est à partir de là que la France dirigeait sa lutte antiterroriste. Simon remarqua une minuscule caméra au-dessus de la porte d'entrée de l'immeuble et une autre, de même type, au-dessus de la porte de Fibratex. Celle-ci, vieille et en bois à l'extérieur, était blindée à l'intérieur. Elle donnait sur une entrée minuscule servant de sas et munie, elle aussi, d'une caméra. L'autre porte de cette entrée-sas était aussi blindée et munie d'un lecteur de badge holographique, flanqué d'un scanner d'empreinte digitale.

 

Simon se demanda comment les pompiers pourraient entrer pour porter secours aux occupants en cas d'incendie. Puis il pensa à une grande échelle, dans la rue.

 

Les deux portes s'ouvrirent toutes seules, l'une après l'autre, à son approche. La pièce où il pénétra comportait une demi-douzaine de postes de travail, séparés par des panneaux recouverts de moquette. Ses fenêtres étaient munies de doubles vitres translucides. Simon se disait qu'on ne pouvait rien voir de l'extérieur, quand il remarqua le fin grillage métallique recouvrant les murs, le plafond et une porte située au fond. A l'évidence, une cage de Faraday, pour qu'on ne puisse capter aucun rayonnement électromagnétique à l'extérieur.

 

Il regardait les postes de travail, où des hommes et des femmes travaillaient sur ordinateur, quand Tiberghien entra par la porte du fond, lui serra la main et l'invita à le suivre. Ils entrèrent dans un grand bureau meublé d'armoires métalliques et de tables, où Simon reconnut des équipements militaires de communication sécurisée et des stations de travail Hewlett Packard dernier modèle. Au mur, des écrans montraient les images des caméras de surveillance et d'autres lieux, que Simon ne reconnut pas. Aisha était déjà là, assise devant une grande table en bois, derrière laquelle Tiberghien s'installa sans cérémonie. Simon embrassa Aisha et s'assit à côté d'elle.

 

- "Nous allons travailler ensemble. Il est donc nécessaire que je me présente : Tiberghien Jean-Philippe, Ingénieur en chef de l'Armement." Il regarda Simon. "Pouvons-nous nous tutoyer ? Nous avons fait la même école."

- "Bien sûr. Quelle année ?" demanda Simon.

- "1993". Tiberghien tendait déjà la main à Simon, quand Aisha demanda :

- "Puis-je me joindre au club ? Moi aussi je travaillerai avec vous."

Tiberghien et Simon se mirent à rire. Tiberghien posa sa main sur la table, la paume en l'air. - "Topez là", dit-il. Simon et Aisha mirent tous deux la main droite sur celle de Tiberghien.

- "Je ne suis pas très riche, ici. Mais j'ai un fond de bouteille d'armagnac. On fête ça ?" Ils burent l'armagnac.

 

L'expression de Tiberghien changea soudain. Il demanda :

- "Vous savez les détails, pour l'attentat ?"

Ils ne savaient pas grand-chose. Tiberghien les mit au courant.

- "Vers 20 heures 5, une fourgonnette Renault est arrivée devant le commissariat avec une fille voilée au volant. Elle a explosé. L'immeuble du commissariat est presque détruit et deux immeubles à côté sont sérieusement endommagés. Il y a vingt-neuf morts et soixante-douze blessés. Dans la carcasse de la fourgonnette il y avait une boîte métallique où nous avons trouvé une lettre de revendication. La fille faisait partie d'un groupe terroriste islamiste qui veut venger les filles musulmanes qui n'ont pu terminer leurs études à cause du voile."

 

Aisha était bouleversée. Ses yeux lançaient des éclairs, elle serrait les poings. Elle dit : - "Je voudrais parler à ces filles qui se sentent exclues, qui se révoltent. Je peux témoigner, je peux les convaincre que la France n'est pas ce qu'elles croient ! Si j'appelais la télévision ?"

 

Tiberghien eut un sourire triste. - "Non, Aisha. Désormais tu travailles dans l'ombre, tu te fais oublier. Tu seras plus utile dans ta nouvelle mission."

- "Attendez", dit Simon. "J'ai une idée. Aisha peut rédiger un texte de témoignage, y présenter ses arguments, et ce texte peut être utilisé dans une émission de télévision par une autre française de parents musulmans, en son propre nom, mais en rappelant le témoignage récent d'Aisha pour avoir plus de poids. Il faut parler à ces révoltées, sinon comment changeront-elles ?"

- "Si vous voulez" dit Tiberghien, compréhensif. "Mais à partir d'aujourd'hui, Aisha doit se faire oublier, refuser les interviews. Je peux compter sur toi, Aisha ?"

Elle essuya une larme et fit oui de la tête.

 

* * *

 

Ils travaillèrent tout l'après-midi. Aisha et Simon exposèrent leur projet d'étudier neuf mois à Cambridge, pour apprendre l'arabe et l'anglais. Tiberghien l'accepta et leur promit de s'occuper des inscriptions, de leur trouver un appartement sur place et de leur donner tout l'argent nécessaire à partir des fonds secrets de la lutte antiterroriste.

 

Il promit l'aide d'une personne de confiance de l'ambassade de France à Londres, la seule à part eux trois, Hubert et le Président à être au courant de leur mission. Il leur fit apprendre par cœur les coordonnées de cette personne et leur remit un acompte de 10.000 euros en espèces. A partir de maintenant ils devaient être un couple d'étudiants complétant leurs études au Royaume-Uni.

 

Ils devaient éviter d'utiliser le téléphone pour communiquer avec lui, en utilisant au maximum des messages Internet chiffrés, pour lesquels il leur remit leurs clés privées sur une mémoire clé USB. Des passeports en règle et des ordinateurs portables leur seraient livrés demain, avec un logiciel de chiffrement des données stockées ou transmises, pour que celles-ci soient incompréhensibles pour d'autres qu'eux.

 

Le vendredi 27 ils s'occupèrent des formalités nécessaires pour se marier un mois après, et déménagèrent leurs affaires chez leurs parents respectifs. Et le samedi 28 ils partirent pour la Corse, pour parcourir pendant quinze jours le sentier de grande randonnée GR 20, sac au dos. Ce serait là leur voyage de noces, même si leur mariage avait lieu après, en présence du couple présidentiel et de Jean-Philippe.

Chapitre 3 - La vie à deux

 

C'est en Corse que Simon et Aisha apprirent à vivre ensemble. Jusque là chacun des deux avait vécu seul, n'ayant à se soucier que de lui-même, sans obligation envers quiconque. Désormais, chacun devait penser à l'autre, à ce qu'il était, à ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas faire, à ce qu'il aimait ou non. Aucun des deux n'était plus jamais seul et ne se sentirait seul.

 

Plus Aisha réfléchissait à ce qui lui arrivait, plus elle avait peur de perdre Simon. Leur première nuit ensemble eut lieu dans un gîte. En se réveillant, Aisha vit que Simon avait déjà les yeux ouverts. Elle lui dit bonjour, l'embrassa tendrement et lui demanda :

- "Comment dois-je m'habiller pour te plaire quand nous sommes ensemble ? Quelle sorte de robe, quelles chaussures ?

Simon commença par lui rendre son baiser, puis dit :

- "Je me suis promis de toujours te dire la vérité, de te révéler toutes mes pensées. Et la vérité est que, pour moi, tes plus beaux vêtements... c'est quand tu es nue.

 

Aisha était flattée. Jusqu'à sa rencontre avec Simon elle avait appris à oublier l'aspect de son corps, à ne pas chercher à plaire. Et voilà que son amour la trouvait belle et aimait la regarder. Elle ne put résister au plaisir de lui faire préciser et confirmer ce qu'il aimait en elle.

- "Tu aimes me regarder nue ?"

- "Oui. Je ne savais même pas à quel point je pouvais y trouver du plaisir."

- "Qu'est-ce que tu aimes voir, quand je suis nue ?"

- "Ce qui fait de toi une femme : tes seins, ta taille, tes hanches. Tu comprends ?"

Elle comprenait, elle était ravie. Depuis toujours, elle n'avait été pour les autres qu'un cerveau, sans beauté ou avec une beauté abstraite, la beauté des idées et des connaissances. Et voilà que l'homme qu'elle aimait appréciait son corps. Elle se promit de faire le maximum pour demeurer belle : de rester mince, d'être propre, de sentir bon.

- "Faut-il que je me maquille, aimes-tu l'eau de toilette ?"

- "Nue, chérie, je te préfère nue. Sans rouge, sans fard, sans eau de toilette. Telle que tu es."

Elle se promit au moins de soigner sa peau avec des crèmes. Elle demanderait à une esthéticienne. Pour Simon, pour lui plaire.

- "Et quand nous sortons et que je dois m'habiller ?"

- "Alors il te suffit de vêtements simples, du moment qu'ils sont propres, qu'ils ne sont pas déchirés, qu'ils ne paraissent pas négligés. Tu n'as pas besoin de te faire remarquer par tes vêtements. Pour les gens avec qui tu parles, ton esprit suffit à te distinguer, ton esprit et ton regard."

- "Mon regard ?"

- "Bien sûr. C'est la première chose que j'ai aimée en toi. C'est le reflet de ta personnalité. Il dit ce que tu sens : la joie, la colère, l'ennui. Il illumine ton visage." Et joignant le geste à la parole, il déposa un baiser léger sur chacun des yeux d'Aisha.

 

Aisha se dit que ses milliers d'heures de lecture ne lui avaient apporté que la pensée des autres et un peu de leurs sentiments, et qu'elle avait tout à apprendre sur elle-même, sur ce qu'elle pouvait ressentir. Les sentiments, voilà une nouvelle dimension de la connaissance ! Elle allait découvrir ce nouveau monde avec Simon, à travers lui.

 

Elle prit sa main. - "Moi je veux que tu sois élégant, chéri. D'une élégance discrète, mais élégant. Je veux que tu aies de beaux vêtements, bien coupés, bien assortis. Je veux que tes cheveux soient bien coiffés. Je le veux pour moi."

Simon ne chercha pas à discuter. - "Je crains d'être mal préparé à soigner mon apparence, parce que je n'ai jamais eu à m'en préoccuper. Dans les circonstances où il fallait être correct, j'ai toujours porté le costume sombre que tu as vu l'autre jour chez le Président de la République. Et, plus rarement, le Grand uniforme de l'X. Mais je suis prêt à tout pour te plaire : tu choisiras ce que je dois porter. Ca va ?"

 

* * *

 

Aisha se promit aussi de ne jamais décevoir Simon, de faire ce qu'il attendait d'elle et si possible de devancer ses désirs. Ce jour-là, leur premier jour de marche sac au dos, Simon remarqua un peu avant midi qu'elle était fatiguée.

- "Aisha, tu es fatiguée, le sac est lourd ?"

Aisha s'arrêta, posa son sac à terre. Simon remarqua que son geste avait été un peu raide. - "Et tu as mal au dos ?"

Elle avoua sa fatigue et le mal de dos. Elle n'avait pas osé en parler, pour ne pas le décevoir, pour ne pas interrompre ou ralentir leur marche. Elle avait voulu être à la hauteur et n'y était pas arrivée. Elle s'était fait prendre. Son regard las demandait pardon à Simon.

 

Il posa aussi son sac, s'assit à côté d'elle, l'embrassa dans le cou.

- "Tu as moins de force que moi, chérie. C'est comme ça, c'est ta nature de femme. Jamais je ne te le reprocherai. Inutile d'essayer de dépasser tes limites. Il ne faut pas que tu souffres. Je ne veux pas. Il faut me dire quand tu as besoin de repos. De toute façon, je te surveillerai. Ce sont aussi tes vacances, je veux qu'elles te plaisent."

Il lui massa le dos, longtemps, assez longtemps pour qu'elle se repose. La pression de ses mains était tendre. - "Si je pouvais, je ronronnerais", dit Aisha.

 

* * *

 

Le temps passant, chacun découvrait l'autre, ils apprenaient à se connaître. Ils traversaient des paysages magnifiques, sauvages. Ils s'arrêtaient souvent pour admirer ce qu'ils voyaient. Ils échangeaient alors leurs impressions. Ils constatèrent que la beauté et les émotions étaient d'une nature extraordinaire : ils grandissaient lorsqu'on les partageait. Dès le premier jour de marche, ils perdirent leur habitude de réfléchir intensément au profit d'une joie de ressentir. Il faisait beau, les couleurs étaient vives, l'air sentait bon. Ah, l'amour !

 

* * *

 

Le second soir, ils trouvèrent à se loger dans un petit hôtel où il ne restait qu'une chambre. C'était une grande chambre, avec des lits pour une famille de cinq personnes. Elle s'était libérée le matin même. Elle avait une terrasse où ils s'installèrent après dîner dans des chaises longues. La vue de la terrasse dominait une vallée, dont on apercevait le versant opposé couvert de forêt. Dans le calme du soir qui tombait, on n'entendait que quelques oiseaux qui chantaient avant de rentrer à leur nid pour la nuit.

 

Aisha et Simon regardaient le paysage en silence, en se tenant par la main. Ils se laissaient envahir par la paix de ce lieu. Aisha se disait qu'à cet endroit les siècles devaient passer sans que le monde change. Devant ce calme et cette éternité, l'Homme, son agitation et ses passions étaient dérisoires, et même déplacées. Simon se rendit compte tout à coup que lui, l'intellectuel, il ne pensait pas, qu'il se laissait pénétrer par la paix et l'harmonie de ce lieu et de cette soirée.

 

La nuit finit de tomber et le ciel se piqua de milliers d'étoiles, apparaissant une à une en silence, progressivement et comme sur la pointe des pieds pour ne pas troubler le calme. La lune n'était pas encore levée. Aisha sortit de sa chaise longue et revint avec deux couvertures. Ils s'y enveloppèrent pour se protéger de la fraîcheur, qui arrivait vite à cette altitude.

- "Simon, tu aimes la musique ?"

- "Beaucoup."

- "J'en ai apporté. J'ai un baladeur avec deux casques. Avant de partir, j'y ai enregistré tous mes CD, une cinquantaine d'heures de musique. Je me suis dit qu'avec un peu de chance quelque chose te plairait."

 

Ils disposaient d'un CD de chansons, de deux CD de jazz, d'une vingtaine de CD de musique classique et d'autant d'opéras. Les titres défilaient sur le petit écran du baladeur. Simon avoua qu'il ne connaissait ni les chansons, ni la musique d'opéra. Il était prêt à les découvrir pour partager les goûts d'Aisha.

- "Puisque tu aimes la musique classique", dit Aisha, "je pense que ce soir il nous faudrait quelque chose qui soit dans l'ambiance. Que dirais-tu de la sonate « Clair de lune », de Beethoven ? Ou d'un nocturne de Chopin, ou de Fauré ?"

- "Alors, Beethoven".

Ils s'enfoncèrent profondément dans leurs chaises longues, mirent les casques et s'abandonnèrent à la musique, la main dans la main.

 

Fatigués par leur journée de marche, ils s'étaient assoupis lorsque Simon se réveilla et serra plus fort la main d'Aisha. Elle le regarda, interrompit la musique, enleva son casque. Il enleva le sien et demanda :

- "On va se coucher ?"

- "Oui, nous nous étions endormis tous les deux. Mais une question, avant."

- "Laquelle ?"

- "Simon, quelle est ta définition du bonheur ?"

Il réfléchit un instant, cherchant une définition qui convenait à cette soirée.

- "Pardonne ma culture scientifique. Un mathématicien dirait : « C'est un état dont on ne voudrait pas sortir. » Un physicien dirait : « C'est le centre d'une force attractive qui croît avec la distance, comme l'interaction nucléaire forte. » Moi je dirais : « C'est la seule finalité qui est sa propre justification. Mais c'est une finalité personnelle : le bonheur d'un être n'est pas celui d'un autre. »

- "Chéri, ces définitions sont de toi ?"

- "Oui, pourquoi ?"

- "Parce que tu décris le bonheur comme Aristote et la force attractive comme le désir de Platon."

Aisha admira son intelligence. En un instant, il était arrivé aux mêmes conclusions que les grands philosophes dans leurs oeuvres. Simon poursuivit :

- "Et comme je ne suis pas poète, je sens qu'il manque une dimension sentimentale à mes définitions. Comment te dire ? Tiens, en cet instant, si je pouvais, j'écouterais bien des vers romantiques."

- "Je connais plusieurs poèmes romantiques", dit Aisha. "Veux-tu que j'en récite un ?"

- "Oh oui ! La langue et les pensées seront plus belles avec ta voix."

Aisha s'était souvent récité des vers qu'elle aimait, pour les images qu'ils suggéraient comme pour la musique de leur rythme. Elle choisit un poème de Victor Hugo, « Booz endormi », en espérant que Simon partagerait son émotion.

 

* * *

 

L'été le sentier GR 20 est très fréquenté. Le camping est donc interdit à proximité, pour préserver l'environnement. On rencontre pas mal de jeunes dans tous les lieux proches qui offrent la possibilité de dormir. C'est ainsi qu'un soir, au dîner, Aisha remarqua à une autre table une femme grande et belle qui regardait souvent Simon. Jalouse et possessive, Aisha observa de temps et temps Simon, pour voir s'il ne regardait pas cette femme. Simon parlait à Aisha de leur trajet du lendemain. Au bout d'un moment, il remarqua son manège, jeta un coup d'oeil à l'autre femme et vit dans le regard d'Aisha ce qui se passait.

- "Chérie, tu as peur que je regarde cette femme ?"

- "Oui", avoua Aisha en baissant les yeux.

Il prit dans sa main celle d'Aisha.

- "Je n'aime que toi, toi seule, Aisha. Je n'avais même pas vu cette femme avant que tu me la désignes du regard. Je ne regarde pas les autres femmes."

- "Elle est plus grande et plus belle que moi."

Simon regarda de nouveau la femme.

- "Son expression est vulgaire. Pour moi, elle n'est pas belle, toi seule tu es belle."

- "Et si un jour tu rencontres une femme à la fois belle et intelligente ?"

- "C'est une question de maîtrise de soi. Comme lorsqu'il ne faut pas trop boire pour ne pas être saoul. Je te promets d'être fidèle. Toujours. Tu me fais confiance ?"

Ses yeux pleins d'amour exprimaient aussi la franchise. Aisha le crut.

- "Je te promets aussi d'être à toi seul, de ne jamais regarder un autre homme."

L'incident était clos et ne se reproduisit plus. Ne voyant jamais Simon regarder une autre femme, Aisha cessa de craindre cette rivalité.

 

* * *

 

Aisha entreprit de débarrasser Simon de sa timidité. Pour lui donner confiance en lui-même, elle lui demandait fréquemment son avis sur des questions importantes. Elle l'écoutait alors avec soin et approuvait, par ce que son opinion était juste et ses arguments de valeur.

 

Elle mettait aussi à profit sa féminité. Quand ils étaient assis ou couchés côte à côte, elle mettait sa tête sur l'épaule de Simon et disait - "Protège moi." Pendant leurs étreintes, elle exprimait clairement son plaisir chaque fois que les caresses de Simon lui en donnaient. Une fois, après l'amour, comme il lui demandait : - "C'était bon ?" elle répondit : - "Si j'étais l'infante doña Sol de Hugo, je dirais : « Vous êtes mon lion superbe et généreux »."

 

Peu à peu, Simon prit confiance en lui-même. Puisqu'une telle femme trouvait ses opinions judicieuses et ses caresses désirables, puisqu'une telle femme se donnait à lui avec de l'adoration dans le regard, il était un privilégié, il pouvait être fier. Quand elle marchait à côté de lui en lui tenant le bras ou la main, il se dit que d'autres hommes pouvaient voir ses magnifiques cheveux, la trouver belle et être jaloux de lui. C'était sa bien-aimée, pas celle d'un autre. Petit à petit, Aisha le vit parler avec plus d'assurance, sans baisser les yeux. A l'évidence, il était aussi gentil, aussi amoureux, mais il était plus sûr de sa place dans le monde.

 

* * *

 

L'amour de Simon transformait aussi Aisha. Leurs étreintes, le soir au coucher et parfois la nuit, comblaient leurs désirs. Aisha se réveillait le matin avec un sentiment de plénitude, un bonheur qu'elle n'avait jamais connu, dont elle n'avait même pas rêvé. Un matin, trouvant Simon éveillé à côté d'elle, elle posa la tête sur son épaule et lui demanda :

- "Chéri, veux-tu que nous ayons des enfants ?"

Simon se dit qu'elle-même devait en vouloir, puisqu'elle lui posait la question.

- "Je n'y ai jamais pensé, mon amour. Notre vie à deux est si nouvelle, si pleine de bonheur que je la trouve parfaite. Les enfants ne me manquent pas. Mais toi, tu en voudrais ?"

Ils s'étaient promis de toujours tout se dire, de s'avouer toutes leurs pensées, leurs désirs et leurs espoirs. Aisha confirma donc :

- "Oui. Oh, je voudrais tellement que tu sois d'accord !"

- "Mais n'est-ce pas un peu tôt ?" demanda Simon. "J'ai lu quelque part que l'âge idéal pour qu'une femme ait son premier enfant est vingt-cinq ans."

 

Aisha se dit que s'il ne trouvait pas d'objection plus fondée, il se laisserait convaincre.

- "Pour moi" dit-elle, "l'âge idéal c'est quand je me sentirai prête. Quand je penserai chaque jour à tenir dans mes bras un petit être à nous, à guetter ses sourires, à le faire manger, à l'habiller, à le câliner et à jouer avec. C'est mon instinct qui me dira le bon moment, pas le calendrier."

Elle réfléchit, puis ajouta : "Mais un enfant a aussi besoin d'un père qui soit présent et qui l'aime. Il faut que toi aussi tu sois prêt, que toi aussi tu veuilles de lui."

- "Je voudrais te donner une réponse qui vaille engagement, mais je ne sais pas sur quelles bases réfléchir au problème. Je ne sais pas à quoi penser, quels critères de jugement appliquer."

- "Si tu cherches des raisons logiques alors que moi j'écoute mon instinct, nous aurons du mal à nous rejoindre", dit Aisha. "Je te propose d'y réfléchir de la manière suivante. Pense à des situations concrètes : tenir un enfant sur tes genoux, jouer avec lui, lui parler, voir son intelligence qui s'éveille. Tu comprends ?"

- "Je comprends. J'y penserai et je t'en reparlerai d'ici demain ou après-demain. Je peux d'ores et déjà te dire que je ne vois pas comment je pourrai te refuser une chose à laquelle tu tiens tant, ma bien-aimée."

 

Ces vacances en Corse passèrent trop vite. Rentrés à Paris, Aisha et Simon préparèrent leur départ pour le Royaume-Uni.

 

* * *

 

A 80 kilomètres au nord de Londres, Cambridge est la seule véritable ville universitaire d'Angleterre. La plus grande partie de la ville est sur la rive est de la rivière Cam. L'université est immense et comprend de nombreux bâtiments regroupés en collèges, dont beaucoup datent du moyen-âge. Non seulement ces vieux bâtiments sont beaux, dans leur style anglais si particulier, mais ils sont chargés d'histoire et de traditions. Il est difficile de ne pas être ému lorsqu'on assiste à un cours ou une conférence dans une salle où ont enseigné des génies comme le mathématicien Isaac Newton, le naturaliste Charles Darwin, l'économiste Prix Nobel John Maynard Keynes ou les physiciens Prix Nobel Ernest Rutherford et J. J. Thomson.

 

 

 

 

Quelques jours avant le début des cours, Aisha et Simon s'installèrent à Cambridge dans un studio, au premier étage d'une maison particulière datant de la reine Victoria. Ils se mirent à travailler dur. Entre les cours d'arabe et d'anglais, les séances de laboratoire de langues, les conférences et les heures de lecture, leurs journées étaient bien remplies. Simon suivait en plus des cours d'astronomie. Du lundi au vendredi, chaque semaine, ils travaillaient ainsi une dizaine d'heures par jour. Le soir, ils écoutaient à la télévision un journal en anglais et un en arabe. Ils s'appliquaient, notaient les mots nouveaux dans un dictionnaire personnel sur leur ordinateur et parlaient arabe ou anglais le plus souvent possible.

 

Mais le week-end était à eux. Au début de leur séjour, ils faisaient leurs courses et visitaient la ville et ses environs. Eux qui appréciaient l'art et les vieux bâtiments trouvaient Cambridge magnifique. Ils étaient venus en Angleterre persuadés que c'était un pays sans intérêt où il pleuvait tout le temps, et ils découvraient des merveilles architecturales et un climat à peine plus froid et humide que celui de Paris.

 

Ils visitèrent Saint John's College, une faculté en brique rouge fondée au début du 16ème siècle et construite en style Tudor, avec un portail travaillé remarquable et surtout un pont des soupirs (Bridge of Sighs) comme celui de Venise.

 

 

Cambridge - Saint John's College

Construction de style Tudor

 

 

Cambridge - Bridge of Sighs

Le pont des soupirs

 

Ils se promenèrent dans King's College, faculté fondée en 1441 dont la gigantesque chapelle de style gothique flamboyant est considérée comme un des plus beaux bâtiments du Royaume-Uni.

 

King's College Chapel

 

Allant de découverte en découverte, ils parcoururent Corpus Christi College en s'extasiant sur l'harmonie de ses bâtiments. A deux pas de Silver Street, ils virent le curieux pont arqué Mathematical Bridge, avec ses poutres de bois croisées puis, tout près, Queen's College avec ses poutres apparentes et ses fenêtres en relief sur la façade.

 

Ils trouvèrent partout des parcs et jardins superbes, avec des pelouses comme seuls les Anglais savent en faire pousser, où il n'y a pas de pancarte interdisant de marcher.

 

Paris est une ville comme l'Angleterre n'en a pas, mais Cambridge est une ville universitaire à faire pâlir de jalousie n'importe quelle autre, n'importe où. Peu à peu, ils apprirent à connaître cette ville, à parcourir ses rues commerçantes et ses musées. Et une vérité s'imposa à eux : la civilisation anglaise est remarquable et mérite d'être connue, pour ses bâtiments, ses parcs, sa peinture, ses traditions colorées et son art de vivre.

 

Les week-ends d'hiver et de printemps, ils visitèrent Londres : les bâtiments, les galeries de peintures, les parcs. Ils allèrent à des concerts et même à un ballet, spectacle que Simon voyait pour la première fois.

 

Aux vacances de Noël et de printemps, ils rentrèrent à Paris rendre visite à leurs familles et faire un rapport à Jean-Philippe Tiberghien de l'avancement de leurs études. Comme promis, ils seraient prêts à la fin de l'année scolaire, assez compétents en arabe et anglais pour remplir leur mission aux Etats-Unis.

 

 

Paris - La Tour Eiffel

 

 

 

Lors de leur entretien du printemps, Tiberghien leur remit un CD-ROM :

- "C'est « l'Encyclopédie du Jihad », le manuel du parfait terroriste islamiste, rédigé en arabe par l'équipe de Ben Laden en Afghanistan. En 11 volumes et plus de 4000 pages avec schémas, il explique comment faire sauter un avion, menacer avec un couteau, fabriquer des bombes chimiques, attaquer un blindé, espionner une base militaire, faire les relevés nécessaires à un attentat, etc. C'est une documentation citée sur Internet, mais introuvable en dehors des services gouvernementaux de lutte antiterroriste. Nous en avons eu une copie par les Américains. Je vous prie de l'étudier pour vous familiariser avec le vocabulaire et les méthodes du terrorisme islamiste, puis de le détruire."

        Avant de détruire le CD-ROM, Aisha et Simon chargèrent chacun une copie de ses documents dans leur ordinateur portable, en prenant soin de les chiffrer pour les rendre illisibles par autrui en cas de perte ou de vol. Et ils consacrèrent plusieurs dizaines d'heures, les semaines suivantes, à étudier ces documents pour préparer leur future mission. Après quoi, accaparés par leur vie très active, ils oublièrent leur existence.

 

Leurs études finies, ils rentrèrent à Paris, prirent trois semaines de vacances sur la côte d'Azur, puis préparèrent leur départ pour les Etats-Unis.

 

A la demande de Tiberghien, ils demandèrent un rendez-vous à l'ambassade des Etats-Unis pour leurs passeports. Ils y furent reçus par une dame aimable, qui leur posa en anglais quelques questions simples, les fit photographier, donner leurs empreintes digitales et diverses mesures biométriques, puis leur dit que leurs passeports seraient prêts et à leur disposition deux jours plus tard. Aisha s'étonna auprès de Tiberghien de son amabilité, de la simplicité et de la rapidité des formalités. Tiberghien répondit :

- "Elle a reçu un ordre direct de l'ambassadeur, qui lui-même en avait reçu un, impératif mais sans explication, du Département d'Etat. Elle doit vous fournir ces passeports sans faire les contrôles approfondis normalement exigés pour entrer et séjourner longuement aux Etats-Unis. Comme la France, ce pays est en guerre contre le terrorisme islamiste, depuis l'attentat du 11 septembre et les innombrables attentats antiaméricains d'Irak. Ils sont donc très prudents avant de laisser un étranger entrer chez eux. Pour elle, vous êtes deux étudiants français qui vont finir leurs études dans l'état de Virginie, dans la grande banlieue ouest de Washington. Deux étudiants qui doivent avoir du piston quelque part dans sa hiérarchie."

 

 

Banlieue Ouest de Washington

McLean est à l'emplacement de l'étoile rouge

 

 

Il poursuivit : - "Du reste, votre premier et seul contact aux Etats-Unis est madame Rosalyn K. Shelton, dont voici l'adresse. C'est une voisine et amie d'une autre dame, qu'elle vous présentera, qui travaille dans l'immeuble de la CIA, à Langley, Virginie; c'est cette autre dame qui sera votre contact professionnel. C'est elle qui a prié sa voisine de venir vous chercher à l'aéroport et de vous héberger jusqu'au lendemain matin, mais en vous présentant comme de simples amis étudiants, qu'elle-même n'a pas le temps d'aller chercher ce jour-là parce qu'elle sera en déplacement.

 

 

Environs de McLean et Langley (Fairfax county, Virginia)

En bleu, le fleuve Potomac ; Washington est à droite

 

 

        Pour les services d'immigration US, vous allez rendre visite à Rosy Shelton, rencontrée sur un forum de discussion Internet, puis étudier dans le même comté de Fairfax à l'université George Mason. Simon s'y inscrira en astronomie et Aisha en littérature américaine. Tout cela est sur ce petit papier. Aisha, si tu veux bien le recopier sur cette autre feuille blanche, pour que vous emportiez des coordonnées notées avec ton écriture..."

Chapitre 4 - Les soupçons de l'oncle Sam

 

Ce Dimanche après-midi, l'avion venant de Paris atterrit à l'aéroport international Dulles, à quelques kilomètres à l'Ouest du boulevard périphérique de Washington, le Capital Beltway. Les passagers en sortent dans une curieuse navette, sorte d'autobus géant avec deux cabines de conduite, une à chaque extrémité. Une puissante climatisation, bruyante mais efficace, y maintient la fraîcheur. Montée sur d'énormes vérins, la navette commence par descendre de plusieurs mètres par rapport au niveau de la porte de l'avion, puis elle se dirige vers l'aérogare. Arrivée à ce bâtiment, elle ajuste de nouveau sa hauteur pour se mettre au niveau de la porte d'entrée et les passagers débarquent.

 

Aisha et Simon suivent les autres passagers jusqu'à la salle des guichets de l'Immigration, administration qui correspond à celle de la Police de l'Air et des Frontières en France. Ils attendent sagement derrière une ligne située à deux mètres du guichet. Lorsque la femme en uniforme leur fait signe de s'approcher, ils se mettent devant son guichet et lui tendent trois documents.

        Le premier est une fiche d'entrée aux Etats-Unis, où à part l'identification du passager et de son vol d'arrivée, il y a une question qui demande, en substance : « Etes-vous terroriste, ou transportez-vous du matériel terroriste ou de la documentation subversive ? » Contrairement à la France, aux Etats-Unis on ne présume pas que « nul n'est censé ignorer la loi ». On pose donc cette question sur le terrorisme, à laquelle il faut répondre « non » si on veut être admis sur le sol américain. Et s'il s'avère, par la suite, qu'une personne qui a répondu non est terroriste ou transporte des objets ayant un lien avec le terrorisme, elle est poursuivie pour mensonge, en plus des poursuites pour activité terroriste et transport d'objets favorisant le terrorisme.

        Le deuxième document est le passeport, muni de son visa d'entrée aux USA délivré par l'ambassade. Et le dernier est une nouvelle carte à puce infalsifiable, faite pour être lue par un ordinateur, remise elle aussi au passager par l'ambassade pour compléter son passeport. Cette carte contient des données d'identification biométrique de la personne et des éléments permettant de connaître le métier, les activités et voyages passés, etc... Elle est censée accélérer le contrôle du passager arrivant par les services d'immigration.

 

La femme en uniforme parcourt posément les deux passeports, introduit successivement les deux cartes à puce dans un lecteur, regarde le verdict de son écran, puis lit les fiches d'entrée et y appose un cachet à date. Elle s'adresse à Simon :

- "Combien de temps comptez-vous séjourner aux Etats-Unis ?"

- "Un an, madame, le temps de faire des études."

- "Dans quel établissement d'enseignement ?"

- "George Mason University, à Fairfax, Virginie."

Satisfaite, elle va leur rendre leurs documents, quand un homme en uniforme du service d'immigration arrive, lui fait un signe et s'adresse aux deux jeunes :

- "Dans le cadre de nos nouvelles procédures de contrôle antiterroriste renforcé, je dois vérifier vos bagages. Cela ne prendra que quelques minutes. Veuillez me suivre."

Aisha et Simon le suivent jusqu'au tapis roulant où les bagages de leur vol venaient d'arriver. Ils prennent leurs bagages, une grosse valise chacun, et entrent avec l'homme dans une pièce sans fenêtre, où il leur demande de poser leurs valises sur la grande table et de les ouvrir.

 

Aisha et Simon s'exécutent. L'homme s'approche de la première valise, y voit des vêtements féminins et demande à Aisha :

- "Cette valise est à vous ?"

- "Oui monsieur".

L'homme en sort lentement tous les objets, les examine avec soin, puis les remet en place. Il ne laisse sur la table que deux livres et l'ordinateur portable d'Aisha. Les deux livres sont en arabe ; il s'agit du Coran et du Tawhid (« L'unité de Dieu ») d'Ibn Abd al-Wahhab, le fondateur du wahhabisme, c'est-à-dire du fondamentalisme musulman à la base de l'idéologie islamiste.

- "C'est de l'arabe ?"

- "Oui monsieur".

L'homme prend le Coran et le feuillette comme un livre anglais, de la couverture gauche à la couverture droite. Avec un sourire, Aisha lui explique que l'arabe se lit de droite à gauche, donc qu'un livre se feuillette dans le sens opposé. L'homme ne lui rend pas son sourire, décroche un téléphone et demande à une autre personne de les rejoindre.

 

Quinze à vingt minutes se passent et un homme assez grand entre, portant moustache et collier. Il a des vêtements civils et un badge d'identification, avec le nom Abdul Elkafi sous sa photo. Il annonce :

- "Je suis spécialiste des documents en arabe. Je dois examiner ceux dont mon collègue vient de me parler et vous poser des questions. Je risque d'en avoir pour un moment. Donc si une personne est venue vous attendre, il faudrait la prévenir que vous êtes bien là et qu'elle devra patienter jusqu'à ce que nous ayons fini."

Aisha lui donne le nom de Rosalyn K. Shelton, et Elkafi demande à son collègue de la faire prévenir en l'appelant par haut-parleur. Il prend ensuite les deux livres et l'ordinateur portable d'Aisha, et ils entrent tous deux dans une petite pièce attenante, laissant Simon avec le collègue, qui recommence pour la quatrième fois à examiner ses bagages pour passer le temps.

 

Dans la valise de Simon, le collègue trouve aussi un ordinateur portable et un livre en arabe, des hadiths (paroles du Prophète et recueil de traditions musulmanes). Il entrouvre la porte de la petite pièce voisine et signale sa découverte à Elkafi. Il découvre enfin une petite boîte de conserve en fer blanc sans étiquette.

- "Qu'est-ce qu'il y a dans cette boîte ?"

- "Du pâté de foie fait maison par le charcutier de ma femme. C'est un cadeau qu'elle apporte à la dame qui nous attend et qui s'intéresse à la cuisine française."

- "Mais les boîtes de conserve sont toujours étiquetées. Pourquoi celle-là ne l'est-elle pas ?"

- "Parce que ce n'est pas un produit industriel, c'est un pâté fait sur commande par notre charcutier."

- "Je dois l'ouvrir", dit l'homme en uniforme. "C'est la seule façon de savoir si ce n'est pas de la drogue ou une substance toxique."

- "C'est dommage", répond Simon, "parce qu'une fois ouvert, le pâté se gâte. Ecoutez, c'est vraiment du pâté de foie. Je ne peux pas vous empêcher de l'ouvrir, mais si vous le faites, comme il m'appartient, je le mangerai devant vous. Et vous regretterez de ne pas en avoir, parce qu'un pâté comme celui-ci, il n'y en a pas chez votre épicier."

Impressionné, l'homme repose la boîte sur la table et annonce à Simon qu'ils doivent attendre que le collègue ait terminé avec Aisha, pour pouvoir l'interroger à son tour.

 

Seul avec Aisha, Elkafi lui demande : - "Vous parlez arabe ?"

- "Oui monsieur".

Elkafi abandonne l'anglais et poursuit en arabe standard moderne, mais à ses hésitations et son accent Aisha s'aperçoit que se n'est pas sa langue maternelle, et qu'il n'est pas très instruit en matière de langue littéraire.

- "Où avez-vous appris l'arabe ?" demande-t-il.

- "A l'université de Cambridge, en Angleterre."

- "Vous êtes française. Pourquoi avoir appris l'arabe ?"

- "Je suis linguiste. J'ai aussi appris l'allemand et l'anglais. Les langues m'intéressent."

- "Pourquoi êtes-vous en possession du Coran et du livre d'al-Wahhab ?"

- "Parce que je les ai lus et n'ai pas voulu ensuite les jeter."

- "Vous êtes musulmane ?"

- "Mes parents sont nés au Maroc et sont musulmans, mais pas pratiquants. Moi je suis née en France et suis athée."

- "Mais le livre d'al-Wahhab est « la bible du fondamentalisme », celui des terroristes islamistes. En quoi cet ouvrage vous intéresse-t-il ?"

- "Parce qu'il est à la base de la religion pratiquée en Arabie Saoudite, au Nigeria, etc. En le lisant, j'ai essayé de comprendre les règles de vie de certains musulmans."

 

Elkafi se tait, mais il trouve louche qu'une fille si jeune s'intéresse à ce point aux règles de vie fondamentalistes. Sa fonction dans l'appareil antiterroriste américain veut qu'il cherche à détecter les terroristes potentiels qui entrent aux Etats-Unis. Il demande a Aisha :

- "Veuillez ouvrir votre ordinateur et faire en sorte que je puisse en examiner le contenu."

Aisha ouvre l'ordinateur et s'identifie, en faisant en sorte qu'Elkafi ne puisse pas voir le mot de passe qu'elle tape.

- "Pourquoi cachez-vous votre mot de passe ?"

- "Pour que vous ne puissiez pas le voir."

Elle lui a répondu d'une voix douce, mais ferme. Elkafi sait que la loi antiterroriste ne lui permet d'obliger une personne à le laisser accéder au contenu de son ordinateur qu'avec un mandat signé d'un juge. Il essayait seulement de voir ce contenu, en espérant intimider Aisha sans pour autant la menacer. Il est mécontent d'avoir échoué.

 

Deux minutes après, il se rend compte que l'ordinateur contient des données illisibles parce que chiffrées. Qu'est-ce qui peut pousser une étudiante à protéger des secrets, sinon des intentions inavouables ? Et puisqu'elle parle arabe et lit un ouvrage fondamentaliste en plus du Coran, elle est suspecte, très suspecte !

 

- "Eberhart" (les Américains appellent souvent une dame ou une jeune fille par son nom de famille, sans utiliser « madame » ou « mademoiselle »), "je suis obligé de vous considérer comme potentiellement suspecte. Si vous me laissez regarder tout, je dis bien tout, ce qu'il y a dans votre ordinateur, je reviendrai peut-être sur mon opinion. Si vous refusez, je suis obligé de vous détenir jusqu'à ce qu'un juge m'ait donné le droit d'accéder au contenu de votre ordinateur par tous les moyens nécessaires. Est-ce clair ?"

- "Très clair" dit Aisha, qui pense n'avoir rien à cacher parce qu'elle n'a pas encore commencé le travail de sa mission. "Ecartez-vous un instant que je saisisse le mot de passe qui permet d'accéder aussi aux données chiffrées".

Elle lance le programme nécessaire, saisit le mot de passe et s'écarte à son tour.

- "Si vous savez manipuler un PC, vous pouvez à présent regarder ce que vous voulez. Mais n'effacez rien, s'il vous plaît."

Elkafi parcourt les fichiers et programmes de l'ordinateur. A part des cours d'arabe et d'anglais et quelques textes philosophiques allemands, il ne trouve rien. Il va arrêter sa recherche lorsqu'il tombe sur le répertoire « Encyclopedia of Jihad ». Il en parcourt quelques textes et dit :

- "Vous possédez là un ensemble de manuels de terrorisme d'origine al Qaida. Où les avez-vous eus ?"

- "C'est une amie étudiante à Paris qui me les a donnés sur un CD", ment Aisha. "J'ai stocké le contenu de ce CD pour avoir le temps de le lire. Le vocabulaire de ses textes est introuvable dans les livres de cours d'arabe disponibles à Cambridge."

 

Elkafi se dit qu'il tient une terroriste. Il annonce à Aisha :

- "Le contenu de ce CD est secret. Moi-même, je ne l'avais jamais vu, j'en avais seulement entendu parler. A part la CIA et les terroristes d'al Qaida, nul n'en a une copie. Vous êtes une terroriste ou vous avez été en contact avec des terroristes. Je vous arrête et je confisque votre ordinateur en attendant une décision de justice."

 

Aisha pâlit. Elle n'aurait pas dû garder ce texte sur le disque de son PC, et encore moins sous forme chiffrée.

- "Je suis jeune mariée. Puis-je au moins rester avec mon mari ?"

Tout à la certitude de son triomphe, Elkafi veut être bon prince.

- "Je vous permets de lui dire adieu. Je ne sais pas quand vous le reverrez."

Aisha sort en larmes de la petite pièce et se jette dans les bras de Simon. Entre deux sanglots elle réussit à lui dire à l'oreille en français, en espérant qu'ils étaient seuls à comprendre cette langue ou que les autres n'entendraient pas :

- "Il a vu dans mon PC l'Encylo. de la guerre sainte" (elle ne voulait pas prononcer le mot « Jihad », qui risquait d'être reconnu) "et je lui ai dit que je l'avais reçue d'une étudiante à Paris. Tu l'as eue par moi."

 

Dix minutes après, Elkafi avait les mêmes raisons de soupçonner Simon qu'Aisha : un livre de religion en arabe et les manuels « Encyclopedia of Jihad ». Simon lui dit qu'il avait eu le CD par Aisha, qui le tenait d'une étudiante parisienne, et qu'il en avait étudié les termes arabes.

 

Aisha et Simon ont alors l'occasion de rouler pour la première fois dans des voitures américaines. Ce sont deux grosses berlines Ford Crown Victoria, le modèle favori de la police et des taxis, munies d'une épaisse grille métallique séparant les sièges avant de la banquette arrière, la forme locale du « panier à salade ». Ils les emmènent vers des bâtiments différents, mais qui ont un point commun : ils contiennent des cellules individuelles et des salles d'interrogatoire. Chacun est mis dans une cellule où, épuisé par le décalage horaire, il s'endort rapidement.

 

* * *

 

Rosy Shelton attendit patiemment une heure avant de se renseigner. Il se faisait tard, ses enfants aller revenir de l'école, elle devait rentrer chez elle. Un officier de la sécurité de l'aéroport finit par lui dire que ses deux visiteurs avaient été emmenés par des agents du FBI et que, si elle laissait son numéro de téléphone, on la préviendrait quand elle pourrait venir les chercher, et où.

 

A peine rentrée chez elle, on frappa à la porte de son pavillon. C'étaient un homme et une femme qui lui présentèrent des plaques d'identification du FBI et demandèrent à lui parler. Elle les fit entrer et asseoir.

- "Madame Shelton, dit la femme, nous sommes ici parce que deux jeunes gens arrivés par avion il y a environ une heure trente ont dit que vous les attendiez à l'aéroport Dulles."

- "C'est vrai. Que se passe-t-il ?"

- "Nous n'avons pas les détails", dit l'homme. "Ce n'est pas nous qui les avons interrogés. Nous savons seulement que les agents de l'immigration se posent des questions sur eux. Pouvons-nous aussi vous poser quelques questions ?"

- "Allez-y, et si possible faites vite, mes enfants vont rentrer de l'école."

- "Bien, alors commençons", dit l'homme. "Comment avez-vous connu ces jeunes gens ?"

- "J'ai échangé des messages avec la jeune femme, sur Internet. Nous avons parlé de cuisine française. Vous voyez, il y a un club de dames dans le quartier, qui se réunit une fois par mois pour discuter de cuisine. Et c'est moi qui ai été chargée de trouver une correspondante française à qui je pourrai demander des recettes et des conseils. J'ai trouvé madame Aisha Eberhart. Nous avons sympathisé et, quand elle m'a dit qu'elle allait venir aux Etats-Unis avec son mari pour étudier à George Mason, à deux pas d'ici, je les ai invités à venir rester chez Tom (mon mari) et moi quelques jours, jusqu'à ce qu'ils soient inscrits et aient trouvé une chambre. Mais je ne les ai jamais vus face à face."

 

Les deux inspecteurs posèrent encore quelques questions simples, refusèrent poliment le café que Rosy leur offrit et repartirent.

 

Rosy décrocha alors son téléphone et appela sa voisine Ruth Marciani sur son portable.

- "Ruth, c'est Rosy. Pardon de te déranger, tu dois être en réunion quelque part."

- "En effet. Dis vite : que se passe-t-il ?"

- "C'est au sujet des deux jeunes Français que tu m'as demandé de récupérer à l'aéroport Dulles. J'y suis allée, mais je ne les ai pas vus. Ils sont bien arrivés, mais des gens de l'Immigration ou du FBI les ont cueillis à l'arrivée et les ont embarqués Dieu sait où. Alors, ne viens pas les chercher demain matin comme prévu, ils ne sont pas chez moi. Ah, et tu sais quoi ? Deux inspecteurs du FBI sont déjà passés chez moi pour m'interroger à leur sujet. Mais je ne leur ai dit que ce qui était convenu : que j'ai connu la femme sur Internet à propos de recettes de cuisine."

 

 

Ancien siège de la CIA

 

 

Comme beaucoup d'agents de la CIA et les autres membres du Department of Homeland Security (DHS), Ruth Marciani avait un métier de couverture pour qu'on ignore son activité véritable : elle prétendait être inspecteur des ventes dans une société qui avait son siège dans les environs. Elle avait rencontré Rosy Shelton à l'école du quartier, où elle avait inscrit son fils et Rosy les deux siens. De temps en temps, l'une d'elles allait chercher les trois enfants pour les ramener à leurs maisons respectives, distantes d'une centaine de mètres. Et elles se retrouvaient parfois dans des réunions de clubs de dames du quartier : club de cuisine, club de jardinage, etc.

 

Elle avait prié Rosy d'aller chercher les deux Français, lui avait dit quoi expliquer si les gens soupçonneux de l'Immigration « qui voyaient des terroristes partout ! » lui posaient des questions. Elle avait recommandé à Rosy de ne pas parler d'elle, et avait promis de venir récupérer les deux invités le lendemain matin, pour leur offrir un travail leur permettant de payer leurs études.

 

Ruth avait un poste de confiance au DHS. Elle travaillait depuis des années dans un bureau de l'immeuble de la CIA, à Langley. Elle était responsable des méthodes de lutte contre les terroristes, méthodes utilisées ensuite par tous les services concernés du gouvernement américain. Elle animait aussi une cellule de prospective, chargée d'imaginer les cibles auxquelles les terroristes pourraient s'attaquer, pour recommander les protections adaptées. Avec plus de trente personnes sous ses ordres, c'était une femme puissante et respectée au DHS et dans la CIA. Les deux jeunes Français devaient apporter à son service une compétence en langue et civilisation arabes qui lui faisaient cruellement défaut. Elle-même devait leur apprendre assez de choses sur les méthodes de lutte antiterroriste pour qu'ils puissent faire progresser la France en ce domaine, ainsi qu'approfondir et accélérer l'échange de renseignements antiterroristes entre Etats-Unis et France.

 

Elle réfléchit à ce qu'elle devait faire pour mettre un terme aux ennuis de ses deux Français et les récupérer comme prévu. Puisqu'ils étaient toujours détenus, c'est qu'ils n'avaient pas révélé leur mission, dont l'importance les aurait fait relâcher après vérification à l'ambassade de France. C'était donc à elle d'agir. Il lui fallait obtenir qu'un ordre de les relâcher soit donné au FBI, qui détenait sans doute à présent les jeunes gens. Mais comme elle était au DHS, organisation distincte et souvent rivale du FBI, qu'elle était censée coordonner avec son ennemie jurée la CIA, elle devait monter assez haut dans la hiérarchie de l'administration pour trouver un manager capable de donner des ordres au FBI. Il n'y en avait qu'un : le grand patron de l'antiterrorisme, le "Tsar", à la Maison Blanche.

        Mais elle ne pouvait plus contacter le Tsar qui avait lancé cette collaboration avec les Français, tout simplement parce qu'il n'était plus en poste, suite au changement d'administration consécutif aux dernières élections présidentielles.

 

Elle envoya donc un message Internet chiffré à Simpson Bellows, l'adjoint du nouveau Tsar, lui expliquant le problème, lui demandant de faire intervenir son patron et aussi de lui faire savoir quoi faire de son côté.

 

Mais le Tsar actuel était en déplacement avec son adjoint dans la Corne de l'Afrique, où on avait détecté de nouveaux camps d'entraînement terroristes, et le message de Ruth attendit dans la boîte aux lettres électronique de Billows que des problèmes prioritaires aient été traités.

 

* * *

 

La réunion du FBI commença à 10 heures précises, sous la présidence de Kevin Broszic, responsable de l'antiterrorisme pour la région de la Capitale. Kevin l'avait organisée en urgence, le soir précédent, suite à une conversation téléphonique avec l'agent Elkafi.

 

Après avoir serré la main de chaque participant, Broszic les remercia de s'être rendus disponibles avec un préavis aussi court, et passa la parole à Elkafi :

- "Abdul, dites-nous qui vous avez arrêté hier après-midi".

Elkafi prit la parole, ravi de l'importance que lui attribuait le grand patron qu'était Broszic, et du caractère rare de la prise qu'il avait faite.

- "Je m'appelle Abdul Elkafi, je suis spécialiste de la langue arabe au FBI pour la région de la Capitale. Kevin est mon patron. Hier après-midi, j'ai été appelé à Dulles pour examiner les documents en arabe trouvés par un agent de l'Immigration dans les bagages de deux jeunes Français, un homme et une femme, qui venaient d'arriver à l'aéroport Dulles venant de Paris."

 

D'un geste large, il montra les livres en arabe et les deux ordinateurs, qu'il avait disposés devant lui sur la table, et poursuivit : "Ces gens avaient avec eux les ouvrages religieux de base de l'islamisme fondamentaliste. Ils avaient aussi chacun un PC portable, contenant un ensemble de documents ultra-secrets, l'Encyclopédie du Jihad, documents émanant de l'organisation al Qaida et que seuls possèdent les terroristes et nos propres services antiterroristes. Ces documents sont si secrets que moi-même j'en avais entendu parler sans jamais les avoir vus. Ils étaient stockés deux fois, une fois dans chacun des PC, protégés par un programme de sécurité dont les suspects avaient la clé. J'ai dû les intimider un peu pour qu'ils me laissent les voir.

 

L'Encyclopédie du Jihad" est un manuel très complet de terrorisme. Il a plus de 4000 pages en arabe et en anglais, avec tous les schémas nécessaires pour ce que vous imaginez : fabriquer des bombes, faire sauter un avion ou un blindé, etc. Et il était enregistré dans chaque PC avec une protection par chiffrement et mot de passe. Bien que les documents des suspects (passeport et carte à puce d'identification) soient en règle, je les ai fait mettre en garde à vue en attendant une décision."

 

Broszic passa la parole à son voisin de droite. - "Bob ?"

- "Bob Woodrow, inspecteur au FBI dans la région de la Capitale. A la demande d'Abdul, je me suis rendu hier après-midi avec une collègue chez la dame qui attendait les deux suspects à Dulles, une certaine Rosalyn K. Shelton, de McLean, Virginie. Elle affirme avoir rencontré la jeune Française sur Internet en discutant de recettes de cuisine, et l'avoir invitée, ainsi que son mari, à habiter chez elle jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un appartement à proximité de l'université George Mason, où ils vont étudier. Personnellement, je trouve curieux qu'on invite chez soi de parfaits inconnus. J'ai donc vérifié si nous savons quelque chose sur madame Shelton et son mari, mais nous n'avons rien; pour le FBI ce sont des citoyens sans histoire."

 

- "Bob", dit Broszyc l'air pensif, cherchez donc dans la nouvelle base de données antiterroriste nationale si nous connaissons, au FBI ou dans une autre organisation associée du Department of Homeland Security, un voisin ou une voisine des Shelton en qui nous pouvons avoir confiance, et qui pourrait nous renseigner sur eux. Cherchez aussi, parmi les membres de leur famille si quelqu'un a des antécédents intéressants. Cherchez également parmi leurs voisins. Si vous trouvez une personne, allez la cuisiner. Vous nous raconterez demain à la réunion que je convoque d'ores et déjà pour 9h30."

 

Il regarde autour de la table. - "9h30 demain, ici même. Tout le monde est d'accord ?"

Les participants donnent leur accord. Broszic poursuit.

- "Mademoiselle Claire Lohr, à ma gauche, est notre psychologue. Elle est docteur de l'université de Stanford. C'est la plus fine mouche que je connaisse, elle n'a pas sa pareille pour faire parler des suspects. Claire, dès la fin de cette réunion, allez voir ces deux Français et revenez nous donner vos conclusions demain matin."

- "OK, Kevin."

- "Abdul, contactez le juge Fresno et obtenez la permission de faire parler les PC des suspects. Puis fouillez-les jusqu'au plus petit fichier. Vous nous en reparlerez demain matin. Ah, contactez aussi notre ambassade à Paris. Je voudrais savoir tout ce qu'on peut découvrir là-bas sur nos deux étrangers, qui a autorisé la délivrance de leurs visas et sur quelle base. Donnez-leur trois jours pour vous envoyer un rapport complet par email, avec copie pour moi, mais ne leur dites pas que nous les soupçonnons, pour ne pas biaiser leur jugement ou les mettre sur la défensive."

 

Broszyc allait annoncer la fin de la réunion, lorsqu'il remarqua sur la table la petite boîte en fer blanc. - "Abdul, qu'est-ce que c'est que ça ? Vous ne nous en avez pas parlé."

- "C'était dans la valise de Simon Eberhart. Il prétend que c'est du pâté fait maison, un cadeau de sa femme à madame Shelton. Nous soupçonnons de la drogue ou un poison chimique."

Broszyc sortit de sa poche un couteau à lames multiples muni d'un ouvre-boîte et découpa le couvercle de la boîte. Il renifla le contenu, en préleva un peu avec la pointe de son couteau et le goûta. - "Humm", dit-il, "c'est bon, cette pâte. Abdul, vous devez des excuses à Eberhart pour l'avoir injustement soupçonné sur ce point !"

 

* * *

 

Le lendemain à 9h30 tapantes, la réunion conviée la veille démarra. Broszic donna d'abord la parole à Elkafi.

- "Abdul ?"

- "J'ai eu l'injonction du juge Fresno hier soir. Je m'attaquerai donc aux ordinateurs tout à l'heure. Si les suspects refusent de coopérer et de fournir leurs mots de passe, à quel informaticien dois-je m'adresser pour « faire parler » ces PC ?

- "Voyez Jerry Goldschmit de ma part", dit Broszic.

- "OK. J'ai contacté l'ambassade à Paris par téléphone sécurisé. Nous avons là-bas un agent de l'antiterrorisme du nom de Nicky Sanchez. Il a noté mes questions et m'a dit qu'il s'en occupait tout de suite. Il a dû faire vite, car j'ai eu son rapport par email ce matin."

- "J'en ai eu copie aussi", dit Broszic. "Poursuivez."

- "Je résume ce rapport pour Claire et Bob. Ou un espion a réussi à pénétrer le logiciel informatique des visas de l'ambassade, pour attribuer à chacun des suspects un visa et une carte à puce sans poser beaucoup de questions, ou nos deux lascars ont bénéficié d'un piston de premier ordre. Leurs visas leur ont été attribués sur demande expresse de l'ancien ambassadeur, Henry H. Kossowsky. Leurs fiches informatiques ne contiennent que des données d'identification banales et des données biométriques qui s'avèrent exactes. Ca me paraît très louche.

 

Nicky a aussi cherché ce qu'ils ont fait jusqu'à ce jour. Il a trouvé qu'ils étaient diplômés de l'enseignement supérieur français. L'homme a un diplôme d'ingénieur d'une école de la banlieue de Paris dont je n'ai, personnellement, jamais entendu parler..." Elkafi regarda sur son papier pour se rafraîchir la mémoire. "...« Ecole polytechnique », sans doute encore un de ces établissements français où on enseigne des choses si inutiles qu'on forme de futurs chômeurs. La femme a fait une école de formation de professeurs, « Ecole Normale Supérieure », tout aussi inconnue en ce qui me concerne, et dont elle est sortie avec un diplôme d'enseignement de l'allemand."

 

Broszic consulta les notes qu'il avait rédigées pour préparer la réunion et interrompit Elkafi. - "Il se trouve que mon fils est à Paris, où il suit des cours d'histoire de l'art dans une école locale. Dès que j'ai reçu le rapport, je l'ai appelé pour lui demander s'il connaissait les écoles dont vous venez de parler. Il m'a dit qu'elles sont aussi connues et célèbres, en France, que le MIT et Stanford chez nous. Il a ajouté qu'entrer y est si difficile, à cause d'un curieux système français d'examens concurrentiels qu'ils appellent « concours », que le simple fait de se porter candidat est considéré comme prétentieux; du reste, parmi les rares candidats, tous très doués, qui se présentent, seule une infime proportion est admise à assister aux cours."

 

Elkafi dit : - "Merci pour ce complément d'informations, Kevin. Ca m'apprendra à être plus prudent en parlant d'études et de diplômes que je ne connais pas !"

Broszic l'interrompit de nouveau : - "Je crois que Claire a une remarque à faire. Claire ?"

- "Je ne connaissais pas ces écoles, moi non plus. Mais après avoir fait hier un premier bilan intellectuel et psychologique des deux jeunes gens, je suis sûre qu'ils sont à la fois extrêmement intelligents et extrêmement instruits. Il fallait que je vous le dise."

 

Elkafi reprit la parole. - "Nicky a aussi trouvé que madame Eberhart a écrit des articles, dans la presse étudiante française, témoignant d'opinions suspectes. Il y en a un sur l'égalité des Français d'origine arabe avec les Français de souche et les discriminations dont sont victimes ces fils d'immigrés. Il y en a un autre sur Karl Marx et son influence sur les organisations révolutionnaires islamistes, comme le Front Populaire pour la Libération de la Palestine du terroriste Georges Habache. Il m'enverra ces textes quand il en aura trouvé une copie et qu'il les aura analysés."

 

Elkafi termina son exposé en ajoutant : - "Une dernière chose. Nos deux suspects sont assez connus du public, en France, depuis deux passages à la télévision il y a un an, dans une émission où on teste la mémoire des candidats. Ils ont une mémoire remarquable."

 

- "Merci, Abdul" dit Broszic. "Avec ce que nous savons jusqu'ici, je résumerai la situation en disant que si ces deux jeunes sont des terroristes, ce sont des terroristes intelligents et instruits. Je dirai aussi que, soit ils sont assez habiles pour se faire délivrer des passeports à notre ambassade sans montrer patte blanche, soit ils ont des amis assez puissants pour les obtenir. Dans tous les cas, ça fait froid dans le dos et nous promet du pain sur la planche. Demandez à notre homme à l'ambassade de Paris, ce Nicky Sanchez, s'il peut avoir des détails sur l'autorisation de visa accordée par l'ambassadeur Kossowsky : l'ambassadeur les connaissait-il, avait-il reçu un ordre du Département d'Etat, etc." Il se tourna vers Woodrow. "Bob ?"

 

- "J'ai trouvé une voisine de madame Rosalyn Shelton, qui habite McLean, à une centaine de mètres de chez elle et la connaît très bien. Je l'ai trouvée grâce à notre nouvelle base de données de l'antiterrorisme, où on peut faire des recherches combinant la proximité géographique et un autre critère comme de travailler pour le DHS, le FBI ou la CIA. La voisine en question s'appelle Ruth Marciani."

Broszic eut un geste de surprise. - "La Ruth Marciani, passée de l'Agence Nationale de Sécurité au DHS, celle qui est responsable des méthodes antiterroristes ? Mais chut ! son nom est si secret qu'il ne devrait même pas être prononcé."

- "Elle-même", dit Bob Woodrow. "Je l'ai appelée et j'ai eu une chance incroyable : elle a pris elle-même la communication et a accepté de parler avec moi. Elle connaît parfaitement Rosy Shelton. Elle la voit souvent dans les réunions du club de dames de leur quartier et elles se partagent la corvée d'aller chercher les enfants à l'école."

- "Et que dit-elle de sa voisine ?" demanda Broszic.

- "Qu'elle est au-dessus de tout soupçon et toujours prête à aider les autres."

- "Cela explique peut-être pourquoi madame Shelton invite un couple chez elle après une simple rencontre sur Internet", dit Elkafi.

- "Je n'y crois pas", dit Claire Lohr. "Pour se donner autant de mal, recevoir des étrangers et les loger, et même aller les chercher à l'aéroport, il faut plus qu'une sympathie par email à propos de recettes de cuisine. Madame Shelton doit attendre une bien plus grande récompense de ses efforts que ceux-là. Ou alors elle a une obligation que nous ignorons."

- "Je pense comme Claire", dit Broszic. "Mais comment trouver la vérité ?" Il réfléchit un instant, puis : "Bob, avez-vous quelque chose sur son mari ?"

- "Rien. Il est parfait : bon époux, bon père, bon voisin, bon vendeur de meubles pour son patron. Jamais eu l'ombre d'un problème avec la police. Faut-il que j'interroge aussi ses camarades d'école ou les gens qui fréquentent la même église ?"

Broszic fit non de la tête. - "Claire ?"

 

- "Hier après-midi, j'ai d'abord rendu visite à l'homme, Simon Eberhart. Pour une psychologue comme moi, c'est un être équilibré et même remarquablement sain. Il a le regard franc et la poignée de main ferme. Il parle sans hésiter et répond aux questions sans chercher à biaiser. Il est calme. Ce n'est pas un illuminé poursuivant un quelconque idéal chimérique. Il a une culture scientifique dont je ne peux juger, mais que je vérifierai demain, en retournant le voir avec le docteur Elaine Nadeau, la titulaire de la chaire d'astrophysique à l'université George Mason. C'est une amie personnelle depuis notre rencontre à Stanford; je l'ai appelée hier, elle a accepté de m'accompagner cette après-midi à la prison où Eberhart est détenu.

 

Eberhart a aussi des connaissances en histoire remarquables. Non seulement il connaît l'histoire de son pays et celle du Royaume-Uni, mais il en sait plus que moi sur l'histoire des Etats-Unis. C'est vrai que l'histoire n'était pas un de mes sujets majeurs à Stanford, mais qu'un étranger en sache sur mon pays plus que moi qui ai quand même appris mes leçons... Toujours est-il qu'il a coopéré parfaitement avec moi, en répondant sans détour à toutes mes questions.

 

C'est ainsi que j'ai compris pourquoi il a appris l'arabe : c'est pour accompagner sa femme, qu'il adore. Je sais aussi pourquoi tous deux ont étudié le Coran et les autres livres : c'est parce que la langue arabe écrite a commencé par le Coran, qui a été le premier texte rédigé dans cette langue, au point de définir la majeure partie de son vocabulaire et de sa grammaire ; et lorsqu'on veut connaître à fond une langue, il faut connaître au moins un peu l'histoire de ceux qui la parlent et les écrits de ses grands auteurs. C'est pour cela que les deux jeunes ont étudié les autres textes, ainsi qu'un livre qu'ils n'avaient pas sur eux, la vie du Prophète Mahomet."

- "Et c'est parce qu'il y a pas mal d'Arabes terroristes qu'ils ont étudié « l'Encyclopédie du Jihad », pour bien les comprendre, ainsi que leurs méthodes pour assassiner ?" dit Broszic d'une voix sourde. "Comment expliquez-vous qu'ils soient en possession de ces textes et les aient enregistrés en les protégeant par chiffrement et mot de passe ?"

- "Je ne l'explique pas autrement qu'en croyant ce qu'ils ont dit : que c'est une étudiante amie de madame Eberhart qui lui a donné un CD, qu'ils ont ensuite gardé, pour son vocabulaire comme en tant que curiosité. Et Simon Eberhart m'a expliqué pourquoi ils l'ont sécurisé : c'est pour qu'en cas de perte ou de vol d'un de leurs portables, personne ne puisse y trouver des recettes pour commettre des attentats.

 

Mais laissez-moi surtout vous expliquer pourquoi la possession de ce texte éminemment suspect ne me suffit pas pour conclure qu'ils ont des liens avec le terrorisme. Supposons que vous ayez un fils de onze ans, et que vous trouviez, bien cachée au milieu de ses livres scolaires, une revue pleine d'images pornographiques. En conclurez-vous que c'est un obsédé sexuel ? Voyez-vous, l'être humain est complexe, sa personnalité a des facettes multiples; tout jugement à l'emporte-pièce basé sur un critère unique ou simpliste a des chances d'être faux."

 

Broszic remarqua le ton passionné de Claire Lohr, quand elle parlait de Simon en le défendant. Il se souvint qu'elle n'avait que vingt-neuf ans.

- "Claire, je change de sujet. Une autre question, s'il vous plaît. Pour vous qui êtes femme, est-il beau garçon, cet Eberhart ?"

- "Oui", dit-elle, un peu surprise.

Broszic afficha un sourire. - "Ne vous a-t-il pas un peu séduite, Claire ? Allons, avouez. Du reste ce serait une vengeance de la gent masculine, lorsqu'on sait que vous avez déjà réussi à faire parler des hommes qui restaient muets en utilisant une voix si douce qu'ils ont craqué !"

Les deux autres hommes présents rirent à voix basse de l'embarras de la jolie Claire.

- "Kevin, vous me soupçonnez à tort. J'aime mon métier de psy et vous avez déjà eu des preuves de mon sérieux et de mon objectivité. Pourquoi me reprochez-vous mon âge en impliquant qu'il me fragilise face à un beau garçon ? Sérieusement, je ne peux pas prouver et je n'affirme pas que ce n'est pas un terroriste, mais si c'en est un, je jure qu'il est le seul au monde à avoir ce profil : intelligence, instruction, équilibre, calme, absence d'idéal révolutionnaire, aucune propension à défendre l'islam ou à attaquer d'autres religions, aucun antiaméricanisme. Ca ne vous suffit pas ?"

 

Broszic leva les bras en l'air. - "Je me rends. Je capitule devant vos arguments. Mais comme vous le savez, je dois aller au bout de cette enquête. Parlez-nous de la femme, maintenant."

- "Je l'ai vue après, et j'ai été tellement éblouie, fascinée, que j'ai passé avec elle deux heures de plus que prévu. Pour faire court, elle a toutes les qualités de son mari, elle est aussi peu susceptible, à mon avis, de faire du terrorisme.

 

Mais en voici une analyse succincte. C'est une littéraire et une philosophe. Comme je suis moi-même passionnée de philosophie, j'ai discuté avec elle de métaphysique, de déterminisme, du bien et du mal, de logique analytique et déductive, et de religion. Nous avons évoqué les oeuvres de grands philosophes depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Vaste domaine, non ? Sur tous ces sujets, j'ai bien dit tous, elle en sait plus que moi, elle a lu davantage et a réfléchi plus profondément, bien qu'elle soit plus jeune.

 

A un moment donné, ayant compris le fil conducteur, l'enchaînement de mes questions, elle me l'a résumé, a anticipé ma question suivante, y a répondu avant que je la pose, a anticipé encore la suivante et y a encore répondu. Puis elle m'a demandé de quoi je voulais parler ensuite. J'étais si surprise, je me sentais si insignifiante devant son intelligence, que j'ai dit :

- "Parlez-moi de ce qui vous intéresse, que je vous connaisse mieux". Alors, elle m'a parlé de son amour pour son mari. Et, écoutez bien, Kevin : en l'écoutant, j'ai pleuré d'émotion comme devant un grand film romantique."

 

Claire Lohr se leva et introduisit un DVD dans un lecteur. - "Je voudrais vous faire suivre dix minutes des déclarations d'Aisha Eberhart, la partie où il s'agit de son mari." Elle trouva rapidement le passage et l'écran du téléviseur afficha cette partie de l'interrogatoire, filmé comme tous les interrogatoires de suspects de terrorisme. Les quatre agents du FBI assistèrent alors, médusés, à un extraordinaire monologue d'amour. Aisha parlait de sa rencontre avec Simon, de leur coup de foudre, de tout ce qu'ils partageaient en matière de valeurs philosophiques et de goûts artistiques, de leur année de vie commune. Ses yeux étaient embués de larmes, son émotion crevait l'écran. Elle conclut qu'elle ne pouvait pas vivre sans Simon et demanda à Claire Lohr s'il allait bien et si elle pouvait le voir.

 

Broszic : - "Ou c'est une actrice qui pourrait réussir à Hollywood, ou c'est la femme la plus amoureuse que je connaisse".

Claire Lohr : - "Si c'est une actrice, alors elle est aussi auteur de script et travaille en temps réel, avec le débit que vous avez pu voir. Pour moi, elle est sincère. En tout cas, elle n'a aucun élément de profil qui corresponde à une terroriste. Pas le moindre élément !"

 

La gêne de Broszic était évidente lorsqu'il parla, lentement et d'une voix un peu sourde : - "A ce stade, si je dois prendre une décision, j'ai le choix entre suivre mon intuition et celle de Claire, et relâcher ces deux jeunes gens avec nos excuses, ou tenir compte de faits objectifs qu'on pourrait un jour nous reprocher d'avoir ignorés. Ils étaient en possession de textes religieux islamistes et d'un manuel ultrasecret du parfait terroriste; et ils avaient déclaré sur leur fiche d'immigration qu'ils ne transportaient aucun objet subversif, ce qui est faux. Vous savez que nous réprimons ces fausses déclarations. Qu'en pensez-vous tous, que faisons-nous ?"

 

Quelques instants passèrent, puis Bob Woodrow suggéra : - "Pourquoi ne pas attendre d'avoir les appréciations du docteur Elaine Nadeau, qui doit voir Simon Eberhart cet après-midi et confirmer éventuellement ses compétences scientifiques ? On pourrait aussi faire évaluer celles de madame Eberhart en allemand et en philosophie par un universitaire, parce qu'à ce jour à part le chirurgien Ayman al Zawahiri (l'adjoint de Ben Laden) nous n'avons jamais connu de terroriste qui soit de niveau doctorat. Et il serait prudent d'attendre les compléments d'information sur le contenu des disques de leurs PC et la délivrance de leurs visas. Et vous, Kevin, n'êtes-vous pas allé voir les suspects pour vous faire une opinion personnelle ?"

 

- "Si, bien sûr. J'ai vu la jeune femme pendant que Claire voyait son mari, et son mari pendant qu'elle voyait la femme. Je n'ai pas voulu vous dire mes constatations avant d'avoir entendu les vôtres, pour ne pas vous influencer. Les voici. Alors que Claire se penchait sur le profil humain et intellectuel des suspects, je me suis intéressé à leurs connaissances et leurs opinions en matière de politique. Ils ont répondu sans détour à mes questions. A part la compétence évidente de Simon Eberhart en histoire, leurs connaissances sont limitées aux faits récents : ils ont suivi l'actualité en détail pendant leur séjour en Angleterre, en lisant tous les jours des journaux en anglais et en arabe, et en suivant les informations télévisées par les chaînes CNN, Al Jezira et Al Arabiyya.

        Leurs opinions politiques sont identiques : ils approuvent notre société occidentale, avec sa démocratie et son économie libérale, sa liberté religieuse et son état de droit. Ils n'ont aucun penchant pour un état religieux ou une société dominée par les lois religieuses. Ils ont une opinion favorable des Etats-Unis. Ils comprennent les restrictions de liberté en vigueur chez nous, du fait de la lutte antiterroriste consécutive au 11 septembre et à la guerre mondiale que nous font les islamistes.

        Ils ne partagent nullement l'antiaméricanisme de nombreux Français. Au sujet de notre intervention en Irak, ils en approuvent le principe mais regrettent des erreurs d'exécution : le démantèlement précipité maladroit de l'armée et de l'administration de Saddam Hussein; le fait d'essayer de gérer un pays après la guerre avec trop peu de soldats; le fait de le gérer pratiquement sans Américain parlant arabe et connaissant la mentalité des tribus irakiennes; etc. Non seulement je ne leur trouve pas un profil terroriste, mais leurs choix politiques concordent et sont proches des miens."

 

Broszic n'osait pas l'avouer aux autres, mais son opinion sur les deux jeunes Français allait au delà : il regrettait qu'ils ne soient pas citoyens américains, car leur profil concordait parfaitement avec celui des arabisants dont les organisations antiterroristes américaines avaient le plus grand besoin. Il se promit d'en toucher un mot à son contact privilégié dans l'organisation antiterroriste nationale dès la fin de l'enquête.

 

Claire Lohr demanda à Broszic : - "A ce stade, ne pensez-vous pas que nous pourrions au moins réunir ces deux jeunes, puisque leurs déclarations ne se contredisent pas ? Ne pourrions-nous pas leur donner une chambre commune, sans pour autant les remettre en liberté ?"

- "Si", dit Broszic. "Claire, quand vous les reverrez cet après-midi, dites-leur que nous les réunirons demain s'ils continuent à bien coopérer avec nous. Et, vous qui avez de nombreux contacts universitaires, trouvez donc un spécialiste d'allemand et de philosophie pour vous accompagner en fin d'après-midi lors de votre seconde visite à madame Eberhart. La région de Washington est pleine d'universités, vous devriez y arriver."

- "Je m'en occupe tout de suite, en sortant d'ici".

- "OK", dit Broszic, "Si tout est clair pour tout le monde, la réunion est terminée. Rendez-vous demain matin ici même, à 9h30 comme aujourd'hui. Au travail !"

 

* * *

 

Comme la veille, la réunion démarra à 9h30 présidée par Broszic. Celui-ci donna d'abord la parole à Elkafi, qui fut bref.

- "J'ai examiné les PC sans difficulté, grâce à la parfaite coopération des deux suspects. Ils ne contiennent rien d'autre que ce dont je vous ai déjà parlé. De son côté, Nicky Sanchez a contacté l'ancien ambassadeur à Paris, Kossowsky, chez lui près de Seattle, Washington. L'ambassadeur se souvient très bien d'avoir reçu l'ordre de délivrer des passeports à ces deux Français sans poser de questions, par téléphone, de l'ancien Secrétaire d'Etat lui-même."

- "Oh, oh!" dit Broszic, "à l'évidence nous avons affaire à des gens importants. Mais pourquoi diable ne nous ont-ils rien dit ? Et vous, Claire, qu'avez-vous à nous apprendre ?"

 

Claire Lohr allait prendre la parole quand Elkafi l'interrompit :

- "Pardon Claire, un dernier mot, s'il vous plaît. Nicky m'a envoyé les articles en français écrits par Aisha Eberhart, dont je vous ai parlé hier. Le premier est un appel à la bonne entente entre chrétiens, juifs et musulmans. Le second éclaircit un point d'histoire contemporaine, en montrant qu'en 1967 les terroristes palestiniens de Georges Habache avaient une approche marxiste de la guérilla populaire. Ces textes ne sont en aucune façon des encouragements au terrorisme, ils ne sont donc pas suspects. Claire ?"

 

- "J'ai d'abord revu Simon Eberhart avec le docteur Elaine Nadeau, qui a confirmé sa compétence en mathématiques et en physique." Elle regarda ses notes et ajouta : "Particulièrement en physique des plasmas, domaine utile en astrophysique où Simon en sait plus qu'Elaine, pourtant titulaire de la chaire à George Mason. Elaine a dit qu'elle serait d'accord pour prendre Simon comme thésard après un semestre de compléments d'astronomie, parce qu'elle n'a jamais eu d'étudiant de ce niveau intellectuel.

 

J'ai ensuite revu Aisha Eberhart avec le professeur Werner Chowitz, qui enseigne la philosophie moderne à l'Université Georgetown. Le professeur Chowitz est d'origine allemande. Il a confirmé la compétence d'Aisha en allemand et en matière de philosophie. Il a même ajouté qu'elle devrait pouvoir enseigner l'un ou l'autre sujet à Georgetown, si elle voulait.

 

Nous avons donc confirmation des compétences remarquables de ces deux jeunes Français, mais il y a un os. Les deux professeurs, Nadeau et Chowitz, se sont étonnés que Simon et Aisha Eberhart veuillent s'inscrire à George Mason, qui est une université de second plan. D'habitude, des gens à leur niveau - et il y en a très peu - vont au MIT, à Princeton, à Stanford ou à des universités de ce calibre-là. Leur choix de George Mason est bizarre, puisqu'ils n'ont même pas postulé ailleurs. Ils m'ont simplement expliqué que pour une première année aux Etats-Unis, un simple complément d'études avant leurs thèses, cette université facile d'accès et pas trop chère leur avait semblé préférable, vue d'Europe. J'avoue ne pas être convaincue, mais je ne peux pas prouver qu'ils mentent."

 

Un silence pesant suivit ces propos. Broszic finit par dire :

- "Résumons la situation. Deux jeunes étrangers exceptionnellement doués sont aux Etats-Unis avec la protection de l'ancien Secrétaire d'Etat lui-même. Leur connaissance de l'arabe, les documents en leur possession et la possibilité que des études à George Mason ne soient qu'une couverture en feraient des candidats de choix à un travail dans notre organisation antiterroriste... s'ils étaient Américains. De toute manière, je pense qu'il faut demander au Département d'Etat ce qu'il faut en faire, cette affaire n'étant pas du ressort de notre FBI."

- "Je suis d'accord", approuva Claire Lohr. "Mais peut-on mettre un terme à leur isolement immédiatement, peut-on au moins les détenir ensemble ?"

- "Oui", dit Broszic. "Faites le nécessaire, s'il vous plaît. Je signerai la paperasse officielle. Et dites-leur que c'est désormais le Département d'Etat qui décidera de leur avenir. Si vous êtes tous d'accord, c'est là ma décision."

Les autres participants approuvèrent et Broszic conclut : - "Bien. Je contacte le Département d'Etat par notre canal habituel pour la lutte antiterroriste, et je rédige le compte-rendu final de notre activité. Merci à tous pour votre action."

 

* * *

 

Ruth Marciani n'avait toujours pas de réponse à son message à Simpson Bellows. Elle s'installa devant sa station de travail à deux écrans. Une petite caméra au-dessus de l'écran gauche détecta sa présence, lança le logiciel d'identification. Celui-ci trouva l'iris de l'oeil gauche de Ruth et le reconnut. - "Hi, Ruth!" (Bonjour, Ruth !) dit la machine à voix basse.

 

Ruth consulta à l'écran l'annuaire de l'antiterrorisme et trouva les coordonnées du secrétariat de Bellows. Elle appuya sur un bouton et lança un appel en visiophonie cryptée sur le réseau privé de l'antiterrorisme américain. Trois secondes après, l'image d'une femme apparut sur l'écran, au-dessus d'un bandeau annonçant son nom, Patricia B. Phillips, et son service, Secrétariat de Simpson I. W. Bellows.

- "Bonjour, Pat. Tu te souviens de moi ?"

- "Bien sûr, Ruth ! Comment vas-tu ?

- "Ca pourrait aller mieux. J'ai besoin de ton aide."

- "Tout ce que tu voudras, parle."

- "J'ai besoin que tu joignes le sous-secrétaire Bellows, où qu'il se trouve, et vite, et que tu lui dises ceci. Des agents du FBI de la région de Washington, qui font trop de zèle, ont arrêté et coffré deux hauts personnages français, envoyés par leur Président de la République en personne. Nous risquons tout bonnement l'incident diplomatique majeur. Tu vois d'ici la tête que ferait notre propre Président si un de ses alliés coffrait deux de nos envoyés spéciaux à leur descente d'avion !"

- "Je vois. Je sais où joindre Simpson, il est en voyage avec le Tsar et le Président. A cette heure-ci ils doivent être à bord de l'avion présidentiel, Air Force One. Dis-moi les noms de ces Français, que je les note, et ce que je dois savoir d'autre."

Ruth donna les noms d'Aisha et de Simon ainsi que les détails nécessaires, et Patricia promit de la rappeler dès qu'elle aurait parlé avec son patron.

 

Simpson Bellows reçut l'appel dans l'avion présidentiel, nota ce qu'il fallait et se rendit à la table de travail où le Président des Etats-Unis était en réunion avec son Tsar de l'antiterrorisme. Il demanda poliment la permission de dire quelques mots au Tsar, qui demanda à son tour au Président cinq minutes de suspension de séance. Le Tsar contacta immédiatement par visiophonie sécurisée son secrétariat personnel, à la Maison Blanche, et demanda à sa secrétaire les détails sur cette affaire lancée par son prédécesseur. Elle les trouva en quelques instants et les lui donna. Il dit alors à Simpson Bellows de faire libérer les deux jeunes gens et retourna à sa réunion avec le Président.

 

Simpson Bellows trouva les coordonnées du responsable du FBI pour la région de la Capitale fédérale, l'appela depuis Air Force One de la part du Tsar de l'antiterrorisme, et lui dit de faire libérer les deux Français détenus par son patron après interpellation à l'aéroport Dulles. Il lui dit de faire conduire ces deux importants personnages à l'adresse où ils se seraient rendus s'ils n'avaient pas été interpellés, et de s'excuser pour la méprise. Il refusa d'expliquer davantage la décision du Tsar, reçut la promesse de son interlocuteur et raccrocha. Il rappela alors sa secrétaire, Patricia, et dit que le problème était réglé.

 

Et c'est ainsi qu'en pleine rédaction de son rapport final, Broszic reçut sans explication l'ordre de libérer ses deux prisonniers, de s'excuser et de les conduire chez Rosy Shelton.

 

Le lendemain matin à 8h30, une petite voiture bleue s'arrêta devant la maison des Shelton. Ruth Marciani en descendit et sonna. Quelques instants après, les enfants de Rosy Shelton sortirent, suivis par Aisha et Simon portant leurs valises, qu'ils mirent dans le coffre de la petite voiture. Tous s'engouffrèrent dans le véhicule avec Ruth, qui démarra aussitôt. Les enfants furent déposés à l'école et Ruth repartit avec les deux Français. Une demie heure après, ils entraient tous dans le bureau de Ruth Marciani, dans un immeuble de la CIA, à Langley.

 

Nouveau siège de la CIA

 

Chapitre 5 - La mission démarre très fort

 

Aisha et Simon dévisagent Ruth Marciani, qui vient de les inviter à s'asseoir. Simon la trouve très grande, plus grande que lui, et large d'épaules. Elle a des cheveux roux coupés assez courts et ses yeux bleus ont un regard franc. Agée d'environ trente-cinq ans, son visage respire la santé, l'énergie et la confiance en soi. Aisha, elle, a déjà examiné le contenu du bureau et jaugé Ruth d'un seul coup d'oeil. « Elle a dû faire beaucoup de sport », se dit-elle.

 

- "Maintenant nous pouvons parler", dit Ruth. "Bonjour, bienvenue en Amérique."

Aisha et Simon répondent par un large sourire. Ruth poursuit.

- "D'abord nous vous devons des excuses pour votre interpellation et votre incarcération."

- "Non", dit Simon. "C'était notre faute : nous avons omis de dire ce qui nous amenait aux Etats-Unis. Ces gens du service d'immigration et du FBI ne faisaient que leur devoir."

- "Nous avions aussi commis l'erreur de garder des copies de l'Encyclopédie du Jihad sur nos PC, et en plus sous une forme indéchiffrable qui attire la suspicion" précisa Aisha.

Ruth : - "Lorsque Rosy Shelton, ma voisine, m'a prévenue que vous étiez retenus par les agents de l'Immigration, j'ai entrepris de vous sortir de leurs griffes. Pardonnez-moi d'avoir mis deux jours."

 

Ruth a les yeux très mobiles. Elle observe attentivement ses interlocuteurs, note mentalement qu'Aisha a déjà fait l'inventaire visuel de son bureau et que Simon la regarde intensément. - "Nous ferons connaissance en déjeunant", dit-elle. "Mais pour le moment, voici ce que je propose que vous fassiez pendant les prochaines semaines.

 

D'abord, je voudrais que vous preniez le temps de vous installer. C'est indispensable pour que vous ayez ensuite l'esprit à votre mission. Vous allez donc prendre quelques jours pour vous trouver un appartement et des voitures. Si vous avez besoin d'argent, dites-le à Judy, mon assistante, qui vous accompagnera dans ces démarches. Elle vous procurera aussi les nouveaux laissez-passer biométriques virtuels, pour que vous puissiez entrer dans ce bâtiment, où vous aurez vos bureaux, et accéder au réseau informatique. Elle vous aidera à vous inscrire à George Mason, où vous vous montrerez une ou deux fois par mois, en disant que vous étudiez chez vous le plus souvent possible.

 

Dès que vous serez disponibles, vous reviendrez me voir pour commencer votre travail. En gros, vous commencerez par faire connaissance avec des gens de mon service et quelques autres agents importants de l'antiterrorisme, de la CIA et du FBI. Il s'agit pour vous de les connaître, de connaître leur travail et leurs préoccupations. Je voudrais que vous leur fassiez une conférence sur l'idéologie et les croyances des terroristes islamistes, conférence dont nous reparlerons. Puis vous ferez une tournée des Etats-Unis, pour rencontrer des gens de terrain et leur faire aussi des conférences semblables.

 

Vous apprendrez ainsi beaucoup de choses sur l'Amérique et notre organisation antiterroriste, et vous nous ferez profiter de vos connaissances sur l'islam. Vous pourrez informer les administrations françaises de tout ce que vous aurez appris, car notre coopération en matière de lutte antiterroriste est totale. Attention simplement à ne pas divulguer d'informations sensibles en dehors de ces agents, et à ne pas même laisser deviner à l'extérieur que vous êtes autre chose que des étudiants. D'ailleurs voici pour chacun de vous un engagement de confidentialité, que vous me ramènerez signé quand vous l'aurez lu. N'en gardez pas de copie papier, c'est plus sûr ; vous retrouverez ce texte avec votre fiche dans la base de données antiterroriste, si vous en avez besoin.

 

Dans quelques semaines, au retour de votre tournée, je vous confierai des responsabilités importantes dans mon équipe. Comment trouvez-vous ce programme ?"

Aisha et Simon le trouvent parfait et expriment leur enthousiasme. La porte s'ouvre, une jeune femme apparaît.

 

Ruth : - "Voici Judy Reno, mon assistante, dont je viens de vous parler." Regardant Judy : "Voici Aisha et Simon Eberhart."

 

Judy à Ruth : - "J'ai trouvé ce matin ce compte-rendu d'activité dans les événements récents de la base de données antiterroristes. Il vous concerne. Je vous suggère de le lire immédiatement."

        Ruth jette un oeil sur les feuilles agrafées que Judy lui tend. C'est le rapport de Broszic sur « l'affaire Aisha et Simon Eberhart ». Elle fait un signe à Judy.

- "Judy, emmène donc nos amis faire connaissance avec Jack Berkovitch. Quand ils auront passé une heure avec lui, qu'il t'appelle et tu les conduiras chez Valdez Ramirez, où je viendrai les chercher pour les emmener déjeuner."

 

* * *

 

Aisha et Simon suivent Judy dans le couloir. Quelques bureaux plus loin, elle frappe à une porte, attend l'invitation d'entrer puis ouvre. - "Jack", dit-elle à l'homme assis devant sa station de travail, "voici monsieur et madame Eberhart, dont Ruth vous a parlé." Elle se tourne vers les jeunes Français : "Aisha et Simon, voici Jack Berkovitch. Je vous laisse avec lui. Il m'appellera lorsqu'il sera temps de vous emmener chez Valdez Ramirez."

 

Berkovitch est un petit homme grassouillet aux gestes vifs. Il bondit de sa chaise pour accueillir ses visiteurs, serre la main à Aisha avec sa main droite tout en serrant la main de Simon avec sa main gauche, puis saute sur le fauteuil derrière son bureau tout en faisant signe à ses visiteurs d'occuper deux chaises devant.

- "Bonjour, comment allez-vous ?" dit-il. Puis, sans attendre la réponse : "Mon job, c'est la base de données antiterroriste : son contenu, sa structure, ce qui y entre, comment on l'interroge, comment on la protège."

Il s'arrête de parler. Simon en profite pour lui demander :

- "Bonjour. Judy vous a appelé Jack et la plaque d'identification sur votre bureau porte le nom de John Berkovitch. C'est Jack ou John ?"

- "Aux Etats-Unis, Jack est le diminutif de John. OK ?"

- "C'est noté. Pouvons-nous vous appeler Jack ?" dit Simon.

- "Bien sûr !"

- "Parlez-nous de votre travail, Jack" dit Aisha.

 

- "Je pars des besoins d'information antiterroriste et je les précise par écrit. Il y a deux types de besoins : les données qui se stockent dans la base et les recherches qui retrouvent les données. A partir de ces besoins, j'effectue d'abord la conception de la base de données antiterroriste, c'est-à-dire que je décide quelles données informatiques y seront stockées et comment elles seront reliées les unes aux autres. Puis je traduis les besoins de recherche en spécifications de moteurs de recherche. Certains moteurs existent déjà, d'autres sont à créer, d'autres encore doivent interroger des bases de données autres que la base antiterroriste.

        Puis je fais réaliser les logiciels nécessaires par des sociétés possédant une habilitation antiterroriste, c'est-à-dire qui garantissent le secret, et je les teste et les fais aussi tester par d'autres. Enfin, je définis les règles de confidentialité, pour les données elles-mêmes et pour les types de recherches qu'on peut effectuer, selon les privilèges qu'on possède. Et quand le logiciel est prêt, je fais saisir quelques données pour commencer à peupler la base et je rédige un guide d'utilisation comprenant un dictionnaire de données et des manuels d'interrogation et de mise à jour." Et il conclut par un mot français : "Voilà !"

 

Pour Simon, qui avait déjà travaillé plusieurs fois avec des bases de données, l'explication était claire. Mais Aisha demanda : - "Vous pouvez nous faire une démonstration ?"

Berkovitch bondit de son fauteuil à la chaise devant sa station de travail.

- "J'ai une belle station, n'est-ce pas ? Regardez, il y a quatre écrans haute définition disposés en carré. J'ai besoin d'une grande surface d'affichage pour voir beaucoup de données à la fois, avec leurs liens. Judy m'a apporté le rapport de Kevin Broszic il y a une demie heure sur papier. Voyons d'abord si quelqu'un l'a déjà saisi dans la base."

Berkovitch tape « Eberhart »dans une fenêtre de recherche. Le système répond :

« Aisha Eberhart et Simon Eberhart. OK ? »

 

Berkovitch accepte et deux fenêtres s'ouvrent : une fenêtre de traitement de texte où on peut lire le rapport, et une fenêtre où apparaît un diagramme.

- "Ce diagramme est un schéma de données, où chaque type de données apparaît dans un rectangle blanc. Vous voyez un rectangle « Personne »et des flèches qui en partent, chacune surmontée d'un libellé de désignation comme celle-ci." Berkovitch montre la flèche « Evénements ». "En cliquant avec le bouton droit de la souris sur un rectangle on obtient les détails des données de ce rectangle, qui constituent une arborescence : « Personne » a pour détails « Prénom - Nom », « Photo », « Voix », « Date de naissance », « Données biométriques », « Adresse », etc. « Données biométriques » a pour détails « Empreintes digitales », « Iris », « Voix », etc. Les détails de niveau le plus bas, les « feuilles terminales » de l'arborescence, contiennent les données elles-mêmes : textes, nombres, photos, etc.

 

En cliquant sur une flèche, ce que nous appelons « un lien », on a un texte qui décrit sa sémantique, c'est-à-dire ce qu'il signifie, et les règles de liaison : lien certain ou probable, lien de 1 origine à 1 destination ou de 1 origine à plusieurs destinations, lien mono ou bidirectionnel, etc.

 

Toute la base est stockée en langage informatique XML, dont vous avez peut-être entendu parler. En fait, le schéma représente la grammaire du langage de la base antiterroriste. Mais nous verrons cela en détail une autre fois, quand nous aurons le temps. Ca va ?"

 

Aisha et Simon disent qu'ils suivent et que c'est passionnant. Leur intérêt est évident. Berkovitch poursuit.

- "Voyons à présent les questions qu'on peut poser. Il y a une question très fréquemment posée au sujet d'une personne : « Y a-t-il un risque qu'il s'agisse d'un terroriste ? »

Berkovitch fait apparaître un rectangle « Personne » pour Aisha Eberhart, le sélectionne, puis tape « Recherche » et une fenêtre s'ouvre avec une liste de types de recherche. Berkovitch montre que si on clique sur un type, une fenêtre s'ouvre pour saisir les détails de ce type de recherche. Il choisit le type « Risque terroriste », puis, dans la fenêtre de détails « Tous ».

 

Un petit sablier apparaît, quelques secondes s'écoulent, puis la réponse s'affiche :

« Profil terroriste : âge idéal pour terrorisme, connaissance langue arabe, détention ouvrages religieux en arabe et Encyclopédie du Jihad, dissimulation de textes terroristes par cryptage ».

« George Mason University (Fairfax, Virginie) proximité géographique CIA (Langley, Virginie) : Risques activité d'espionnage, repérage préalable à un attentat ».

La conclusion clignote en dessous, en gros caractères rouges : « Risque élevé de terrorisme ».

 

- "Aisha, si vous ne veniez pas de chez Ruth, si vous ne portiez pas un badge « visiteur » indiquant les privilèges que j'y vois, avec le diagnostic affiché sur l'écran je vous ferais arrêter immédiatement !", dit fièrement Berkovitch.

- "Cela explique notre mésaventure", dit Aisha avec un sourire.

- "Il est fantastique, votre outil" dit Simon. "Il doit permettre la coopération de services gouvernementaux aux fonctions très différentes et des rapprochements précieux entre informations. Si vous aviez disposé de cet outil, l'attentat du 11 septembre aurait été empêché."

- "Exact. Et l'outil logiciel s'appelle « CONDOTS », contraction de « CONnecting the DOTS », qui veut dire relier entre elles des informations disjointes. La coopération interservices et les rapprochements entre événements sont ses premiers objectifs", approuve Berkovitch, "mais il y en a plusieurs autres. Par exemple, nous avons un historique des événements qui nous permet de savoir si une menace est en train de se préciser.

        Il y a un cours d'auto-apprentissage de ce logiciel, vous pourrez tout savoir sur lui dès que vous y aurez consacré quatre ou cinq jours."

 

Berkovitch regarda la montre dans le coin d'un de ses écrans. - "Le temps alloué est terminé. Nous nous reverrons bientôt. J'appelle Judy pour qu'elle vous conduise chez Valdez Ramirez." Il appuya un sur un bouton de son téléphone et appela l'assistante.

 

Aisha et Simon le remercièrent et prirent congé.

 

* * *

 

Le bureau de Valdez Ramirez est tout en longueur et terminé, sur son côté étroit, par une fenêtre aux vitres translucides. Les longs murs de gauche et de droite sont couverts de grandes feuilles de papier représentant des organigrammes administratifs et des procédures de travail dessinés par ordinateur.

 

Ramirez est assis à son bureau, le dos à la fenêtre. Judy partie, il se lève et s'approche des deux visiteurs en arborant un grand sourire. C'est le genre d'expression qu'Aisha avait déjà remarquée sur le visage de certains vendeurs de voitures d'occasion.

- "Bienvenue au service Coordination", dit-il. "Je suis Valdez Ramirez, mais tous ici m'appellent Val." Il tend la main à Aisha, qui remarque sa grosse montre en or et sa chevalière à initiales entrecroisées "VR". "Vous êtes Aisha ?"

- "Oui, bonjour Val", dit modestement Aisha en donnant la main.

- "Et vous êtes Simon ?"

- "Comment avez-vous deviné ?" demande Simon, en lui serrant la main.

Au ton de la voix de Simon, Aisha devine que cet homme n'est pas plus sympathique à son mari qu'à elle-même.

- "Je n'ai pas de mérite. Ruth m'avait prévenue et Judy vient de vous présenter. Mais sérieusement, mon travail consiste précisément à anticiper les problèmes de communication entre des administrations qui s'obstinent à s'ignorer."

- "Voulez-vous nous en parler ?" demanda Simon.

- "Voici, mais asseyez-vous d'abord. Aux Etats-Unis, la lutte antiterroriste concerne 180.000 agents dans 22 administrations distinctes, allant des Gardes-côtes au FBI, en passant par le département de la Justice, le Service secret, le département de la Défense, la Garde nationale, le ministère des Transports, l'Immigration et les Douanes, les Gardes-frontières, l'Office National de Reconnaissance, etc. Ils ont été regroupés, au sens de la coordination antiterroriste, sous l'autorité du Tsar qui dirige le Department of Homeland Security. Mais en pratique, lorsqu'il s'agit de travailler ensemble et de se communiquer des renseignements, chacune d'elles a toujours tendance à en oublier quelques autres.

 

Mon travail consiste à savoir comment chaque administration travaille, c'est-à-dire quelle est sa fonction dans la lutte antiterroriste. Je dois savoir de quelles informations elle dispose et de quelles informations elle a besoin, et aussi comment elle utilise ces informations.

 

Je rédige donc les procédures de communication entre administrations, pour des données comme une liste de sites à protéger, et surtout des événements comme la détection d'une menace. En fait, je mets au point ces procédures avec elles, je vérifie qu'elles les traduisent en directives, puis qu'elles respectent celles-ci. Je réponds aussi à leurs demandes du type : « qui a telle information ? » ou « qui dois-je prévenir de tel événement ? ». Enfin, je travaille avec Jack Berkovitch, pour que la structure de sa base de données reflète les données qui sont échangées, les services émetteurs et récepteurs des messages d'information, les événements suivis, etc. Et j'oubliais, je mets de l'huile dans les rouages, pour aplanir les difficultés qui naissent des oublis, des retards et parfois de la mauvaise volonté."

 

Simon demande : - "Mais pourquoi devez-vous prendre le temps de répondre à des questions du type « qui a telle information »? Ne suffit-il pas de consulter la base de données de Jack pour le savoir ?"

 

Ramirez sourit de toutes ses dents. - "En théorie, oui. Mais en pratique peu de gens savent traduire leurs préoccupations et leurs connaissances en interrogations efficaces du système. Les agents de terrain, ceux qui sont au contact du public par exemple, ont instruction de demander au spécialiste de leur propre organisation qui a été formé à l'utilisation de la base de données. Mais il y a les fois où ce spécialiste lui-même ne sait pas, les fois où l'information n'est pas prévue dans la base, les fois où il y a urgence, etc. C'est pourquoi je dois répondre à des dizaines de messages chaque jour, et aussi pourquoi je dois compter sur une secrétaire habile à filtrer les appels téléphoniques."

- "Judy ?" dit Aisha.

- "Non", répond Ramirez avec un sourire dépité. "Ruth se la réserve, elle est trop bien pour moi. La mienne s'appelle Sally. Elle n'est pas mal quand même, elle a une mémoire remarquable ; et c'est une maîtresse femme qui ne se laisse guère impressionner au téléphone."

 

Ramirez se tourne vers un des diagrammes d'organisation agrafés au mur. - "Voici un exemple concernant le flot des informations et des événements déclencheurs au FBI." Il explique, montre du doigt, s'arrête pour répondre aux questions. Aisha se dit qu'elle l'a jugé trop vite : cet homme a l'esprit clair, et sait bien passer du général au particulier au moment opportun pour faire comprendre son message. Son attitude « commerciale » n'est qu'un vernis de convivialité, du type que beaucoup d'Américains doivent apprécier. Sans doute son rôle de coordination entre tant d'organisations, avec un nombre considérable de personnes, exige-t-il une bonne aptitude à la communication humaine et un abord facile. Elle se promet d'en parler avec Simon, pour avoir son avis. Mais pour se faire pardonner sa froideur et récompenser Ramirez du mal qu'il se donne dans ses explications, elle se met à lui sourire quand il lui parle.

 

Aisha et Simon écoutent attentivement. Ils se répètent mentalement certaines des informations que leur communique Ramirez, pour les enregistrer dans leur mémoire. Ils prennent conscience du gigantisme de l'organisation antiterroriste américaine, du nombre et de la variété des menaces qu'elle traite. Le temps passe vite. Tout à coup, la porte du bureau s'ouvre et Ruth entre :

- "Bonjour Val. Personne n'a faim, ici ?" dit-elle avec un sourire.

Ramirez répond : - "Bonjour, Ruth." Il tend la main à Simon. - "Ravi d'avoir fait votre connaissance, Simon." Il se tourne vers Aisha. - "Vous aussi, Aisha." Puis, s'adressant aux deux jeunes Français ensemble : - "Vous êtes les bienvenus, revenez quand vous voudrez".

 

* * *

 

Dans la cafétéria de l'immeuble, Ruth emmène ses jeunes invités à une table un peu à l'écart. Tout en commençant à manger, elle s'adresse à Simon. - "Alors, vos impressions de la matinée ?"

- "Je prends conscience de la dimension des problèmes antiterroristes et de l'organisation mise en place ici pour y répondre. Nous sommes loin, en France, d'une prise de conscience comme celle des Etats-Unis concernant la guerre que nous font les terroristes, donc loin d'avoir votre niveau d'organisation pour y répondre."

Ruth apprécie la synthèse de Simon et fait « oui » de la tête.

- "Et vous, Aisha ?"

- "Je suis frappée par la qualité et la motivation des gens que vous nous avez fait rencontrer. Ils vivent leur travail comme si leur vie en dépendait."

Ruth : - "Je suis ravie de vous l'entendre dire, Aisha. Mais que pensez-vous de leurs connaissances concernant nos ennemis islamistes ?"

- "Je suis frappée par le fait qu'ils ne nous en ont pas parlé. Ils se sont comportés en techniciens, Jack tout entier à sa base de données et Val dans son rôle d'interface. Il est vrai que nous ne leur avons pas posé de question sur les islamistes et que le temps est vite passé" dit Aisha.

- "Vous avez raison, Aisha. Notre problème est là : nous ne connaissons pas nos ennemis. C'est vrai dans mon service comme dans l'ensemble du gouvernement américain et même l'ensemble de notre peuple. Nous ne connaissons pas leurs valeurs, leur idéologie, leurs motivations. Lorsque nous captons une conversation téléphonique en arabe, il nous faut souvent des jours entiers avant qu'un arabophone ait trouvé le temps de déterminer si elle nous apprend quelque chose qui concerne la sécurité."

Simon : - "Vous n'avez donc pas de logiciel de reconnaissance automatique de la langue parlée arabe ? Je pensais qu'il en existe."

- "Non, Simon. Il existe des logiciels de traduction automatique de textes arabes écrits vers l'anglais, et encore de qualité moyenne, mais rien qui convienne à la langue parlée et accepte n'importe quel locuteur. Nous avons des informaticiens spécialistes de la reconnaissance vocale, mais personne connaissant à la fois l'arabe et le terrorisme qui puisse définir avec eux les méthodes d'analyse appropriées pour les enregistrements vocaux."

- "Je dois pouvoir vous aider" dit Aisha. "Je ne suis pas informaticienne, mais j'ai des connaissances de linguistique et d'arabe."

- "Merci Aisha, j'apprécie votre offre. Je vais donc m'arranger pour monter un groupe de travail et organiser quelques journées de réunion exploratoire. Nous commencerons après votre tournée de conférences. OK ?"

- "OK" dit Aisha. "J'ai hâte de commencer. Mais il serait utile que le groupe comprenne aussi un ou deux universitaires spécialistes de l'analyse des langues, si possible de l'arabe : au niveau de la phonétique et de la phonologie pour la reconnaissance des sons ; au niveau de la morphologie et de la syntaxe pour la reconnaissance des mots et des phrases ; et au niveau de la lexicologie, de la sémantique grammaticale et de la pragmatique pour le sens des phrases."

 

Ruth admire mentalement l'efficacité sobre d'Aisha, qui va immédiatement au fond des choses, sans fioritures. Elle sort un petit carnet et le tend à Aisha avec un crayon : - "Vous pouvez noter ces spécialités, Aisha ?"

Aisha s'exécute. Ruth continue à poser des questions, pour mieux connaître ses nouveaux collègues. A la fin du repas, elle leur propose un emploi du temps pour l'après-midi et les jours suivants.

- "En remontant à mon bureau, nous verrons Judy. Elle prendra l'après-midi pour vous aider à fournir vos données biométriques d'identification, pour ce bâtiment et les autres sites accessibles au personnel de l'antiterrorisme, données qui constituent un badge d'accès virtuel. Elle vous accompagnera pour trouver un appartement, vous faire ouvrir un compte en banque et avoir des cartes de crédit, louer ou acheter des voitures, etc. Elle sera à votre disposition chaque après-midi jusqu'à ce que tous ces détails de logistique soient réglés. Et quand vous serez installés et prêts à nous donner tout votre temps, vous prendrez rendez-vous avec elle pour revenir me voir."

 

* * *

 

Avec l'aide de Judy, les formalités d'identification biométrique de Simon et Aisha furent vite expédiées. Il suffisait de vérifier celles qui figuraient déjà dans la base de données antiterroriste et de définir les privilèges d'accès aux bâtiments et à la base de données qui allaient avec.

 

Puis ils partirent dans la voiture de Judy, qui avait déjà pris des rendez-vous pour visiter trois appartements meublés situés à moins de vingt minutes en voiture. Aisha et Simon visitèrent les appartements, tous propres, situés dans des immeubles entourés de jardins et disposant de parkings souterrains. Ils se décidèrent pour un appartement meublé comprenant une chambre à coucher, une salle de bains avec WC et une grande salle de séjour avec coin cuisine, dans un immeuble disposant d'une piscine couverte privée. Judy le loua pour eux au nom d'une société écran dont ils étaient tous trois censés être employés, versa les sommes nécessaires et leur tendit les clés. A dix-sept heures, ils avaient une adresse aux Etats-Unis, à McLean, état de Virginie. Dix minutes plus tard, le téléphone de l'appartement était à leur nom et fonctionnait. Aisha et Simon venaient d'assister à une démonstration d'efficacité très américaine.

 

Judy : - "Voici une carte de crédit au nom de la société écran. Vous pouvez l'utiliser. Vous me la rendrez dans quelques jours, quand vous aurez vos propres cartes de crédit, sur votre propre compte en banque. Nous irons demain après-midi ouvrir votre compte dans la banque voisine ; je leur donnerai une attestation d'employeur à en-tête de la société écran prouvant que vous avez des salaires. Cela leur permettra de vous accorder un découvert et de fabriquer les cartes de crédit. Puis nous nous occuperons de vous trouver des voitures."

- "Mais que se passera-t-il lorsque la banque constatera, après quelques semaines, que la société écran ne nous verse pas de salaires sur ce compte ?" demanda Simon.

- "Elle vous les versera. Le gouvernement américain n'est pas très généreux, vous ne recevrez qu'environ 50.000 dollars par an (chacun, bien sûr) moins une retenue d'impôts à la source d'environ 15%, et hors frais de déplacement."

- "Mais ce n'est pas nécessaire" protesta Simon. "Nous sommes payés par le gouvernement français."

- "Tant mieux pour vous", dit Judy. "Mais nos procédures font qu'il est impossible de ne pas vous payer, puisque vous êtes employés par la société écran. Et vous devez être employés par elle pour des raisons de secret de votre activité. Vous pourriez donc demander à la France de ne pas vous payer, ou garder l'argent supplémentaire, ou en faire don à des organisations charitables (je peux vous en indiquer si nécessaire), etc."

- "Nous résoudrons ce problème" déclara Aisha avec un grand sourire, "comptez sur nous."

- "Parfait" dit Judy. "Mettez quand même de côté 10% pour payer les divers autres impôts. Demain je vous ferai signer les papiers d'embauche."

 

Malgré la contrainte administrative du double salaire, qui leur procurait des fonds inattendus, Simon et Aisha admiraient la simplicité des formalités aux Etats-Unis et de leurs procédures de travail. Tout se faisait si vite ! Ils en firent la remarque à Judy, qui sourit :

- "Hélas, les terroristes en profitent aussi ! Mais il est l'heure de rentrer chez moi. Comme vous n'avez pas de voiture, vous ne pouvez pas aller au restaurant ou à un centre commercial ce soir. Pour dîner, je vous conseille donc de vous commander à dîner par téléphone ; vous trouverez dans l'annuaire des sociétés qui livrent des repas ou de simples pizzas en une demi-heure. Demain matin, je passerai vous prendre à huit heures, et nous nous arrêterons ensemble dans un McDonald's qui sert le petit-déjeuner. Prenez vos PC portables, nous en aurons besoin. Ah, j'allais oublier : j'ai emporté pour vous deux kits pour voyage imprévu, du genre que nous utilisons dans le service. Les voici. Il y a des serviettes, des brosses à dents, des pyjamas unisexe, etc. Voici enfin mon numéro de téléphone portable : si vous avez un problème..."

 

Judy disparut. Simon et Aisha se regardèrent. - "Les choses vont vite, ici" dit Simon.

- "Je suis un peu fatiguée" dit Aisha. "C'est à cause de la concentration à laquelle je me suis astreinte depuis ce matin, pour me rappeler de tout. Embrasse-moi, chéri."

Simon l'embrassa longuement, joua un moment avec ses cheveux et dit tout à coup : - "Et si nous allions à la piscine, pour nous détendre et nous mettre en appétit ?"

Aisha répondit : - "Oui, mon amour. Avec toi j'irais au bout du monde !"

 

Ils nagèrent pendant une heure entière, jusqu'à ce que leur fatigue ait disparu et qu'ils aient faim. Simon commanda des pizzas et des salades et, en attendant la livraison, ils notèrent dans leurs PC ce qu'il fallait retenir de la journée : les noms des gens, les détails d'organisation, etc., sans oublier de sécuriser ces notes avec le logiciel de chiffrement.

 

* * *

Le lendemain matin

Sitôt arrivée dans son bureau, Judy consulte sa messagerie et dit aux deux Français :

- "Ruth demande que vous passiez la matinée avec Ken Baumann, puis que je vous emmène déjeuner avant de vous consacrer mon après-midi comme prévu. OK ?"

- "OK" dit Simon, "mais qui est Ken Baumann ?"

- "Notre responsable « Prospective ». Il vous expliquera. Allons-y."

 

Le bureau de Ken Baumann est vaste et lumineux. Il occupe un angle du bâtiment et jouit d'une vue étendue. Simon note que ses vitres sont transparentes, qu'il y a des fauteuils profonds face à la table-bureau, et une table ovale de réunion avec une dizaine de chaises. Dans le prolongement de cette table et invisible des fenêtres, un écran permet à la fois de projeter des images et d'écrire avec un feutre. Contre un mur, un meuble de rangement à portes vitrées laisse voir une collection de trophées, statuettes et diplômes divers.

 

Ken Baumann est assis derrière sa table, où ne figurent qu'un ordinateur portable et une plaque luxueuse annonçant son titre et son nom : Dr. Kenneth G. Baumann. La quarantaine grisonnante, son physique serait quelconque s'il n'y avait ses yeux, qui fascinent Aisha dès qu'elle les voit. Les yeux de Ken Baumann brillent comme ceux d'un prédicateur, avec un enthousiasme et une énergie extraordinaires. Lorsqu'il les regarde dans les yeux, Aisha et Simon se sentent instinctivement petits face à ce personnage.

 

Ken Baumann se lève, va vers Aisha et lui tend la main : - "Ken Baumann."

Aisha baisse les yeux et murmure d'une voix de petite fille : - "Aisha Eberhart, bonjour monsieur."

Le docteur Baumann se tourne alors vers Simon, lui tend la main : - "Ken."

- "Simon Eberhart", répond Simon, en s'efforçant de soutenir le regard intense.

Ken Baumann se dirige vers la table de réunion, s'assoit sur la chaise du bout et indique deux autres chaises, à sa droite et à sa gauche. Les deux jeunes gens prennent place.

- "Voulez-vous me parler de vous, que nous fassions connaissance ?" dit Baumann. "Qui commence ?"

Sentant la gêne d'Aisha, Simon se jette à l'eau. - "Moi. Mais vous connaissez sans doute notre histoire, par la base de données et par Ruth. Que voulez-vous savoir ?"

- "Ce que vous avez appris dans vos études et ce qui vous intéresse".

- "Bien" dit Simon. "J'ai fait des études scientifiques, mathématiques et physique. L'an dernier, Aisha et moi avons appris l'arabe à Cambridge, en Angleterre. Et j'ai toujours eu une passion pour l'histoire, en particulier l'évolution des sociétés humaines sur le plan organisationnel, c'est-à-dire institutions et économie."

Baumann écoute attentivement, ses yeux semblant plonger au fond de l'esprit de Simon. Il apprécie la clarté et la simplicité de son exposé. Il esquisse donc un sourire et demande : - "Et pourquoi êtes-vous ici ?"

- "Le gouvernement français nous a demandé de vous apporter nos connaissances en langue et mentalité arabes, puis de rapporter des idées et des contacts pour améliorer notre propre organisation antiterroriste quand nous rentrerons."

« Toujours la même simplicité, la même concision, le même esprit de synthèse », constate mentalement Baumann. « Il me plaît, ce jeune homme. »

- "Merci, c'est clair", dit-il en souriant toujours. "Et vous, madame Eberhart ?"

- "Vous voulez bien m'appeler Aisha ? Je pourrais être votre fille ou votre élève."

Pour la première fois, l'expression de Ken Baumann se fait franchement avenante.

- "Seulement si vous m'appelez Ken... tous les deux. OK ?"

- "Oui, Ken. Merci." dit Aisha, soulagée et réussissant pour la première fois à regarder Baumann dans les yeux. "Moi j'ai fait des études de lettres et de philosophie en français et allemand. J'ai aussi quelques connaissances de linguistique, qui seront mises à profit dans un projet de traduction automatique de conversations en arabe que Ruth est en train de monter."

 

Ken Baumann approuve de la tête. Il apprécie également la simplicité d'Aisha. Selon Ruth, ces jeunes sont des surdoués exceptionnels. Il voudrait bien les récupérer dans son équipe. Il présente donc celle-ci à ses visiteurs, en essayant de susciter leur intérêt.

- "Je me présente et je vous décris la mission de mon équipe. Moi aussi j'ai fait des études à Cambridge… la ville du Massachusetts près de Boston, pas celle d'Angleterre. C'était un doctorat en intelligence artificielle au MIT. J'y ai passé ensuite neuf ans, à diriger une équipe de recherche en robotique et à enseigner les réseaux neuronaux et l'analyse sémantique des textes.

 

Ma carrière a basculé en 2002, lorsque j'ai envoyé au FBI un rapport non sollicité suggérant une centaine de cibles et de types d'attentats terroristes possibles sur le territoire des Etats-Unis, suite au 11 septembre. Il a été examiné par la Commission du Congrès chargée de ces attentats-là. Ils y ont trouvé plusieurs dizaines de menaces potentielles auxquelles personne n'avait songé à leur connaissance. J'ai alors été recruté par Ruth, qui formait son équipe.

 

J'ai beaucoup d'admiration pour Ruth. C'est le meilleur manager que je connaisse. Son intelligence, son autorité naturelle, son énergie hors du commun sont pour toute son équipe une source constante d'inspiration et de motivation. Sans elle, je n'aurais pas quitté le MIT. Vous avez de la chance de travailler pour elle, vous apprendrez beaucoup."

 

Les yeux de Ken Baumann brillent encore plus fort en parlant de Ruth. « C'est bon de travailler dans un groupe où les gens s'entendent et s'estiment », se dit Aisha. De son côté, Simon reconnaît en Baumann le chercheur-type, comme il en avait rencontré dans les laboratoires de l'Ecole Polytechnique : idéaliste et enthousiaste comme un gamin, et certainement honnête et désintéressé comme tous les vrais savants. Mais Baumann poursuit :

 

- "Ma petite équipe de six personnes est chargée de deviner les cibles qui pourraient intéresser des terroristes, de documenter ces menaces avec les procédures d'attentats correspondantes, et de suggérer des contre-mesures. Nous devons nous mettre à la place de terroristes et imaginer ce qu'ils pourraient tenter. Mes collaborateurs sont donc des gens qui ont le sens de l'observation et beaucoup d'imagination. D'ailleurs, deux d'entre eux ont déjà publié des articles et des livres de science-fiction, dont l'un a même été porté à la télévision. Et nous recevons des suggestions de sujets d'étude d'un peu partout."

 

- "Un instant s'il vous plaît", dit Simon, "je voudrais être sûr de comprendre. Deviner tout ce que des terroristes peuvent tenter, n'importe où aux Etats-Unis, cela fait beaucoup, c'est même impossible. Vous essayez peut-être seulement de trouver des types de cibles, les types d'attentats correspondants et les méthodes générales de protection correspondantes ?"

- "Oui et non" répondit Baumann, content de constater que son interlocuteur suivait son exposé et réfléchissait en écoutant. "Certaines cibles sont évidentes : les symboles comme le World Trade Center ou le Pentagone ; les cibles où on peut espérer provoquer beaucoup de victimes, comme les grandes rencontres sportives ou les réunions politiques importantes. D'autres nous sont suggérées par nos ordinateurs de rapprochement de faits, à partir de la base de données antiterroriste. Et d'autres, enfin, viennent de l'imagination des gens de mon équipe et d'ailleurs. Mais vous avez raison concernant les méthodes générales : à chaque fois que nous documentons un risque, nous cherchons si on ne peut pas en déduire des règles générales de sécurité ou de protection."

 

Aisha : - "En parlant de l'imagination de vos collaborateurs ou d'autres Américains, vous faites implicitement une hypothèse : vous présumez que votre échelle de valeurs de l'horreur est compatible avec celle des terroristes, qu'il s'agisse des symboles qui vous paraissent importants ou de la facilité d'attaque. Vous comprenez ?"

- "Les terroristes privilégient les cibles et méthodes d'attentat qui nous font le plus peur, à nous Américains, pour une raison simple : ils comptent sur nos médias pour propager les images et les mots qui doivent nous terroriser. Leurs critères de choix de cibles sont donc, par exemple : le nombre de victimes, la nature des images que les médias diffuseraient suite à un attentat (destructions de bâtiments, personnes blessées, mortes ou affolées), la nature des risques impactant notre vie quotidienne (peur d'aller dans une galerie marchande ou de monter en avion parce qu'il pourrait y avoir un attentat), etc." explique Baumann.

- "Je vois", dit Aisha. "Et concernant le critère de facilité d'attaque ?"

- "Ils en tiennent compte en préparant soigneusement chaque attentat. Les cibles sans protection ou peu protégées sont prioritaires. C'est pour cela qu'ils n'ont plus essayé de s'emparer d'avions américains depuis que nous les protégeons mieux qu'avant le 11 septembre."

 

- "C'est clair", dit Aisha. "Mais certains types de cibles doivent leur sembler plus difficiles que d'autres par leur nature même. Je pense, par exemple, à un piratage informatique bloquant la bourse de New York, parce qu'à ma connaissance cela demanderait un type et un niveau de compétence peu répandus chez des musulmans. Vrai ou faux ?"

- "Le monde compte un milliard de musulmans. Il y en a des dizaines de milliers compétents en informatique, par exemple en Inde, au Pakistan et ici même, aux Etats-Unis. En matière de techniques nucléaires, le Pakistan et l'Iran disposent de gens de valeur. En matière d'armes biologiques, même conclusion. Par contre, nous avons constaté que, jusqu'à présent, les terroristes se recrutent beaucoup moins parmi les gens qui ont un bagage technique de haut niveau que parmi les autres. Mais de toute façon, nous ne pouvons nous permettre de négliger les risques liés au niveau technologique. Mon équipe s'en occupe aussi."

 

- "Encore une question", dit Aisha. "Les terroristes islamistes peuvent avoir des motivations politiques ou idéologiques distinctes de l'échelle des valeurs de l'horreur médiatique dont nous venons de parler. Y a-t-il un moyen de connaître ces motivations et de les suivre ?"

- "Un bon point pour votre perspicacité, Aisha", dit Baumann, "ils ont, en effet de telles motivations. Ils les expriment en priorité sur des sites Internet, notamment pour faire de la propagande, convaincre des musulmans en manque de repères de les rejoindre, et maintenir le contact entre islamistes. C'est ce que fait al Qaida, par exemple, dans son magazine « La voix du Jihad », publié sur le Web environ deux fois par mois.

 

Mais j'avoue que nous n'avons pas le temps de lire toutes leurs proclamations et leurs publications idéologiques. C'est une lecture difficile, demandant une connaissance de la langue et de la culture arabes, et un suivi quotidien des polémiques entre les divers groupes islamistes. Il y a bien des associations privées anti-islamiques américaines qui suivent ces publications, mais l'équipe d'ici n'a pas d'arabisant. J'avoue que si vous deux pouviez nous donner un coup de main dans ce domaine…"

Aisha reste pensive un instant, puis répond.

- "Simon et moi allons y réfléchir et proposer une action. Ce sera sous la forme d'un ordre du jour de réunion pour débattre de qui doit faire quoi et comment. Qui devrait y participer ?"

- "A part vous deux, Ruth et moi-même. Pour une première réunion, cela suffira" dit Baumann. Il apprécie la réaction d'Aisha, qui a proposé d'agir concrètement sans attendre.

 

Un ange passe. Ken Baumann attend avec curiosité de voir si ses visiteurs ont d'autres questions. Simon suggère enfin de faire progresser leur réunion de prise de contact :

- "Si vous nous présentiez vos collaborateurs et la mission de chacun ?"

- "OK. Dick Sorensen est responsable des transports : avions, trains, navires (particulièrement les porte-conteneurs et les pétroliers), camions, péniches, mais aussi aéroports et ports de mer. Avec l'aide de quelques complices, il teste les défenses correspondantes en cherchant à préparer des attentats… qu'ils n'exécutent que virtuellement. Comme celui de leurs collègues de ce service, leur travail est financé en partie par des compagnies d'assurances."

 

Aisha et Simon prennent des notes. Ken Baumann poursuit :

- "Sylvia Herrgott est chargée des infrastructures : ponts ; électricité (centrales de production, transport et distribution) ; réseaux de télécommunications ; services postaux (bureaux et centres de tri) ; réseaux de télévision et radio ; fourniture d'eau potable ; égouts et stations d'épuration, etc.

 

Ben Horowitz est chargé des bâtiments : ceux de l'administration et des ambassades, ceux qui sont très connus comme l'Empire State Building à New York ou le Sears Building à Chicago, les grands musées ou expositions, etc.

 

Mary-Jo Giudicelli est chargée des banques et assurances, dont elle protège aussi bien les bâtiments que les transactions ; elle s'occupe aussi des hôpitaux et centres de recherche médicale, là aussi pour leurs bâtiments mais aussi pour la lutte anti-bactériologique."

- "Et quand des responsabilités se recoupent, comment décidez-vous qui fait quoi ?" demande Simon.

- "Jusqu'ici cela s'est toujours fait par consensus entre mes collaborateurs : ils en parlent, prennent la décision et m'en informent ; je n'ai jamais eu à arbitrer. Ce fut le cas, par exemple, pour la Bourse de New York, qui a été attribuée à Mary-Jo."

 

Aisha : - "Et comment gérez-vous les infrastructures militaires ?"

- "Selon deux principes : d'abord nos quatre armes, l'aviation, la marine, l'armée et les Marines s'en occupent elles-mêmes ; ensuite, leur interface avec le service de Ruth est assurée par Valdez Ramirez, avec qui je suis en contact personnellement à peu près tous les jours.

 

Dan Smith protège les manifestations publiques où il y a foule (matches ou parades du 4 juillet, par exemple) et les élections.

 

Enfin, c'est moi qui m'occupe des centres spatiaux, ainsi que des universités et centres de recherche."

 

Simon réfléchit. Cette répartition par type de cible lui paraît insuffisante. Il demande : - "Et comment gérez-vous les risques liés à un mode d'attaque comme les bombes sales, c'est-à-dire les armes radiologiques qui pourraient être utilisées n'importe où ?"

Ken Baumann esquisse un sourire approbateur ; à l'évidence, Simon sait anticiper les problèmes.

- "Excellente question. Ces risques très techniques sont sous-traités à des gens compétents, qui ont un contrat avec nous et un engagement de secret. Les armes radiologiques sont prises en charge par la Direction des Rayonnements Ionisants, un service qui dépend de l'administration fédérale de la santé publique et emploie des universitaires et des militaires. Leur contact ici est Mary-Jo. Les risques d'espionnage ou de trahison sont gérés par un service spécial dépendant directement du Tsar de l'antiterrorisme ; leur contact ici c'est moi."

 

Simon : - "Ken, nous avons compris les domaines d'activité de votre groupe. Mais pouvons-nous entrer un peu dans les détails, pour avoir une vision plus concrète ? Pourriez-vous, par exemple, expliquer comment on protège le trafic maritime arrivant aux Etats-Unis ?"

Baumann : - "Bien sûr, mais profitons-en pour vous présenter l'homme qui s'en occupe. Son bureau est à côté, allons-y."

Aisha et Simon suivent Ken Baumann dans le petit bureau de Dick Sorensen.

Baumann : - "Dick, voici Aisha et Simon Eberhart, deux nouveaux collègues à partir d'aujourd'hui." Il se retourne vers les deux jeunes gens : "Aisha et Simon, voici Dick Sorensen, l'homme qui protège les transports."

Sorensen invite ses visiteurs à s'asseoir et demande : - "Que puis-je faire pour vous ?"

- "Ils voudraient connaître des détails sur la protection du trafic maritime", dit Baumann. "Peux-tu leur présenter notre approche ?"

Sorensen réfléchit un instant pour rassembler ses idées, puis se lance.

 

- "Avant de parler d'anticipation de menaces, il faut présenter la cible à protéger, puis les protections qui existent déjà. D'abord quelques statistiques : le trafic maritime mondial représente environ 6 milliards de tonnes par an, et constitue 80% du trafic total. En somme, le total du poids transporté par camions, trains et avions dans le monde n'atteint que le quart du trafic maritime ; c'est dire l'importance de la protection de ce dernier.

        A lui seul, le transport de produits pétroliers dans les eaux territoriales américaines et les canaux totalise 1,2 milliard de mètres cubes par an, c'est-à-dire plus de 1 milliard de tonnes. Du reste, la masse colossale d'un supertanker, qui peut transporter jusqu'à 500.000 tonnes de pétrole, représente à elle seule, par son inertie, un pouvoir brisant considérable ; et je vous laisse imaginer les dégâts que causerait une nappe de pétrole polluante de cette ampleur.

        Enfin, lorsqu'on quitte le transport de marchandises pour celui des personnes, il faut savoir qu'il y a aux Etats-Unis 76 millions de plaisanciers et que les croisières passant par un port américain concernent 6 millions de personnes par an.

 

Comme vous le savez sans doute, aux Etats-Unis l'antiterrorisme est géré par une organisation assez récente, le Ministère de la Sécurité Intérieure, que nous appelons DHS : Department of Homeland Security. En fait, le DHS est simplement le sommet d'une hiérarchie de services gouvernementaux, qu'il coordonne, et les mesures qu'il préconise s'ajoutent le plus souvent aux mesures de sécurité déjà en vigueur dans ces services. Dans le cas des transports maritimes qui vous intéresse, les mesures de sécurité nouvelles prises depuis le 11 septembre sont décrites dans un texte public, le Maritime Transportation Security Act. En voici quelques-unes :

 

Les 3500 installations portuaires de ce pays, et quelques 9500 navires qui y accostent, ont dû soumettre un état des lieux des mesures et procédures de sécurité en vigueur, avec une liste des risques identifiés et des réponses apportées. L'exactitude de ces documents a été vérifiée et les mesures correctives prises pour décourager et prévenir des attentats, ou y répondre le cas échéant. L'administration des Garde-côtes suit ces actions, chacun de ces plans de sécurité étant un cas particulier.

 

A part les vraquiers et minéraliers, tous les navires qui vont charger des marchandises à destination d'un port américain doivent en fournir la description et les adresses de livraison au moins 24 heures avant chargement. Le système de déclaration et de suivi ultérieur est informatisé et géré par le Service des Douanes et Frontières.

 

Un programme appelé CSI (Container Security Initiative) permet à des inspecteurs américains d'examiner les containers dans les ports étrangers, comme Le Havre en France, avant leur embarquement pour les Etats-Unis. De manière plus générale, il existe des accords de coopération antiterroriste avec de nombreux pays, accords qui protègent contre les risques d'attentats liés aux transports et au commerce international.

 

Il existe une coopération entre nos Douanes et des milliers d'entreprises de transport, d'importateurs, d'intermédiaires et d'installations portuaires qui sécurisent la totalité des chaînes d'approvisionnement et s'en trouvent récompensées.

 

Il y a des puces informatiques, capables de communiquer par radio, qui permettent de garantir automatiquement qu'un contenu de container est bien ce qui a été déclaré, et qu'il n'a pas été modifié. Cette technologie s'applique à tous les articles emballés, tels que des jouets, des téléviseurs, etc. Nous avons aussi des appareils permettant de vérifier des marchandises par rayons X ou gamma, et toutes sortes de détecteurs spécialisés.

 

Il existe des systèmes automatiques signalant qu'un navire vient d'être attaqué par des pirates. D'autres suivent automatiquement la trajectoire des navires et signalent toute déviation par rapport au plan prévu.

 

En cas d'attaque, les Garde-côtes peuvent intervenir par navires, avions et hélicoptères d'assaut, de jour comme de nuit.

 

Les personnes ayant accès aux navires ou aux installations portuaires, ainsi que celles qui exécutent les procédures de sécurité font l'objet d'une procédure d'habilitation de type militaire et portent des badges d'identification électronique active infalsifiables.

 

Voilà un aperçu, très incomplet je le souligne, de nos moyens de protection du trafic maritime. Avez-vous des questions ?"

 

Le téléphone du bureau émet un petit bourdonnement. Sorensen décroche en disant « Sorensen », puis passe le combiné à Baumann, qui écoute le message et répond "Vous pouvez venir maintenant". Il repose le combiné : "Ruth a une heure disponible avant midi. Elle veut vous voir. Judy vient vous chercher. Après cette réunion, elle vous emmènera déjeuner", dit-il.

 

Simon : - "Ken, comment la personne qui vous a appelé ici savait-elle que vous étiez dans ce bureau ?"

Ken Baumann : - "Elle n'avait pas besoin de le savoir. Dans ce bâtiment, les badges des personnes communiquent par radio avec des bornes installées dans tous les bureaux, certains couloirs, etc. Ces bornes sont reliées à l'ordinateur de sécurité. Celui-ci sait donc où nous sommes et en informe l'autocommutateur, qui achemine donc les appels là où leurs destinataires se trouvent. Le système de sécurité peut aussi s'assurer qu'une personne ne se trouve pas à un endroit qui lui est interdit."

 

* * *

 

Ruth accueille ses visiteurs avec un sourire chaleureux.

- "Bonjour tous les deux. Vous savez que les gens que vous avez rencontrés me disent du bien de vous ?

Aisha et Simon répondent poliment. Ruth poursuit :

- "Comment va votre installation ?"

- "Nous avons un appartement ; et nous aurons une voiture et un compte en banque cet après-midi. Judy nous aide beaucoup, merci de le lui avoir demandé", dit Simon.

 

Ruth : - "Parfait. Que pensez-vous de notre lutte antiterroriste après avoir vu quelques-uns de nos agents ?"

Simon : - "Deux remarques, portant toutes deux sur le niveau technologique. Avec les moyens de défense déployés ici, le métier de terroriste va devenir de plus en plus technique. Comme je vois mal les islamistes qui se suicident, ou ceux qui leur apportent un soutien logistique, disposer des connaissances et des matériels nécessaires pour tromper vos contre-mesures, préparer et réussir un attentat significatif va devenir de plus en plus difficile. C'est une raison d'être optimiste.

 

La seconde remarque est qu'aucun autre pays ne dispose des moyens financiers et de la volonté politique de combattre le terrorisme avec une telle intensité. Tous les autres pays, dont la France, vont donc devenir plus vulnérables que les Etats-Unis, et même de plus en plus avec le temps. C'est une raison d'être pessimiste pour eux s'ils ne prennent pas conscience, comme les Etats-Unis, des efforts à faire, s'ils n'en informent pas leurs citoyens et s'ils ne font pas l'effort financier adéquat."

 

Ruth apprécie la pertinence des remarques. Elle fait « oui » de la tête, puis se tourne vers Aisha : - "Et toi, qu'en dis-tu ?"

- "Moi je me demande comment les Américains comprennent et acceptent d'être de plus en plus surveillés à chaque instant par des caméras, des capteurs de présence, des enregistreurs de conversations téléphoniques, etc."

Ruth : - "Certains l'acceptent mal et dénoncent « l'Etat policier » et l'atteinte au droit à la vie privée. Mais la plupart des gens ont compris deux choses : que la surveillance est indispensable pour se protéger contre les terroristes, et que les gens qui n'ont rien à se reprocher n'ont aucune raison de s'inquiéter."

- "J'en déduis que les Américains sont sûrs que dans ce pays aucune dictature n'utilisera la surveillance des citoyens contre eux."

- "En effet", dit Ruth. "Il y a eu pas mal de débats publics sur ce sujet, et la conclusion généralement admise est que le risque d'abus des pouvoirs publics est bien plus faible que le risque pris en ne surveillant pas assez contre le terrorisme. Et il y a eu une retombée positive de la surveillance accrue : la baisse de la criminalité dans les lieux publics et les bâtiments sécurisés."

Aisha et Simon opinent. Ruth conclut donc :

- "Eh bien, puisque votre installation se termine, vous allez pouvoir commencer à travailler avec nous dès lundi. Il vous reste le week-end pour faire des courses et vous reposer.

 

Vous vous rappelez sans doute que je vous avais parlé de faire quelques conférences, pour partager vos connaissances avec mon équipe et des spécialistes de l'antiterrorisme de diverses capitales régionales. Nous avons besoin de mieux comprendre les terroristes islamistes.

        Nous voulons savoir, par exemple, ce que la religion musulmane exige de ses fidèles concernant le jihad, ce qui motive les islamistes, ce qu'ils détestent en nous. Nous voulons savoir ce que les musulmans voient sur leurs chaînes de télévision et ce qu'ils pensent du conflit du Proche-Orient. Nous avons besoin de savoir comment ils recrutent et comment ils forment les terroristes. Il nous faudrait des critères, de comportement ou d'autres, pour reconnaître des suspects. Nous avons besoin de comprendre la psychologie des hommes que nous redoutons le plus, les citoyens américains convertis à l'islam et devenus islamistes. Vous me suivez ?"

 

Aisha et Simon ne répondent pas tout de suite, pour pouvoir finir de noter les propos de Ruth. Ils lèvent enfin les yeux de leurs blocs-notes et font « oui » de la tête. Ruth reprend :

- "J'ai pensé que tout ce qui pouvait être expliqué verbalement en un seul séminaire pouvait se dire en deux jours, parce qu'au-delà les participants oublient une grande partie de ce qui a été dit. Un séminaire de deux jours devrait se faire à partir d'un document support, comprenant des pages de texte à projeter et des pages à lire par soi-même. Qu'en pensez-vous ?"

- "Cela devrait marcher", dit Aisha. "Pour ma part, j'ai déjà fait quelques conférences avec des supports audio-visuels, affichés à partir d'un PC relié à un projecteur vidéo. J'ai appris les règles de communication correspondantes, sur la manière de rédiger et présenter les supports."

Ruth regarde Simon. - "Et vous ?"

- "J'ai déjà animé ce genre de séminaire pendant mes études à l'Ecole Polytechnique. On nous avait demandé de faire quelques cours du soir d'alphabétisation et des présentations en réunion de direction. Mais cette fois, il s'agit de conférences en anglais, aux Etats-Unis."

- "Vous aurez de l'aide. Notre responsable des communications publiques sera à votre disposition, pendant la préparation du séminaire, c'est-à-dire la rédaction de son support, comme pendant le premier séminaire, où il vous écoutera et vous donnera des conseils pour la suite", dit Ruth.

- "Excellent", dit Aisha. "Mais qui répondra à nos questions sur les Américains devenus islamistes ? C'est vous qui connaissez ces gens-là."

- "Oui, enfin nous devrions en connaître quelques-uns", dit Ruth. "Je vous propose la procédure suivante : vous préparez un plan de séminaire, avec la liste des sujets à aborder et le temps à consacrer à chacun ; vous notez au passage les questions nécessitant une réponse, et vous me présentez cela mardi matin à la première heure. Je demanderai au docteur Baumann d'être présent, parce que j'apprécie son jugement. Vous pourrez travailler ensemble lundi et inaugurer à cette occasion les bureaux qu'on vous a attribués."

- "Nous le ferons", confirme Simon. "Mais j'aimerais savoir la proportion de temps à allouer aux questions des participants et aux discussions avec eux. Sont-ils bavards ? Avez-vous des habitudes particulières ?"

- "Il n'y a pas de règle, nous sommes pragmatiques. Le conférencier laisse venir les questions de l'auditoire et y répond au fur et à mesure. Il veille seulement à respecter son horaire. C'est pendant les pauses, une le matin et une l'après-midi, et pendant le déjeuner, que l'on peut approfondir un peu."

 

La discussion d'Aisha, Simon et Ruth se poursuit. Ruth a prévu un premier séminaire dans une salle de réunion du même bâtiment, pour ses collaborateurs, divers spécialistes de l'antiterrorisme, des agents de la CIA, du FBI et du Conseil National de Sécurité, plusieurs dizaines de personnes en tout. Ce sera un test avant une tournée des capitales régionales du pays. Elle fait donc confiance à ces deux jeunes gens pour ne pas décevoir un tel auditoire ; Aisha et Simon apprécient le défi et la marque de confiance.

 

Le sujet étant épuisé, Ruth est sur le point de mettre un terme à la réunion, lorsque Aisha lui demande : - "Ruth, une dernière chose. Je change de sujet, mais nous voudrions vous demander la permission de lancer des invitations."

- "Des invitations ?"

- "Oui. Voilà. Simon et moi avons été retenus pendant trois jours par des gens de l'Immigration et du FBI. Peut-être ne savent-ils toujours pas, aujourd'hui, ce que nous sommes devenus. Nous ne leur en voulons pas, ils ne faisaient que leur devoir. Nous voudrions les inviter à prendre un verre vendredi prochain en fin d'après-midi dans notre appartement, pour leur dire que nous avons apprécié leur professionnalisme. Cela permettrait aussi de leur faire passer le message que malgré le secret de notre mission, nous comprenons qu'ils se demandent pourquoi ils ont été dessaisis de nous. Et puis nous pensons qu'il peut être utile de garder le contact avec eux et des relations amicales pour la suite de notre mission. Mais permettez-vous que nous les invitions ?"

 

Ruth apprécie le souci de bonnes relations humaines de ces jeunes gens. « A leur âge, c'est remarquable » se dit-elle.

- "Vous avez ma permission. Vous pouvez même leur révéler le contenu de votre mission, y compris les futurs séminaires, que nous ne pourrions garder secrets de toute façon vu le nombre de gens qui y assisteront à travers tout le pays. Demandez-leur seulement de garder le silence sur vous.

        Moi, j'espère que vous ne m'inviterez pas, parce que ma propre fonction exige que peu de gens me connaissent. Mais si vous voulez inviter Judy, elle me représentera ; elle sait ce qu'on peut dire et ce qu'on doit cacher. Par contre, ne leur parlez pas des gens que vous avez rencontrés chez moi, ni de l'organisation de mon service. Qui voulez-vous inviter ?"

Aisha : - "Les agents que nous avons rencontrés lundi, mardi et mercredi, messieurs Broszic, Elkafi et Woodrow, et mademoiselle Lohr. Et Judy, bien sûr, qui serait sûrement contente de prendre un verre dans l'appartement qu'elle nous a trouvé. Ah, et un représentant de l'ambassade de France, celui qui est notre contact désigné pour notre mission… si vous pensez qu'on peut lui faire rencontrer les agents du gouvernement américain."

- "Comment s'appelle votre contact ?", demande Ruth.

- "Jean-Louis Garbeau", répond Aisha.

- "Je ne l'ai jamais rencontré", dit Ruth. "Mais on m'avait communiqué son nom à votre propos. C'est OK pour lui aussi."

Ruth Marciani appuie sur un bouton et dit : -"Judy, tu peux venir ?"

- "J'arrive", répond l'assistante.

Le temps de se lever et de prendre congé, la porte s'ouvre et Judy apparaît.

Ruth : -"Judy, je te prie d'aider Aisha et Simon à organiser un pot de l'amitié chez eux vendredi prochain en fin d'après-midi. Il faudra notamment trouver les coordonnées des agents du gouvernement qu'ils ont rencontrés au début de la semaine, pour les inviter. Et si tu peux assister à ce pot, à titre amical et pour me représenter, tu as ma bénédiction."

 

Sortis du bureau de Ruth, Aisha, Simon et Judy se retrouvent dans le bureau de cette dernière.

Judy à Simon : - "Réglons tout de suite cette affaire d'invitation, avant d'aller déjeuner. Qui voulez-vous inviter et pourquoi ?"

Simon : - "Nous voudrions inviter les quatre fonctionnaires qui nous ont retenus pendant trois jours, pour leur dire que nous comprenons qu'ils n'ont fait que leur devoir et que nous leur pardonnons nos trois jours de détention. Et tu es invitée aussi."

- "Je vois", dit Judy. "Quand voulez-vous faire cela ?"

- "Vendredi à 18 heures, si vous pensez que c'est le bon moment pour des gens qui travaillent."

- "Oui, si c'est pour une heure environ, ce serait parfait", dit Judy.

- "Mais nous n'avons jamais invité d'Américains. Nous ne voudrions pas transgresser une quelconque convention sociale. Judy, dis-nous ce qui leur ferait plaisir, conseille-nous", dit Aisha.

Judy : - "Sachant que vous êtes Français, je pense qu'une invitation à déguster du fromage et du vin leur plairait. Les "wine and cheese parties" sont à la mode, mais les occasions de goûter des produits français chez des Français sont rares."

- "Bonne idée", dit Aisha. "Mais où peut-on acheter ce qu'il faut ?"

Judy allait répondre, mais Simon fut plus rapide. - "J'ai une idée : nous allons demander à Jean-Louis Garbeau de s'en occuper ; l'ambassade de France sait sûrement se procurer ce genre de choses. Et ce sera une occasion de le rencontrer."

- "Très bien", dit Judy. "Mais si par hasard il ne pouvait pas vous trouver les produits, je peux vous dire où on les vend. Ici, dans la région de Washington, on trouve tout ce qui se mange et se boit venant de France."

- "Je l'appellerai au téléphone cet après-midi", promit Simon.

 

Judy s'installe devant son PC, s'identifie et cherche dans la base de données antiterroriste le rapport sur Aisha et Simon Eberhart. Elle y trouve les noms et coordonnées de Broszic, Elkafi, Woodrow et Claire Lohr. Elle note leurs numéros de téléphone sur un petit papier qu'elle donne à Aisha. Puis elle rédige un message Internet pour les inviter, en donnant pour la réponse l'adresse de messagerie de Aisha, ainsi que l'adresse et le numéro de téléphone de l'appartement qu'elle partage avec Simon. Elle fait ensuite relire son message d'invitation par Aisha et Simon, qui demande :

- "C'est l'adresse de messagerie d'Aisha qui est là ?"

- "Oui, et voici la tienne" répond Judy. "J'ai obtenu ces adresses pour vous, je les note sur ce papier, avec les identifications à utiliser pour accéder à Internet à partir de maintenant. Vous pourrez changer les mots de passe."

- "Le message est OK", dit Aisha. "Viendras-tu aussi ?"

- "Bien entendu, et merci pour l'invitation !" répond Judy, qui envoie le message.

 

Chapitre 6 - Les premières semaines de travail

 

Lundi matin.

Aisha et Simon prirent possession de leurs bureaux. C'étaient de petits bureaux, conçus pour une seule personne et au maximum deux visiteurs, et munis chacun d'un PC relié au réseau du service de Ruth. Situés côte à côte, ils étaient séparés par une cloison vitrée, permettant à Simon et Aisha de se voir.

 

Ils commencèrent par résoudre les problèmes d'identification sur leurs PC, d'accès à la base de données antiterroriste et de connexion de leurs ordinateurs portables pour synchronisation des données avec le PC du bureau. Ils s'installèrent ensuite dans le bureau d'Aisha, pour travailler ensemble au plan de séminaire à soumettre à Ruth le lendemain. La journée passa vite. Vers 16 heures, estimant avoir fini, ils rentrèrent à l'appartement.

Mardi matin.

Lorsqu'ils entrèrent dans le bureau de Ruth, celle-ci était déjà au travail. Judy les avait prévenus qu'elle arrivait souvent vers sept heures du matin, pour traiter son volumineux courrier électronique avant la journée de travail proprement dite.

 

Au bout de quelques secondes, Ruth quitta son écran des yeux, se leva, les salua et leur fit signe de venir s'asseoir avec elle à la table de réunion, face à l'écran de projection.

- "Je vous écoute", dit-elle sobrement mais avec un sourire.

- "Nous avons préparé le plan du séminaire sous forme de présentation rédigée avec le logiciel PowerPoint à projeter à partir de ce PC portable", dit Simon. "Cela vous permettra de valider en même temps notre style de présentation".

- "Excellent", dit Ruth. "C'est ce que j'espérais. Ah, voici Ken Baumann. Bonjour, Ken."

Baumann vint s'asseoir à la table. Simon connecta le portable au projecteur vidéo posé sur la table et commença. La première diapositive annonçait le titre du séminaire : « Les terroristes islamistes : ce qu'ils croient, comment ils agissent, comment les identifier. » Après quelques secondes d'affichage pour que Ruth et Baumann puissent la lire, Simon afficha la diapositive suivante.

 

"Voici le plan proposé :

§           Premier jour : la religion musulmane et ce qu'elle implique de nos jours.

·            Histoire du Prophète Muhammad (30 minutes)

·            Contenu du Coran et des Hadiths, incertitudes sur le texte (2 heures)

·            Comportement imposé aux musulmans par leur religion (3 heures)

§           Deuxième jour : le terrorisme islamiste.

·            Les reproches de Ben Laden aux Etats-Unis et aux juifs (30 minutes)

·            La préparation des attentats, le rôle de nos médias (40 minutes)

·            Pays arabes : régimes politiques, misère, rôle des médias (20 minutes)

·            Les divers profils des terroristes, recrutement et identification (1 heure)

·            Méthodes de prévention des attentats (2 heures 30)."

 

Aisha : - "Est-ce que la liste des sujets abordés répond à vos attentes ?"

Ruth et Baumann restèrent silencieux le temps de réfléchir.

Baumann : - "Le plan me plaît. Nous aurons sans doute à discuter des détails"

Aisha : - "Nous avons tenu compte de la grande différence entre les Américains et les Français : les Américains sont presque tous croyants et beaucoup sont pratiquants, alors qu'en France la religion joue un rôle plus modeste. Nous aurons soin de ne pas vexer, ou même embarrasser, des participants qui seraient très croyants, et ceci qu'ils soient musulmans, juifs ou chrétiens. Nous nous en tiendrons aux faits historiques et fournirons des citations des textes sacrés à l'appui de nos affirmations, dans l'annexe au support de séminaire."

Ruth et Baumann approuvèrent.

Ruth : - "Avez-vous noté les sujets pour lesquels vous aurez besoin d'informations complémentaires de notre part pour préparer le support définitif ?"

"Oui", dit Simon. "Nous citerons ces points au fur et à mesure de notre présentation. Mais je peux tout de suite vous en remettre un récapitulatif écrit, que vous pourrez annoter au fur et à mesure." Il tendit deux feuilles de papier à Ruth et Baumann.

"Parfait", approuva Ruth. "Je lancerai les demandes d'intervention correspondantes dès la fin de notre réunion."

 

Les diapositives de Simon et Aisha furent examinées pendant près de deux heures, permettant de mettre au point beaucoup de détails. A la fin, Ruth déclara qu'elle lancerait les invitations au premier séminaire, dans le bâtiment où ils se trouvaient, pour deux semaines plus tard, le mardi. Le support de présentation et ses annexes devraient donc être prêts, après relecture et mise en forme par Saul Johnson, le responsable Relations publiques et Communications de leur organisation.

 

Le reste de la semaine, Aisha et Simon travaillèrent à préparer le support de présentation et ses annexes. Ils s'étaient partagés le travail, pour aller plus vite. Chaque matin, avant de continuer chacun de son côté, ils relisaient ensemble ce que chacun avait préparé la veille.

 

Le support de présentation prenait forme. Au milieu de chaque page de gauche il y avait la copie d'une diapositive, pour qu'un participant l'ait sous les yeux même s'il ne voyait pas bien l'écran de projection. Sur la page de droite opposée, il y avait le commentaire complet accompagnant la diapositive ; le texte de ce commentaire était assez clair et complet pour qu'un participant puisse à la rigueur l'étudier seul, en cas d'absence. A la fin du volume, un ensemble d'annexes contenait les textes extraits du Coran, des Hadiths (recueils de la Tradition et des paroles du Prophète) et des textes de référence concernant Ben Laden et le terrorisme, ainsi qu'une bibliographie et des adresses de textes accessibles sur Internet.

 

* * *

Vendredi

Jean-Louis Garbeau arriva vers 17h15 à l'appartement, avec tellement de nourriture et de bouteilles que Simon dut l'aider à les monter depuis sa voiture, dans le parking. Habitué aux réceptions à l'ambassade, il expliqua que les Américains sont très sensibles aux honneurs et au décorum, et qu'il fallait leur faire fête. Ils disposèrent la nourriture et la boisson sur l'unique table de la salle de séjour, sur une belle nappe blanche fournie comme le reste par l'ambassade.

 

Aisha et Simon remarquèrent aussi que les Américains font l'impossible pour être à l'heure, aux réunions amicales comme aux réunions de travail : leurs invités arrivèrent tous entre six heures moins cinq et six heures cinq.

 

Lorsqu'ils furent tous réunis, Simon prit Aisha par la main, s'approcha avec elle de la table et dit : - "Aisha et moi-même vous remercions d'être venus. Nous tenons à vous dire que nous ne vous en voulons pas de nous avoir retenus pendant trois jours. Nous comprenons que c'était votre devoir.

 

Nous voudrions aussi remercier Jean-Louis Garbeau pour sa présence et son aide, notamment pour la boisson, les pains baguettes et le fromage qu'il a su se procurer. Nous avons pensé que cela vous amuserait de goûter quelques spécialités françaises."

Woodrow regarda attentivement les bouteilles de champagne et demanda à Garbeau : - "J'aime le champagne mais je ne connais pas celui-ci ; qu'est-ce que c'est ?"

- "C'est du Ruinart, la plus ancienne maison de Champagne, fondée en 1729. Ces bouteilles sont du Dom Ruinart 1990. Vous ne pouviez connaître aucun des produits présents sur cette table, ils ne sont pas vendus aux Etats-Unis."

- "Comment faites-vous, alors, pour vous les procurer ?" demanda Woodrow l'air soupçonneux. "Est-ce de l'importation illégale ?" Ses réflexes de défenseur officiel de la loi prenaient le dessus.

- "Non, rassurez-vous, Bob" répondit Garbeau. "Nous les importons pour notre propre usage en utilisant la valise diplomatique." Il fit un clin d'oeil. "Pour notre petite réunion, j'ai pris ce qu'il faut dans les réserves de l'ambassade de France." Il désigna d'autres bouteilles. "Nous avons aussi du Bordeaux, du Muscat de Provence (un vin sucré avec un parfum puissant), du cognac et des boissons sans alcool. Et il y a un assortiment de fromages traditionnels". Il les désigna un par un. "Camembert, chèvre, roquefort, etc."

- "Et ce pain ?", demanda Elkafi.

- "Ces baguettes ont été cuites il y a trois heures à l'ambassade."

Simon : - "Merci Jean-Louis. Mais je voudrais que vous vous sentiez tous à l'aise, ici. Nous ne sommes pas à l'ambassade, nous sommes entre amis, c'est comme cela qu'Aisha et moi avons voulu vous recevoir. Un dernier mot : nous voudrions remercier Judy, sans laquelle nous aurions été perdus aux Etats-Unis. C'est notre premier voyage ici, et elle nous a aidés à trouver cet appartement et une voiture, à ouvrir un compte en banque, et à faire toutes sortes de démarches. Merci, Judy."

 

A l'expression sur le visage de ses invités américains, Aisha vit qu'ils étaient impressionnés. Après un instant de silence, Kevin Broszic sortit un paquet d'un grand sac en plastique et le tendit à Aisha, qui était à côté de lui. - "Pour vous", dit-il simplement. Aisha remercia, prit le paquet entouré d'un ruban rouge, l'ouvrit. Le cadeau était un très grand livre, pesant plusieurs kilos, avec une magnifique couverture en cuir fin où on lisait, en lettres d'or :

 



The United States

welcome

Aisha and Simon
Eberhart


 

- "Tiens-le, Simon, c'est lourd", dit Aisha. Simon prit le livre à deux mains et Aisha l'ouvrit. Sur la page de garde, ils lurent les signatures Woodrow, Elkafi, Lohr et Broszic, avec la date de leur réunion. Le livre d'une centaine de pages contenait peu de texte et des photos magnifiques. Aisha, qui aimait les beaux livres, s'exclama :

- "Simon, c'est un livre d'art ! Une édition in-quarto numérotée de l'ouvrage de prestige « The United States », qui réunit les photos des plus beaux sites naturels et des plus beaux monuments des Etats-Unis. Et elle a été recouverte en cuir spécialement à notre intention. Un cadeau comme celui-ci se garde toute une vie."

 

Elle se tourna vers Broszic pour lui faire une bise, mais il était bien trop grand pour elle. D'un geste vif, elle prit une chaise, la posa devant lui, monta dessus et l'embrassa sur les deux joues. "Merci, Kevin."

 

Tout le monde rit. Simon tendit la main à Broszic. - "Merci, Kevin. Nous sommes très touchés." Se tournant vers les autres : "Merci à tous."

 

Ils bavardèrent tranquillement, faisant connaissance et goûtant les fromages et les boissons. La bouche pleine, Elkafi déclara que c'était la première fois qu'il mangeait du pain et du fromage français, et qu'il trouvait cela délicieux.

 

A un moment donné, Claire Lohr prit Aisha par le bras pour être un peu à l'écart des autres.

- "Aisha, tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureuse de vous avoir retrouvés, Simon et toi."

- "Mais pourquoi donc ?" répondit Aisha.

- "Parce que vous m'avez énormément impressionnée tous les deux, parce que je vous admire, parce que je voudrais mieux vous connaître pour échanger des idées avec vous. Voilà pourquoi."

- "Moi aussi je vous apprécie", dit Aisha, surprise et ravie.

- "Laissez-moi faire quelque chose pour vous aider à vous installer", dit Claire. "Je suis sûre que vous n'avez pas encore eu le temps de connaître cette ville. Voulez-vous que je vous accompagne pour vous montrer les centres commerciaux ? Il y en a beaucoup, avec toutes sortes de boutiques."

Aisha fit « oui » de la tête, plusieurs fois pour bien montrer qu'elle appréciait l'offre. Simon et elle ne connaissaient personne aux Etats-Unis, cette offre tombait à pic.

- "Simon et moi voulions justement aller faire des achats demain, samedi. Est-ce que…"

- "Bien sûr", dit Claire, ravie. "Matin ou après-midi ?"

- "Matin", répondit Aisha. "Mais si tu pouvais déjeuner avec nous, nous pourrions même continuer après, si tu es libre."

- "OK. J'en profiterai pour faire mes propres emplettes."

 

* * *

 

Samedi matin

Claire, Aisha et Simon commencèrent par un premier centre commercial. C'était un ensemble considérable, avec plusieurs dizaines de magasins et une galerie couverte avec deux étages de boutiques. Ils marchèrent pendant plus de deux heures, achetèrent quelques objets. Partout les magasins regorgeaient d'articles, donnant une impression d'opulence.

 

Beaucoup de magasins offraient quelques produits en solde. Aisha demanda si c'était la saison des soldes, mais Claire lui expliqua que n'importe quel commerçant soldait ce qu'il voulait quand il voulait. Simon nota la différence avec la France, où le gouvernement impose chaque année des dates de soldes, intervenant ainsi dans cette forme de vente comme dans la plupart des activités économiques. Il en fit la remarque aux deux femmes, en ajoutant : - "A force que le gouvernement se mêle de tout, en France, les gens ont pris l'habitude de le considérer responsable de tout ; donc, dès que quelque chose leur déplaît, ils demandent au gouvernement d'intervenir, en général en manifestant bruyamment."

        Claire répondit : - "Ici, la plupart des gens demandent que le gouvernement intervienne le moins possible dans l'activité économique, parce qu'à chaque fois qu'il le fait cela coûte de l'argent aux contribuables, tout en remplaçant certaines injustices par d'autres injustices."

 

Aisha était ravie de découvrir qu'aux Etats-Unis le client est roi. Claire lui expliqua qu'on pouvait acheter un article, comme un vêtement ou un service de vaisselle, et le rapporter le lendemain pour remboursement, sans qu'un commerçant proteste ou pose des questions. Elle dit qu'il y avait même des femmes qui achetaient comme cela une robe, la portaient le lendemain dans une soirée habillée, et la rapportaient ensuite, en ayant seulement pris soin de ne pas la salir.

 

A midi, fatigués et les pieds un peu douloureux, ils s'assirent dans un petit restaurant de la galerie marchande pour se reposer en mangeant quelque chose. Puis Claire les emmena dans un autre centre commercial…

 

Après deux autres heures de marche dans ce nouveau centre, d'un magasin à un autre et d'un étage à un autre, Aisha remarqua l'expression de lassitude de Simon.

- "Tu n'aimes pas le lèche-vitrines, hein, chéri ?"

- "Non", reconnut Simon. "Mais je ne me plains pas. Je suis avec toi et je me réjouis de voir que toi tu aimes ça."

Claire intervint. - "Mon compagnon est aussi comme ça, il n'a pas la patience de parcourir les centres commerciaux. Si vous êtes d'accord, Simon pourrait rentrer avec votre voiture et moi je ramènerai Aisha avec la mienne quand nous aurons fini."

 

Aisha embrassa Simon et lui dit de rentrer, ce qu'il accepta aussitôt. Il repartit les bras chargés de paquets, et les deux jeunes femmes continuèrent joyeusement leur exploration des magasins. Lorsqu'elle rentra enfin à l'appartement, Aisha trouva Simon endormi devant la télévision.

 

* * *

 

La semaine suivante se passa à finir les documents du séminaire, et à les faire relire par Saul Johnson, qui se montra de bon conseil en matière de pédagogie et de techniques de présentation. Le vendredi soir tout était prêt et remis à Judy, pour fabrication lundi des photocopies pour les participants.

Dimanche matin

A 9h30, Claire Lohr vint chercher Aisha et Simon pour les emmener visiter Washington. Ils commencèrent par le musée d'art américain Smithsonian, puis après déjeuner firent en voiture la tournée classique des touristes : la Maison Blanche, l'obélisque, les bâtiments du gouvernement dont le colossal Pentagone, les monuments à Lincoln et à Jefferson, etc. Claire prenait au sérieux sa fonction de guide touristique ; elle avait même relu les descriptions des monuments et bâtiments dans un guide, pour préparer leur promenade et pouvoir commenter à ses amis ce qu'ils voyaient.

 

Smithsonian American Art Museum, Washington

 

 

Aisha et Claire s'entendaient bien. Elles partageaient le goût de l'art et le plaisir d'échanger des idées. Chacune appréciait la simplicité ouverte et amicale de l'autre, chacune y trouvait une amitié qu'elle n'avait pas ailleurs. Il n'y avait qu'une dizaine d'heures qu'elles étaient ensemble, si on oubliait les interrogatoires d'Aisha dans sa cellule, et elles s'étaient déjà racontées leurs vies respectives comme si elles se connaissaient depuis l'enfance. Simon constatait avec étonnement leur complicité croissante, et les laissait souvent parler longtemps entre elles sans intervenir.

 

Mais en rentrant chez eux ce dimanche soir, Aisha dit à Simon : - "Tu sais, Claire me dit tout de sa vie sauf peut-être sur un sujet : son compagnon. Je suis surprise qu'elle ne m'en ait jamais parlé. Elle n'a mentionné son existence que la semaine dernière, au second centre commercial, à propos du peu de goût des hommes pour le lèche-vitrines."

Simon regarda attentivement l'expression de sa bien-aimée.

- "Et donc tu t'inquiètes, chérie. Et moi, j'observe que Claire est très disponible pour nous guider ; et comme en plus elle travaille tous les jours, souvent loin de chez elle, elle n'est pas souvent avec son compagnon."

- "En effet. Mais je ne vais pas l'interroger, pour ne pas l'embarrasser. Lorsqu'elle voudra m'en parler, elle le fera. Je vois bien que je suis sa confidente, puisqu'elle me fait même partager les soucis de son travail… enfin, quand ils sont dignes d'être partagés."

- "Heureusement, nous deux n'avons aucun problème", dit Simon en la prenant dans ses bras.

 

* * *

Lundi

Pendant que Judy photocopiait et reliait les documents, Aisha et Simon firent une répétition générale du séminaire devant Saul Johnson. Ils voulaient ses conseils pour leur style de présentation, la clarté de leur élocution et le rythme de passage des transparents. Ils s'entraînèrent à répondre aux questions de manière complète, mais concise. Ce professionnel de la communication leur apporta un savoir-faire précieux, comme on en acquiert au bout de plusieurs mois. Et il leur donna confiance en eux-mêmes. - "Les Américains sont un bon public, vous verrez. S'ils sentent que vous vous donnez du mal, que vous maîtrisez votre sujet et que vous avez à cœur de bien répondre à leurs questions, ils vous adoreront et vous le diront !"

Mardi matin

En entrant dans la grande salle de réunion, Aisha et Simon durent réprimer le trac qui monta en eux : il y avait là plus de cent personnes, l'invitation de Ruth avait réussi à attirer une foule plus grande que prévu.

 

Ils avaient décidé, pour se tester tous deux, que Simon animerait le premier jour et Aisha le second. C'est donc à Simon que revint le devoir de gérer le premier problème, soulevé dès qu'il fut devant son pupitre par Judy : - "Ils sont 142 et je n'ai que 100 supports", vint-elle lui dire un peu affolée. "Hier soir à 17h30, quand je suis partie, il n'y avait que 91 inscriptions."

- "Combien de temps vous faut-il pour préparer les supports qui manquent ?"

- "Deux heures en me faisant aider par une collègue", dit Judy.

- "Prenez votre temps, j'assure", dit Simon. Puis, s'adressant à Aisha : "Distribue ces 100 supports aux participants en commençant par le fond de la salle, moi j'explique le problème à l'auditoire."

Assis au premier rang, Ruth et Ken Baumann n'avaient pas bougé : ils testaient leurs conférenciers. Ils n'allaient même pas les présenter à leurs collègues.

 

Simon s'approcha du micro, le tapota pour s'assurer qu'il était branché, attendit que l'auditoire fasse silence, puis se jeta à l'eau. - "Bonjour à tous. Je suis Simon Eberhart et je serai votre conférencier aujourd'hui. Je vais vous parler des terroristes islamistes. J'annonce ce sujet de conférence pour que, si certains parmi vous se sont trompés de salle et pensent entendre autre chose, ils puissent repartir tout de suite." Il projeta sur l'écran la diapositive titre, la montra aux participants et attendit quelques secondes.

 

Les participants sourirent, mais pas un ne se leva.

Simon : - "Apparemment, vous êtes tous là pour le même sujet que moi."

Quelques rires fusèrent.

Simon : - "Bien, mais comprenez ma surprise. Hier soir à 17h30, nous n'avions reçu que 91 inscriptions et vous êtes ici 142. Non, rassurez-vous, je ne le reproche à personne. Je suis même ravi de ce succès. La seule personne ennuyée est Judy, l'assistante de Ruth Marciani, qui vient de sortir pour préparer les supports de cours supplémentaires en quatrième vitesse ! Comme il lui faudra deux heures, j'ai demandé que les supports disponibles soient distribués en commençant par les personnes situées le plus loin de l'écran, qui risquent donc le plus de mal voir ce que je projette. Que les personnes qui n'auront pas de support ne s'inquiètent pas, il arrivera avant midi."

 

Ruth et Baumann étaient complètement rassurés : ce jeune homme avait son auditoire bien en main. Simon faisait partie des gens qui ne sont timides que lorsqu'il s'agit d'eux-mêmes, et se sentent à l'aise quand ils jouent un rôle.

 

- "Voici comment nous allons travailler", enchaîna Simon. "Je vais parler jusqu'à ce que ce soit l'heure de la pause, c'est-à-dire 10h45, ou jusqu'à ce qu'une main se lève pour poser une question. Non, ne me faites pas dire que je vous considère comme des élèves qui doivent demander la permission de parler ; c'est bien plus simple, la main levée sert à ce que cette charmante assistante…" (il désigna Aisha en train de distribuer des supports) "…vous apporte un micro, sans lequel on ne vous entendrait pas.

        Et vous mesdames, ne me reprochez pas non plus mon attitude condescendante à l'égard de cette jeune femme réduite au rang de passeuse de micro, C'EST MA FEMME ! Du reste, demain nous échangerons nos rôles : c'est elle qui sera votre conférencière et moi je serai l'assistant."

En se retournant, Ruth ne vit que des visages souriants et détendus. Ce jeune Français avait un don. « Pourvu que demain sa femme ne paraisse pas terne à côté de lui ! », se dit-elle.

 

La journée se passa bien. Simon fut clair et agréable à écouter, et il respecta les horaires prévus. A plusieurs reprises il fut applaudi. « C'est vrai qu'ils sont bon public », se dit-il. A table et aux pauses il fut assailli de questions, au point d'avoir seulement le temps d'étancher sa soif, mais pas celui de manger. En fin d'après-midi, Ruth et Baumann vinrent le féliciter.

Ruth : - "Ken et moi n'avons qu'une seule remarque concernant votre partie du séminaire. Dis-lui, Ken."

- "Tu es génial, mon fils !" s'exclama Baumann en le serrant dans ses bras. "Et je m'y connais, j'ai enseigné pendant 15 ans."

 

Le lendemain, le sujet de la journée était plus difficile. Il ne suffisait plus de connaître les bases de la religion musulmane, il fallait en tirer les conséquences pour la pratique quotidienne des participants, en leur expliquant comment faire leur métier de manière efficace contre des islamistes. Du haut de son mètre soixante et de ses vingt-trois ans, c'était à Aisha d'instruire et de convaincre des Américains, dans leur pays, pour leur métier, contre le danger le plus grave de notre époque.

 

Au grand soulagement de Ruth, Baumann et Simon, elle s'imposa dans la première demie heure de son exposé : le contraste entre sa jeunesse et sa compétence impressionnèrent les participants. Mais ensuite elle triompha dans l'animation des débats. Elle avait soigneusement préparé les points clés du séminaire, qui étaient la manière de reconnaître des terroristes potentiels et les méthodes de prévention des attentats. Elle avait fait travailler dur les spécialistes de l'antiterrorisme désignés pour aider à préparer le séminaire, elle en recueillit les fruits. Grâce à son don pour comprendre les préoccupations des gens, elle sut clarifier les questions posées, mettre en évidence les problèmes de terrain, apporter des réponses ou proposer une approche pour les trouver.

 

Aisha aussi fut applaudie. Mais la récompense vint en fin de journée, lorsque Ruth s'approcha de Simon et elle, suivie par un homme d'une cinquantaine d'années portant des lunettes à monture épaisse.

- "Aisha et Simon Eberhart, je vous présente Alexander Baldwin, adjoint au Secrétaire d'Etat, c'est-à-dire numéro deux de nos Affaires étrangères. Monsieur Baldwin, voici Aisha et Simon Eberhart, envoyés par le président de la République Française pour travailler avec nous contre le terrorisme."

- "Madame Eberhart, j'ai suivi votre conférence tout l'après-midi. J'ai été si impressionné que je suis sans voix, ce qui est rare pour un diplomate."

- "Merci monsieur", dit Aisha avec une petite voix intimidée. "Mais je regrette que vous n'ayez pas entendu mon mari, hier".

- "Je le regrette aussi, monsieur Eberhart", dit Baldwin à Simon. "Mais on m'en a parlé. Deux de mes collaborateurs sont là depuis le début du séminaire. Et ils m'ont dit hier que je ne pouvais manquer la fin sous aucun prétexte, alors je suis venu cet après-midi."

- "Merci monsieur Baldwin", dit Simon.

- "Ruth m'a dit que vous donnerez ce même séminaire dans plusieurs capitales régionales, où vous rencontrerez beaucoup de nos gens de terrain. J'aimerais, après, faire le point avec vous. J'aimerais savoir ce que vous pensez de nos efforts antiterroristes, et ce que nous devrions faire pour être encore plus efficaces. Et j'aimerais parler avec vous de la mission confiée par votre Président. Pouvez-vous tous deux prendre rendez-vous avec mon bureau à la fin de votre tournée ?"

- "Nous le ferons, monsieur", confirma Simon.

- "Bravo Ruth, et bonne continuation", dit Baldwin en prenant congé.

 

Après avoir raccompagné Baldwin, Ruth revint. Son regard triomphant en disait long sur sa satisfaction. - "Savez-vous ce que j'ai à vous dire ?" demanda-t-elle à Simon et Aisha.

- "Nous le voyons dans vos yeux, Ruth", dit Aisha. "Merci de nous avoir donné cette opportunité de nous rendre utiles."

Ruth regarda Aisha avec surprise. « C'est la seule personne qui a toujours une longueur d'avance sur moi » se dit-elle. « Elle doit lire dans ma pensée et préparer la sienne avant même que j'aie parlé. »

Sans un mot, Ruth tendit la main à Aisha, puis à Simon. La franchise de sa poignée de mains disait « Bravo et merci » mieux que des paroles.

- "Savez-vous si monsieur Baldwin est le genre d'homme qui prend le temps de lire un rapport ?" demanda Simon à Ruth.

- "Il est même réputé pour cela. C'est une des raisons pour lesquelles le Secrétaire d'Etat se repose sur lui pour être informé de beaucoup de choses. Ses synthèses de sujets complexes sont appréciées."

- "Alors après notre dernier séminaire, Aisha et moi préparerons un rapport écrit et une proposition d'ordre du jour de réunion, que nous lui soumettrons en prenant rendez-vous avec lui", annonça Simon.

- "Excellente initiative", approuva Ruth. « C'est un futur manager, ce garçon » se dit-elle. "Pourrais-je en avoir une copie ?"

- "Naturellement", promit Simon. "Et nous apprécierons vos commentaires."

 

* * *

Jeudi matin

En arrivant au bureau, Aisha et Simon trouvèrent un message de Ruth contenant le planning de leurs séminaires à venir. Chacun d'eux allait en animer quatre en deux semaines, seul. Chaque semaine, un des séminaires aurait lieu les mardi et mercredi, l'autre les jeudi et vendredi. Il faudrait prendre l'avion la veille du début de chaque séminaire pour y aller, et en fin d'après-midi le second jour pour en repartir. Aisha se rendrait ainsi à New York, Detroit, Atlanta et Philadelphie, Simon à Los Angeles, San Francisco, Chicago et Denver. Enfin, Aisha et Simon animeraient ensemble un séminaire à Dallas, après quoi ils disposeraient de la fin de cette semaine-là pour visiter un peu l'immense état du Texas, juste récompense après deux semaines et demie d'efforts. Premier séminaire : le mardi suivant. Judy s'occupait de la logistique.

 

Aisha et Simon passèrent la journée à prendre en compte, dans leur support de séminaire, les remarques et suggestions des participants de la veille.

Vendredi

Ruth avait organisé ce matin-là une première réunion du groupe de reconnaissance informatisée de l'arabe parlé. Elle avait trouvé deux universitaires renommés. Il y avait d'abord Sheila Philips, docteur en linguistique comparée, titulaire de la chaire de linguistique arabe de Georgetown University et spécialiste de sémantique grammaticale et pragmatique des langues sémitiques. Il y avait ensuite un collègue de Ken Baumann, Chuck Longfellow, professeur de morphologie sonore et reconnaissance syntaxique au MIT, directeur de deux équipes de recherche en traduction automatique. Un informaticien de la CIA, Liu Hong Nam, chef de projet « Reconnaissance des sons » au service des écoutes téléphoniques, avait été nommé pour diriger le projet informatique, si une décision venait à être prise de lancer un tel projet. Ken Baumann, qui aurait dû être présent car il était compétent en analyse sémantique, s'était fait excuser. Et Simon était là parce qu'il avait étudié la technologie du logiciel de traduction automatique SYSTRAN, dont l'éditeur offrait aussi des prestations de conseil et ingénierie. Tous avaient signé un engagement de confidentialité.

 

Ruth ouvrit la séance, fit les présentations. Elle remarqua la moue admirative des deux universitaires lorsqu'elle annonça qu'Aisha sortait de l'Ecole Normale Supérieure, en France, et que son mari était diplômé de l'Ecole Polytechnique.

 

Aisha avait posé devant elle un classeur dont la première page était pleine de notes. « A l'évidence, Aisha a préparé sa réunion », se dit Ruth. « Elle doit savoir définir le problème. Voyons si elle est aussi capable de conduire les débats, au moins aujourd'hui, le temps de lancer le projet. Si elle n'y arrive pas, je reprendrai la direction. Et nous allons voir comment elle réagit à la surprise. »

Ruth : - "Puisque c'est Aisha qui a lancé l'idée de réaliser un logiciel de traduction automatique fiable des conversations téléphoniques en arabe, logiciel adapté à l'antiterrorisme, je lui confie l'animation des débats ce matin."

 

Aisha n'eut aucun trac. Aucune émotion n'apparut sur son visage. Elle avait préparé sa réunion. Elle allait travailler avec des universitaires comme elle, des chercheurs passionnés de linguistique. Elle avait fait cela pendant quatre ans à l'ENS. Il n'y aurait donc pas de problème. Une fois de plus, Ruth eut l'impression qu'Aisha avait devancé sa pensée, qu'elle s'était préparée à diriger la réunion.

- "Je vais d'abord définir l'objectif de la réunion, tel que je le vois. Nous discuterons ensuite pour valider et compléter cet objectif, et voir de quelles compétences et logiciels nous disposons et quelles compétences nous manquent. Je prendrai des notes pour rédiger le compte-rendu.

 

Partout dans le monde, nos services d'écoutes téléphoniques captent des conversations qui peuvent intéresser la lutte contre le terrorisme. Il s'agit de créer un logiciel multilocuteurs capable de reconnaître des mots ou des phrases prononcés dans un des dialectes arabes. Toute conversation réputée intéressante sera alors enregistrée pour écoute et examen ultérieur.

 

Comme vous le savez, la reconnaissance automatique des phrases parlées passe par les étapes suivantes, qui définissent des domaines de compétence et des logiciels spécialisés.

 

Il y a d'abord la phonétique et la phonologie, pour reconnaître les sons. Etes-vous d'accord que nous avons besoin de cette compétence et de logiciels ad hoc ?"

C'était une évidence. Les participants donnèrent leur accord et Aisha poursuivit.

- "Il y a ensuite la reconnaissance des mots et des phrases, qui exige des connaissances et des logiciels de morphologie et de syntaxe. Toujours d'accord ?"

Tous approuvèrent.

- "Il y a enfin, pour le sens des phrases, les compétences et les logiciels pour la lexicologie, la sémantique grammaticale et la pragmatique. OK ?"

- "Jusque là, nous sommes dans une taxonomie classique" dit Longfellow.

- "Que veut dire taxonomie ?" demanda Liu, un peu perdu à côté de ces universitaires passés maîtres dans l'art de manipuler les abstractions.

- "Décomposition en classes", dit Simon. "Vous comprenez ?"

Liu fit signe que oui.

- "Prenons donc les diverses étapes une par une. Dans un premier temps, nous avons besoin de savoir s'il existe déjà des logiciels que nous pourrions utiliser, tels quels ou après adaptation, ou à défaut des publications constituant une base de départ. De toute façon nous devons lister les compétences que chacun de vous pourrait apporter aux travaux de cette étape. Docteur Philips ?"

- "Sheila, s'il te plaît Aisha", dit Sheila Philips.

 

Ruth constata que la réunion était bien partie. « Décidément, ce n'est pas encore sur cette aptitude-là qu'Aisha sera prise en défaut. A vingt-trois ans, c'est bien une surdouée, il n'y a pas d'erreur » se dit-elle. Elle se leva, dit qu'on pouvait la joindre en passant par Judy si on avait besoin d'elle, pria Aisha de la mettre en copie du compte-rendu et prit congé.

 

Le déjeuner fut l'occasion de faire plus ample connaissance. Le courant passa tout de suite entre les deux Français et les deux universitaires. Aisha prit soin de faire parler Liu et de mettre en valeur son expérience d'informaticien chef de projet, pour qu'il se sente intégré au groupe. Ils étaient tous enthousiastes. Ils sympathisèrent.

 

Après déjeuner ils travaillèrent jusqu'à l'heure où Chuck Longfellow devait partir prendre son avion pour Boston, et prirent rendez-vous pour la réunion suivante.

 

* * *

 

Aisha et Simon étaient en voiture, en train de rentrer à l'appartement, lorsque le portable d'Aisha sonna. Comme c'était Simon qui conduisait, elle prit la communication. C'était Claire Lohr. Elle pleurait au téléphone. Aisha l'écouta quelques minutes, puis lui dit : - "Viens nous raconter cela à l'appartement, nous y serons dans cinq minutes." Puis, se tournant vers Simon : "Claire pleurait. Il y a un problème avec son compagnon. Je lui ai dit de venir. Tu es d'accord, j'espère ?"

- "Quelle question !" dit Simon. "C'est notre amie, nous devons la consoler, et l'aider si possible."

 

Claire les rejoignit, les yeux rouges. Aisha la fit asseoir, s'assit en face d'elle et lui prit la main. - "Parle, Claire, raconte-nous."

- "J'ai connu Bruce il y a six ans, à Stanford, et suis tombée amoureuse très vite. Nous avons commencé à vivre ensemble l'année suivante. Il était adorable, affectueux et attentionné. Nous avions beaucoup à partager. Nous avons connu ensemble des moments très forts.

        Tout s'est bien passé jusqu'au début de cette année, où j'ai senti qu'il se détachait un peu de moi, puis de plus en plus. Et maintenant cela fait trois semaines qu'il ne m'a pas touchée. Et tout à l'heure, en arrivant chez nous, ses affaires n'étaient plus là."

- "Il est parti sans laisser un mot ?" demanda Simon.

Claire secoua la tête. - "Après six ans, j'avais peut-être droit à une explication, n'est-ce pas ? Il ne m'a jamais rien reproché, ne m'a prévenue de rien. Il est parti, voilà tout."

- "Y a-t-il une autre femme ?" demanda Aisha.

- "Je n'en connais pas", répondit Claire.

Aisha se demanda si le compagnon de Claire n'était pas parti pour fuir un changement qui s'était produit chez Claire, ou peut-être une demande qu'elle avait formulée.

- "Y avait-il eu un changement dans ta vie ou la sienne lorsqu'il a commencé à se détacher de toi ?" demanda Aisha.

- "Non, je n'en vois aucun. Chacun de nous avait un emploi stable, les mois passaient l'un après l'autre sans événement marquant. Nous vivions heureux ensemble."

- "Aviez-vous parlé d'avoir un enfant ?" demanda Aisha.

- "Moi j'en aurais voulu un. Je lui en ai parlé deux ou trois fois en lui disant que c'était important pour moi, mais sans jamais insister" répondit Claire.

Aisha : - "Et qu'a-t-il répondu ?"

- "Il ne m'a jamais donné de réponse claire. A l'évidence, pour lui ce n'était pas urgent."

Aisha commençait à comprendre. - "Etait-ce le genre de personne à défendre fermement ses opinions, en allant par exemple jusqu'à la dispute ?"

- "Non, Aisha. Quand il constatait une divergence, il changeait de sujet ; nous ne nous sommes jamais disputés" dit Claire. Puis elle comprit aussi : "Tu penses qu'il a eu peur que notre couple ne tienne pas sans enfant, et qu'il est parti pour fuir cette décision ?"

Aisha lui serra la main un peu plus fort. Claire vit un « oui » dans ses yeux.

Simon essaya de confirmer leur conclusion. - "Aviez-vous parlé de mariage ?" demanda-t-il.

- "Je lui en ai parlé plusieurs fois, depuis plusieurs années. Je lui ai dit que notre relation était stable, que nous nous aimions, donc qu'un mariage était dans l'ordre des choses. Pour une croyante comme moi, donner son amour devant Dieu vaut engagement, donc une promesse formelle et un mariage officiel s'imposent."

- "Mais vous ne vous êtes pas mariés", constata Simon. "Bruce était-il croyant, lui aussi ?"

- "Non, il avait une curieuse position à ce sujet. Il y avait réfléchi, il m'a expliqué qu'on pouvait respecter les règles de morale et se comporter de manière non critiquable tout en étant athée."

- "Qu'est-ce que cette opinion a de curieux ?" demanda Aisha, elle aussi à la fois athée et respectueuse des règles morales.

- "Respecter les lois de Dieu revient à prouver par sa vie qu'on est croyant, même si on se déclare athée", dit Claire. "Alors pourquoi ne pas admettre sa foi ?"

- "Je ne vois que deux différences", dit Aisha. "D'abord, l'athéisme peut être une prise de position purement métaphysique, une préférence pour une vision matérialiste et scientiste du monde. Mais refuser d'expliquer l'existence du monde ou le besoin de règles morales par leur origine divine, n'implique pas qu'on rejette ces règles. Ensuite, la foi apporte une réponse à des questions comme « Où allons-nous », « Y a-t-il des raisons d'espérer, dans cette vie et après » ; mais chez les personnes que ces questions n'angoissent pas, la foi n'a guère de sens. Enfin, être athée n'empêche pas d'espérer en l'avenir et de suivre les règles morales."

- "Je crois entendre Bruce", dit Claire. Elle réfléchit un instant. "Je reconnais que mon incapacité à comprendre qu'on puisse être à la fois athée et moral vient de ce que j'ai Dieu dans mon cœur et que j'ai été élevée dans la religion" dit Claire.

- "Oui, mais il doit aussi y avoir autre chose" dit Aisha. "Peut-être penses-tu que la force de volonté nécessaire à un comportement moral dans des circonstances difficiles a besoin de s'appuyer sur la foi."

- "Il est vrai que lorsqu'on est tenté de mal se comporter, la foi est un garde-fou efficace", admit Claire.

- "A défaut, il reste la force de volonté", remarqua Aisha.

- "Si je vous suis bien toutes les deux, Bruce n'ayant pas la foi s'est bien comporté seulement jusqu'à ce que la peur de s'engager à être époux et père lui fasse transgresser les règles", dit Simon.

 

Ils s'étaient bien compris tous les trois. Il y eux un instant de silence, puis Aisha remarqua : - "Nous venons de donner à Claire une explication plausible de l'attitude de Bruce, mais pas une consolation pour son sentiment d'injustice et de solitude ; nous n'avons rien fait pour sa souffrance."

 

Regardant les yeux rouges de Claire, Aisha et Simon y virent comme une prière.

- "Il se peut que Bruce s'aperçoive au bout de quelque temps que Claire lui manque. Six années de bonheur ne s'oublient pas vite, il se peut qu'il revienne. Mais de toute façon, Claire mettra longtemps à guérir de cette blessure", dit Aisha.

- "Nous devons faire quelque chose pour elle", dit Simon à Aisha. "Mais quoi ?"

- "J'ai une idée" répondit Aisha. Puis, se tournant vers Claire : "Tu dois être entourée de proches dans cette épreuve, de gens qui partagent ta douleur et dont l'affection te soutient. Dans ta famille, y a-t-il quelqu'un qui vive dans la région et que tu peux voir souvent ?"

- "Non", soupira Claire. "Je suis fille unique. Et je ne peux guère compter sur mes parents : croyants eux aussi, ils s'étaient opposés à ma liaison hors mariage avec Bruce, ils se contenteraient aujourd'hui d'un « Nous te l'avions bien dit ! » De leur point de vue, ils m'avaient donné une éducation aristocratique pour que je me marie dans la meilleure société : leçons particulières de français, équitation et danse, études à Stanford ; et voilà que je vis avec un homme sans l'avoir épousé, c'est immoral, inacceptable ! Pour eux le regard de la société et les commandements de Dieu passent avant l'amour."

- "Et tes amis ?" demanda Simon.

- "J'ai beaucoup de connaissances par mon travail, mais nos relations sont superficielles."

- "Alors c'est sur nous que tu pourras compter" dit Aisha. "Tu passeras les week-ends avec nous, en commençant tout de suite. Et pendant la semaine, si tu t'investis dans ton travail tu arriveras peu à peu à ne pas penser à ta solitude. OK ?"

Les yeux humides, Claire fit signe que oui.

 

Aisha avait laissé parler son cœur sans réfléchir, offrant à son amie l'affection de Simon et la sienne. Mais une crainte s'insinua dans son esprit. Claire était grande et belle. Et de surcroît intelligente et cultivée. S'il la voyait souvent, Simon ne serait-il pas attiré par elle ?

Elle se tourna vers Simon, cherchant son regard. Simon comprit sa crainte et esquissa avec ses lèvres le geste de l'embrasser. Ses yeux lui dirent « Je n'aime que toi. »

 

Ce soir-là, Aisha et Simon s'arrangèrent pour occuper Claire. Aisha lui demanda de l'aider pour préparer le dîner. Puis Simon proposa de regarder un DVD de « La Grande-duchesse de Gerolstein » d'Offenbach, acheté le week-end précédent et muni de sous-titres en anglais. Ils firent dormir Claire sur la banquette-lit du salon, dans un pyjama de Simon. Et les deux jours suivants, ils parcoururent les magasins et visitèrent le remarquable musée National Gallery of Art, prétexte à discuter d'art.

 

 

National Gallery of Art, Washington

 

 

Chapitre 7 - Des séminaires moins théoriques que prévu

 

New York comptant 8 millions d'habitants et beaucoup de sites à protéger du terrorisme, Aisha s'attendait à ce que son séminaire attire du monde. Elle ne fut pas déçue : il y avait plus de cent personnes. Mais à part le fait que quelques participants un peu bavards étaient difficiles à tenir pour respecter l'horaire, tout se passa bien : le séminaire se termina dans un tonnerre d'applaudissements.

 

Le jeudi matin par contre, le séminaire de Detroit (ville d'un million d'habitants) ne comptait que 23 participants. Aisha en profita pour demander à chacun de se présenter brièvement, puis elle se présenta aussi en quelques phrases.

 

L'organisatrice du séminaire était Eileen McGilligan, une dame grassouillette d'une cinquantaine d'années portant des lunettes en forme d'ailes de papillon. Elle accueillit Aisha aimablement et l'accompagna au restaurant à midi et le soir, puis de nouveau le vendredi à midi. Sous ses dehors de mère de famille quelconque, Eileen McGilligan était la responsable de l'antiterrorisme pour tout l'état du Michigan. A part ce poste, auquel elle avait été promue au début de l'année, elle avait fait toute sa carrière au FBI. Aisha découvrit qu'elle était si passionnée par son travail au service de ses concitoyens que son mari l'avait quittée après cinq ans de mariage, las de ne la voir qu'entre deux missions. Et comme il avait obtenu la garde de leurs deux enfants, elle s'était retrouvée seule et, du coup, s'était consacrée encore plus totalement à son travail.

 

Eileen McGilligan voulait faire connaissance avec Aisha, par curiosité parce qu'on la lui avait présentée comme une surdouée, mais aussi pour pouvoir lui poser toute une liste de questions qu'elle avait préparées sur l'intégrisme musulman, chez des étrangers mais aussi chez des Américains. Aisha eut donc peu de temps pour manger, entre deux réponses au feu roulant de questions, mais elle garda le sourire et félicita même Eileen pour sa motivation.

        Cette dernière apprécia chez Aisha la connaissance de son sujet et l'intensité de sa concentration, qui lui permettait de répondre brièvement en donnant le maximum d'informations avec le minimum de mots. Quand elle déposa Aisha à son hôtel à 22h30 le jeudi, elles étaient toutes deux épuisées. Mais leur relation était devenue amicale et confiante. En quittant Aisha, Eileen lui dit d'une voix émue :

- "Depuis que mon mari est reparti avec nos enfants, il a changé d'état et je ne les ai jamais revus. Aujourd'hui ma fille doit avoir ton âge. Ah, si elle pouvait te ressembler !"

 

A la fin du séminaire, Vendredi après-midi, Aisha retint Eileen.

- "J'aimerais avoir un quart d'heure d'entretien avec vous", dit-elle, "mais je dois aller prendre mon avion pour Washington. Pouvez-vous m'accompagner à l'aéroport, que nous parlions en chemin ?"

- "Je t'y conduis, Aisha, ma voiture est garée juste à droite de la porte d'entrée."

Dès qu'elles furent dans l'autoroute, Aisha demanda :

- "Que savez-vous de Burton Carmitz ?"

- "Presque rien. Il a été envoyé à ton séminaire par le service régional de cybersécurité, rattaché à l'antiterrorisme", répondit Eileen.

- "J'ai remarqué des détails de comportement curieux en ce qui le concerne. Je me demande s'il ne faudrait pas enquêter sur lui."

- "Qu'as-tu remarqué ?"

- "Il n'a pas déjeuné avec nous ni hier ni aujourd'hui, et il s'est absenté au milieu de l'après-midi pendant un quart d'heure les deux jours. Il porte une barbe en forme de collier et une moustache. Ses vêtements, ses chaussures et sa coiffure très modestes, et ses lunettes bas de gamme, suggèrent l'ascétisme. Et le plus curieux est que lorsqu'il se déplace à pied, il part toujours du pied droit."

- "Et cela justifie une enquête, d'après toi ? Et quelle sorte d'enquête ?" demanda Eileen.

- "Les absences à déjeuner et en milieu d'après-midi sont compatibles avec deux des cinq prières quotidiennes obligatoires pour un musulman. La barbe est aussi fréquente chez eux. L'ascétisme est une règle absolue. Et il n'y a que deux groupes de gens qui s'astreignent à toujours partir du pied droit quand ils vont marcher plusieurs mètres : les juifs ultraorthodoxes Hassidim et certains fondamentalistes musulmans. Mais j'exclus les Hassidim parce qu'il était tête nue.

        J'ajoute que la seule question qu'il ait posée pendant ces deux jours traduisait une connaissance des Hadiths plus approfondie que celle du commun des mortels ; c'était même une question si étonnante que je me suis demandée s'il ne cherchait pas à me coller."

 

- "Mon Dieu", dit Eileen. Elle trouva un endroit pour se garer, prit son téléphone portable, lança un appel. "Percy ?"… "C'est Eileen. J'ai une demande urgente. Mets-moi sur écoute Burton Carmitz de la cybersécurité, tout de suite."… "Oui, portable et téléphone du domicile. OK ?"… "Et rappelle-moi si une conversation curieuse est captée."… "Oui, même la nuit, rappelle-moi sans tarder."

 

Elle se détendit, se tourna vers Aisha. - "Voilà une application directe du séminaire. Je m'en veux, j'aurais dû faire moi-même ces remarques. On ne saurait être trop prudent, car Burton Carmitz a les privilèges d'administrateur sur le réseau de transport de données national à très haut débit de l'Internet, le « backbone », et ses points d'accès. Si on ne détecte rien dans ses conversations téléphoniques et qu'on ne parle de nos soupçons à personne, il n'y aura aucun problème ; la simple mise sur écoute ne fait donc pas de mal."

 

Elles venaient d'arriver à l'aéroport. La voiture d'Eileen à peine garée, son téléphone portable sonna. C'était Percy. Eileen écouta environ deux minutes, puis remercia et raccrocha.

- "Percy a eu une idée. Après avoir lancé la mise sur écoute, elle a accédé à l'historique des appels passés par Burton Carmitz depuis son portable. Nous avons le droit d'accéder à cette base de données en vertu de la loi antiterroriste « Patriot Act » et de notre fonction dans l'antiterrorisme. Elle a trouvé hier soir cinq appels successifs à des correspondants différents, appels qui avaient la même durée : quarante secondes. Elle n'a pas eu accès au contenu des conversations, qui n'avaient pas de raison d'être enregistrées, mais elle a trouvé cela curieux et m'a rappelé."

Aisha : - "Si jamais cet homme faisait partie d'un réseau terroriste, ces appels auraient pu être des ordres à des complices de déclencher une action. Nous n'en savons rien, peut-être nous inquiétons-nous à tort. Mais si nous pouvions avoir des détails sur les correspondants appelés, nous verrions peut-être s'ils ont des points communs."

 

Elles arrivaient au guichet du vol pour Washington. Eileen promit à Aisha de continuer à s'occuper de cette affaire et de la tenir au courant, puis les deux femmes se séparèrent.

Mardi - Atlanta, état de Georgie.

Aisha venait d'arriver à son hôtel, sa journée de séminaire terminée, lorsque son téléphone portable sonna. C'était Eileen.

- "J'avais promis de te tenir au courant, Aisha. Ecoute bien, tu ne seras pas déçue. Les quatre premiers correspondants appelés par Burton Carmitz jeudi soir sont des citoyens américains, tous employés dans des sociétés de production d'électricité, dans des métiers techniques. Le cinquième travaille au barrage hydroélectrique de Grand Coulee, un des plus grands des Etats-Unis, sur le fleuve Columbia, dans l'état de Washington.

        Il est très étonnant qu'un informaticien spécialiste des réseaux soit en rapport avec cinq hommes dont les métiers dans la production d'électricité n'ont rien à voir avec le sien, et dont l'un est à deux mille miles à l'ouest. Il est encore plus curieux qu'il les appelle l'un après l'autre, pour une conversation aussi courte.

 

Lorsque j'ai su cela vendredi vers vingt heures, j'ai déclenché un cambriolage chez Burton Carmitz pour le lendemain, dès qu'il serait sorti de chez lui. Il habite seul et a quitté son appartement vers 9h45. Nos agents ont fracturé sa porte sans éveiller l'attention des voisins, ont fouillé son appartement de fond en comble, et sont repartis en emportant quelques petits objets pour faire croire à un cambriolage. Mais ils ont aussi trouvé et photocopié un carnet d'adresses, et ont pris copie du disque dur de son PC. Il y avait aussi un Coran, une Histoire du Prophète Muhammad et un recueil de Hadiths en anglais, et une collection de coupures de journaux sur le 11 septembre.

 

Prévenue vers 11 heures, j'ai lancé des mandats d'amener contre Burton Carmitz et ses correspondants. Avec les moyens en hommes que nous avons mis sur cette affaire, les résultats ont été rapides : à 18h40 pour le dernier, Carmitz et ses cinq complices ont tous ont été arrêtés dans la journée de samedi. Et nous avons su hier soir que dans le disque du PC il y avait un plan détaillé d'attentats. Ecoute bien, Aisha, malgré toutes mes années de lutte contre les criminels, ce que ceux-ci préparaient m'a fait froid dans le dos.

 

Les quatre premiers conspirateurs appelés par Carmitz devaient bloquer des entrées d'eau de refroidissement dans quatre centrales nucléaires, ce qui les aurait arrêtées. Ils avaient imaginé d'obstruer ces conduites en dynamitant leur entrée. Il y avait la centrale de Beaver Valley en Pennsylvanie, la centrale de Braidwood dans l'Illinois, la centrale de Davis-Besse dans l'Ohio et celle de Donald Cook dans le Michigan. En tout 7 tranches nucléaires, totalisant 4500 mégawatts, toutes situées dans la région industrielle des Grands Lacs. En s'arrêtant ensemble à une heure de pointe, elles auraient provoqué de proche en proche une panne d'électricité affectant environ 70 millions de personnes.

 

Mais pour ajouter à la pagaïe, Burton Carmitz avait prévu de bloquer aussi le réseau de l'Internet irrigant cette région, en neutralisant lui-même les nœuds de transit les plus importants dans un rayon de 1000 miles autour de Detroit, à Chicago, Kansas City, Saint Louis, Columbus, Pittsburgh, Cleveland et Buffalo. Et il avait aussi trouvé le moyen de bloquer les principaux points d'accès auxquels se raccordent les "Internet Service Providers" ainsi que des chemins de contournement passant par des centres secondaires. Comme de nos jours une partie des communications téléphoniques et des émissions de télévision passe par Internet, la simultanéité de la panne de courant et du blocage des communications aurait provoqué une belle panique. Carmitz avait écrit des scripts logiciels qu'il aurait pu injecter dans les réseaux en quelques instants, depuis son bureau. Nous les avons trouvés dans son PC.

 

 

Réseau Internet continental à très haut débit « Backbone »

Le réseau ci-dessus est celui de la société UUNET - Il y en a plusieurs autres

 

 

Et maintenant le plus beau. Le cinquième conspirateur avait étudié un moyen de dynamiter l'arrivée d'eau aux turbines de la centrale du barrage de Grand Coulee. Il allait utiliser des bombes entraînées par l'eau qui alimente les turbines à partir du pied du barrage. Trois premières bombes, de faible puissance, devaient faire sauter les grilles de filtrage de l'eau et bloquer les vannes. Une troisième, très puissante, devait exploser à l'entrée des turbines, brisant les conduites et provoquant une gigantesque fuite. Celle-ci aurait submergé la centrale, brisé ses murs, et l'eau aurait descendu la vallée du fleuve Columbia derrière une vague géante, détruisant tout sur son passage. La hauteur du barrage étant de 550 pieds (167 mètres) et la retenue d'eau en cette saison de 6 millions d'acres-pieds (7,5 milliards de mètres cubes), je te laisse imaginer la catastrophe. Et l'arrêt de la production de la centrale hydraulique aurait privé la région de 6000 mégawatts de puissance.

 

A l'heure actuelle, tous ces terroristes sont sous les verrous, alors que l'attentat était prévu pour aujourd'hui à 11 heures du matin. Nous sommes en train d'examiner les documents, carnets d'adresses, ordinateurs et téléphones portables saisis chez eux pour trouver d'autres complices éventuels. Mais d'ores et déjà je te préviens que tu vas être convoquée à Washington par le Tsar de l'antiterrorisme, qui va peut-être te présenter au Président. Je te préviens aussi que ta vie sera en danger dès que l'histoire se saura, bien que nous tentions de l'étouffer pour que les médias n'affolent pas inutilement le public en la racontant.

 

Un dernier mot. Je suis très inquiète du fait que tous ces terroristes soient des citoyens américains, nés aux Etats-Unis et convertis à l'islam. Indépendamment de l'enquête de justice qui commence, l'antiterrorisme voudrait interroger ces gens pour comprendre leur parcours, et comment ils ont pu en arriver à un tel summum d'horreur. Je peux toujours demander aux services du Tsar de nous envoyer un psychologue expérimenté, mais j'aimerais savoir si par hasard tu ne connaîtrais pas quelqu'un qui soit à la hauteur."

- "J'ai quelqu'un à vous proposer, en effet. Appelez de ma part mademoiselle Claire Lohr, psychologue au FBI." Et Aisha donna le numéro de Claire à Eileen.

 

Après avoir posé son portable, Aisha tremblait. Des images se bousculaient dans son esprit, avec des gens affolés, des communications impossibles, des embouteillages géants causés par l'arrêt des feux rouges dans les villes, une vague géante balayant des ponts et des maisons, et des morts, beaucoup de morts. A première vue cet attentat aurait été encore plus dévastateur que celui du World Trade Center. Elle appela Simon, lui raconta tout. La voix calme et douce de l'homme qu'elle aimait la rassura. Elle se sentit soulagée, mais elle se coucha sans dîner.

 

* * *

Mercredi après-midi

Un quart d'heure après la fin du séminaire de Dallas, Aisha et Simon prirent la route pour le sud-ouest du Texas. Ils voulaient visiter le parc national de Big Bend, situé sur la rive nord du fleuve Rio Grande, à la frontière mexicaine. C'était à environ 1000 km de route de Dallas, il fallait traverser une bonne partie du Texas. Ils avaient là une occasion de se faire une idée de l'immensité du plus grand état des Etats-Unis, plus grand que la France. Compte tenu des limitations de vitesse, ils comptaient un peu plus d'une journée de voiture pour l'atteindre.

 

 

Etat du Texas

Le parc national de Big Bend est dans la boucle du fleuve Rio Grande, dans le cercle

 

 

L'autoroute leur fit d'abord longer Fort Worth, la ville jumelle de Dallas, formant avec elle une agglomération de deux millions d'habitants. Il y avait de nombreux gratte-ciels et un curieux mélange de bâtiments neufs et vieux. Puis le long ruban d'asphalte se déroula à l'infini, avec parfois des lignes droites longues de plusieurs kilomètres. Lorsqu'ils furent fatigués, ils s'arrêtèrent pour passer la nuit dans un motel au Lac Proctor, près de la ville de Comanche, petite ville de l'Ouest encore très proche de son passé riche d'indiens et de pionniers.

Jeudi

Ils roulèrent toute la journée vers le sud-ouest, pour arriver enfin, en début de soirée, au centre du parc de Big Bend, où ils avaient retenu une chambre au village de Chisos Mountains Lodge. C'était une petite chambre proprette, dans un bâtiment en bois. On y accédait par un escalier extérieur assez rustique. Au centre de ce parc de 3200 kilomètres carrés, le site du village était superbe, entouré de montagnes désertiques. A la nuit tombante, le froid était déjà vif et ils durent se couvrir chaudement pour aller dîner dans un petit restaurant. En ressortant, le ciel était criblé d'étoiles.

- "Il fera beau demain", dit Simon.

- "Ca promet, chéri", dit Aisha. "Tu te sens d'attaque pour une grande journée de visite ?"

- "Et comment !"

 

Vendredi

Ils commencèrent par un solide petit déjeuner texan, comprenant une omelette aux pommes de terre, petites saucisses et tomates frites, des toasts, une coupe de fruits, du jus d'orange et du café. Ensuite, ils parcoururent à pied un petit sentier, le Window View Trail, qui permettait d'admirer les montagnes. Puis ils montèrent en voiture et prirent la route de Green Gulch jusqu'au croisement de Basin Junction, où ils obliquèrent à gauche sur la Ross Maxwell Drive. En un peu moins de 100 kilomètres de parcours, ils traversèrent le désert de Chihuahua jusqu'au Rio Grande. Le Rio Grande, appelé Rio Bravo par les Mexicains, est un fleuve de 3000 km qui prend sa source dans l'état du Colorado et se jette dans le Golfe du Mexique. Le nom du parc, Big Bend, désigne en fait une grande boucle du fleuve.

 

 

Rio Grande dans le parc de Big Bend

 

 

Les paysages étaient superbes dans leur austérité. A chaque fois que le coup d'œil en valait la peine, ils s'arrêtaient et descendaient ; ils restaient alors là, debout, la main dans la main, à regarder le désert immense. Ils visitèrent ainsi Sotol Vista, le balcon de Mule Ears et Tuff Canyon. Il y avait aussi deux vieux ranchs construits à l'époque des pionniers et conservés en l'état pour les touristes, Old Sam Nail Ranch et Homer Wilson Ranch. Ils parcoururent à pied les 3 kilomètres du spectaculaire canyon de Santa Elena. A deux reprises, ils purent apercevoir des oiseaux typiques de Big Bend : un road runner et un faucon pèlerin.

 

En rentrant le soir à leur motel, ils étaient fatigués et affamés. Leurs yeux étaient emplis de paysages comme ils n'en avaient jamais vus. En dînant, ils se racontaient ce qu'ils avaient le plus aimé, ce qui les avait le plus étonné.

Samedi

Après un nouveau petit déjeuner pantagruélique, ils reprirent la route de Basin Junction pour arriver au sentier Lost Mine Trail, dont ils parcoururent à pied les 8 kilomètres pour admirer la végétation et les hauts sommets environnants. Puis, compte tenu des centaines de kilomètres à parcourir pour atteindre leur prochaine destination, ils sortirent du parc en début d'après-midi.

 

Ils devaient être de retour à Washington le dimanche soir, donc repartir en avion du Texas au plus tard dimanche en début d'après-midi, compte tenu du décalage horaire. Ils avaient donc choisi de rendre leur voiture à l'aéroport de Houston, ce qui leur permettait, avant, de visiter cette ville au pas de charge.

 

Avec plus de 2 millions d'habitants, Houston est la plus grande ville du Texas. Aisha et Simon voulaient la voir car c'est la capitale du pétrole et des vols spatiaux habités. Bien que située loin à l'intérieur des terres, Houston est reliée à la mer par le Houston Ship Channel, et au port de Galveston, sur le Golfe du Mexique, par le canal Intracoastal Waterway. Le centre spatial Lyndon B. Johnson est à environ 35 kilomètres du centre ville, au sud-est.

        Les jeunes gens ne comptaient pas voir de beaux bâtiments à Houston, ils espéraient seulement se faire une idée de l'extraordinaire puissance de l'industrie pétrolière, gazière et chimique des Etats-Unis. Ils ne furent pas déçus : les raffineries et les complexes pétrochimiques s'étendaient sur des kilomètres, le long des autoroutes qu'ils parcoururent. Ces sites industriels étaient si nombreux, si gigantesques, que les quelques gratte-ciels qu'ils aperçurent paraissaient rares et petits, presque incongrus dans ce paysage de colonnes de distillation, de tuyauteries et de réservoirs.

 

* * *

Lundi

En arrivant au bureau, Aisha et Simon rencontrent Judy.

- "Bonjour vous deux, alors, le Texas ?"

- "C'est grand", répond Simon sobrement.

Judy est toute joyeuse. - "Non, dites-m'en plus. Vous savez, je suis née au Texas ; et Ruth aussi, d'ailleurs. Alors dites-moi si vous avez vu de beaux paysages."

Aisha : - "Nous avons vu beaucoup de désert, c'était nouveau pour nous. Et aussi des montagnes à Big Bend."

Judy veut parler de son pays. - "Chaque état américain a une « fleur symbole de l'état ». Savez-vous quelle est la fleur du Texas ?"

Aisha, qui a lu et retenu tout le chapitre sur le Texas du guide touristique de l'American Automobile Association (AAA) : - "C'est le bleuet, non ?"

Judy, ravie : - "Oui ! Et vous en avez vu ?"

Aisha secoue la tête. - "Non, ce n'était pas la saison."

 

 

Texas State Flower : Bluebonnet

Fleur symbole du Texas : bleuet

 

 

Texas - Prairie avec bleuets

 

 

Judy : - "Et avez-vous visité la ville de Tyler ? C'est près de Dallas, à moins de 100 miles vers l'Est."

Aisha : - "Non, pourquoi ?"

- "Parce que c'est la « ville des roses » et qu'en ce moment c'est le festival annuel, dans la plus grande roseraie des Etats-Unis, le jardin de roses municipal."

 

 

Tyler, Texas - Jardin de roses municipal

 

 

Aisha : - "J'aime les fleurs, je commence à le regretter."

Judy, qui espère engager la conversation sur le parc national de Big Bend : - "Mais si vous n'avez vu ni bleuets ni roses, qu'est-ce qui pousse le plus au Texas, selon ce que vous avez vu ?"

- "Des puits de pétrole", répond Simon d'une voix morne. Et il rit de l'expression déçue de Judy.

- "Simon se moque de toi", dit Aisha à Judy. "Big Bend est plein de fleurs et d'arbustes du désert. C'est très, très beau. Nous avons beaucoup aimé. Nous avons parcouru des chemins de terre, des sentiers et des canyons. C'était vraiment beau."

 

Le sourire revient sur le visage de Judy. - "Moi je suis d'Austin, la capitale de l'état. Et j'y retourne souvent en vacances. Tous les Texans aiment leur état. C'est le plus grand des Etats-Unis. Pour nous, il symbolise l'esprit pionnier des Américains et leur réussite. Si vous voulez mettre Ruth de bonne humeur, parlez-lui du Texas."

 

Aisha et Simon passent leur matinée à rédiger leurs comptes-rendus de séminaire, puis l'après-midi à faire des propositions de synthèse pour la réunion avec le sous-Secrétaire d'Etat Alexandre Baldwin sur le sujet « Suggestions pour la lutte antiterroriste suite à nos rencontres avec les agents lors des séminaires ». Ils rédigent aussi un ordre du jour pour une réunion sur le sujet « Surveillance des publications terroristes », puis envoient ces propositions à Ruth par message, pour avoir son avis avant envoi à Baldwin et lancement d'une réunion avec Ken Baumann.

 

Mardi

En arrivant au bureau, Aisha et Simon trouvent dans leurs PC une copie d'un message de Ruth à Alexandre Baldwin, avec leur projet en pièce jointe. Ruth y demande un rendez-vous pour eux trois, comme promis à Baldwin à la fin du premier séminaire. Elle approuve donc leur projet sans commentaire.

 

Ils trouvent aussi un message à Ken Baumann, avec copie de leur ordre du jour de réunion « Surveillance des publications terroristes ». Après avoir consulté leurs agendas, Ruth convoque une réunion pour l'après-midi même, à 16h30 dans son bureau.

 

En attendant 16h30, Aisha et Simon rédigent un long message de compte-rendu du déroulement de leur mission pour Tiberghien, à Paris. Estimant que ce qui intéresse celui-ci c'est un ensemble de suggestions pour la lutte antiterroriste en France, ils organisent leur texte pour présenter les procédures de lutte des Etats-Unis, ainsi que des suggestions de mise en œuvre en France.

 

A l'heure prévue, Aisha et Simon rejoignent Ken Baumann dans le bureau de Ruth.

- "J'ai lu vos idées", dit Ruth. "Toi aussi, Ken ?"

- "Oui, Ruth. Parlons-en", dit Baumann, qui ouvre son PC portable sur une page de texte WORD où il a préparé sa réunion.

- "Nous vous écoutons", dit Ruth. "Qui de vous deux présente le projet ?"

- "Moi", dit Simon. Lui aussi ouvre son portable sur une page de notes. "Voici comment Aisha et moi proposons de suivre les publications des leaders d'opinion musulmans dans les journaux où ils écrivent, et des terroristes islamistes sur les sites Web qu'ils animent. Je décris d'abord le principe, puis nous discuterons des détails.

 

Sachant qu'il y a dans le monde une centaine de journaux musulmans influents et autant de sites, nous proposons de répartir le travail de lecture entre quelques dizaines de volontaires parlant les langues correspondantes. Nous utiliserons toutes les personnes dignes de confiance connaissant les langues de publication : universitaires, particuliers, immigrés originaires des pays correspondants, etc. Chacune de ces personnes devra consacrer au maximum deux heures par jour à parcourir son ou ses médias (deux ou trois au maximum), à en extraire les textes intéressants, et à les résumer en anglais en respectant des règles précises que je vous donnerai un peu plus loin.

 

Chaque texte original et son résumé anglais seront mis dans la base de données antiterroriste par les lecteurs eux-mêmes, avec la traduction du texte intégral réalisée automatiquement par un logiciel comme SYSTRAN, lorsque c'est possible, mais sans relecture de cette traduction.

 

L'originalité de notre projet réside dans la manière d'exploiter ces textes, c'est-à-dire d'en faire profiter ceux de nos agents potentiellement intéressés. Au lieu de se contenter, comme aujourd'hui, d'attendre que nos agents interrogent la base de données, et le fassent sans avoir de critère de recherche précis, nous proposons de prévenir automatiquement chacun par message personnel dès qu'il est arrivé dans la base un texte qui pourrait l'intéresser. En somme, au lieu d'une approche passive d'attente qu'une interrogation trouve un point intéressant, notre approche active préviendra sans délai les personnes intéressées."

- "Ce que vous décrivez porte des noms", précise Baumann. "L'approche par extraction depuis la base s'appelle « pull » et celle qui envoie des messages d'alerte s'appelle « push ». La première « tire » les données vers l'utilisateur, la seconde les « pousse » vers lui."

- "Merci, Ken", dit Simon. "C'est noté."

- "Mais comment savez-vous qui est intéressé par un texte donné ?" demande Ruth.

Simon : - "Grâce aux règles de résumé dont j'ai parlé. Je vous en explique le principe. Chaque fois qu'un lecteur rédige un résumé en anglais, il doit aussi fournir, en plus, deux sortes d'informations sur le texte original, qui serviront ensuite de critères de recherche.

        La première sorte d'informations est un ensemble de mots-clés, qui doivent faire partie d'un thesaurus, c'est-à-dire d'une liste préétablie, comme dans n'importe quelle gestion documentaire. Ces mots-clés décrivent le sujet du texte. Ils peuvent être accompagnés de mots-outils, qui sont des adjectifs, adverbes, verbes ou même substantifs qui qualifient un mot-clé donné, mais qui doivent figurer dans la liste des mots-outils autorisés pour chaque mot-clé du thesaurus.

        La seconde sorte d'informations est une description de structure d'informations en langage XML, structure qui précise la sémantique de l'information. C'est ainsi que nous pouvons exprimer le fait que le mot « Istanbul » désigne le lieu où l'événement décrit par le texte s'est déroulé, et non le lieu de naissance du héros de l'événement. L'utilisation de XML oblige à créer des structures-type pour les divers textes et éléments de texte, ce qui est long, mais va de plus en plus vite au fur et à mesure que notre bibliothèque de structures s'enrichit.

 

Les destinataires potentiels des textes doivent s'abonner à divers sujets, caractérisés chacun par des mots-clés et des structures d'informations. Un logiciel parcourt les textes résumés au fur et à mesure que leur saisie est terminée, mots-clés et structures compris. Il décide pour chaque texte quel utilisateur s'est abonné à ce dont il parle, et envoie un message à tous les intéressés. Chacun de ceux-ci peut alors obtenir toutes les informations disponibles et, s'il a besoin d'une traduction exacte, envoyer un message de demande de traduction, avec un paramètre de niveau d'urgence, pour qu'un traducteur qualifié réalise celle-ci, et qu'elle soit alors mise dans la base en même temps qu'elle lui est envoyée."

- "C'est futé", dit Baumann. "Mais il existe déjà aux Etats-Unis des services « push » fonctionnant sur ce principe. Il y a même un standard, officieux mais assez largement adopté, sur lequel reposent des logiciels utilisés par des sources d'information et leurs clients. Ce standard s'appelle « Really Simple Syndication (RSS) ». Il y a des publications qui offrent des abonnements RSS, notamment des quotidiens d'information générale et des journaux spécialisés, par exemple en matière de transactions boursières."

- "En effet", approuve Simon. "Et nous devrons vérifier s'il n'existe pas des sources RSS dans les journaux et sites surveillés, dans la mesure où ils publient sur Internet. Si oui, nous pourrons nous y abonner. Enfin, et je termine par là, nous pouvons interfacer le logiciel de rapprochement d'informations de la base antiterroriste (vous savez, celui qui détecte des menaces potentielles, « CONDOTS ») avec notre nouveau système, pour que des agents puissent s'abonner aux résultats de détection comme à la surveillance des publications."

 

Ruth a compris.

- "Tu veux dire que nous, au DHS, pourrions offrir ce service à toute la communauté des agents intervenant dans l'antiterrorisme ? Au FBI, à la CIA, à la NSA, etc ?"

Simon : - "Oui, et nous pouvons même aller plus loin. Nous pouvons même offrir une possibilité de s'abonner à des événements quelconques de la base antiterroriste, puisque celle-ci est déjà structurée en langage XML."

- "Cela va rentabiliser la base, dont la mise à jour continue coûte cher", remarque Ruth. Et cela peut accélérer l'identification des menaces. Bien, si vous êtes tous d'accord, nous en parlerons à Alexandre Baldwin quand nous le verrons, Aisha, Simon et moi. Il serait bon d'avoir son appui pour que le Tsar nous alloue les crédits nécessaires pour lancer le projet."

Baumann : - "Il suffit que nous lui expliquions le projet sur un exemple CIA, pour que lui-même nous accorde des fonds CIA."

 

Ruth exulte. Ses yeux brillent, un peu de rouge colore ses joues.

- "Qui de vous deux a eu cette idée ?" demande-t-elle à Aisha et Simon.

- "Nous y avons travaillé ensemble", dit Aisha. "Simon a des connaissances d'informatique et moi, à force de fréquenter des bibliothèques, de gestion documentaire."

Ruth comprend qu'il est inutile d'essayer de séparer ces deux jeunes par le mérite, qu'ils travaillent en équipe et ne font qu'un, comme dans leur couple. Elle leur sourit à tous deux.

- "Alors, c'est ainsi que nous présenterons le projet, avec cette double paternité. Vous ferez équipe" promet Ruth.

- "Devons-nous rédiger quelque chose sur ce projet pour M. Baldwin ?" demande Aisha.

Ruth : - "Non. Il risquerait de financer sur le budget de la CIA l'un des projets et pas l'autre. Nous lui ferons la surprise quand nous le verrons."

 

* * *

 

La réponse d'Alexandre Baldwin arriva le lendemain : il avait lu le projet annexé au message de Ruth, il proposait un rendez-vous pour le Mercredi de la semaine suivante, dans son bureau à Washington.

 

Semaine suivante, Mercredi

Ruth entre dans le bureau du sous-Secrétaire d'Etat Baldwin suivie par Aisha et Simon. Baldwin se lève, vient à leur rencontre avec un large sourire, leur serre chaleureusement la main, et tous trois s'assoient à une table de réunion.

Baldwin :- "On m'a prévenu du complot que vous avez détecté à temps, Aisha. Je ne sais comment vous féliciter. Nous avons évité des milliers de victimes et un coup sévère au moral de la population. Au nom du Président des Etats-Unis, qui m'a demandé de vous les transmettre, je vous adresse mes plus vives félicitations."

        Aisha baisse les yeux, puis, regardant Baldwin : - "Monsieur le sous-Secrétaire d'Etat, je suis confuse, je ne sais pas non plus comment vous remercier pour votre marque d'appréciation. Mais nous avons une suggestion à faire, celle du projet annexé au message de Ruth."

 

Ruth et Baldwin apprécient l'attitude d'Aisha, qui passe si vite des félicitations à l'ordre du jour de la réunion. Mais Baldwin refuse de changer de sujet.

- "Nous allons en parler, de ce projet. Mais finissons-en d'abord avec le premier sujet, le complot déjoué par Aisha. Nous avons réussi à empêcher sa divulgation aux médias jusqu'à ce matin, mais j'ai peur que dès ce soir les médias ne parlent que de cela. Le problème est que les comploteurs sont des citoyens américains, et que nous ne pouvons les garder au secret plus longtemps sous prétexte d'enquête pour la sécurité nationale. Ils sont présentés à un juge aujourd'hui et ont désormais chacun un avocat. Quelqu'un parlera à des journalistes, c'est sûr.

 

Le directeur du FBI sera donc accablé de demandes d'interview, et les journalistes sont si habiles qu'ils remonteront jusqu'à Aisha en quelques heures, quelques jours tout au plus. Et nous ne pouvons cacher son identité, parce qu'elle sera citée comme témoin principal par le juge, et que les avocats de la défense et celui des Etats-Unis (c'est-à-dire l'accusateur) voudront vous interroger. Vous ne pourriez même pas échapper aux journalistes en quittant le pays, et d'ailleurs on ne vous le permettrait pas car cela bloquerait le déroulement du procès. Bref, Aisha doit être prête à faire face à la meute de loups."

 

Ruth se met à la place d'Aisha et comprend ce qu'elle pense. Elle intervient :

- "Nous mettrons un avocat à ta disposition, Aisha. Il te dira comment répondre, voire répondra à ta place en tant que porte-parole, si tu le lui demandes. N'aies crainte, tu n'es coupable que de perspicacité au service de la protection des citoyens !"

- "Merci, Ruth", dit Aisha. "Mais je vois un autre problème : je suis française, en mission officielle, même si elle est secrète. Que faire pour protéger ce secret ?"

- "J'ai une idée", dit Baldwin. "Qui marchera si vous le voulez bien, Aisha."

Aisha - "Laquelle ?"

- "Que vous deveniez immédiatement citoyenne des Etats-Unis et agent de la CIA ou du DHS sous un autre nom. Je dois pouvoir obtenir l'appui du Président pour que cela ne prenne que quelques heures. Nous savons expédier les formalités administratives quand il faut. La CIA dépend du Département d'Etat. Et à la CIA, nous savons fabriquer des papiers d'identité presque aussi vite que des photocopies." Et Baldwin accompagne son affirmation d'un clin d'œil appuyé.

 

Aisha : - "Il faudrait alors que je disparaisse sous le nom Aisha Eberhart et que je réapparaisse sous le nouveau nom, par exemple en rentrant en France pour quelques jours sous le nom Eberhart et en revenant sous le nouveau nom. Pour toutes les personnes qui m'ont rencontrée, il n'y aura plus d'Aisha Eberhart aux Etats-Unis. Il reste seulement un risque, si je rencontre des personnes de l'immeuble où je travaille ; il faudra les mettre dans la confidence."

Ruth : - "Je réponds de leur discrétion ; ils ont l'habitude de se taire."

Simon, apparemment décidé à coopérer : - "Il faudra aussi quitter notre appartement, fermer notre compte en banque, rendre la voiture de location…"

- "Nous paierons tous les frais, bien entendu", dit Baldwin. "Mais surtout, votre disparition vous mettra à l'abri des journalistes."

- "Très bien", dit Aisha. "Mais il faut que mon mari devienne aussi américain en même temps, et marié avec moi." Et elle regarda Simon de l'air de dire « Si tu fais en sorte que je devienne américaine, je m'arrange pour que tu le deviennes aussi. »"

Simon fait un geste d'impuissance, de capitulation devant l'inévitable.

- "Je veux bien, mais il reste un problème", dit-il d'un air songeur. "C'est qu'Aisha témoigne sous le nom Eberhart lors de sa convocation par un juge."

Baldwin : - "A vrai dire, sa comparution n'a rien d'obligatoire pour le bon déroulement du procès des terroristes, puisqu'on a toutes les preuves de leur culpabilité. Une lettre signée « Aisha Eberhart » partira de Paris, disant qu'elle n'a pas l'occasion de revenir aux Etats-Unis, ni les moyens de payer les frais de déplacement et de séjour, et le juge devra renoncer à la voir."

 

Baldwin se lève, ouvre la porte de son bureau et appelle son assistant dans le bureau voisin. - "George, nous avons besoin de toi."

 

George entre dans le bureau de Baldwin. C'est un homme d'une trentaine d'années, grand, athlétique, le teint légèrement bronzé, les cheveux d'un noir de jais, un visage d'acteur de cinéma, un sourire à faire se pâmer les femmes.

- "Voici George Papadopoulos, mon assistant", dit Baldwin. "George, vous connaissez nos visiteurs depuis leur arrivée. Vous allez les aider à devenir citoyens américains et agents de la CIA aujourd'hui même, sous un autre nom. Ils doivent avoir des papiers et une histoire faisant remonter leur citoyenneté à leur naissance. Vous m'appellerez au téléphone d'abord le Secrétaire d'Etat, que je lui explique parce que c'est mon patron, puis le Président pour que j'obtienne son feu vert. Vous préviendrez ensuite toutes les personnalités au courant de l'exploit d'Aisha, qu'elle rentre en France avec son mari."

 

George Papadopoulos fait oui de la tête, avec un sourire en coin en direction d'Aisha et Simon. Aisha se rappelle que les éphèbes grecs de l'antiquité, immortalisés par les statues célèbres, avaient des ancêtres blonds originaires d'Europe du Nord, et qu'il ne manque à cet apollon que la couleur de cheveux pour leur ressembler.

- "Une suggestion", dit Ruth. "Demain est jour férié, et bien des gens font le pont vendredi. Je propose de faire disparaître Aisha et Simon jusqu'à lundi, ce qui nous donnera du temps pour toute cette logistique avant la moindre interview."

Baldwin approuve. Il se tourne vers Aisha et Simon. - "D'accord pour des vacances jusqu'à lundi ?"

- "Bien sûr !", répondent en cœur Aisha et Simon.

- "Parfait", dit Baldwin. Et maintenant, parlons de vos remarques suite aux séminaires. Aisha ?"

 

- "Je pars d'une constatation : à la fin du séminaire de Detroit, j'ai parlé à l'organisatrice, Eileen McGilligan, de mes soupçons concernant un participant qui s'est avéré être un terroriste américain. Or ces soupçons, n'importe quel autre participant au séminaire aurait pu les avoir : les critères de suspicion avaient tous été énoncés au cours de ces deux journées. En révélant mes soupçons à Eileen McGilligan, je craignais même que le terroriste, qui avait assisté au séminaire, prenne peur d'être démasqué et commette un acte grave. Cet acte, il l'a commis : dès le soir du premier jour du séminaire il a téléphoné à ses complices pour déclencher les attentats.

 

J'en déduis qu'après le séminaire les participants ont besoin de deux actions complémentaires pour devenir efficaces en matière de détection de terroristes potentiels : des séances d'études de cas de détection, et un contrôle périodique de qualité de leurs actions antiterroristes."

- "Avez-vous des cas à leur faire étudier ?", demande Baldwin.

Aisha : - "Nous en avons quelques-uns, nous pouvons en avoir d'autres en les demandant à des agents qui ont traité des affaires de terrorisme, et nous pouvons demander qu'à chaque séance collective d'étude de cas les participants présentent eux-mêmes des sujets d'étude issus de leur expérience pour discussion en commun."

Baldwin :- "Et votre contrôle périodique ?"

Aisha se tourne vers Simon : - "Dis-lui toi, c'était ton idée."

 

Simon : - "Nous avons été frappés par l'ampleur de l'effort antiterroriste de ce pays, par le nombre d'agents concernés et le nombre de procédures nouvelles mises en place. L'expérience montre qu'il faut suivre la mise en œuvre de procédures aussi nouvelles, pour vérifier qu'elles sont appliquées, qu'elles le sont correctement et par tous ceux qui doivent les appliquer, et qu'il n'y a pas de problème demandant une évolution de ces procédures. Les agents doivent se sentir soutenus, et il faut que les agents de staff comme nous restent très proches des gens de terrain."

- "Vous proposez donc de repartir en tournée ? demande Baldwin.

C'est Ruth qui répond : - "Non, car le pays est vaste et il s'agit d'un effort de longue haleine. Ils proposent de former des « inspecteurs » qui iront sur le terrain, et de rester un certain temps leurs interlocuteurs à Washington, pour centraliser leurs remarques et assurer leur prise en compte."

- "Vous avez le budget ?" demande Baldwin.

- "Non, mais nous ferons payer les formations et les missions des inspecteurs par les régions concernées" assure Ruth.

 

Ils discutent encore un moment du projet de suivi, baptisé « Follow-up inspections », que Baldwin approuve finalement et promet d'appuyer. Baldwin pose à Simon et Aisha quelques questions sur ce que demandent les participants au séminaire concernant l'action antiterroriste en général, quels problèmes ils rencontrent, etc. Puis Ruth demande à Baldwin :

- "Nous avons un autre projet à vous soumettre, pouvons-nous en parler ?"

Baldwin consulte sa montre. - "Oui, si c'est possible en 15 à 20 minutes."

- "Pas de problème", assure Ruth. "Aisha, à toi l'honneur."

 

Aisha présente le projet de suivi des publications des leaders d'opinion et des terroristes, avec sa technique active d'avertissement des agents concernés par technologie « push ». Son exposé est clair, et la faculté d'écoute de Baldwin lui permet de comprendre avec peu de mots. Il s'enthousiasme pour un projet intéressant l'ensemble des administrations impliquées dans l'antiterrorisme, qui constitue donc une occasion de plus de renforcer leur coopération.

        Sans même que Ruth le lui demande, Baldwin promet d'en financer 50% sur le budget du Département d'Etat, et de se faire le porte-parole de l'équipe de Ruth auprès des autres ministères pour le complément. Il obtient en échange de Ruth que le Département d'Etat soit associé au projet dès le début, pour que le cahier des charges reflète bien ses besoins.

 

Après avoir évoqué la mission confiée à Aisha et Simon par le président de la République Française, ils sont sur le point de prendre congé, lorsque la porte du bureau s'ouvre et le Président des Etats-Unis entre. Sans attendre les présentations, il serre la main à chaque personne en l'appelant par son nom. Aisha et Simon sont stupéfaits de cette marque d'attention ; à l'évidence, le Président a préparé sa visite et veut leur faire plaisir. En serrant longuement la main d'Aisha, il dit deux fois « Merci ! » en la regardant dans les yeux. Aisha rougit de plaisir.

        Le Président ne reste que cinq minutes, le temps d'approuver la demande de citoyenneté accélérée pour les deux Français, et de faire promettre à Baldwin de le tenir au courant des nouveaux projets. Puis, en serrant de nouveau la main à Aisha et Simon, il félicite ces nouveaux concitoyens : « Congratulations, my fellow Americans » et s'en va.

 

Dans le bureau de George Papadopoulos, Aisha et Simon donnent à celui-ci les renseignements nécessaires pour la citoyenneté américaine. Ruth appelle Judy et lui demande d'envoyer à Papadopoulos les coordonnées de tous les participants des divers séminaires, et des organisateurs de ces séminaires. Papadopoulos doit s'en servir pour les prévenir de ce qui est présenté comme « la véritable identité » de Simon et Aisha, et du fait qu'on ne doit communiquer leurs coordonnées à personne, comme pour la plupart des agents de la CIA, qui travaillent sous couverture. Judy se charge aussi de prévenir les agents du FBI invités chez Aisha et Simon du changement d'identité et de la consigne de secret. De leur côté, Aisha et Simon préviendront leurs contacts français.

 

Après avoir recueilli les renseignements nécessaires, Papadopoulos leur promet de faire porter leurs nouveaux papiers d'identité à leur bureau lundi matin. Aisha et Simon recevront chacun un message détaillant « l'histoire de leur vie », telle qu'ils devront la connaître en cas d'obligation absolue de répondre à des questions.

 

Ruth : - "J'ai une proposition en ce qui concerne votre « disparition » d'ici lundi matin. Si vous voulez visiter un ranch texan, je vous invite dans celui de ma famille. Qu'en dites-vous ?"

Aisha et Simon se regardent, puis Aisha répond : - "Nous sommes ravis d'accepter, nous ne sommes jamais allés dans un ranch, mais il y a un problème. Nous avons une amie très proche, Claire Lohr, qui est psychologue au FBI et que nous avions connue lors de nos interrogatoires en prison. Claire avait un compagnon avec lequel elle vivait depuis six ans, et qui l'a quittée sans explication il y a quelques semaines. Elle est très malheureuse et nous avons promis de passer tous les week-ends avec elle à visiter des monuments et faire des achats, pour lui tenir compagnie et l'empêcher de broyer du noir."

- "Je l'invite aussi", dit Ruth sans hésitation. "Peux-tu la joindre pour lui demander si elle est disponible pour prendre un avion pour Dallas, si possible avec nous cet après-midi à 18h02 ?"

Aisha appelle Claire sur son téléphone mobile, obtient son accord et lui donne rendez-vous à la porte d'embarquement du vol, à l'aéroport Dulles.

- "Mon mari et moi passons vous prendre en bas de chez vous à 16h15. Prenez des vêtements comme pour un pique-nique, un ranch n'est pas un lieu de réception habillée", dit Ruth. Puis elle appelle Judy, lui demande de retenir trois places de plus sur le même vol et une voiture de location à l'aéroport de Dallas-Fort Worth, et de lui faire remettre les billets et le bon de location au guichet d'embarquement du vol.

 

Chapitre 8 - Le ranch des amateurs d'art

 

Aisha et Simon descendent de leur appartement à 16h10. Un vieux break Dodge s'arrête devant eux quelques instants plus tard. Ruth en descend, ainsi qu'un homme très grand, un colosse qu'elle présente comme son mari Toni. Simon se dit qu'il doit mesurer près de deux mètres et peser environ 120 kilos. Comme Ruth, il arbore un large sourire et son visage respire la franchise. Sa poignée de mains paraît brutale à Simon, tant elle est vigoureuse, et carrément douloureuse à Aisha. A côté de lui, Ruth, femme grande et large, paraît petite et presque fluette.

 

Pendant que Ruth fait monter Aisha et Simon à l'arrière de la voiture, Toni prend les poignées de leurs deux valises dans sa main gauche et ouvre le hayon de la main droite. Il pose les valises dans le coffre, le referme si fort que l'arrière du break descend de dix centimètres, puis en deux enjambées atteint la portière avant gauche et s'installe au volant. Ruth présente son fils Paul, un garçon de onze ans dont le physique et le sourire promettent de rappeler ceux de son père.

 

Au guichet du vol, Ruth prend les billets pour tout le monde et donne à chacun le sien. Simon regarde son billet, puis ceux d'Aisha et de Claire et lui dit :

- "Ruth, je te fais un chèque pour te rembourser les billets."

- "Non, Simon. Pas question. Ce sont des billets de classe affaires, ils ont plus chers, il n'y a pas de raison que mon invitation vous coûte cher."

Simon : - "J'insiste, Ruth. C'est déjà un plaisir de découvrir un ranch et de faire mieux connaissance avec vous et votre famille, ça ne nous dérange pas de payer les vols."

Claire et Aisha insistent aussi. Alors Ruth se penche vers eux comme pour leur dire un secret, fait attention à ce que Toni ne l'entende pas, et explique :

- "Nous sommes obligés de toujours voler en classe affaires, parce que Toni n'arrive pas à s'asseoir dans un fauteuil de classe économique ; et s'il le fait malgré tout, il gêne trop ses voisins." Et elle fait un geste des deux mains expliquant l'impossibilité pour le postérieur de son géant de mari de tenir sur un siège normal. "Et il est anormal d'imposer la dépense supplémentaire de surclassement à des invités."

Simon sourit pour montrer qu'il a compris et dit : - "Nous vous revaudrons cela."

 

A la porte d'arrivée de l'aéroport de Dallas-Fort Worth, un couple d'environ trente-cinq ans les attend. L'homme est aussi grand que Toni, mais plus mince et plus bronzé. Il porte un costume de ville impeccable. La femme ressemble un peu à Ruth. Elle aussi est élégante et porte quelques bijoux. Elle tend les bras à Ruth.

- "Ruth, mon Dieu que je suis heureuse !"

- "Becky !"

Les deux femmes s'embrassent avec chaleur. Toni serre la main à l'homme et tape sur son épaule.

- "Salut, Jason, c'est bon de te revoir."

- "Salut, Toni."

Ruth fait les présentations. Rebecca est sa sœur cadette, née un an après elle, Jason est son mari. Ruth et son fils Paul accompagnent Rebecca et Jason dans leur voiture, tandis que Toni, Aisha, Simon et Claire montent dans la voiture de location. Ils prennent la route du ranch.

 

- "Nous avons plus de 40 miles à parcourir jusqu'au ranch" explique Toni à ses invités tout en conduisant. "Ruth a préféré voyager avec sa sœur Becky. Vous devez savoir qu'elles sont très proches. Non, en réalité tous les membres de sa famille sont très proches : ses parents Zigi (diminutif de Sigmund) et Ann (diminutif de Hannah) et son frère Ari (diminutif de Ariel). Ils s'entendent vraiment bien. Je ne les ai jamais vus se disputer, non, pas même être en désaccord. Leurs divergences d'opinion disparaissent après quelques minutes de discussion franche, toujours. C'est la seule famille comme cela que je connaisse. Quand Ruth me les a présentés pour la première fois, j'ai eu peur de ne pas être accepté dans ce clan si uni, mais quand les autres ont vu l'amour qu'il y avait entre Ruth et moi, ils m'ont adopté et depuis je me sens à l'aise avec eux.

 

Ruth, sa sœur et son frère sont nés au ranch où nous allons. Il appartient à sa famille depuis l'achat de la terre par son arrière-grand-père, qui a construit la maison. Il venait d'Ukraine, qu'il avait quittée pour fuir les persécutions religieuses appelées pogroms. Mais aujourd'hui, l'élevage de bovins du ranch ne suffit plus à nourrir une famille, alors Jason et Becky travaillent dans une zone d'activités proche de l'aéroport que nous avons quitté. Jason est responsable administratif d'une petite société d'import-export, et Becky est « madame informatique » dans la même société. Ils font de grandes journées, puisqu'ils commencent toujours par passer une heure le matin, avant d'aller au bureau, à s'occuper du ranch, et qu'ils passent une ou deux heures, le soir, à faire mille choses urgentes. Zigi compte prendre sa retraite dans deux ou trois ans, et il ne peut plus faire les travaux trop durs.

 

Le ranch occupe un peu plus de 2300 acres (9 km²) et vend chaque année environ 250 bovins pour leur viande. Voilà, je vous en ai assez dit pour le moment."

 

* * *

 

La maison d'habitation du ranch est un bâtiment assez grand à un seul étage, en bois, construit il y a près de cent ans. Une terrasse au plancher en bois, construite à trente centimètres du sol, court tout le long de la façade, abritée par un porche. Un homme et une femme d'une soixantaine d'années, les parents de Ruth, sont assis sous le porche dans des fauteuils à bascule. Ils se lèvent à l'arrivée des voitures. Ruth fait les présentations. Son père, Zigi Johnson, a l'air d'un vieux cow-boy un peu timide. Sa mère Ann est volubile et chaleureuse.

- "Ne restez pas là", dit-elle, "Entrez, j'ai fait de la citronnade fraîche." Elle porte une robe bleue à fleurs blanches très modeste et un tablier rectangulaire blanc. Elle fait asseoir tout le monde, disparaît dans la cuisine et revient en poussant une table à roulettes portant des verres et une grande cruche de citronnade. Zigi s'assoit dans un vieux fauteuil en cuir, un peu à l'écart, et observe en silence.

        Ruth et Becky bavardent avec animation, sans s'occuper des autres, toutes à la joie de se retrouver. Ann sert la citronnade. Aisha et Simon remarquent qu'elle est à température ambiante ; « il existe donc des Américains qui boivent sans glace » se disent-ils. La porte et les fenêtres sont restées ouvertes, personne ne s'occupant de l'air qui se rafraîchit avec la nuit. Quelques insectes entrent, attirés par la lumière.

 

Zigi se lève tout à coup et propose aux invités de leur faire visiter la maison. Aisha, Simon et Claire le suivent. Pour une maison texane, elle est plutôt petite. Il n'y a que huit chambres à coucher et trois salles de bains, avec un sanitaire qui avoue un âge certain. Une seule chambre est climatisée, « la chambre d'amis » précise Zigi, "elle sera pour Aisha et Simon. "Si vous avez froid, le climatiseur sert aussi de radiateur électrique", ajoute-t-il.

        Ruth et Toni dormiront dans la chambre de Ruth, qui n'a pas changé depuis qu'elle était jeune fille et compte sur un poêle à bois pour le chauffage. Becky et Jason dorment dans la chambre de Becky. Claire dormira dans la deuxième chambre d'amis, sur une banquette-lit. Paul dormira avec son cousin Robin, le fils de Becky et Jason dans « la chambre des garçons ». Zigi désigne la salle de bain de chacun au passage, puis ramène tout le monde au salon, grande pièce où trônent un piano de concert STEINWAY et une table de ferme pour une vingtaine de convives. L'ensemble est vétuste mais sans désordre et propre.

 

Au moment où il s arrivent, Ruth se lève brusquement et demande à Becky :

- "On se change ?"

- "Ouiap !"

Les deux femmes disparaissent. Elles réapparaissent moins de cinq minutes après, métamorphosées en cow-girls, avec jeans fatigués, baskets, chemises de couleurs voyantes et les cheveux attachés derrière la nuque. Simon, qui tenait la main d'Aisha, lui dit en morse par pressions des doigts : - "5 minutes pile." Et Aisha répond de la même façon : "Je suis battue." Elle se souvient que Simon lui avait dit, un jour où il s'impatientait en attendant qu'elle finisse de faire tenir ses cheveux : « Pour une femme, la meilleure façon de s'habiller est de s'habiller vite » et qu'elle avait fait semblant de le griffer de colère ; alors il l'avait embrassée en demandant pardon.

 

Ruth vient s'asseoir à côté d'Aisha. - "Ma famille a gardé beaucoup de traditions anciennes, dont celle de se passer du confort moderne. Les hivers étant plutôt doux, par ici, nous n'avons que de petits poêles à bois et la cheminée du salon. Les étés sont torrides, mais nous vivons sans climatisation, comme nos ancêtres. Nous ne faisons guère attention aux mouches lorsque les fenêtres sont ouvertes. Par contre, nous faisons attention aux scorpions, en secouant nos chaussures avant de les mettre. Nous nous levons avant cinq heures du matin et nous couchons avant dix heures le soir, sans avoir regardé la télévision. Mon père n'en veut pas. Il dit qu'il en achètera une lorsqu'il sera à la retraite. Mais vous verrez après dîner comment nous passons nos soirées."

 

Ann :- "A propos de dîner, Ruth et Becky, allez donc préparer le barbecue. J'ai sorti ce qu'il faut sur la table de la cuisine. Nous dînerons dès que Ari sera arrivé."

- "Ari vient aussi ?" demandent en chœur Becky et Ruth avec ravissement.

- "Oui, il doit être là d'une minute à l'autre".

- "Avec Colin ?" demande Paul.

- "Bien sûr, comme ça vous serez cinq chenapans pour faire des bêtises", répond Ann.

- "Becky a trois enfants", explique Ruth. "Deux filles, Susan et Sharon, et un fils, Robin. Et Colin est le fils de mon frère Ari, qui vient de Baltimore, vous savez la grande ville au nord-est de Washington." Ruth va préparer le barbecue avec sa sœur.

 

Etat du Maryland

Baltimore est à 60 km au nord-est de Washington

 

Ari fait son entrée quelques minutes après, juste quand les braises du barbecue sont chaudes. Présentations. A peine plus de trente ans, mince, un visage fin aux grands yeux bleus romantiques, cheveux blonds, et l'air si gentil qu'on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Comme toute sa famille, sa poignée de main est ferme et son regard franc. Ses sœurs l'embrassent chaleureusement. Et soudain, ils forment un cercle en se tenant par la main et se mettent à sauter et danser ensemble en poussant des cris de Sioux.

        Ann voit l'étonnement de ses visiteurs. - "Non, ils ne sont pas fous. C'est un rite. Ils ont toujours fait ça en se retrouvant, depuis l'enfance. Ils appellent ça « la danse indienne ». C'est leur façon d'exprimer le plaisir d'être ensemble, et leur complicité."

Et les cinq enfants se mettent à imiter leurs parents : eux aussi font une ronde endiablée en se tenant par la main et en criant.

 

Le barbecue est dehors, près de la porte, pour ne pas enfumer la maison. On ferme les fenêtres et tout le monde s'installe autour de la table. Simon pose alors sur cette table deux bouteilles de Bordeaux qu'il avait apportées.

- "Si vous aimez le vin, celui-ci devrait aller avec la viande", dit-il.

Zigi prend une des bouteilles, ajuste ses lunettes, lit soigneusement l'étiquette, puis examine le bouchon.

- "Nous ne buvons jamais de vin dans cette maison", dit-il. "Mais Ann et moi en avons déjà bu un verre de temps en temps, dans des restaurants. Je voudrais le servir, mais le problème est que nous n'avons pas d'instrument pour enlever le bouchon."

- "J'ai une idée", dit Ann en se levant. Elle décroche le téléphone, compose un numéro, explique à son interlocuteur :

- "… si, tu sais, un instrument qui se visse dans le morceau de liège qui bouche une bouteille de vin… non, pas une bouteille en plastique, une bouteille en verre". Un silence, puis elle dit : "OK, on vient le chercher." Elle repose le combiné, s'adresse à Ari : "Va le chercher, Billy en a un."

Ari se lève et sort. "C'est à moins de quatre miles, je serai de retour dans dix minutes", dit-il.

- "Billy est notre voisin le plus proche", explique Ann. "C'est un homme qui a voyagé. J'ai bien fait de lui demander, il dit que ça s'appelle un « tire-bouchon »."

Aisha se souvient avoir lu que 80% des Américains ne possèdent pas de tire-bouchon.

 

Quand il est de retour, Simon est prié d'ouvrir les bouteilles. Ils sont tous assis, le repas peut commencer. Ann pose les coudes sur la table et joint ses mains :- "Mes ancêtres étaient juifs d'Ukraine et ceux de Zigi catholiques bavarois. Alors, pour la prière avant le repas, nous avons adopté un compromis : chacun la dit en silence, pour que seul Dieu l'entende. Puis, quand tout le monde a fini, nous mangeons.

 

Une minute de silence, puis Becky demande : - "Bien cuit, tout le monde ?"

Aisha et Simon font oui de la tête, pour ne pas se singulariser ; aux Etats-Unis, on préfère la viande bien cuite. Becky, assise près de la porte, se lève et revient bientôt avec une grande assiette portant quatre morceaux de viande qui dégagent un fumet délicieux.

- "Ce sont les petits morceaux, pour les petites faims. Qui en veut ?"

Les deux filles tendent leurs assiettes, imitées bientôt par Claire et Aisha.

- "C'est de la viande de nos vaches", dit Ann. "Mangez pendant que c'est chaud. Et prenez des légumes sur la table."

Simon reçoit un steak d'au moins une demi-livre, qui s'avère tendre, si tendre qu'il en fait le compliment à Zigi. - "De toute ma vie je n'avais pas mangé un steak aussi bon !" dit-il la bouche pleine.

- "C'est que nos vaches ne mangent que de l'herbe du Texas et courent tant qu'elles veulent", répond-il fièrement.

Il se lève, sert le vin aux adultes, Ann ayant fait signe « non » pour les enfants. Tout le monde apprécie le Bordeaux et en reprend. Avec huit amateurs, les deux bouteilles suffisent à peine à accompagner la viande.

Claire lit l'étiquette du vin et se lance dans une explication :

- "Par modestie, Simon ne vous a pas dit que vous buvez du vin servi à l'ambassade de France, à Washington. Ce Saint Emilion est un vin de prestige, servi dans les réceptions officielles."

- "Claire, si vous savez ça, peut-être pouvez-vous aussi nous dire comment s'y faire inviter ?" demande Ari, l'air enjoué et le verre à la main.

- "Je ne sais pas, je n'ai jamais été invitée. Mais Aisha et Simon en ont servi un soir, chez eux, et il avait été apporté par un secrétaire d'ambassade. Je l'ai tellement aimé que je me souviens du goût et du nom."

 

Le repas prend fin. Les enfants sont invités à aller dormir, mais ils réclament une histoire. Claire se porte volontaire : - "J'ai été baby-sitter, je dois pouvoir les intéresser." Et elle quitte la pièce suivie par les cinq enfants. Zigi prépare un feu dans la cheminée. Ari aide à débarrasser la table, puis rapporte du bois de la réserve extérieure. Ann et ses filles partent mettre la vaisselle dans le lave-vaisselle. Aisha propose de les aider, mais Becky refuse : - "Merci, mais il n'y a pas de place dans la cuisine pour plus de trois femmes."

 

Le feu brûle joyeusement dans la grande cheminée. Tout le monde est assis autour, sauf Claire. Ruth va voir comment elle s'en sort les enfants et revient avec un grand sourire : - "Elle raconte une extraordinaire histoire avec une princesse, sur une planète lointaine où il y a des monstres. Les enfants sont suspendus à ses lèvres." Claire revient enfin. - "Ils sont couchés et s'endorment", dit-elle.

 

Ann s'adresse à Simon, Aisha et Claire : - "Nous avons une tradition dans cette famille, depuis que mon grand-père est arrivé ici et a construit cette maison. Nous passons nos soirées à faire la lecture à haute voix, ou à faire de la musique. Tous nos ancêtres, en Ukraine, savaient jouer d'un instrument et nous continuons à faire apprendre la musique à nos enfants. Les enfants, nous allons faire un peu de musique comme d'habitude." Et elle éteint la lumière, ne laissant que le feu de la cheminée pour éclairer la pièce.

 

Becky se lève et revient avec un violon, Ruth prend une flûte traversière, Ann se met au piano. Ari sort un harmonica de sa poche en expliquant : - "Mes parents voulaient me faire apprendre un instrument d'orchestre, mais je n'ai pas voulu, je tenais à ce que ce soit l'harmonica. A huit ans, ils m'ont donné un an pour apprendre et prouver que je pouvais accompagner sans jouer faux. J'ai réussi."

        Ann joue un la, plusieurs fois, Becky accorde son violon et Ari souffle un peu dans son harmonica. Lorsqu'ils sont tous prêts, Ann propose : - "Le concerto pour flûte en mi mineur de Franz Benda, tous ?" Les enfants acceptent. Sur un signe d'Ann, ils commencent à jouer. C'est un arrangement à eux, avec accompagnement au piano, mais sans l'harmonica d'Ari.

 

Aisha et Simon écoutent avec ravissement, en se tenant par la main. Dans le silence de la nuit à peine troublé par les légers crépitements du feu, dans la cheminée, les notes s'élèvent, emplissent l'espace. La flûte de Ruth est en argent, elle a un son cristallin très pur. Claire ferme les yeux, se laisse bercer. Les trois mouvements s'enchaînent, un vif, un lent, puis encore un vif. L'atmosphère est magique.

 

Le concerto se termine. Les spectateurs applaudissent.

- "Ca vous a plu ?" demande Ari.

- "Beaucoup, c'était très beau", répond Aisha.

- "Quand je raconterai un jour à des amis français cette soirée dans un ranch du Texas, où des musiciens accomplis ont joué un concerto du XVIIIème siècle, une instrumentiste en robe à fleurs avec un tablier et deux en tenue de cow-girl, et que c'était si beau…" dit Simon.

- "Merci pour les compliments", dit Ann. "A toi, maintenant Ari. Que vas-tu nous jouer ?"

- "Je propose « Good Morning, Little Schoolgirl » de « Sonny Boy » Williamson. Maman, Ruth et Becky, vous pouvez m'accompagner ?"

Les trois femmes acquiescent. - "C'est de la musique « country blues » du Tennessee, composée dans les années 1930", précise Ann. "Tout le monde connaît l'air".

        Ari chante et joue de l'harmonica en alternance, accompagné au piano, à la flûte et au violon. Il imite bien l'accent et la voix traînante du Sud. Sa maîtrise de l'harmonica est impressionnante. Claire souligne le rythme en battant des mains. Pour Aisha et Simon le dépaysement est total.

La chanson finie, Ruth demande : - "Alors, les Français, cette chanson-là allait-elle mieux avec nos vêtements ?"

- "Oui, Ruth", répond Aisha en riant.

- "Je suppose qu'Ari l'a choisie en réaction à votre remarque, n'est-ce pas Ari ?" demande Claire.

Ari est ravi que Claire ait deviné son intention. « Elle me comprend, je m'entendrai sans doute bien avec elle » se dit-il. - "Oui, Claire."

 

Un silence se fait. Ari, Ruth et Becky regardent leur mère.

- "Oui je peux jouer, maintenant", dit-elle. "Je suis dans l'ambiance."

Elle se concentre un peu, puis attaque sans regarder de partition. C'est la sonate Appassionata, de Beethoven, un torrent de feu et d'émotion romantique. Aisha, Simon et Claire sont stupéfaits. Ann joue si bien, alliant une telle technique et une telle passion qu'ils se croient à un récital. Claire observe les autres : ils sont tous sous le charme. Elle ferme les yeux, elle se laisse prendre par la musique.

 

Quand Ann a fini, elle se lève, salue comme le ferait une professionnelle, sous les applaudissements. Aisha demande : - "Mais comment faites-vous, Ann, pour concilier la vie familiale et l'entraînement quotidien nécessaire à un tel niveau ?"

- "Je trouve deux ou trois heures tous les jours. J'ai plus de temps depuis que les enfants sont grands. A dix-sept ans, j'ai voulu devenir pianiste et mes parents ont eu beaucoup de mal à me persuader de rester au ranch. Et puis j'ai épousé Zigi, et mon bonheur d'épouse et de mère a compensé le regret de ne pouvoir donner des récitals. Mais ne me demandez pas de jouer encore, ce soir, je suis un peu lasse maintenant."

        Claire se lève vivement, va vers Ann et l'embrasse. - "Merci pour l'émotion", dit-elle, les larmes aux yeux. Ari pense : « Elle a du cœur, Claire, elle me plaît ! ». Zigi se lève à son tour, prend sa femme dans ses bras et lui dit : - "Je t'aime." Elle se serre contre lui.

 

- "Il est temps d'aller dormir", dit Ann. "Petit déjeuner à sept heures demain."

Une fois seuls dans leur chambre, Simon prend Aisha dans ses bras et lui dit à voix basse : - "Quelle famille, comme ils s'aiment, comme ils sont unis !

- "Oui", répond Aisha. "Je voudrais que la nôtre soit comme ça. Je voudrais que nous ayons des enfants qui nous aiment et qui s'entendent bien, comme la famille Johnson."

 

* * *

Jeudi

Au petit déjeuner, Ann prévient tout le monde :

- "Je vous conseille de passer la journée dehors et de profiter du beau temps, ils annoncent de la pluie à partir de ce soir et pour toute la journée de demain. Et sachez qu'il n'y aura pas de déjeuner en commun, alors mangez copieusement ce matin et emportez de quoi pique-niquer. Et où que vous alliez, soyez de retour pour dîner à sept heures."

 

Ruth propose à Aisha et Simon de visiter le ranch en camion 4 x 4 avec elle et son mari. Elle suggère à Ari d'emmener Claire faire une promenade à cheval.

- "Tu sais monter à cheval, Claire ?" demande Ari.

- "Oui, mais voilà une douzaine d'années que je n'ai plus eu d'occasion. J'espère que je n'ai pas oublié."

- "Tant mieux", dit Ari. "Parce que nous n'avons que deux chevaux."

Becky reste pour travailler et surveiller - de loin - les jeux des enfants. Ceux qui partent préparent le repas à emmener. Claire et Ari sellent les chevaux, puis partent.

 

Le ranch est immense. Après un quart d'heure, Ari et Claire atteignent un petit lac bordé de forêt d'un côté. De l'autre côté, la prairie s'étend à l'infini, légèrement vallonnée. Ari s'arrête pour qu'ils aient le temps de regarder le paysage.

- "Qu'est-ce qui appartient à ta famille, dans tout cela ?" demande Claire.

- "Regarde autour de toi, tout ce que tu vois."

- "C'est beau, c'est calme et l'air est doux", apprécie Claire.

- "Oui, cela nous change de la ville."

Ils repartent au pas. "Faisons connaissance", propose Ari. "Je vois que tu es venue seule."

- "Oui. A part Aisha et Simon, je n'ai pas d'ami et mes parents ne veulent plus me voir."

- "Pourquoi ?" demande Ari. "Dans notre famille, une telle attitude est inconcevable !"

- "Parce que je suis tombée amoureuse d'un camarade d'université il y a six ans et depuis j'ai vécu avec lui. Mes parents, très croyants, n'ont pas accepté cette union hors mariage. Et cet homme m'a quittée sans explication il y a quelques semaines."

- "Mon Dieu, je te plains sincèrement. J'ai vu que tu as du succès avec les enfants. Tu en as à toi ?"

- "Non, Dieu merci. Aisha pense que c'est parce que j'en aurais voulu et que j'aurais voulu me marier, que mon ami m'a quittée."

Claire voit la tristesse dans les beaux yeux d'Ari et sent qu'il la comprend.

- "Mais toi, Ari, tu as un fils et tu es venu sans sa mère."

- "Ma femme est morte dans un accident de voiture, il y a deux ans. Un camionneur ivre. Alors depuis j'élève mon fils Colin, c'est sur lui que j'ai reporté mon amour."

Claire, d'une voix douce : - "Parle-moi de ta famille, Ari. J'ai été si impressionnée par l'entente qui y règne, je voudrais vous comprendre mieux."

 

Ils arrivent à un petit ruisseau, mettent pied à terre, laissent boire les chevaux, puis continuent à marcher en tenant les bêtes par la bride. Ils font connaissance, se découvrent des goûts et des centres d'intérêt communs. Ari est professeur. Il enseigne l'anglais et l'histoire américaine à des adolescents, à Baltimore. C'est un passionné de littérature et de poésie américaine du XIXème siècle, passion qu'il tente de faire partager par ses élèves. Il apprend que Claire est psychologue, qu'elle aussi aime la littérature, la musique et l'art lyrique. Ils marchent longtemps, contents d'être ensemble.

 

Tout à coup, Ari s'arrête et tend le bras pour que Claire s'arrête aussi. Il désigne un troupeau devant eux, à quelques centaines de mètres.

- "Tu vois le taureau ?" demande-t-il. Claire le voit. Il est de bonne taille.

- "Il s'appelle Brutus", dit Ari. "Il est irascible et rapide. Nous allons faire un détour pour ne pas en approcher." Et il oblique vers la droite, en direction du petit bois qui borde le lac.

 

Ils continuent leur promenade à pied. Midi approche. Claire a un peu mal aux pieds.

- "Si on s'arrêtait pour se reposer ?" demande-t-elle.

- "Bien sûr. Tu as mal aux pieds ?"

- "Un peu."

- "Ici le sol est un humide à cause du lac et du ruisseau. Je connais un bon endroit pour s'asseoir. Peux-tu marcher encore mille pieds ?"

- "Je te suis", répond Claire.

A l'orée du petit bois, Ari se dirige vers un grand arbre, dans la ramure duquel Claire distingue une petite cabane en bois. Ari la montre du doigt.

- "C'est notre cabane, quand mes sœurs et moi étions gosses. C'est grand-père qui l'a construite pour nous, il y a longtemps. Elle est solide, on doit pouvoir s'y reposer."

Une échelle de corde pend le long du tronc. Claire et Ari montent à la cabane, petite pièce cubique en grosses planches surmontée d'un toit recouvert d'écorces épaisses. Ils s'assoient, sortent leurs provisions et commencent à manger.

 

Claire s'aperçoit qu'Ari la regarde en mangeant. - "Que regardes-tu ?" demande-t-elle.

- "Toi", répond Ari. "As-tu fait de la danse ?"

- "Oui, mais seulement trois ans. Pourquoi ?"

- "Parce que tu es gracieuse. Tu as un port de reine. Tu marches bien droite, avec grâce, comme en effleurant le sol. Les gestes de tes bras sont gracieux, quand tu prends un objet ou quand ils t'aident à exprimer quelque chose."

Claire est flattée. Elle regarde les yeux d'Ari pour juger s'il est sincère. « Oui, il croit ce qu'il dit » constate-t-elle. « D'ailleurs il est toujours sincère, je lis dans son esprit comme dans un livre. C'est l'honnêteté même. »

- "Moi aussi je t'apprécie, Ari. Tu es honnête, tu dis ce que tu penses. Je me sens à l'aise avec toi."

 

Ari n'ose pas lui dire, en plus, qu'il la trouve très belle. « Ce sont des aveux que l'on ne fait pas quand on se connaît si peu », pense-t-il. Claire voit dans ses yeux qu'il est un peu troublé, et son instinct de femme lui fait deviner pourquoi. Mais la blessure de l'amour perdu est encore vive dans son cœur, elle décide de ne pas aller trop vite. Après manger, Ari demande la permission de dormir quelques instants.

- "Un quart d'heure seulement, Claire."

- "Moi je n'ai pas sommeil, mais dors, rien ne presse, je patienterai en attendant."

Claire ne l'avoue pas, mais elle a envie de regarder Ari dormir. « Il a un si beau visage, si fin » se dit-elle. Elle s'appuie contre un mur de la cabane et le regarde se reposer.

 

Vers quatre heures, Ari montre le ciel à Claire.

- "Tu vois ces nuages ? La pluie approche. Viens, nous allons rentrer."

Claire accepte de faire galoper un peu les chevaux et même de sauter par-dessus quelques buissons. Elle se sent bien en selle, à présent. Ils arrivent rapidement au ranch, conduisent les chevaux à l'écurie, enlèvent les selles, nettoient les bêtes et leur donnent à manger. Puis ils entrent dans la maison, où on entend Ann jouer du Rachmaninov. Ils sont les premiers.

- "Alors, bonne promenade ?" demande Becky, une pile de linge à la main.

- "Excellente", dit Claire. "Ari est un guide parfait. Et cela faisait des années que je n'avais plus fait de cheval. Le temps a passé vite."

Becky pose son linge, embrasse Ari. "C'est bien, petit frère. Et ton fils a joué comme un ange avec les quatre autres. Je n'ai eu aucun souci avec eux."

- "Veux-tu un café chaud, Claire ?" demande Ari.

- "Je veux bien".

- "Je vais en faire." Il se dirige vers la cuisine. Claire le suit sans réfléchir. Une fois dans la cuisine, elle s'aperçoit qu'elle a suivi Ari parce qu'elle avait envie de rester avec lui. « Je suis cuite », se dit-elle. « Voilà que je suis en train de tomber amoureuse. Il faut que je demande son avis à Aisha. » Sans parler, elle regarde Ari préparer le café, elle se réjouit de sa présence.

 

Aisha, la voilà justement, elle vient de rentrer. Claire l'emmène dans sa chambre et se confie à elle. - "J'ai tout pour être victime de mes sentiments, n'est-ce pas ?", demande-t-elle à son amie.

Aisha lui prend la main, la regarde dans les yeux en souriant, et dit :

- "Non, tu as tout pour être heureuse, au contraire. Tu viens de me dire implicitement que tu as oublié Bruce, au moins pendant un moment. Tout le monde a vu, hier, que tu réussis bien avec les enfants ; tu te feras donc adopter par Colin. Et Ari est l'honnêteté et la bonté mêmes, il est incapable de tromper quelqu'un ou de le faire souffrir. Je te conseille d'attendre un peu, pour voir s'il se déclare, puis de le séduire. Je sais depuis tout à l'heure qu'il a perdu sa femme. Il a autant besoin de toi que toi de lui." Claire la serre dans ses bras. - "Aisha, je t'adore !"

On frappe à la porte. - "Entrez", dit Claire. C'est Becky. Elle regarde les deux jeunes femmes tour à tour :

- "C'est là que vous vous cachiez pour comploter, toutes les deux." Elle referme la porte. "Vous avez l'air complices de quelque méfait. Je ne sais pas si ce que vous disiez me regarde, mais il y a une chose qui me regarde, et je veux en parler à Claire."

Becky n'a pas l'air méchante, mais son ton est ferme. Claire devine ce qu'elle veut lui dire. - "Parle, Becky. Aisha peut rester, je devine le sujet et je n'ai rien à cacher à ma meilleure amie."

- "Très bien. C'est au sujet d'Ari. A la manière dont il a regardé Claire deux fois, je devine un sentiment. Je connais mon frère, je suis sûre qu'il ne saurait pas résister à Claire. Alors je viens te dire, Claire, qu'il est fragile, qu'il a beaucoup souffert de la perte de sa femme et que je ne veux pas que tu le fasses souffrir davantage. C'est un bon garçon, il ne le mérite pas."

Claire a les joues rouges. Elle se tourne vers Aisha : - "Dis-lui, toi, ce que je viens de te dire."

Aisha raconte en peu de mots. Elle conclut en disant :

- "Je me demandais, justement, si je ne devais pas aller trouver Ari pour lui demander de ne pas faire souffrir ma meilleure amie."

Soulagée, Becky éclate de rire. - "Alors pardonnez-moi, j'ai été brutale, j'ai soupçonné Claire à tort. C'est qu'elle est si jolie et elle a passé la journée avec Ari…"

- "Je ne vois qu'une solution à présent", dit Aisha, "c'est le secret entre femmes. Attendons de voir si Ari se déclare et laissons-le seul avec Claire le plus possible. Telle que je connais Claire, elle est aussi capable que lui de faire le premier pas."

Aisha, Claire et Becky s'embrassent. Claire est rouge de confusion. Elle doit attendre plusieurs minutes avant d'oser retourner avec les autres et leur montrer son visage.

 

* * *

 

Après dîner, lorsqu'on dit aux enfants qu'il est l'heure de dormir, tous réclament que Claire raconte une histoire. Claire se lève et quitte la pièce en tenant Colin d'une main et Susan de l'autre. La table est débarrassée, le lave-vaisselle est chargé et Zigi fait du feu. La pluie annoncée tombe en clapotant. Quand Claire revient s'asseoir à la table avec les autres adultes, Ann dit :

- "Ce soir, je propose que nous fassions de la lecture et de la poésie." Elle se tourne vers Aisha, Simon et Claire et explique : "Nous avons l'habitude de lire à haute voix un texte d'un bon auteur ou des poèmes. Nous choisissons successivement des textes et des poèmes qui intéressent tout le monde, et celui ou celle qui lit ou récite s'applique pour y mettre le ton qu'il faut. Cette tradition date de l'époque où j'étais enfant, et où mes parents avaient décidé que la langue anglaise est belle et riche, et qu'il faut que les enfants la connaissent, alors que dans ce pays on parle souvent mal. Nous sommes des paysans, mais nous aimons ce qui est beau et nous pensons qu'une pensée a besoin d'un vocabulaire riche pour être elle-même riche. Ce programme vous convient ?"

 

Les trois invités donnent leur accord. Claire précise qu'elle-même a toujours aimé la littérature et la poésie. Alors Ann la prend au mot :

- "Veux-tu commencer, Claire ? Nous avons des centaines de livres ici, tout ce mur en est garni, tu peux choisir. Ou si tu préfères, tu peux dire un poème."

Claire choisit de réciter un poème qu'elle connaît par cœur pour l'avoir souvent récité. - "Que diriez-vous d'un de nos poèmes les plus connus, « The Raven » d'Edgar Poe ? Pour moi, c'est un des plus beaux exemples de rythme et de musicalité de notre langue, c'est celui que je préfère entre tous."

        A part Aisha et Simon, tous les autres connaissent ce texte et acceptent. Ari se dit que Claire a choisi un texte difficile à réciter correctement, si difficile qu'il n'a jamais eu d'élève capable de le faire avec la diction et le rythme qu'il faut. Claire commence :

"Once upon a midnight dreary, while I pondered weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.
`'Tis some visitor,' I muttered, `tapping at my chamber door -
Only this, and nothing more.'… "

 

Sa diction est parfaite, chaque mot se détache, et les vers coulent et chantent comme l'eau d'une source. Les Américains sont suspendus à ses lèvres. Ils connaissent bien ce texte, mais jamais ils ne l'avaient entendu aussi bien dit. Aisha et Simon, eux, ne comprennent pas les phrases, qui contiennent trop de mots rares ou poétiques, mais ils se laissent bercer par la musique. « L'anglais est une belle langue quand on la connaît bien » se dit Aisha.

 

Mais de tous c'est Ari, le professeur d'anglais, qui est le plus ému. Lui-même ne saurait pas faire ressortir le romantisme de ce texte aussi bien que Claire ; lui-même découvre des nuances qu'il ne soupçonnait pas. Petit à petit, il a des larmes aux yeux.

 

Quand Claire a fini, Ann se lève et vient l'embrasser. - "Depuis plus de cinquante ans que j'entends des poèmes dans cette pièce, je n'en ai jamais entendu dit comme celui-ci, Claire. Où as-tu appris à réciter comme ça ?"

- "En allant au théâtre de temps en temps, en visionnant des DVD de pièces classiques, et en lisant et relisant des textes à haute voix jusqu'à ce qu'ils soient gravés dans mon cœur."

- "Je découvre une raison de plus d'aimer Claire", dit Aisha. "Moi aussi j'aime la langue française comme cela, moi aussi j'ai appris par cœur des poèmes pour pouvoir me les réciter."

- "Veux-tu nous réciter un poème français ?" demande Becky.

- "Je veux bien, mais ne vais-je pas vous ennuyer avec une langue que vous connaissez sans doute moins que l'anglais ?" demande Aisha.

- "Mes enfants et moi n'avons pas d'excuse, nous avons fait six ans de français à l'école. Il est vrai que nous avons un peu oublié et que c'est une langue difficile, mais nous voudrions t'écouter", dit Ann. "S'il te plaît, Aisha".

- "Voulez-vous que je traduise en anglais après chaque phrase ?" propose Simon.

- "Bonne idée", dit Zigi. "De toute façon, moi ce n'est pas le français que j'ai appris, mais l'allemand. Quand j'étais jeune, juste après la deuxième guerre mondiale, les allemands n'étaient pas très appréciés ici ; du coup ma famille a insisté pour que j'apprenne la langue, pour ne pas qu'elle disparaisse."

Aisha : - "Alors, après un poème en français, j'en réciterai un en allemand pour Zigi, si les autres sont d'accord."

- "Et c'est moi qui le traduirai en anglais", promet Zigi. "Enfin, si j'y arrive !"

Aisha : - "Bien. Je choisis un poème de Victor Hugo, « Le travail des captifs ».

"Dieu dit au roi : Je suis ton Dieu. Je veux un temple.
C'est ainsi, dans l'azur où l'astre le contemple,
Que Dieu parla;…"

Simon traduit au fur et à mesure. C'est un texte facile. Quand Aisha a fini, c'est Claire qui vient l'embrasser :

- "Ta prononciation est si claire que j'ai presque tout compris avant que Simon traduise. Et on voit bien que tu aimes ce texte."

Ann : - "Moi aussi j'aimais le français, à l'école. Moi aussi j'ai compris avant la traduction. Tu récites bien, Aisha."

- "Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi je trouve que l'anglais chante plus que le français" dit Ari. Claire approuve.

- "C'est vrai, je ne l'avais pas remarqué", dit Becky.

- "Alors qu'allez-vous penser de l'allemand !" prévient Aisha. "Il y a un poète qui a dit : « L'italien est pour parler aux femmes, l'anglais pour parler aux oiseaux et l'allemand pour parler aux chevaux. »"

Rires.

Pressé d'entendre la langue de ses ancêtres, Zigi demande : - "Alors, que réciteras-tu en allemand ?"

Aisha : - "Je vais chanter, si vous le voulez bien. Et comme la chanson est courte, je propose d'aller jusqu'au bout sans m'arrêter pour la traduction, puis de redire les paroles pour que Zigi les traduise. Voici donc une chanson du folklore allemand écrite au temps de l'empereur Napoléon. Les paroles sont de Ludwig Uhland et la musique de Friedrich Silcher ; voici « Ich hatt' einen Kameraden ».

"Ich hatt' einen Kameraden,
Einen bessern findst du nit.
Die Trommel schlug zum Streite,
Er ging an meiner Seite
Im gleichen Schritt und Tritt...
"

A peine Aisha avait-elle fini, que Zigi dit : - "C'est incroyable. Je connaissais cette chanson, je l'avais apprise étant adolescent. Je crois me rappeler les paroles. Je vais essayer de la traduire directement en anglais. Aisha, si je cale, aide-moi."

 

A part une hésitation vers la fin, Zigi traduit correctement. A la fin, tout le monde applaudit. - "Tu as une mémoire fantastique, papa !" s'exclame Ari.

- "Après 50 ans sans la chanter, je crois qu'on peut dire cela", dit Zigi tout fier.

Ari sort son harmonica de sa poche et joue l'air de la chanson, sans notes et sans erreur.

- "Tu as de l'oreille, mon fils", dit Ann.

- "Je suis ton fils, maman", répond Ari.

 

Ruth : - "Je pense que nos amis français aimeraient entendre la différence d'accent entre l'anglais d'Oxford et celui des Américains de Nouvelle Angleterre que Claire a utilisé. Ari, tu dois être capable de lire quelque chose avec l'accent britannique ?"

Aisha et Simon approuvent et se tournent vers Ari. Celui-ci se lève, choisit un livre, se rassoit.

- "Bien. Je vous propose l'un des poèmes les plus représentatifs de la langue du XVIIIème siècle, « Elegy Written in a Country Churchyard » de Thomas Gray. Mais je conseille à Aisha et Simon d'écouter le rythme des vers sans chercher à vraiment les comprendre, parce que beaucoup de mots sont rares ou à moitié mangés."

Ari regarde Aisha et Simon pour avoir leur assentiment, se concentre un instant, puis commence à lire.

"The curfew tolls the knell of parting day,
The lowing herd wind slowly o'er the lea,
The plowman homeward plods his weary way,
And leaves the world to darkness and to me…"

 

Aisha et Simon écoutent une musique de vers qu'ils n'ont pas eu l'occasion d'entendre en Angleterre. Claire apprécie la difficulté de l'exercice : prononcer avec un accent et un rythme anglais quand on est né au Texas ; « Ari a une vraie culture littéraire » constate-t-elle avec plaisir. A la fin du long poème, elle applaudit, imitée aussitôt par les autres.

        Claire explique aux Français : - "C'est un signe de haute culture, aux Etats-Unis, que de pouvoir prononcer à l'anglaise, de parler comme les britanniques. De manière générale, je reconnais les gens instruits à la qualité de leur expression orale autant qu'à la clarté de leurs idées. Ici, il faut même savoir user de l'accent anglais avec discernement, pour ne pas se faire prendre pour un snob ou un prétentieux."

- "Ou simplement pour être compris", ajoute Ruth. "Certains accents du Royaume-Uni sont aussi difficiles à comprendre à Washington que l'accent du Sud, celui de l'Arkansas ou du Mississipi."

 

La soirée se poursuit. Ruth lit un texte de John Steinbeck, Becky un texte de Herman Melville, Ann récite le court poème « Hymn to the Night » de Longfellow. Après chaque texte, chacun dit ce qu'il ressent. Au moment d'aller dormir, Ann dit à Claire, Simon et Aisha :

- "Nous avons déjà eu des invités dans nos soirées littéraires, mais pas encore des gens qui aiment autant la littérature. Merci pour votre participation."

 - "Simon et moi n'avions jamais participé à des soirées comme hier et aujourd'hui. Nous nous en souviendrons longtemps, Ann. Merci, merci encore."

Claire ajouta : - "Je ne me suis jamais sentie en harmonie avec des gens comme avec ta famille, Ann. C'est un privilège que de partager l'émotion artistique."

Zigi conclut : - "Quel dommage que tu habites si loin, Claire. Nous aimerions t'avoir souvent avec nous, te considérer comme un membre de la famille."

 

En se couchant, Claire se dit qu'elle apprécie la famille Johnson plus que ses propres parents, qui n'ont jamais accepté sa liaison avec Bruce. Et que dans la famille, elle apprécie surtout Ari, si gentil, si fin, si cultivé !

        Ari s'endort en pensant à Claire, à sa voix si parfaitement timbrée et rythmée pour faire passer l'émotion. « Comment se peut-il qu'une femme soit à la fois si belle, si gracieuse, si artiste… et célibataire ? », se demande-t-il.

 

* * *

Vendredi

La pluie monotone tombe d'un ciel bas en formant au sol de petites mares. Au petit déjeuner, Zigi s'en réjouit : - "L'herbe va bien pousser", remarque-t-il. Mais Ann revient aux préoccupations pratiques et organise la journée.

- "Jason et Becky partent travailler, leur entreprise ne fait pas le pont", dit-elle. "Leurs enfants vont à l'école, le car de ramassage passe dans une demie heure. Zigi a besoin d'aide. Dis-leur, chéri."

Zigi : - "J'ai besoin d'aide pour aménager l'intérieur d'un bâtiment agricole. J'ai déjà le bois, coupé aux dimensions voulues, mais j'ai besoin d'hommes pour m'aider à monter les cloisons." Simon, Ari et Toni promettent leur aide.

Ann : - "Becky et Ruth ont déjà passé l'aspirateur avant le petit déjeuner, et Ruth va cuisiner pour nourrir tout le monde. Moi je dois aller faire des courses en ville. Aisha, si tu veux visiter une ville texane moyenne et ses magasins, je t'emmène."

- "Avec plaisir, Ann."

- "Et moi j'aiderai Ruth, si elle veut bien de moi" promet Claire.

- "Et comment !", dit Ruth. "Il y a assez de travail pour deux, ici. Il faut aussi jeter un œil aux enfants de temps en temps et servir un repas à midi. D'ailleurs, il pleut et nous pourrons tous sortir demain, s'il fait beau comme la météo le promet."

 

Ann explique à Aisha qu'elle s'habille pour aller en ville et toutes deux partent se changer. Simon note l'heure et constate que Ann revient moins de cinq minutes après, battant Aisha de deux bonnes minutes. Il fait la remarque à Aisha et tous deux rient. - "A présent nous savons qui a appris à Ruth et Becky à se changer si vite !" dit-elle.

 

En montant dans le camion 4x4, Ann dit à Aisha : - "Nous allons à Waxahachie. C'est une ville de 20.000 habitants où on trouve pas mal de magasins. Nous irons aussi au Wal-Mart sur la Route 77, près du croisement avec la route 287."

 

 

Texas - Environs de Waxahachie

En grisé en haut de la carte l'agglomération de Dallas - Fort Worth

 

 

Aisha ne se souviendra que de deux détails sur cette visite de Waxahachie : en ville beaucoup d'hommes portent un chapeau de cow-boy, et aux caisses de sortie du supermarché un aide parlant espagnol emballe les achats dans de grands sacs en papier.

 

En déjeunant, Simon explique à Aisha comment on aménage un bâtiment agricole aux Etats-Unis. - "Ici, tout est en bois. Zigi a fait le plan de l'aménagement, l'a porté à un magasin de fournitures, et celui-ci lui a livré les poutres, planches et profilés de bois divers tout découpés aux dimensions exactes. Nous sommes en train de monter le tout avec des clous, des vis et des agrafes. C'est extrêmement simple et rapide. Nous aurons fini en fin d'après-midi."

 

Après déjeuner, Ann s'installe au piano. - "Si je veux être prête pour ce soir, je dois travailler encore un peu", explique-t-elle. Claire et Aisha s'assoient près d'elle, sur un canapé. Ann joue deux heures : Rachmaninov, Liszt, quelques exercices. Claire et Aisha écoutent et ne voient pas le temps qui passe, n'entendent pas la pluie qui tombe. Ruth finit ses tâches ménagères et les rejoint.

        Quand Ann se lève enfin, Ruth demande : - "Es-tu prête, maintenant, maman ?"

- "Oui", répond sa mère. "Voilà plusieurs mois que je n'avais pas joué ces pièces, j'avais besoin de me les remémorer."

 

En rentrant, Becky commence par se changer et découvre qu'elle n'a rien de spécial à faire, Ruth s'étant occupée de tout. Elle remercie sa sœur, qui lui dit :

- "Si, il y a une chose que tu peux faire avec Ari, quand il se sera lavé et changé : c'est d'enregistrer de la musique violon et harmonica pour préparer une « square dance » pour demain soir. Nous sommes quatre couples, cela va sûrement plaire à tout le monde."

        Quand Ari est prêt, Becky et lui emportent un enregistreur et leurs instruments dans la chambre de Becky, où il n'y a pas de bruit, et préparent de la musique pour le lendemain.

 

Ann a rapporté des poissons pour le dîner et les fait griller au barbecue, sous le porche, à l'abri de la pluie et sans enfumer la maison. Ils dînent, Claire raconte une histoire aux enfants et les couche, et la famille Johnson offre à ses invités une nouvelle soirée musicale. Ils sont heureux d'être réunis et de jouer ensemble, leurs invités apprécient la musique et la chaleur humaine de leurs relations. Becky observe Ari et Claire à la dérobée ; elle se demande combien de temps ils tiendront avant de s'avouer leur amour.

 

Samedi

La météo a vu juste, il fait beau. Becky complote avec sa mère, Ruth et Aisha, pour laisser Ari et Claire seuls. Ruth et Toni vont emmener Aisha et Simon visiter Dallas, Becky et Ann déclarent qu'elles ont du travail à faire. Ari invite donc Claire à faire une nouvelle promenade à cheval et ils partent tous deux avec de quoi pique-niquer.

 

Rentrée de la visite de Dallas, Aisha se trouve près de la fenêtre quand ce qu'elle voit la fait se retourner.

- "Becky, regarde par la fenêtre", dit-elle.

Becky regarde et aperçoit Ari et Claire, qui reviennent de l'écurie où ils ont dû remiser les chevaux. Ils marchent en se tenant par la main. Colin les aperçoit, court vers eux, les entoure tous deux de ses bras, puis s'installe entre eux et leur donne la main à tous les deux pour marcher avec eux.

        Becky va appeler sa sœur et sa mère, qui arrivent dans la pièce à temps pour voir Ari, Colin et Claire faire leur entrée. Ann voit dans les yeux de son fils et de Claire la nouvelle de la journée. Sans un mot, elle leur tend les bras pour qu'ils viennent ensemble l'embrasser.

 

Après dîner et une fois les enfants couchés, Ruth propose à Simon et Aisha de participer à une « square dance ».

- "Vous avez sûrement déjà vu cela dans les films westerns : quatre couples ou plus dansent au son d'une musique folklorique gaie, en exécutant les figures demandées par un maître de cérémonie appelé « caller ». Vous voulez apprendre ?"

- "C'est que nous ne savons guère danser…" dit Simon.

- "Pas de problème. Les pas que l'on fait n'ont pas grande importance dans une square dance ; il suffit d'obéir au caller et de suivre le rythme de la musique. Nous vous apprendrons et vous nous imiterez", insiste Ruth.

 

Becky et Ari ont enregistré la musique avec un violon accompagné par un harmonica. C'est Ari qui fera le caller tout en dansant. Zigi dansera avec Ann, Toni avec Ruth, Jason avec Becky et Ari avec Claire. Ils commencent par montrer les pas à Simon et Aisha. Au bout d'une demi-heure, les quatre couples dansent et s'amusent comme des gamins.

        Ann propose alors qu'ils s'arrêtent le temps de s'habiller en costumes traditionnels. Les femmes se mettent en robe longue, les hommes enfilent des bottes et se coiffent d'un chapeau de cow-boy et tous retournent danser en riant.

 

Quand ils vont quitter le ranch le lendemain pour aller prendre leurs avions, Ann serre Claire dans ses bras en disant :

- "Tu as une nouvelle famille maintenant, Claire. Reviens-nous vite."

Et Claire répond : "Oui, mère".

 

* * *

La semaine suivante

Le lundi matin, un porteur remit à Simon et Aisha leurs nouveaux papiers d'identité, et une petite note de George Papadopoulos leur demandant d'apprendre par cœur leur nouveau passé, disponible dans la base de données antiterroriste sous leurs nouveaux noms. Ils apprirent leur leçon, confirmèrent à Ruth qu'ils rentraient en France pour le reste de la semaine et seraient de retour le lundi suivant, puis partirent s'occuper de quitter leur appartement, fermer leur compte en banque, trouver et louer un nouvel appartement, etc. Le mardi soir, ils quittaient les Etats-Unis sous leurs vrais noms et prenaient l'avion pour Paris.

 

A Paris, ils commencèrent par rendre visite à la famille d'Aisha. Sa mère, persuadée qu'on mangeait mal aux Etats-Unis, fut ravie de constater qu'Aisha n'avait pas maigri, et recommanda à Simon de veiller à ce qu'elle mange bien. Pour faire plaisir à Simon, elle avait de nouveau préparé un couscous.

        La visite à la famille de Simon fut l'occasion pour Aisha d'apporter des fleurs à madame Eberhart, qui la serra dans ses bras en l'appelant « ma fille ». Enfin, la visite à Tiberghien fut l'occasion de le mettre au courant, de vérifier qu'il n'avait pas de nouvelles instructions pour eux sinon de poursuivre leur mission, et de constater qu'il avait enfin réussi à garnir son bar correctement : il leur offrit de choisir entre plusieurs alcools.

 

Pour rentrer à Washington, ils n'emportèrent que leurs nouveaux papiers d'identité, les anciens restant entre les mains de Tiberghien. Ils allèrent jusqu'à vérifier, dans leurs PC portables, que leurs anciens noms n'apparaissaient plus nulle part et que l'Encyclopédie du Jihad n'était plus sur le disque. Ils étaient désormais citoyens américains.

 

Lundi

La première personne qu'ils rencontrèrent en arrivant au bureau fut Judy. Après avoir pris de leurs nouvelles, celle-ci leur apprit que des journalistes cherchaient Aisha sous son ancien nom. Ils confirmèrent que la réponse à donner à de telles demandes était que ces Français étaient repartis en France et n'avaient pas laissé d'adresse.

        Judy fit cependant remarquer qu'il fallait gérer les appels téléphoniques et messages Internet arrivant à leurs anciennes coordonnées, qu'on ne pouvait pas empêcher des participants à leurs séminaires d'avoir noté. Ils décidèrent que Judy recevrait ces appels et messages et, sauf les cas importants éventuels où elle les passerait à Aisha ou Simon, elle répondrait qu'ils ont quitté le pays.

 

Travaillant désormais sous leurs nouveaux noms, Aisha et Simon reprirent leurs divers projets au point où ils les avaient laissés : la traduction automatique de l'arabe parlé, le suivi des publications des leaders d'opinion et des terroristes, et la formation d'inspecteurs pour aider les agents du réseau à reconnaître des menaces.

 

Mercredi

En fin de journée, ils allèrent trouver Ruth dans son bureau.

- "Ruth, est-ce que Toni et toi êtes disponibles le vendredi soir de la semaine prochaine ?" demanda Simon.

- "Oui, pourquoi ?"

- "Parce que maintenant que nous connaissons vos goûts, Aisha et moi voulons vous inviter à assister à un concert au Kennedy Center, à Washington. Le National Symphony Orchestra joue un concerto de Beethoven et une symphonie de Haydn."

- "Quelle excellente idée !" s'exclama Ruth. "Nous demanderons à une voisine de rester avec Paul ce soir-là. Vous êtes adorables."

- "Nous voudrions aussi inviter Claire et Ari, si tu n'y vois pas d'inconvénient", dit Aisha.

- "Mais non, bien sûr. Tu sais à quel point Toni et moi les aimons."

Deux heures après, avec l'accord de Claire et d'Ari qui viendrait directement de Baltimore, ils commandèrent les billets sur Internet.

 

Vendredi, soir de concert

 

 

Washington - Kennedy Center for the Performing Arts

On y donne des ballets, des opéras et des concerts

 

 

Aisha et Simon rencontrèrent les deux autres couples dans le hall du Kennedy Center. Dès qu'ils furent tous ensemble, Ari annonça que Claire et lui comptaient se marier le lendemain de Noël, au ranch.

- "Maman est au courant ?" demanda Ruth.

- "Au courant ?" s'étonna Ari. "Elle a déjà tout pris en main, elle prépare des listes d'invités et un menu spécial, elle répète la musique qu'elle compte jouer, elle ne tient plus en place !"

- "Et les parents de Claire ?"

- "Je compte les appeler demain", dit Claire. "Comme il est question de mariage, peut-être me pardonneront-ils. Je compte leur présenter Ari d'abord par téléphone, en des termes aussi convaincants que possible, puis en allant chez eux avec lui dans quelques jours."

- "Méfie-toi de ma mère", prévint Ruth. "Si tes parents se contentent de venir au mariage, elle sera ravie de les recevoir. Mais si ta mère demande à participer à l'organisation, il risque d'y avoir des étincelles ! Au ranch, c'est ma mère qui a toujours commandé ; aux mariages de ses deux filles et de son fils elle a toujours eu le dernier mot."

Chapitre 9 - Attentat à Chicago

 

Deux semaines avant Noël, Simon était en train de rédiger une spécification de fonction logicielle dans son bureau lorsque son PC signala l'arrivée d'un message urgent. C'était Judy qui le faisait suivre, car il était adressé à Simon Eberhart, à son ancienne adresse de messagerie.

 

L'émetteur du message était Howard Christensen, un agent du FBI qui avait participé à son séminaire de Chicago. Christensen voulait des conseils pour identifier une menace potentielle grave. Il priait Simon de le rappeler avant 15 heures (heure de Chicago) en utilisant la visiophonie sécurisée du réseau privé de l'antiterrorisme.

        Ce système de visiophonie permettait à deux correspondants, tous deux agents fédéraux assermentés, assis devant leurs PC dans leurs bureaux sécurisés, de communiquer à la fois par la voix, l'image et l'échange de données. Les communications étaient parfaitement sécurisées, l'identification de chaque correspondant étant assurée pour l'autre. Une règle de sécurité exigeait qu'on n'utilise cette méthode de communication qu'en l'absence de toute personne non assermentée.

 

Devant son PC, Simon appela Christensen, dont l'image apparut sur l'écran du PC, au dessus d'un bandeau qui confirmait son nom. Simon décida de ne lui parler de son changement d'identité que si cette révélation s'avérait indispensable.

- "Bonjour, Howard. Que puis-je faire pour toi ?"

- "Bonjour Simon. Voilà. Ici à Chicago, on m'a chargé de vérifier, en association avec un architecte assermenté FBI, le respect des cahiers des charges de sécurité antiterroriste imposés aux bâtiments de plus de 30 étages. Nous en avons beaucoup à Chicago.

        Dans un premier temps, les responsables sécurité de chaque bâtiment de la ville ont recensé les problèmes de sécurité de leur bâtiment grâce à une liste fournie par nous, et déclaré par écrit ce qu'ils allaient faire pour se conformer aux lois antiterroristes. Nous avons vérifié ces réponses avec eux, en allant les voir un par un, et mis au point avec chacun un plan de sécurité avec calendrier de réalisation.

        Dans un deuxième temps, nous avons reçu un état d'avancement des travaux et procédures de sécurité antiterroriste, que nous avons examiné comme la première déclaration.

        Or l'un des bâtiments me pose problème. En fait, c'est un ensemble de deux tours jumelles de 60 étages, appelées Marina City et situées au bord de la Rivière de Chicago. Tout le monde les connaît ici, on les a baptisées « les épis de maïs »."

 

 

Chicago - Tours Marina City

Au centre de chaque tour, une colonne technique de 10,5 mètres
regroupe les ascenseurs, les câbles et les tuyaux

 

 

"La première déclaration est arrivée en retard et bourrée d'erreurs. Il m'a fallu plusieurs réunions de travail avec le responsable sécurité, sur place, pour lui faire approuver et signer un plan de sécurité acceptable. J'ai reçu la semaine dernière le premier rapport d'avancement, qui contient plusieurs affirmations absurdes où l'intention de se dérober aux obligations est manifeste.

        J'ai alors enquêté sur ce responsable sécurité, du nom de Alison, et découvert qu'à part les réunions avec moi et la signature des documents de sécurité, il n'était jamais là et ne travaillait pas pour la société qui administre Marina City. J'ai aussi découvert que son adresse personnelle ne comprend, en fait, qu'une boîte aux lettres et un répondeur téléphonique, hébergés dans une société qui assure le secrétariat de membres de professions libérales. Je soupçonne donc un risque terroriste et je voudrais que tu me dises comment continuer mon enquête."

 

Simon : - "As-tu eu l'impression, lors de tes réunions avec Alison, qu'il était compétent en matière de sécurité, ou au moins en administration d'immeubles ?"

Christensen : - "Il n'était compétent dans aucun des deux domaines ; j'avais avec moi une fois l'architecte assermenté, et c'est lui qui m'a confirmé en sortant de la réunion que cet homme n'est pas du métier de l'administration d'immeubles. Il se demandait même comment on avait pu lui confier la sécurité de deux tours de 60 étages, dont 20 de parking, 16 de bureaux et 24 d'appartements, où il y a à tout moment entre 2000 et 5000 personnes."

 

Tours Marina City vues de la Rivière de Chicago

On distingue le parking en spirale (les 20 étages inférieurs)

 

 

Simon : - "Connais-tu au moins la société qui administre ces tours et lui a confié leur sécurisation ?"

Christensen : - "Non, mais je la trouverai facilement, en parlant à un ou deux locataires."

Simon : - "Quand tu l'auras contactée, obtiens d'elle des renseignements sur Alison, et essaie aussi de connaître la situation financière de la société et d'Alison personnellement. Les banques communiquent les renseignements comme les incidents de paiement, les bilans sont publics et il y a des sociétés spécialisées qui vendent des renseignements sur la situation des entreprises.

        Cela te permettra de savoir si ce n'est pas par souci d'économie que l'on tente de minimiser ou retarder les dépenses de sécurité ; à moins que ce soit par manque de trésorerie et surendettement, ne permettant pas d'emprunter pour des investissements de sécurité, qui peuvent s'amortir sur des années."

 

Christensen : - "OK, Simon. Y a-t-il autre chose que tu me conseilles de faire ?"

Simon : - "A priori, la situation que tu me présentes ne me fait pas craindre le terrorisme islamiste, parce que les erreurs d'Alison sont trop manifestes : déclarations grossièrement erronées et adresse secrète. Les terroristes comme ceux du 11 septembre sont bien trop habiles pour de telles erreurs. Cela me fait penser à de l'escroquerie plus qu'à du terrorisme.

        Mais on n'est jamais trop prudent. En posant des questions sur Alison aux gens de la société de gestion des tours, on risque qu'ils le préviennent s'ils sont de mèche. Je te conseille donc de faire interroger la société de gestion par un collègue pendant que tu seras avec Alison. Prends donc rendez-vous toi-même avec Alison, à une heure ouvrable où un collègue pourra se rendre à la société de gestion ; je te conseille de prétexter une nouvelle réglementation dont tu dois lui parler.

        Cette nouvelle réglementation sera imaginaire et destinée à lui tendre un piège s'il est un terroriste. Dis-lui qu'elle instaure le droit pour le FBI d'installer lui-même des détecteurs et du matériel de surveillance secrets dans les tours à protéger. Cela l'inquiétera et lui fera peut-être commettre une imprudence dont tu profiteras."

Christensen : - "OK, Simon. J'ai enregistré notre conversation pour me souvenir de tout. Puis-je te rappeler si la suite de cette affaire nécessite encore tes conseils ?"

- "Avec plaisir, Howard."

 

Quatre jours après, Christensen rappela Simon.

- "Il y a du neuf. Pendant ma réunion avec Alison une collègue a rendu visite à la société de gestion, en prétextant qu'un nouveau décret rendait obligatoire la vérification des CV des responsables de sécurité des grandes tours. Ils lui en ont donné copie immédiatement. La collègue a vérifié que l'adresse donnée par Alison est celle de sa boîte aux lettres dans la société de secrétariat, que les diplômes d'Alison sont des faux achetés sur Internet, et que l'expérience professionnelle qu'il prétendait avoir acquise l'était auprès de sociétés imaginaires.

        Pendant l'entretien, la collègue a aussi appris que lors de l'embauche les prétentions salariales d'Alison étaient très modestes, ce qui a motivé une préférence par rapport à d'autres candidats. En sortant des bureaux de la société, la collègue m'a appelé pendant ma réunion avec Alison, et m'a conseillé de déclencher la filature que j'avais prévue. Un agent du FBI a donc suivi Alison dès la fin de notre réunion.

 

Arrivé dans la rue, Alison a sorti un téléphone mobile pour appeler quelqu'un. Deux de nos agents, déguisés en voyous, l'ont attaqué dès qu'il a commencé à parler et ont réussi à lui arracher son téléphone. Ils se sont enfuis en voiture et, pendant cette fuite, ils ont communiqué à des collègues, à leur bureau, le numéro qu'Alison avait appelé et tous les numéros enregistrés dans le portable."

- "Bigre", dit Simon. Et après ?"

- "Le numéro appelé correspond à une carte prépayée avec de l'argent liquide, dont le propriétaire est, par définition, inconnu. Mais nous avons mis ce numéro sur écoute-localisation, ce qui a permis d'arrêter le suspect le lendemain, alors qu'il appelait depuis une voiture arrêtée sur un parking de station-service. L'homme arrêté est un citoyen yéménite, recherché depuis trois ans pour dépassement de la durée de séjour autorisée aux Etats-Unis."

Simon : - "Bien joué, Howard ! Et ensuite ?"

- "Nous avons perquisitionné chez ce Yéménite, en même temps que chez Alison, que nous avions suivi et qui avait eu l'imprudence de rentrer chez lui après son agression, au lieu d'aller porter plainte pour vol de mobile au poste de police, pourtant tout proche et sur son chemin. A part sa véritable adresse, nous n'avons rien trouvé chez Alison ou sur Alison, célibataire américain apparemment sans histoire à part l'usage de faux diplômes. Son interrogatoire n'a rien donné pour le moment, notamment parce que nous ne lui avons pas dit que nous tenions le Yéménite. Et nous sommes en train d'exploiter les autres numéros de téléphone d'Alison et du Yéménite. Que ferais-tu maintenant à notre place ?"

- "Etes-vous certains qu'Alison soit américain ?" demanda Simon.

- "Non. C'est ce qu'il a déclaré. Nous sommes en train de vérifier ses affirmations concernant son lieu de naissance, son compte en banque, etc. Alison se dit innocent et déclare ne pas comprendre ce qui lui arrive."

Simon : - "Tu te rappelles peut-être, Howard, que pendant le séminaire j'avais parlé de la solidarité très forte des musulmans entre membres d'une même famille, d'un même clan ou d'une même tribu. Je te suggère de faire analyser l'ADN de Howard et du Yéménite, pour voir s'ils ont quelque chose en commun, en plus de la comparaison de leurs traits physiques. J'ai une intuition. Avez-vous trouvé quelque chose chez le Yéménite ?"

- "Nous ne savons pas où il habite, Simon. Il refuse de parler. Nous sommes surs de son identité d'après sa photo et les empreintes digitales prises à son entrée dans le pays. Nous analysons les transactions et renseignements d'identité de sa carte de crédit, parce qu'il n'a pas de papiers, pas de permis de conduire."

 

La semaine suivante, Christensen appela de nouveau.

- "Ton intuition était juste, Simon : l'analyse ADN a montré qu'Alison et le Yéménite sont frères. Nous avons pu, alors, faire avouer à Alison qu'il s'appelait en réalité Mohamed Salem al-Baïd et que son frère lui avait demandé des copies des plans de sécurité des tours ; Alison prétend qu'il ne sait pas pourquoi faire, mais qu'entre frères on s'entraide. Mais comme il a tenté de l'appeler aussitôt après notre réunion, dès qu'il a su que le FBI voulait installer des dispositifs de sécurité et surveillance dont il n'aurait pas les plans, nous présumons avoir éventé un complot terroriste contre les tours.

 

Pour faire parler le Yéménite, nous avons utilisé une femme, agent du FBI dans la région de la Capitale, qui a la réputation de réussir à faire parler les hommes. C'est une psychologue qui met à profit ses connaissances en même temps que sa beauté, son charme et son talent de comédienne pour faire craquer les suspects. Elle a réussi à lui faire dire le nom de l'homme à qui il remettait les plans de sécurité obtenus d'Alison.

 

Nous avons alors retrouvé cet homme grâce à son numéro de téléphone mobile, enregistré sous l'abréviation de son nom dans le mobile du Yéménite. C'est un Saoudien. Une perquisition musclée chez lui a permis de retrouver les plans de sécurité et une quantité de schémas annotés en arabe, ainsi que d'autres textes arabes. Si tu pouvais y jeter un œil, voire même nous les traduire, Simon…"

Simon : - "Bien sûr, il y a peut-être urgence. Tu peux me les envoyer ?"

Christensen : - "Ils ont été scannés dans mon PC. Je te les envoie immédiatement."

 

Simon reçut une vingtaine de feuillets en arabe, certains contenant des schémas. Il les lut et rappela aussitôt Christensen.

- "Je n'ai lu que l'essentiel, Howard, mais ce sont des plans d'attentat. Voici ce que ces salauds veulent faire. Enregistre-moi, pour que tes collègues m'entendent."

- "OK, Simon. L'enregistreur de mon PC tourne."

- "Ils veulent déclencher une série d'explosions simultanées dans les deux tours.

        Certaines détruiraient les ascenseurs, pour piéger les gens dans les étages. Elles détruiraient en même temps les câbles d'alimentation électrique et de télécommunications situés à côté des ascenseurs dans la colonne technique de 35 pieds de diamètre au centre de chaque tour.

        D'autres explosions mettraient le feu à des dizaines de voitures dans les parkings en spirale sur 20 étages, en espérant que les flammes se propageraient aux étages supérieurs, où il y a des gens.

        D'autres encore dynamiteraient les escaliers de sécurité, pour empêcher les gens de descendre.

        Et ils ont prévu de mettre le feu en même temps à plusieurs endroits au-dessus des parkings, dans les étages de bureaux et d'appartements."

 

Christensen : - "Mon Dieu, Simon, mais où en sont-ils de l'exécution du plan, à ton avis ?"

Simon : - "Ils m'ont l'air prêts. Mais il me semble que le Saoudien que vous tenez est leur chef, puisque c'est lui qui avait les plans. Je n'ai pas vu de date et heure d'exécution dans tes documents, donc s'il n'a pas encore pu donner l'ordre, nous sommes tranquilles. Dans le cas contraire, chaque minute compte. Avez-vous arrêté tous les conspirateurs ?"

- "Nous en tenons déjà quatorze en tout, et sommes sur la piste de trois autres. As-tu des noms dans les documents que je t'ai envoyés ? Je te pose la question parce que je ne sais pas lire l'arabe."

- "Oui. J'ai ici une liste de noms et numéros de téléphone. Je te la traduis immédiatement et je te l'envoie. Tiens-moi au courant, s'il te plaît."

 

Christensen et ses collègues avaient de la chance. La vingtaine de terroristes avaient prévu de coordonner le déclenchement des explosions et des incendies en restant en communication avec leurs téléphones mobiles pendant les quinze dernières minutes. Dans la liste que Simon envoya à Christensen, il y avait deux noms que le FBI de Chicago n'avait pas encore. Grâce à la fonction de localisation de l'opérateur de téléphone, et au fait que ces téléphones mobiles étaient allumés, les deux terroristes furent repérés en quelques minutes : ils étaient chacun dans une des tours, prêts à déclencher des incendies au 23ème étage. L'ordre d'agir immédiatement avait donc été donné par le Saoudien juste avant son arrestation. Les deux incendiaires furent arrêtés en flagrant délit, en possession de bidons d'essence. L'attentat avait été déjoué. Christensen en informa Simon sans délai.

- "A cette heure-ci, l'auditorium de 700 places de Marina City était à peu près plein, ainsi que les bureaux. Et il y avait des gens dans certains appartements. Il aurait pu y avoir environ 3500 victimes, plus que le 11 septembre. Les téléphones autour de moi n'arrêtent pas de sonner. Ah, je te quitte, cet appel-ci provient du maire de Chicago."

 

Deux jours avant Noël, Simon reçut copie d'un rapport d'étape de Christensen faisant le point sur l'attentat des tours Marina City. Le vrai nom d'Alison était Yusuf Salem al-Baïd. Il était arrivé aux Etats-Unis il y a un peu plus de trois ans, apparemment dans l'intention de préparer un attentat de grande ampleur. Les deux frères s'étaient inscrits comme étudiants dans une université d'état, mais n'avaient pas souvent assisté aux cours. Alison-Yusuf s'était fait engager comme responsable sécurité pour disposer des plans pour son frère. Celui-ci avait cherché une cible, recruté et formé avec soin son équipe de terroristes, en deux ans d'efforts, avant qu'un Saoudien soit nommé responsable de l'attentat à sa place il y avait six mois, ce dont il était furieux.

        Chaque ascenseur devait être dynamité par un terroriste à l'aide d'une charge de quelques centaines de grammes d'explosif, dont la mise à feu était assurée à l'aide d'un mécanisme électronique minuscule, déclenché par une petite ficelle et prévu pour un délai de dix secondes. Chaque charge, plate et indétectable par les portiques de sécurité du rez-de-chaussée des tours, était prête à l'emploi. Elle était enveloppée d'un papier brun comme un livre, et devait être collée à la paroi de l'ascenseur par le terroriste, au moment de quitter la cabine à l'étage où il descendait.

        Les véhicules portant les explosifs et l'essence pour mettre le feu aux garages en spirale à plusieurs endroits étaient prêts, et déjà garés dans ces garages. Il suffisait de passer à côté en répandant de l'essence et en y mettant le feu.

 

Christensen détaillait dans son rapport tout ce qui était connu à ce stade de l'enquête, pour que les agents du FBI disposent tous des mêmes informations. Il terminait en écrivant que le maire de Chicago allait révéler toute l'histoire lors d'une conférence de presse le lendemain, veille de Noël, et qu'il serait félicité publiquement à cette occasion.

        Honnête, Christensen avait bien expliqué au maire tout ce que le succès du FBI de Chicago devait à Simon, mais le maire avait regretté que Simon ne puisse être félicité publiquement comme il le méritait, parce qu'on ne pouvait révéler l'identité d'un agent de l'antiterrorisme. Il avait promis de signaler l'action de Simon au Tsar de l'antiterrorisme, qu'il connaissait, mais n'allait rien faire rien de plus.

 

Le soir même, alors qu'Aisha et Simon dînaient dans leur appartement, le téléphone sonna. C'était un collaborateur du Président des Etats-Unis, qui les invitait tous deux à déjeuner à la Maison Blanche le lendemain à midi quinze.

        Un peu affolé, Simon appela aussitôt Ruth chez elle pour demander conseil : comment s'habiller, que dire ou ne pas dire, comment s'adresser au Président. A cette dernière question, Ruth répondit « mister President ».

 

* * *

 

Le Président avait aussi invité le Secrétaire d'Etat et le Tsar de l'antiterrorisme, qu'il présenta à Aisha et Simon avec un souci évident de les mettre à l'aise et de leur faire honneur. La table était dressée dans une petite pièce, décorée de peintures anciennes aux murs et de bibelots et livres précieux posés sur des meubles de style.

 

Le Président alla droit au but, en appelant Aisha et Simon par leurs noms américains.

- " Alice et Steven Ellsworth, je vous félicite pour les vies que vous avez sauvées, ainsi que pour les compétences que vous avez fournies pendant vos séminaires aux agents impliqués dans la lutte antiterroriste."

- "Merci monsieur le Président", répondirent en chœur Aisha et Simon.

Le Président : - "Vous savez qu'il n'est pas possible de révéler vos noms aux médias, par respect du règlement concernant les agents travaillant sous couverture, comme par souci de votre propre sécurité. Vous n'aurez donc pas les honneurs de la télévision ou des journaux, bien que vos services rendus l'aient mérité. C'est pourquoi les Etats-Unis vont reconnaître vos mérites comme ceci.

 

Le Président remit alors à chacun des deux Français un petit rectangle de bois précieux, où une plaque dorée portant la date et une phrase de remerciements était surmontée du Grand Sceau des Etats-Unis. Il leur remit aussi un petit rouleau de papier fort entouré d'un ruban rouge, où figurait un texte de remerciements et le sceau du Président des Etats-Unis. - "Joyeux Noël !", ajouta-t-il.

Aisha et Simon, touchés par cet honneur insigne, remercièrent vivement.

 

 

Grand sceau des Etats-Unis

Sceau du Président des Etats-Unis

 

 

 

Le Président : - "Mes collaborateurs ici présents et moi-même ne savons à peu près rien sur vous en tant que personnes. Nous avons seulement reçu des fiches extraites de la base de données antiterroriste, où vous figurez non en tant que personnes mais en tant qu'agents de notre DHS et du gouvernement français. Dites-nous tout : pourquoi avez-vous accepté cette mission du président français, comment avez-vous trouvé les Etats-Unis et les Américains, etc."

 

C'est Simon qui commença - "Monsieur le Président, messieurs, les études que nous avons faites en France, Aisha et moi-même, ont été entièrement payées par l'Etat. Pendant notre enfance, nos familles ont reçu des subventions publiques pour aider à payer notre nourriture et nos vêtements, et même pour payer une partie des loyers des appartements où nous vivions. La plus grande partie de nos dépenses de santé ont été prises en charge par un système d'assurance payé par les contribuables et les entreprises de France. Nous devons donc de la reconnaissance à notre pays."

- "Est-ce que tous les jeunes Français reçoivent ce genre de prestations ?" demanda le Président.

- "Tous, en effet. Et certaines sont même indépendantes des revenus de la famille."

- "Vous voulez dire que la protection sociale française est aussi avancée que cela ?" demanda le Président, un peu incrédule.

- "Oui, et je ne vous ai pas parlé des pensions que notre système public paie à tous ceux qui ont travaillé lorsqu'ils prennent leur retraite ; ce sont des pensions généreuses, elles nous coûtent cher. Et notre système d'allocations chômage est aussi extrêmement tolérant vis-à-vis des gens qui sont dans le besoin - et aussi, hélas, de quelques paresseux."

- "Vous voyez, monsieur le Président, voilà une des raisons pour lesquelles l'économie française est moins performante que la nôtre", dit le Secrétaire d'Etat. C'est que les Français préfèrent la solidarité aux performances économiques, et ils dépensent en transferts sociaux des sommes qui seraient dépensées chez nous en consommation. Et la plupart des pays de l'Union européenne ont un système social voisin de celui de la France."

 

- "Je vois", dit le Président. "Mais d'où vient l'argent ? Quel est le poids des impôts des Français par rapport à leurs revenus ?

Simon répondit un peu plus vite que le Secrétaire d'Etat, qui connaissait aussi les chiffres : - "Près de 44% du Produit Intérieur Brut du pays, contre moins de 30% aux Etats-Unis."

Le Président, à Simon : - "C'est-à-dire 50% d'impôts en plus. Et quel est le meilleur système, selon vous, le français ou l'américain ?"

- "Pour des Français, élevés dans l'idée que l'Etat doit leur donner du travail, un logement et une protection contre tous les risques possibles, c'est le système français. Pour des Américains, qui savent qu'aucun Etat ne peut fabriquer des emplois qui ont une vraie valeur économique, qu'aucun Etat ne peut gérer l'économie ou faire des affaires de manière valable, c'est leur système libéral qui est le seul concevable."

- "Vous voulez dire que si les Français connaissaient la vérité, ils penseraient comme nous ?" demanda le Président, un peu surpris.

- "En effet… au bout d'une génération ou deux, le temps que les mentalités aient changé", répondit Simon.

 

Le Président appréciait la justesse et la profondeur de la pensée de Simon, et l'objectivité dont il faisait preuve. Les fiches décrivant ces deux jeunes gens comme des surdoués avaient donc raison. Il ramena la conversation au sujet initial.

- "Donc vous êtes reconnaissants à votre pays de naissance. Et vous pensez qu'il vous faudra toute votre vie pour vous acquitter de votre dette, ou vous estimerez-vous libres de vivre pour vous-mêmes après quelque temps ?"

Simon : - "Je ne sais pas vous répondre par une durée, monsieur le Président. Si nous avons l'occasion de rendre un service important à la France, nous nous estimerons quittes tout de suite après, sinon l'honnêteté veut que nous y passions le temps qu'il faut."

 

Cette fois, ce fut la franchise et la simplicité de la réponse que le Président apprécia. « Voilà un jeune homme qui a une pensée claire et une grande honnêteté » se dit-il. Il regarda vers Aisha.

- "Vous, Alice, comment avez-vous trouvé les Etats-Unis ?"

Aisha : - "J'ai d'abord découvert des gens qui se donnaient du mal pour protéger leur pays contre des terroristes. C'étaient des agents de l'Immigration et du FBI, qui nous ont mis en prison le temps de vérifier si nous étions dangereux."

- "En prison, vraiment ?" demanda le Secrétaire d'Etat en fronçant les sourcils d'un air incrédule.

- "Vraiment", répondit Aisha. "Pendant trois jours et trois nuits. Mais ils ne nous ont fait aucun mal, ils nous ont juste interrogés."

- "Attendez, que je sois certain de comprendre", dit le Président. "Vous, envoyés du président français, avez été mis en prison en débarquant de l'avion ?"

- "Oui, monsieur le Président" confirma Aisha. "Mais c'est parce que nous n'avons pas révélé notre mission, par ordre de celui qui nous l'avait confiée."

- "Et votre président l'a-t-il su ?" demanda le Président des Etats-Unis, craignant l'incident diplomatique.

- "Non monsieur, rassurez-vous. Non seulement il ne l'a pas su, mais notre patronne actuelle, madame Ruth Marciani du DHS (que vous avez rencontrée l'autre jour chez monsieur Alexandre Baldwin) a obtenu notre libération et nous a présenté des excuses. Et par la suite nous avons organisé chez nous un pot de l'amitié à l'intention des gens de l'Immigration et du FBI que nous avions rencontrés, pour leur dire que nous ne leur en voulions pas."

- "Je confirme", intervint le Tsar, "Simpson Bellows m'a appelé dans l'avion Air Force One pour me demander d'autoriser la libération de ces personnes, alors que j'étais en réunion avec vous, et je l'ai autorisée."

Le Président : - "Ah oui, je m'en souviens à présent. Vous m'avez demandé quelques instants de suspension de séance. Mais poursuivez, Alice."

Aisha : - "Par la suite, Simon et moi avons chacun rencontré près de mille agents du gouvernement fédéral, ou des gouvernements d'état, en donnant nos séminaires. Et comme ils vous le diraient eux-mêmes, nous avons sympathisé. Ils nous ont donné l'impression de gens prêts à se donner du mal pour bien faire leur métier, une caractéristique qui mérite le respect."

- "Donc nos fonctionnaires vous ont plu. Mais tous les Américains ne sont pas fonctionnaires. En avez-vous fréquenté qui soient des gens ordinaires ?" demanda le Tsar.

Aisha : - "Oui. Simon et moi avons passé un long week-end dans un ranch au Texas. Le couple qui tient le ranch exerce deux activités à la fois : ils élèvent et vendent 250 vaches par an pour la viande, et travaillent dans l'administration et l'informatique d'une société près de l'aéroport de Dallas-Fort Worth. Ils travaillent chacun environ 60 heures par semaine.

 

En plus de ce travail, ils trouvent le temps chaque soir de jouer de la musique ou de lire de la littérature ou de la poésie, en famille. Leur famille comprend aussi les parents de l'épouse et les trois enfants du couple. L'ambiance d'amour et de soutien mutuel que nous avons ressentie pendant ces soirées familiales artistiques est extraordinaire. En France beaucoup de gens pensent que les Américains passent encore plus de temps que les Français devant leur poste de télévision, c'est-à-dire au moins trois heures par jour, ce qui ne leur laisse guère de temps pour des relations familiales. Eh bien, notre famille texane est un contre-exemple, ils n'ont pas la télévision. Nous l'avons beaucoup appréciée, nous sommes devenus amis, nous retournerons leur rendre visite."

- "Je suis ravi de constater que votre opinion sur les gens que vous avez rencontrés est favorable", dit le Président. Il se tourna vers Simon, pour le faire parler aussi. "Mais comment jugez-vous la vie quotidienne aux Etats-Unis, comment la comparez-vous à la vie en Europe ?"

Simon : - "Les Etats-Unis sont un pays où on a envie de travailler, parce que c'est un pays d'opportunités pour ceux qui sont prêts à se donner du mal. Des opportunités de gagner sa vie, mais aussi de profiter de ce qui est beau. La richesse de ce pays nous a autant surpris sur le plan culturel que sur celui des paysages."

Le Secrétaire d'Etat :- "Mais je croyais savoir que les Européens en général et les Français en particulier étaient si certains de la supériorité de leur culture et de leur art de vivre qu'ils avaient tendance à regarder les Américains de haut."

- "C'est vrai", confirma Simon. "Mais c'est parce qu'ils ne connaissent pas les grands artistes américains. Nous avons découvert, dans nos soirées texanes comme dans les musées de Washington, des dizaines de peintres, d'auteurs, de poètes, de compositeurs et d'instrumentistes de tout premier plan. La plupart des gens en France ne connaissent de la musique américaine que le jazz ou des chansons. Ne lisant plus beaucoup les grands auteurs et les grands poètes français, la grande majorité des Français lisent encore moins les américains, hélas.

 

Je peux résumer notre opinion sur les Américains et la vie ici comme ceci : ce peuple dispose de plus de possibilités pour être heureux que les autres que nous avons connus. Et puis il y a l'attitude face à la vie ; contrairement aux Européens, des pessimistes qui songent trop au passé, qui regardent souvent en arrière quand ils entreprennent quelque chose, les Américains regardent en avant, avec dynamisme. En tant que jeunes, Aisha et moi trouvons cela formidable. Nous pouvons témoigner que le peuple américain a de bonnes raisons de défendre sa société contre les terroristes islamistes qui voudraient la détruire."

- "Pouvez-vous me donner un exemple de cette différence d'attitude entre Français et Américains lorsqu'il s'agit d'entreprendre quelque chose de neuf ?" demanda le Président.

- "En voici un", répondit Simon. "Aux Etats-Unis les gens n'ont pas peur de l'avenir ; ils ne mettent que 0,5% de leur argent de côté en prévision de jours difficiles, ils dépensent l'argent disponible. En plus, ils n'hésitent pas à s'endetter pour pouvoir consommer plus et plus vite. En France au contraire, les gens ont peur de l'avenir, ils épargnent donc plus - 15% - et s'endettent moins ; ils consomment donc moins que les Américains. La différence entre ces niveaux de consommation se voit dans les balances commerciales : la forte consommation des Américains entraîne de fortes importations, alors que la faible consommation des Européens entraîne de faibles importations. De ce fait, la balance commerciale des Etats-Unis est fortement déficitaire."

 

Le Président connaissait la cause du déficit commercial de son pays. Il constatait que Simon pouvait l'énoncer de manière claire et concise. Le Tsar de l'antiterrorisme était aux anges. Le Président et le Secrétaire d'Etat, assis en face de Simon, avaient vu dans ses yeux et senti dans son ton qu'il croyait profondément ce qu'il disait.

 

Le Président : - "Ah, si seulement les journalistes et les intellectuels qui attaquent tous les jours notre gouvernement et le critiquent pouvaient parler comme vous ! Ne serait-ce qu'une fois par mois, je m'en contenterais."

- "Venant d'un étranger, ces mots nous font chaud au cœur", ajouta le Secrétaire d'Etat.

- "Mais ces jeunes gens sont désormais américains !" lui rappela le Président. "Américains, comme beaucoup de gens venus de l'étranger."

 

Le Président estima que le moment était venu d'aborder le sujet qui l'avait fait inviter Aisha et Simon. - "Puisque vous aimez l'Amérique, voulez-vous y rester pour vivre et travailler ? Bien entendu, après vous être libéré de vos obligations morales vis-à-vis de la France."

Aisha et Simon comprirent que c'était une proposition.

- "Que feriez-vous de nous ?" demanda Simon.

- "Nous n'avons aucun projet précis", dit le Président. "Mais vous êtes des gens de valeur. Votre potentiel et votre enthousiasme sont remarquables. Puisque vous croyez que l'Amérique est un pays d'opportunités, nous voudrions vous donner l'occasion d'en profiter."

- "J'ajoute que nous voudrions récompenser les services que vous nous avez déjà rendus en détectant des attentats à temps pour les empêcher. Nous sommes donc prêts à des efforts pour vous aider à atteindre les buts de carrière et de style de vie que vous vous êtes fixés, ou que vous pourriez vous fixer désormais", ajouta le Tsar.

Le Président confirma en faisant « oui » de la tête.

 

- "Ce déjeuner restera dans nos mémoires toute notre vie", dit Aisha. "Il s'y est passé tellement de choses extraordinaires, vous nous avez fait tant d'honneur, et vous venez de nous faire une proposition si inattendue, que nous avons besoin d'un peu de temps pour réfléchir."

- "Nous avons besoin d'imaginer ce que serait notre vie ici, notre travail, notre vie de famille, nos distractions, les gens que nous fréquenterions, vous comprenez ?"

- "Bien sûr", dit le Président. "Et si vous trouvez une difficulté que j'ai le pouvoir de résoudre, je vous promets mon appui. Voici un numéro de téléphone et une adresse de messagerie arrivant directement chez ma secrétaire privée, n'hésitez pas à vous en servir. Et c'est à elle que vous pourrez poser toutes les questions éventuelles."

 

* * *

 

Après le déjeuner, Aisha et Simon partirent directement à l'aéroport prendre l'avion pour Dallas. Dans la salle d'embarquement, ils rencontrèrent Toni, Ruth et leur fils Paul, qui allaient comme eux au ranch pour le mariage d'Ari et Claire. Quand elle les aperçut, Ruth s'approcha vivement d'Aisha et Simon, les entraîna à l'écart pour qu'on ne puisse pas entendre leur conversation et posa la question qui lui brûlait les lèvres :

- "Alors, ce déjeuner avec le Président ?"

- "Inoubliable !" répondit Aisha. "Il nous a félicité, nous a demandé si nous aimions ce pays et nous a proposé d'y rester pour toujours."

- "Etait-il seul avec vous ?" demanda Ruth.

- "Non", répondit Simon. "Il y avait aussi le Secrétaire d'Etat et le Tsar."

- "Quel honneur !" s'exclama Ruth. "Vous avez été reçus comme des chefs d'Etat. Et le vrai but du Président était de vous persuader de vivre en Amérique ?"

- "Je crois bien", confirma Aisha.

Ruth restait sans voix. Aisha, voyant sa surprise, lui demanda :

- "Ruth, tu n'es pas jalouse au moins, tu restes notre amie ?"

Ruth s'approcha d'elle, la prit dans ses bars, se baissa pour l'embrasser. - "Voilà ma réponse", dit-elle.

Aisha, qui avait 20 centimètres de moins que Ruth, leva la tête et lut dans les yeux francs de sa patronne un mélange d'amitié et de respect. Ruth poursuivit :

- "Et qu'avez-vous répondu à la proposition du Président ?"

Aisha - "Que nous y réfléchirions. Mais j'ai une permission à te demander, Ruth", dit-elle.

- "Une permission ? Parle."

- "Simon et moi voudrions avoir un bébé. Mais si je tombe enceinte et que je dois m'absenter quelques semaines avant l'accouchement, est-ce que cela ne va pas bouleverser d'éventuels projets que tu aurais pu faire pour mon travail ?"

Ruth était encore plus surprise. Incrédule, elle dit : - "Tu me demandes la permission d'avoir un bébé ? Mais Aisha, tu ne m'appartiens pas, tu es libre !"

- "Je sais, mais je suis ton amie en même temps qu'une subordonnée, je ne voudrais pas déranger tes projets, alors que nous pourrions attendre quelques mois de plus si nécessaire."

Ruth posa ses bras sur les épaules d'Aisha. - "Je n'ai pas de projet pour toi qui ne puisse s'accommoder d'une absence de quelques semaines. Ensuite, il y a des choses que tu pourrais faire depuis chez toi, par ordinateur. Enfin, Simon peut te remplacer pour beaucoup de tâches où il faut connaître l'arabe. Aies ton bébé et sois comblée !"

Aisha serra Ruth dans ses bras. - "Merci, Ruth", dit-elle.

 

* * *

 

Arrivés au ranch et une fois leurs bagages posés dans la chambre qu'on leur avait désignée, Aisha et Simon revinrent dans la grande salle, où un sapin de Noël trônait désormais à côté du piano. Claire s'affairait à le décorer. Aisha et Simon lui donnèrent les cadeaux qu'ils avaient apportés, et qui furent posés avec les autres au pied de l'arbre.

 

Claire se tourna vers Aisha et lui dit : - "Viens dans ma chambre, j'ai quelque chose à te montrer." Aisha la suivit. Une fois dans la chambre, Claire lui montra sa robe de mariée, puis brusquement la reposa sur le lit et dit à Aisha :

- "Oh, Aisha, que je suis heureuse !"

Aisha lui sourit, en regardant ses yeux où perlait une larme de joie. Le bonheur de son amie faisait plaisir à voir.

Claire poursuivit : - "Tu sais que je voulais un enfant. Eh bien, figure-toi que je n'ai même pas eu à en parler à Ari. C'est lui qui m'a demandé si je voulais en avoir un. Et lorsqu'il m'a demandé cela, il y avait tant d'amour dans ses yeux que j'en suis restée muette. Je n'avais jamais vu autant de passion dans ses yeux, ni d'ailleurs dans ceux d'un autre homme. Je me suis jetée dans ses bras et l'ai embrassé des dizaines de fois, pendant plusieurs minutes ; ce fut ma seule réponse. Je suis si heureuse !"

Aisha la prit dans les bras et, se dressant sur la pointe des pieds pour être à la hauteur, lui dit à l'oreille :

- "Moi aussi je vais avoir un bébé. La décision date de cet après-midi."

Et les deux jeunes femmes restèrent ainsi longuement dans les bras l'une de l'autre.

En se séparant, Claire dit à Aisha : - "C'est bon, notre amitié. Et c'est à Simon et toi que je dois ma rencontre avec Ari. Que Dieu vous bénisse tous les deux !"

 

- "Au fait, Claire, et tes parents ?" demanda Aisha.

- "Nous leur avons rendu visite pour qu'ils fassent connaissance avec Ari. Mon père l'a adopté rapidement et sans arrière-pensée, puisque le soir même il m'a dit :

« C'est un brave garçon, honnête et amoureux. Tu as fait un bon choix, ma fille. »

Avec ma mère, par contre, ce fut plus difficile. Elle a demandé à Ari, devant mon père et moi :

- « Ari, avec quels moyens comptez-vous faire vivre ma fille ? »

Il lui a répondu : - « Je suis professeur dans l'enseignement secondaire. Je gagne ma vie, mais Claire gagne plus que moi à cause de son diplôme de Stanford et de ses responsabilités ».

- « Et votre famille, quelle est sa situation de fortune ? » a insisté ma mère avec une impudence dont j'ai eu honte.

Ari a répondu. - « Le ranch familial au Texas a un peu plus de 2300 acres et vend 250 vaches par an. Mais une tradition de notre famille veut qu'on ne le démembre pas lors d'une succession : c'est le fils ou la fille qui va l'exploiter qui en hérite ; c'est donc ma sœur Becky qui profitera des revenus lorsque nos parents prendront leur retraite, dans deux ou trois ans. Il y a aussi une autre tradition, qui veut que les membres de la famille s'entraident en cas de besoin. C'est ainsi que Becky et son mari feront vivre nos parents, qui habitent aussi au ranch, lorsqu'ils seront à la retraite. Non, tout ce sur quoi Claire peut compter avec certitude c'est mon amour. »

- « Pauvre, mais honnête », lui a répondu ma mère avec une pointe de mépris.

Alors Ari l'a regardée avec ses bons yeux et lui a demandé :

- « Et mon amour, n'a-t-il pas de valeur pour vous ? »

Et figure-toi, Aisha, que l'impensable s'est alors produit : ma mère a changé d'expression, l'a embrassé et lui a dit : - « Si, il a plus de valeur que tout l'argent du monde ! Pardonne mes questions, Ari, j'étais seulement inquiète pour Claire, qui est mon seul enfant et qu'un homme avait beaucoup fait souffrir. Mais je ne te tourmenterai plus jamais, je te le promets. » Et elle a tenu parole. Ils arrivent demain en fin d'après-midi. Ari et moi irons les chercher à l'aéroport."

 

Claire et Aisha retournèrent aider les autres à préparer Noël et le mariage du jour suivant. Toutes deux tombèrent enceintes le mois suivant.

 

Les mois qui suivirent furent très tranquilles. Aisha et Simon firent avancer les projets auxquels ils participaient. De temps en temps, ils répondirent à des demandes de conseil concernant l'identification de terroristes potentiels. Aisha travailla jusqu'à ce que le moment de rentrer en France fût arrivé, mi-juillet. Ils prirent alors congé de tous leurs amis et relations de travail, prévinrent le Président des Etats-Unis qu'ils lui enverraient de France, dans les mois qui suivraient, une réponse claire à son invitation à vivre aux Etats-Unis, et se retrouvèrent à Paris en une nuit d'avion.

Chapitre 10 - La France n'est pas les Etats-Unis

 

Aisha et Simon commencèrent leur séjour en France par un mois de vacances tranquilles. Enceinte, Aisha découvrait que dans cet état elle n'avait plus l'agilité d'une jeune fille, qu'elle supportait moins bien la chaleur, qu'elle devait souvent se reposer ou même s'allonger.

 

Ils ne purent joindre Tiberghien qu'à son retour de vacances, peu après le 15 août. Celui-ci demanda alors à Simon et Aisha un rapport de synthèse sur l'antiterrorisme aux Etats-Unis, avec en conclusion des propositions d'action et des pistes de réflexion pour la lutte antiterroriste en France, ainsi que des propositions pour développer et formaliser la coopération entre la France et les Etats-Unis dans les domaines du renseignement et de la coordination des efforts. Ce travail demanda un peu plus d'un mois. Il se termina début octobre, quelques jours avant qu'Aisha accouche d'un garçon de 3,4 kilos qui fut prénommé Joseph.

 

L'accouchement se passa bien. Aisha apprécia la compétence et la gentillesse du personnel de la maternité. Comme Simon, elle apprécia aussi le fait qu'en tant que fonctionnaire cet accouchement ne lui coûtait à peu près rien, et même qu'elle avait droit à un peu d'argent et divers petits cadeaux, ainsi qu'à des allocations mensuelles. Ces allocations venaient s'ajouter à l'argent qu'ils avaient mis de côté aux Etats-Unis, et qui leur permettrait même de vivre deux ans sans aucune rentrée d'argent.

 

Simon s'habitua à prendre au sérieux ses devoirs de père et d'époux. Il passa plus de temps avec Aisha, pour qu'elle se sente aimée, l'aida un peu à s'occuper du bébé et à diverses tâches ménagères. Peu à peu, leur vie régulière devint un train-train.

 

Cinq jours par semaine, Simon partait à son bureau le matin en métro et rentrait avant 18 heures. Aisha s'occupait de son bébé et de l'appartement ; ne travaillant plus pour Tiberghien parce qu'elle était en congé de maternité, elle avait du temps libre et reprit l'étude des philosophes allemands. Simon et elle prenaient le temps de parler, le soir et le week-end, d'art, de philosophie, de leur vie et d'amour. Parfois, ils écoutaient de la musique ou regardaient un opéra. Ils prenaient aussi un peu de temps pour lire la presse arabe et accéder aux sites Internet des terroristes, pour entretenir leur connaissance de la langue et de l'évolution de cette menace.

        Ils gardaient le contact avec leurs amis américains en échangeant fréquemment avec deux des messages Internet et des appels téléphoniques. C'est ainsi qu'ils apprirent que Claire et Ari avaient eu une petite fille prénommée Joan.

 

Ayant le temps de s'informer et de réfléchir, Simon décida de s'intéresser à la vie en France. Il commença à suivre le débat politique et à lire la presse économique, autant pour savoir et comprendre ce qui se passait que pour acquérir, peu à peu, les éléments nécessaires à la réponse qu'ils devaient au Président des Etats-Unis pour son invitation à vivre là-bas.

        Simon avait toujours su organiser son travail et tout ce qu'il entreprenait. Il se mit donc à tenir un journal où il notait soigneusement ses constatations, ses réflexions et les questions qu'il se posait sur la politique et l'économie en France et dans l'Union européenne. Ces notes lui permettaient de structurer sa pensée et de se rappeler tout ce qui était important.

        Sachant qu'il ne pouvait trouver seul les réponses aux questions qu'il se posait pour comprendre les problèmes économiques et les opinions politiques, Simon s'efforça de trouver des gens avec qui il pourrait échanger des idées. Tiberghien, avec qui il déjeunait plusieurs fois par semaine et dont il estimait l'intelligence et l'objectivité, accepta de discuter souvent avec lui, chacun des deux hommes prenant plaisir à ces échanges. Et Simon pouvait aussi discuter avec d'autres collègues de bureau, tous fonctionnaires instruits et intéressés par les affaires de la France.

 

Simon s'aperçut rapidement que la grande majorité des gens ne s'intéressaient guère à la politique et encore moins à l'économie. Leur principale source d'information était un journal télévisé, toujours sur la même chaîne. Simon s'amusa à noter chaque soir, pendant une semaine, le temps que consacraient les journaux télévisés des diverses chaînes à la politique ou l'économie : quelle que soit la chaîne, la réponse était du même ordre : entre une et huit minutes. Le reste des trente à quarante minutes était consacré aux faits divers, aux informations distrayantes et à la publicité.

        Simon constata que ce temps alloué à la politique et l'économie ne suffisait pas à présenter correctement l'actualité, pour que le public comprenne ce qui se passait en France et dans le monde. Avec si peu de temps, un journal télévisé ne pouvait présenter que quelques images, avec des commentaires simplistes. Or les problèmes politiques et économiques étaient en général bien trop complexes pour qu'on puisse, en si peu de temps, ne serait-ce que les énoncer clairement.

        Simon s'aperçut très vite que, de toute manière, les journaux télévisés des chaînes généralistes ou régionales n'organisaient pas la présentation des informations qu'ils diffusaient dans un but d'information du public, donc avec un souci de clarté et de pédagogie, mais dans un but de divertissement, avec un souci de générer de l'émotion pour avoir de l'audience.

 

Cette approche avait pour conséquence une véritable désinformation du public sur les problèmes politiques et économiques, désinformation résultant de l'omission de toute information sur un sujet un peu complexe (ce qui était le cas de la majorité des sujets) et du manque d'objectivité résultant du souci de générer de l'émotion. Arrivé à cette conclusion, Simon en fit part à Aisha, qui remarqua :

- "Tu sais, les chaînes d'information arabes que nous regardons depuis notre séjour en Angleterre ont les mêmes défauts d'omission de ce qui est complexe et de manque d'objectivité ; elles y ajoutent seulement une volonté évidente de générer la haine d'Israël et des Américains, de propager une attitude de victime de leurs auditeurs et un manque grave de respect de la vérité."

- "Oui, chérie, tu as raison. Mais ce qui me perturbe le plus, c'est qu'avec des nouvelles tronquées ou filtrées, nos concitoyens français ne disposent pas des informations nécessaires pour choisir entre les diverses politiques que nos politiciens nous proposent. Leur vote est démocratique, mais il traduit des opinions en général basées sur des émotions mais sans fondement factuel. C'est dramatique !"

- "Attends, mon amour", dit Aisha. "Le journal télévisé n'est pas la seule source d'information. Les citoyens qui désirent vraiment s'informer disposent de la presse écrite, et de quelques émissions télévisées de débat politique d'une à deux heures. Avant de conclure à leur ignorance, tu devrais vérifier si ces sources alternatives ont ou non une audience importante. Et tu pourrais vérifier si les gens avec qui tu parles de ces sujets sérieux ont ou non les connaissances nécessaires.

        Du reste, la télévision est un média qui se prête mal à la complexité. Le texte écrit est très supérieur dès qu'on a besoin de s'informer à son propre rythme, de réfléchir après avoir lu un paragraphe, et de revenir en arrière pour relire quelque chose. Tu comprends ?"

 

Simon admit qu'elle avait raison, comme d'habitude, et promit de s'informer sur l'audience des médias autres que le journal télévisé. Il répondit seulement qu'à part Tiberghien, intelligent et bien informé, il n'avait trouvé personne jusque là avec qui parler sérieusement, essentiellement parce qu'il rencontrait peu de gens.

 

Mais au bout d'une dizaine de jours, après avoir acheté et lu des journaux quotidiens et des magazines abordant la politique et l'économie, et après des recherches sur Internet, il présenta ses conclusions à Aisha.

- "Chérie, voici ce que j'ai découvert. Les quotidiens d'abord. Ils sont de deux espèces.

        Les quotidiens régionaux ont le même défaut que les journaux télévisés : ils consacrent trop peu de place à la politique et l'économie pour que leurs lecteurs soient bien informés ; ce sont surtout des journaux de faits divers et de nouvelles d'intérêt local.

        Les quotidiens nationaux abordent effectivement la politique et l'économie. Mais il n'y en a que deux, en France, dont le sérieux est suffisant, et leur part d'audience totale est de 7% des lecteurs.

        Ensuite les magazines hebdomadaires. Ceux qui traitent de politique et d'économie totalisent 4,2% des lecteurs.

        Enfin, les chaînes de radio généralistes. Elles n'offrent presque jamais d'émissions de débat approfondissant un peu les problèmes.

        En résumé, les trois quarts au moins des électeurs français ne sont guère informés, parce qu'ils ne s'intéressent pas à la politique et à l'économie. Ensuite, pour ceux qui s'y intéressent, un sondage a montré que 64% des Français s'informent sur ces sujets essentiellement par leur journal télévisé, 20% par leur quotidien, 8% par leur journal radio et moins de 5% par un magazine. On peut donc affirmer que l'immense majorité des Français ne disposent pas des informations nécessaires pour voter en connaissance de cause, c'est-à-dire que dans ce pays les choix sont démocratiques, mais basés sur des opinions sans grande valeur."

 

Aisha : - "Si je te comprends bien, les médias ne font guère d'effort pour informer les citoyens en matière de politique et d'économie. Mais as-tu remarqué si les hommes politiques en font ?"

Simon : - "Voilà cinq mois que nous sommes rentrés et je n'ai vu que deux fois un politicien prendre le temps d'aborder à la télévision un des grands sujets du moment. Et malheureusement le sujet est abordé sous forme d'interviews à intervenants multiples, où aucune prise de parole ne peut durer plus de deux minutes, sans doute pour ne pas lasser les téléspectateurs, censés être incapables de prêter attention plus longtemps.

        En plus, le choix des sujets n'est pas le bon. Sur l'économie, rien. Sur l'Union européenne, rien. Sur le terrorisme, rien en dehors des séquences d'horreur de deux minutes des journaux télévisés. Sur tous ces sujets-là, les déclarations des politiciens ne dépassent pas le niveau des petites phrases ou des commentaires en deux lignes. Ou ils n'ont rien à dire, ou on leur refuse l'antenne."

Aisha : - "Il y a deux ans, avant de participer à l'émission de jeu « Les Grosses têtes » où je t'ai rencontré, j'ai lu le cahier des missions de la chaîne de télévision publique qui l'organisait, pour savoir ce qu'on pouvait ou non y dire. Je me souviens qu'il obligeait cette chaîne à assurer la réalisation et la programmation des déclarations et des communications du gouvernement, sans limitation de durée et à titre gratuit. Donc si le gouvernement a quelque chose d'important à dire aux Français, il peut utiliser le service public de télévision pour le faire.

        Du reste, cette chaîne est tenue de favoriser le débat démocratique et de concourir au développement et à la diffusion des connaissances civiques, économiques et sociales."

Pour la millième fois, Simon admira la mémoire infaillible d'Aisha. Il conclut donc :

- "Nos politiciens n'ont donc pas l'habitude de nous expliquer les problèmes de la France, et ce qu'ils font pour les résoudre. Ils sont donc coresponsables du manque d'informations des citoyens. Quelle différence avec les Etats-Unis, où les grandes chaînes de télévision interviewent souvent des politiciens en leur laissant le temps d'expliquer les problèmes et les décisions, et où la presse écrite est pleine d'articles d'opinion et d'exposés approfondis !"

 

Profitant de son entraînement intensif à la lecture rapide, Simon prit donc l'habitude de compléter l'information de son quotidien français par la lecture sur Internet de deux grands journaux américains : The New York Times et The Wall Street Journal, ainsi que de l'hebdomadaire Newsweek. En une heure par jour, cette lecture lui apporta souvent des informations sur la France ou l'Union européenne introuvables dans son quotidien ou à la télévision française, et un point de vue américain en général différent du point de vue français. Elle l'aida aussi à garder le contact avec les événements quotidiens aux Etats-Unis, pays qui lui manquait parfois ainsi qu'à Aisha.

 

Simon s'étant plaint un jour, en discutant avec Tiberghien, du triste état de l'information politique et économique diffusée par les médias aux citoyens français, celui-ci lui demanda :

- "Et par rapport aux Etats-Unis ?"

- "A part la place importante donnée aux sujets de politique et d'économie à la télévision et dans la presse écrite, la grande différence est l'utilisation d'Internet. Là-bas, les citoyens s'informent de plus en plus en lisant des textes sur le réseau. Ils y trouvent les articles des grands journaux et magazines, les textes et rapports officiels, et de plus en plus de « blogs »."

- "C'est quoi, un blog ?" demanda Tiberghien.

- "Blog est la contraction de « Web Log ». C'est un ensemble de pages de textes et de photos que des gens publient sur Internet. Toutes sortes de gens : des citoyens ordinaires qui donnent ainsi leur opinion sur l'actualité ou des informations non publiées par ailleurs, des journalistes qui écrivent sous un pseudonyme des articles dont leur rédacteur en chef ne veut pas dans son journal, des associations, des lobbies, etc. Il y a des millions de sites de blogs, qui reçoivent chaque jour des dizaines ou des centaines de millions de visites."

- "Et l'information qu'on y trouve est valable ?"

- "Il y a de tout : du vrai, du faux et de l'exagéré, du scandaleux, du répugnant, des secrets révélés sous le sceau de l'anonymat, des opinions valables et d'autres sans fondement… Mais il est assez facile de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, et les opinions valables des autres. Les auteurs sérieux prouvent ce qu'ils affirment au moyen de références incontestables, accessibles par un clic sur un lien. La compétence, le niveau intellectuel, la modération et la profondeur de réflexion des gens apparaissent dans leurs textes."

- "Et comment trouve-t-on ce qu'on cherche ?" demanda Tiberghien.

- "Au début en utilisant des logiciels « moteurs de recherche », ensuite en allant directement sur les sites intéressants qu'on a repérés. Il y a même des logiciels qui se chargent d'explorer automatiquement ces sites-là et d'avertir leurs abonnés par messages de l'apparition de nouvelles publications contenant certains mots ou abordant certains sujets."

- "Et en France ?"

- "A ce jour, je n'ai exploré que les sites officiels du gouvernement, de l'Union européenne et de grands organismes comme l'OCDE ou les Nations unies. On y trouve des rapports de valeur, complets et bien écrits, et de nombreuses statistiques économiques ou sociales. Certains sites, par exemple pour l'Union européenne ou les services publics français, acceptent même de répondre aux questions des internautes. Gratis, bien entendu."

 

Un autre jour, abordant ce même sujet du manque d'informations économiques en France avec un collègue, celui-ci lui demanda un exemple de sujet non abordé. Simon répondit : - "En voici un. Beaucoup de gens craignent pour leur emploi le phénomène appelé « délocalisations », où des emplois de fabrication ou de services sont transférés dans un pays à main d'œuvre bon marché. Eh bien, aucun politicien ne vient leur expliquer que ce phénomène a un solde d'emplois français globalement positif et qu'il augmente le niveau de vie des consommateurs français."

- "Tu veux dire qu'ils ont tort de craindre les délocalisations ?" demanda le collègue.

- "95% des salariés auraient tort de les craindre, car ils ne risquent rien. Et ceux qui sont menacés sont les gens dont la qualification est trop faible, ou correspond à un métier dont le marché ne veut plus ; la menace de perdre leur emploi vient davantage, alors, de phénomènes internes à la France que d'une délocalisation."

- "Comment cela", s'exclama le collègue, "tu es en train de me dire que tous les politiciens, les syndicalistes et les journalistes qui agitent sans cesse l'épouvantail des délocalisations font peur avec un phénomène qu'il ne faut pas craindre ?"

- "Un phénomène que 95% des salariés ne doivent pas craindre, oui. Et j'affirme aussi que les politiciens et syndicalistes dont tu parles ne pourraient pas exploiter la peur de leurs concitoyens si ceux-ci était bien informés, s'ils connaissaient la vérité économique."

- "Tu peux m'expliquer ?"

Simon sortit un bloc-notes et un crayon et commença à expliquer à son collègue, tout en écrivant sur le bloc-notes. - "Je vais prendre un exemple."

Exemple de la délocalisation de la fabrication d'anoraks

Voici l'évolution des prix « arrivée en douane » et des parts de marché des anoraks importés de Chine entre 2001 et 2003 :

 

 

2001

2003

Prix en euros

18,28 €

7,59 €

Part de marché

15%

75%

 

 

On voit qu'à une baisse du prix correspond une hausse de part de marché. Or dans le cadre des accords OMC (Organisation Mondiale du Commerce), l'Union européenne, tout comme d'autres pays, a la possibilité de protéger ses marchés d'une « bouffée d'importations » en ayant recours à des clauses de sauvegarde.

 

Ayant peur d'être obligés de licencier des ouvriers qui fabriquent des anoraks à cause de la concurrence chinoise, les Européens envisagent de se protéger en utilisant les recettes connues, obligatoirement temporaires d'après les accords OMC : quotas d'importation ou droits de douane. Pour comparer l'effet des deux stratégies possibles, protection ou pas, nous faisons les hypothèses suivantes.

 

Hypothèses

§           Les ventes d'un produit augmentent lorsque son prix baisse (nous venons de le voir).

§           A une date donnée, le nombre de travailleurs qui fabriquent des articles est proportionnel aux dépenses des consommateurs, et seulement à celles-ci. Si un consommateur français dépense 100 €, que ce soit en vêtements ou en quincaillerie, le nombre d'heures de travail correspondant à ces 100 € est à peu près le même, car les salaires des ouvriers de fabrication sont à peu près les mêmes dans le textile et la quincaillerie, à cause du SMIC.

Cela suppose aussi que les proportions relatives d'articles d'origine française et étrangère restent constantes, ce qui est vérifié depuis des années, la part de l'industrie française dans notre PIB restant à peu près la même depuis 20 ans : 20,1% en 1982 et 19,5% en 2002. Cette proportion constante est remarquable, sachant que notre PIB a augmenté de 40% depuis 1982.

Donc si nos consommateurs se mettent à acheter moins de vêtements et plus de quincaillerie, tout en dépensant le même argent (cette hypothèse est importante !), le nombre d'heures de travail en France ne changera guère et le nombre total d'emplois non plus. Il y aura seulement moins d'ouvriers qui fabriqueront des vêtements et plus d'ouvriers qui fabriqueront de la quincaillerie.

 

Voyons à présent les effets des deux stratégies possibles de l'Union européenne face aux fabrications européennes qui partent à l'étranger, en Chine dans le cas présent.

 

1ère stratégie : l'Union européenne se protège (droits de douane ou quotas)

§           Les importations chinoises sont alors disponibles pour nos consommateurs en quantité plus faible, et le prix des anoraks sur notre marché est plus élevé qu'en l'absence de protection douanière.

§           Les consommateurs paient donc plus cher leurs anoraks. D'après l'hypothèse 1, ils en achètent donc moins. Certains consommateurs modestes n'en achètent pas du tout, parce qu'ils sont trop chers.

§           Des ouvriers européens gardent leurs emplois aux frais des consommateurs, en produisant des marchandises à prix plus élevé que celui des importations.

§           Mais comme les accords de l'OMC prévoient que les mesures de sauvegarde doivent être temporaires, la protection de nos emplois ne durera que quelques années. Par la suite, ces emplois n'étant plus concurrentiels du fait du coût des articles fabriqués, ils ne seront plus viables et disparaîtront, c'est inéluctable.

 

Conclusion : cette stratégie ne protègerait des emplois en France que pendant un temps limité et aux frais des consommateurs.

 

2ème stratégie : l'Union européenne ne se protège pas

§           Les anoraks sont importés en grand nombre et à bas prix.

§           Un consommateur paie un anorak 18,28 : 7,59 = 2,4 fois moins cher.

§           Avec l'argent économisé, il s'achète d'autres marchandises, qu'il n'aurait pas achetées sans cela. Au total, avec les mêmes revenus et les mêmes dépenses son pouvoir d'achat a augmenté : il peut consommer davantage, il est gagnant.

§           Les marchandises supplémentaires vendues grâce aux économies sur les achats d'anoraks font travailler d'autres ouvriers. Au total, l'activité en Europe reste la même, l'argent dépensé par les consommateurs étant le même. L'activité a simplement été transférée depuis la fabrication d'anoraks (des emplois désormais non viables en Europe) à celles fabriquant les marchandises que les consommateurs ont achetées en plus. L'impact global sur l'emploi européen est nul.

§           D'autres consommateurs européens, qui ne pouvaient pas s'offrir un anorak à cause du prix élevé, peuvent désormais le faire, au nouveau prix 2,4 fois moins cher. Le nombre d'acheteurs européens d'anoraks augmente.

§           Le nombre total d'anoraks vendus en Europe augmente, mais le nombre d'anoraks fabriqués en Europe diminue.

§           Des emplois européens de fabrication d'anoraks sont supprimés. Ce sont ceux dont la qualification est si faible qu'ils sont remplaçables par des emplois chinois.

§           Pour les Chinois les ventes explosent, à la fois du fait du gain de parts de marché (15% à 75%, soit 5 fois plus) et de la croissance du marché, due aux prix 2,4 fois plus bas. On peut estimer, par exemple, à 7 fois la multiplication des quantités vendues.

§           Grâce à l'accroissement des ventes et pour faire face à la concurrence du Bangladesh, les Chinois s'organisent pour être plus productifs. Leur marge bénéficiaire, qui était de 60% en 2001, descend à 20% en 2003, mais avec des quantités vendues 7 fois plus grandes. Si en 2001 ils faisaient 100 € de chiffre d'affaires, leur bénéfice était de 60 €. En 2003, avec 7 x 100 = 700 €, leur bénéfice est de 20% x 700 = 140 € : il a été multiplié par 2,3.

Non seulement les Chinois ont davantage d'ouvriers qui travaillent, mais leur bénéfice total augmente. Ils disposent donc de plus d'argent à dépenser.

§           Avec une partie de cet argent supplémentaire, les Chinois nous achètent des marchandises qu'ils n'auraient pas pu s'offrir auparavant. Les importations chinoises augmentent d'environ 30% par an ; nous leur vendons donc beaucoup et de plus en plus, ce qui crée chez nous des emplois, mais dans des activités autres que le textile.

§           Au total tous les consommateurs, européens et chinois, auront acheté plus de marchandises qu'auparavant. Leur niveau de vie aura augmenté. Et le nombre total d'emplois aura augmenté à la fois en Europe et en Chine. Chez nous, il y aura aussi eu transfert d'emplois des activités non viables vers des activités viables.

 

Conclusion : c'est avec une stratégie de non-protection des emplois devenus non-concurrentiels que, depuis toujours, le développement des échanges lié à la mondialisation a fait progresser le niveau de vie dans tous les pays (sauf certains pays arabes ou sub-sahariens, où le PIB progresse moins vite que la population, à cause d'une natalité galopante et d'une corruption colossale).

 

Conclusion sur les transferts d'emplois à l'étranger

La pire chose à faire pour les Européens serait de conserver des emplois non viables aux frais des consommateurs. Cette « solution » serait temporaire et immédiatement coûteuse, en pouvoir d'achat comme en emplois. Les consommateurs auraient un pouvoir d'achat amputé des subventions aux travailleurs « protégés ». Certains consommateurs modestes continueraient à ne pouvoir s'offrir des anoraks, trop chers.

 

Remarque

Les statistiques officielles montrent que le nombre d'emplois perdus par transfert d'activités à l'étranger est minime par rapport à celui perdu « naturellement » par évolution des techniques ou des goûts des consommateurs. Les emplois qui fabriquaient des disques en vinyle ont disparu au profit d'emplois fabriquant des CD-ROMs. Ceux qui fabriquaient des machines à écrire ont disparu au profit de ceux qui fabriquent des PC et leurs logiciels de traitement de textes, etc.

§           Le très officiel Rapport Camdessus d'octobre 2004 estime à 15% par an le nombre d'emplois ainsi remplacés naturellement par l'évolution des techniques et des goûts, sans délocalisation. Cela représente en France 10.000 emplois par jour. "Je dis bien 10.000" répéta Simon à son collègue.

"Et encore, ces destructions d'emplois ne représentent qu'une partie des 27.000 départs quotidiens de salariés qui quittent leur emploi, dont 2% seulement pour cause de « licenciement économique », alors qu'à chaque fois qu'un tel licenciement touche plus de quelques dizaines de salariés, la télévision le décrit comme une catastrophe, en oubliant de mentionner son caractère insignifiant à côté des départs naturels dus au fonctionnement de l'économie."

§           On estime entre 4 et 10% seulement la part des investissements français à l'étranger qui correspondent à des délocalisations. C'est minime et ne concerne que peu d'emplois.

 

C'est parce qu'il n'y a que 2% de licenciements économiques, que ceux-ci existent même sans délocalisation à cause de l'évolution des techniques et des goûts des consommateurs, et que 4% à 10% seulement des investissements à l'étranger concernent des délocalisations, que 95% des salariés français ne sont pas concernés par ce phénomène.

 

L'attitude des médias et des pouvoirs publics

Au lieu de dire aux Français la vérité, à savoir que tout transfert d'activité permettant de produire moins cher fait progresser à la fois le pouvoir d'achat et le nombre d'emplois, les médias et les politiciens diabolisent ces transferts :

§           Les médias et les politiciens affolent les Français en citant systématiquement toutes les délocalisations, et en insistant à chaque fois sur le nombre d'emplois perdus. A chaque fois, les chaînes de télévision montrent des travailleurs désespérés et des mouvements sociaux, en oubliant de dire que puisque le taux de chômage reste stable il y a autant de travailleurs qui retrouvent un emploi que de travailleurs qui en perdent.

En outre, les médias et les politiciens ne citent que rarement les emplois créés en France par les nouvelles activités et les investissements étrangers : le nombre total d'emplois en France étant stable, les destructions d'emplois sont compensées par des créations.

Les médias et les politiciens désinforment donc les Français en matière de délocalisations, parce que l'émotion et l'inquiétude que génère chaque mauvaise nouvelle leur rapportent de l'audience.

§           Le gouvernement, pourtant en général pressé d'annoncer comme un succès de sa politique chaque commande d'Airbus ou des Chantiers de l'Atlantique, ne fait rien pour dire la vérité aux Français sur les délocalisations.

Non seulement il ne dit pas que celles-ci génèrent en réalité du pouvoir d'achat et des emplois, mais il fait comme s'il s'agissait d'un malheur à combattre.

 

Comment défendre les salariés français menacés de perte d'emploi

Aucune mesure de type « interdiction de licencier ou de délocaliser », aucune mesure de subvention ou de limitation des importations ne peut être efficace face à une grosse différence de prix de revient de production. Comme le souligne le Rapport Camdessus, tout ce que l'Etat peut faire, c'est :

§           D'augmenter la compétitivité du travail en France en jouant sur ce qui constitue un avantage par rapport aux pays pauvres : notre infrastructure de transports et de services (services bancaires, services aux fabricants, etc.) et notre état de droit qui donne confiance aux investisseurs ;

§           De diminuer les impôts sur le travail et les investissements, ce qui diminue nos prix de revient et nous rend compétitifs ;

§           D'accroître la compétence de nos salariés, par des actions de formation leur permettant d'assurer des tâches inaccessibles aux travailleurs de bas niveau des pays pauvres ;

§           D'accroître nos investissements en recherche et développement, pour nous permettre de fabriquer des articles et d'offrir des services de haute technologie, que d'autres ne peuvent fabriquer ou offrir.

 

Le collègue de Simon n'en revenait pas : « Tout ce débat, en France, sur le danger des délocalisations, inutile car reposant sur l'ignorance des citoyens ! » se dit-il.

 

* * *

 

Le sujet du défaut d'information politique et économique des citoyens fut le premier que Simon nota soigneusement dans son journal personnel. Mais une semaine avant Noël, l'actualité lui fournit l'occasion d'en aborder un autre.

 

Depuis la remise du rapport de synthèse sur l'antiterrorisme aux Etats-Unis, rédigé avec Aisha, Simon travaillait avec l'équipe de Tiberghien à mettre en pratique certaines de ses recommandations. Il allait donc tous les jours à son bureau en métro. Un soir, le journal télévisé annonça que le lendemain « une grève d'une certaine catégorie d'agents de la RATP » réduirait le nombre de rames de métro disponibles, et que les horaires effectifs étaient affichés dans les gares et publiés sur un site Internet.

 

Sur ce site, Simon lut que la RATP annonçait pour les lignes qu'il empruntait un trafic de l'ordre de 30 à 40% du trafic normal. Il prit donc ses précautions le lendemain matin et partit une demi-heure plus tôt. Mais arrivé à sa station de métro il dut déchanter : en pratique, aucune rame n'était passée depuis trois quarts d'heure et aucun renseignement n'était disponible pour savoir quand il y en aurait une. Du reste, bien que la grève fût en principe limitée aux agents de conduite des rames, il n'y avait aucun agent de la RATP dans la station.

        Il repartit donc à pied et mit une heure et demie pour arriver à son bureau. En chemin, il avait téléphoné pour prévenir de son retard, mais comme ses collègues, il avait perdu beaucoup de temps. Et le soir il fut aussi contraint à une heure et demie de marche. Il était furieux.

 

Ce soir-là, la télévision expliqua que la grève était le fait de quelques centaines d'agents mécontents de certains horaires. Elle montra des milliers de Parisiens allant à pied à leur travail et des embouteillages inextricables. Des gens interviewés dans la rue clamaient leur « ras-le-bol » des prises en otage à répétition des agents de la RATP et de la SNCF.

        Cette dernière, d'ailleurs, se signalait par une grève de solidarité de certains de ses agents d'Ile de France, qui avaient cessé le travail pour appuyer les revendications de leurs collègues de la RATP et « défendre le service public ». Malgré l'obligation d'annoncer les grèves et les trains disponibles, la SNCF n'avait rien annoncé, ses syndicats ayant été débordés par leur base.

 

Le journal télévisé rendit aussi compte de la conférence de presse convoquée par la direction de la RATP pour annoncer qu'elle cédait aux revendications du personnel, « dans l'intérêt des usagers ». Interrogés, les leaders syndicalistes qui avaient appelé à la grève déclarèrent que suite à cette victoire, les travailleurs ne feraient plus grève le lendemain. Et de fait, les métros et les trains fonctionnèrent à peu près correctement.

 

Rendant compte de ces événements, le quotidien que lisait Simon expliqua que pour la Nième fois quelques centaines d'agents de la RATP et quelques dizaines d'agents de la SNCF avaient fait perdre leur temps à plusieurs centaines de milliers de franciliens. L'article soulignait le non-respect par ces deux entreprises de leurs obligations de continuité du service public, imposées pourtant par la Constitution, et de leur devoir d'information fiable sur les trafics et horaires prévisibles ; la raison en était que les agents s'étaient une fois de plus moqués des lois. L'article concluait qu'il n'y aurait, comme d'habitude, aucune sanction, les directions de ces deux entreprises craignant une violente réaction des syndicats, et des grèves encore plus dures et prolongées, comme fin 1995.

 

Simon n'avait jamais encore prêté attention aux mouvements sociaux, en France ou ailleurs. Mais comme il avait entrepris de suivre les événements politiques français et de consigner dans son journal personnel ses constatations et remarques, il chercha à connaître l'historique du « service minimum » dont les médias avaient parlé à l'occasion de cette grève, en rappelant qu'il avait été promis à de multiples reprises par des politiciens de premier plan, élus sur cette promesse.

 

Il trouva rapidement, sur le sujet des grèves des transports et le service minimum, un rapport officiel de la Commission du Sénat sur le service minimum, où il apprit des faits étonnants :

§           La grève du printemps 2001 a coûté plus de 1 milliard de francs à la SNCF, c'est-à-dire aux contribuables qui la subventionnent.

§           Fin 1995, les grandes grèves des transports ont coûté à l'économie française 0,4 à 0,6 points de PIB, c'est-à-dire plusieurs dizaines de milliards de francs. Là aussi, c'est le contribuable qui a payé.

§           En 1997, pour quelques 20 millions de salariés, il y a eu environ 450.000 journées de grève, dont 180.000 pour la seule SNCF, qui avait 170.000 cheminots. Les 40.500 agents de la RATP, eux, ont produit 15.803 journées de grève. Au total, la moitié environ de toutes les journées de grève de France proviennent des seuls services publics de transport, qui ne représentent que 1,5% des salariés.

§           La Constitution prévoit à la fois le droit de grève « dans le cadre des lois qui le réglementent » (dans son Préambule) et « la continuité des services publics ». Mais comme, par peur des syndicats, l'Etat n'a jamais osé réglementer le droit de grève dans les transports publics, ni imposer un service minium, une poignée d'agents mécontents a le pouvoir et le droit de bloquer un nombre de voyageurs mille fois plus important. Cette injustice, cet excès de pouvoir a maintes fois été dénoncé, mais rien n'a été fait pour y mettre un terme :

Depuis 1988, 11 propositions de loi ont recommandé le service minimum, mais aucune n'a été adoptée, aucun gouvernement n'ayant jamais eu la volonté ou le courage de l'imposer aux syndicats, qui s'y opposent farouchement.

 

Simon fit alors quelques recherches sur les conflits sociaux hors du service public et découvrit ce qui suit.

§           Il n'y a pratiquement jamais de grève dans le secteur privé de l'économie : les fonctionnaires sont à peu près seuls à faire grève.

§           Les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, pratiquent la surdité systématique vis-à-vis des revendications qui leur sont adressées. Les politiciens attendent de voir l'ampleur des désordres sociaux, pour décider quelles revendications doivent être satisfaites pour que les médias cessent de montrer le mécontentement du public, dont ils redoutent les conséquences électorales.

 

Simon constata ainsi que, pendant des années, les routiers qui réclamaient quelque chose avaient barré les routes et bloqué les dépôts d'essence, prenant ainsi en otage toute l'économie française. Et puis, un jour, un gouvernement osa envoyer des forces de l'ordre les empêcher de bloquer les routes et dépôts d'essence avec leurs camions, et menaça de retirer le permis de ceux qui tenteraient de le faire : les routiers cessèrent aussitôt de tenter d'obtenir par la violence ce qu'on leur refusait.

 

Au contraire des routiers, les pêcheurs mécontents des réglementations européennes pouvaient impunément bloquer les ports. Dans leur cas, aucun gouvernement n'avait jamais osé envoyer la marine nationale rétablir la liberté de circulation. Les pêcheurs bénéficiaient donc, comme les transports publics, du droit de prendre en otage leurs concitoyens en toute impunité.

 

Les agriculteurs aussi jouissaient du privilège de répandre du fumier, de saccager des hypermarchés, de bloquer des péages d'autoroute et d'intercepter des camions de produits importés pour détruire ces produits.

 

Certains militants anti-OGM pouvaient aussi impunément arracher des cultures expérimentales, pour imposer par la violence l'arrêt de recherches qu'ils désapprouvaient, recherches pourtant payées par les contribuables et approuvées par les scientifiques français et européens ; par contre d'autres militants, plus connus parce qu'ils étaient députés ou souvent montrés par la télévision, devaient répondre en justice de ces arrachages.

 

En somme, en France l'obligation de respecter les lois n'était pas la même selon la corporation et la notoriété de la personne qui les viole. Simon en déduisit qu'on ne pouvait respecter un gouvernement qui ne faisait pas respecter les lois de la République. Il en déduisit aussi que les gouvernements successifs ne faisaient respecter les lois que lorsqu'ils se sentaient en position de force, et qu'ils cédaient chaque fois que les médias montraient un mécontentement populaire potentiellement redoutable dans un scrutin ou un référendum prochain.

 

Notre peuple avait donc pris l'habitude de régler les problèmes de revendication de manière conflictuelle, c'est-à-dire que les diverses corporations et les divers syndicats cherchaient automatiquement à établir un rapport de force pour obtenir satisfaction.

        De leur côté, les gouvernements n'accordaient jamais rien s'ils n'y trouvaient un avantage électoral ; en fait, ou ils n'écoutaient pas les revendications ou ils les ignoraient. Cette attitude était cohérente avec celle consistant à ne jamais expliquer aux citoyens les problèmes économiques. Simon en conclut que les politiciens des gouvernements successifs se comportaient comme des technocrates coupés du peuple, qu'ils méprisaient et redoutaient tout à la fois.

 

Simon trouva dans le Rapport Camdessus l'explication de la fréquence des conflits sociaux, où certains citoyens essaient d'obtenir de l'Etat par la violence ce qu'ils n'ont pu obtenir démocratiquement en passant par leurs élus. Page 28, on y lit :

"[Les Français] ont le constant réflexe de demander à l’État la solution immédiate de toute difficulté."

Cette phrase implique chez les Français une mentalité d'assistés, et la volonté que l'Etat intervienne dans tous les secteurs de l'économie, comme dans les anciens pays communistes où cette intervention a provoqué la faillite économique.

 

Simon discutait souvent avec Aisha de ce qu'il découvrait concernant le fonctionnement de l'économie française et des divers problèmes du pays. Aisha, qui restait le plus souvent dans leur appartement pour s'occuper de Joseph et voyait donc toutes ces questions de loin, lui demanda un jour :

- "Et si on compare la France aux Etats-Unis dans le domaine de l'information des citoyens, dans celui de l'Etat de droit et celui des services publics, quel est le résultat ?

Simon trouva la question si pertinente pour le choix futur du pays dans lequel ils vivraient, qu'il passa une dizaine de soirées à étudier le sujet, essentiellement à partir de textes disponibles sur Internet. Il finit par répondre à Aisha en expliquant ceci.

 

Information des citoyens

L'information des citoyens, tout au moins de ceux qui s'intéressent à la politique et à l'économie, fonctionne bien mieux aux Etats-Unis qu'en France. Il y a d'abord un souci constant du gouvernement américain d'informer les citoyens.

 

Au plus haut niveau de l'Etat, le Président vient souvent rendre compte de sa politique au Congrès. Il s'adresse fréquemment au peuple lors de conférences de presse, ou lors de ses déclarations sur l'état de l'Union. Ses ministres aussi multiplient les déclarations et donnent de nombreuses interviews. Le volume et la qualité de ces communications sont incomparablement supérieurs à ceux que les Français reçoivent de leur classe politique.

 

Les divers ministères prennent soin de décrire par avance par écrit la stratégie qu'ils comptent mettre en œuvre dans les domaines importants. Ces documents sont publiés sur Internet et constituent des engagements. En cas de manquement à leurs promesses, les opposants et les journalistes les rappellent avec véhémence au gouvernement. C'est ainsi, par exemple, que la stratégie de lutte antiterroriste de l'administration « Bush 1 » a été exposée dans un texte détaillé : http://www.whitehouse.gov/nsc/nss.pdf avant d'être mise en œuvre, ce qui a permis un débat démocratique.

 

Les rapports d'étape de l'action du gouvernement sont des synthèses remises aux parlementaires pour chaque action ou politique de longue durée.

 

Toutes les informations fournies par le gouvernement des Etats-Unis sont soumises à des règles de qualité documentées dans des manuels officiels, comme : http://www.usoge.gov/pages/about_oge/info_qual_guide_02.pdf .

 

L'éthique du comportement des élus et des fonctionnaires est elle-même soigneusement codifiée, dans des textes comme le Manuel d'éthique du Sénat http://ethics.senate.gov/downloads/pdffiles/manual.pdf .

 

Les règles d'éthique administrative sont si nombreuses et détaillées qu'un site Internet entier leur est consacré, celui du « U.S. Office of Government Ethics ».

 

En plus de la communication gouvernementale, les grands médias américains, c'est-à-dire des chaînes de télévision comme CNN et des journaux ou magazines comme The New York Times, The Washington Post, Newsweek et Time, ont des pratiques journalistiques autrement plus efficaces et plus rigoureuses que celles des médias français correspondants. Un citoyen y trouve donc suffisamment d'information politique et économique, avec suffisamment de détails, de synthèses et de diversité de points de vue pour être correctement informé.

 

Respect des lois

Il n'y a pas, aux Etats-Unis, de scandales de viol des lois comme ceux, en France, où une poignée de manifestants ou de grévistes prennent des milliers de gens en otage, bloquent des péages d'autoroute ou commettent des dégradations.

        Les lois américaines ne plaisantent pas avec la délinquance. Il est fréquent qu'on ne pardonne pas les récidives plus de deux fois : à la troisième récidive, c'est la prison pour des années, le coupable étant réputé être un ennemi de la société.

 

Il n'y a pas de grève risquant de mettre en péril l'économie, parce que le Président des Etats-Unis a le pouvoir, dans de tels cas, d'exiger la reprise immédiate du travail et la négociation sous la direction d'un médiateur qu'il désigne. La seule fois où des grévistes ont refusé de reprendre le travail (il s'agissait de contrôleurs du trafic aérien) ils ont été licenciés immédiatement et ont dû chercher du travail et renégocier leurs salaires, avec des pertes substantielles.

 

Contrairement à la France où on attend souvent de longues années qu'un procès soit jugé, parce que les tribunaux sont engorgés, la justice est bien plus rapide aux Etats-Unis ; les citoyens obtiennent donc justice plus vite et les auteurs de délits sont punis beaucoup plus vite ; ils sont donc mieux dissuadés de recommencer.

 

Services publics

Aisha avait apprécié la maternité de son hôpital. En général, les services publics fonctionnent bien en France, comme aux Etats-Unis. Le réseau routier est dense et bien entretenu, les transports publics fonctionnent, la fourniture d'électricité, d'eau et de gaz est assurée, l'enseignement est dans la moyenne des pays développés, etc.

        La justice française est ce qui fonctionne le moins bien en comparaison des Etats-Unis, par manque chronique de personnel et de locaux, et parce que les lois, qui protègent trop les délinquants et pas assez leurs victimes, interdisent beaucoup d'initiatives aux défenseurs de la société.

        Les procédures administratives françaises sont aussi bien plus complexes et lentes qu'aux Etats-Unis : il faut des autorisations pour tout et du temps pour les obtenir. La multiplication des intervenants administratifs est illustrée par l'existence des départements, aujourd'hui injustifiée à côté des régions et regroupements de communes.

 

Le problème le plus grave des services publics français est leur coût, car dans certains ministères les fonctionnaires français sont bien trop nombreux par rapport au travail qu'ils font. C'est ainsi que, même si on ne compte pas les entreprises dont les salariés ont un statut de fonctionnaire, comme EDF, la SNCF ou France Télécom, les agents de l'Etat, des hôpitaux et des collectivités locales forment 29,2% de la population active française contre seulement 17,3% de la population active aux Etats-Unis et 6,7% de la population active au Japon.

 

Exemple de défaut de productivité : le rapport "Analyse comparative de neuf administrations fiscales" de mars 1999, cite les effectifs suivants :

§           Espagne       10.798 agents (pour 39 millions d'habitants) ;

§           Etats-Unis    102.000 agents (pour 283 millions d'habitants) ;

§           France          134.500 agents (pour 60 millions d'habitants).

Du coup, le montant des recettes fiscales géré par agent est 4 fois supérieur aux Etats-Unis à ce qu'il est en France.

 

Le Rapport Camdessus constate que les services publics français sont bien moins efficaces que ceux des pays comparables, et que leur rapport prestations/prix est beaucoup moins bon. C'est pourquoi le poids des impôts représente 44% du PIB en France contre moins de 30% aux Etats-Unis.

 

* * *

 

Aisha et Simon discutèrent souvent de ces problèmes, un peu parce qu'ils aimaient bien parler ensemble et beaucoup parce qu'ils voulaient examiner tous les aspects du choix du pays où ils s'installeraient pour longtemps. Ils finirent par décider d'accorder la première place, dans leurs critères de décision, aux possibilités de carrière qui s'offraient à eux.

 

Ils décidèrent tous deux de consacrer leur carrière à la recherche et à l'enseignement supérieur. Pour préparer ces carrières, Aisha voulait faire une thèse de doctorat sur les philosophes allemands et Simon voulait approfondir ses connaissances en physique des plasmas, sujet qu'il avait déjà abordé dans son DEA à l'Ecole Polytechnique.

 

Le choix d'Aisha avait l'avantage de lui permettre de rester chez elle encore au moins deux ans à étudier des livres, donc d'avoir du temps pour élever son fils. Elle rédigerait ensuite sa thèse, en accord avec un universitaire lui servant de patron, puis chercherait un poste d'enseignement.

 

Simon n'avait pas d'idée préconçue sur un doctorat. S'il fallait en passer un, il le ferait. Il voulait un poste de chercheur le plus vite possible, c'est-à-dire dès qu'il aurait fini son travail en cours pour l'antiterrorisme.

 

Mi-janvier, Simon commença donc à se renseigner sur les possibilités de carrière offertes à un polytechnicien qui voulait devenir chercheur en physique et enseignant en université. Il prit une dizaine de contacts avec des camarades d'école et d'anciens professeurs, se renseigna au ministère de l'Education nationale et de la Recherche, ainsi qu'au CNRS. Au bout d'une quinzaine de jours, il avait une bonne idée de la situation.

 

Quelques faits d'abord, issus du Rapport Camdessus :

§           La dépense totale par étudiant de l'enseignement supérieur en France est égale au tiers de celle des Etats-Unis ; dans notre pays (et lui seul) c'est l'enseignement secondaire qui dépense le plus par élève, ce qui est aberrant.

§           Notre système universitaire en tant que tel est de moins et moins performant au plan international. En nombre croissant, nos chercheurs choisissent d’exceller à l’étranger. Les statistiques mondiales de citations, de publications et de brevets d’enseignants et de chercheurs résidant en France sont peu encourageantes.

§           La part de PIB consacrée à la recherche et au développement est de 2,4% en France contre 2,9% aux Etats-Unis. Mais comme le PIB américain est 5,9 fois plus élevé que le PIB français à parité de pouvoir d'achat, les Etats-Unis dépensent donc 7,1 fois plus dans ce domaine que la France : les moyens dont disposent les chercheurs y sont incomparablement supérieurs.

 

Simon découvrit que beaucoup de ses camarades qui voulaient faire une carrière de chercheur étaient partis aux Etats-Unis, la plupart même si on prenait en compte la maîtrise de l'anglais. Il en contacta deux et découvrit une autre raison de leur départ : les salaires. Un chercheur gagnait deux à trois fois plus aux Etats-Unis qu'en France, et cet écart était encore plus grand pour les professeurs dirigeant une équipe de recherche, du fait des contrats industriels.

 

Aisha et Simon discutèrent de tous ces faits, en prenant leur temps pour aller au fond des choses, pour ne pas oublier des aspects du problème. Le choix du pays où ils allaient faire carrière était un sujet important. Leur conclusion fut d'aller vivre aux Etats-Unis dès que leur dette morale envers la France serait payée.

 

* * *

 

Simon prit donc rendez-vous avec Jean-Philippe Tiberghien en lui demandant un entretien d'une heure pour discuter d'un « un problème personnel ».

- "Jean-Philippe, Aisha et moi avons décidé de faire carrière dans la recherche et l'enseignement aux Etats-Unis. Je te rassure tout de suite : il n'est pas question de laisser tomber la mission dont tu m'as chargé, mais je voudrais parler avec toi de la manière de concilier cette mission et notre objectif de carrière."

 

Tiberghien posa des questions à Simon, pour bien comprendre ce qu'il voulait et vérifier que sa décision n'était pas basée sur des renseignements inexacts ou incomplets. A la fin, il lui dit :

- "Je pense qu'on peut trouver une solution. Les projets auxquels tu travailles ici seront assez avancés pour se passer de toi d'ici deux ou trois mois. Tu pourrais donc partir à ce moment-là. Mais si tu veux continuer à servir la France, il y a une fonction que tu peux assurer, tout en vivant aux Etats-Unis, celle d'interface technique de l'antiterrorisme."

- "Interface technique ?" demanda Simon.

- "Oui. Nous avons déjà une interface politique, la personne que tu connais à l'ambassade de France à Washington, Jean-Louis Garbeau.

        Notre responsable de l'interface technique assurerait le lien entre les programmes de lutte américains et français, dans les domaines comme la compatibilité des données informatiques échangées sur les terroristes et les événements de la lutte antiterroriste ; l'adaptation des logiciels d'un pays aux besoins de l'autre ; le partage des efforts en matière de suivi des publications terroristes sur Internet et de traduction automatique de l'arabe parlé, etc. Il s'agit là d'une mission officielle, en accord avec le gouvernement des Etats-Unis."

- "Quelle charge de travail cette fonction imposerait-elle ?" demanda Simon.

- "Une charge irrégulière, pour résoudre des problèmes au coup par coup. Il me semble qu'en moyenne une journée par semaine devrait suffire. Ce dont nous avons besoin, c'est de pouvoir compter sur quelqu'un de confiance, capable de comprendre ces problèmes techniques et ayant ses entrées dans l'organisation antiterroriste américaine. Tu me parais être l'homme idéal, Simon."

- "Je dois être capable d'assurer cette fonction, en effet", confirma Simon. "Vois-tu une objection à ce qu'Aisha me donne un coup de main de temps en temps ? Elle aussi connaît l'arabe, et c'est même elle qui a lancé le projet de traduction automatique."

- "Au contraire, Simon. Je suis même prêt à garantir un salaire mensuel à chacun de vous en échange de votre collaboration."

 

Tiberghien avait une autre raison de garder Aisha et Simon à son service : si un jour ils ne se plaisaient plus aux Etats-Unis et décidaient de rentrer en France… Il lança un dernier argument : - "La formule que je vous propose vous permettrait de garder votre statut de fonctionnaires de l'antiterrorisme, avec l'ancienneté, les droits à la retraite, etc. Dans une trentaine d'années, vous apprécierez."

Simon promit d'en parler à Aisha et de donner une réponse quand il aurait aussi contacté les Etats-Unis.

 

Le soir même, après en avoir parlé avec Aisha, ils envoyèrent un message Internet à la secrétaire personnelle du Président des Etats-Unis. Ils y parlaient de leur désir de s'établir dans ce pays pour faire de la recherche et de l'enseignement, tout en gardant un lien avec la France représentant quelques heures de travail par semaine. Simon dit qu'il voulait étudier la physique des plasmas au Massachusetts Institute of Technology, le MIT, à Cambridge, dans la banlieue de Boston ; Aisha dit qu'elle voulait étudier les philosophes allemands et un jour enseigner. Ils remerciaient le Président des Etats-Unis de son invitation, et affirmaient l'accepter avec enthousiasme.

 

Moins d'une semaine après la réponse arriva, sous forme d'un message du Président lui-même, dicté à sa secrétaire. Le gouvernement des Etats-Unis serait honoré et heureux d'accueillir Aisha et Simon, déjà citoyens américains, et de leur faciliter la réalisation de leurs souhaits. Il offrait de financer les études de Simon pendant une durée jusqu'à cinq ans, au MIT, durée compatible avec un doctorat. Il acceptait la mission confiée au couple par la France, et demandait à Simon et Aisha d'accepter de travailler quelques heures par semaine pour le Department of Homeland Security, le DHS dirigé par le Tsar de l'antiterrorisme, dans une fonction de consultants compatible avec la mission d'interface avec la France. Il offrait un total de 80.000 dollars par an au couple, en plus des études de Simon. Il se terminait par ces mots : « Welcome home ! »

- "Nous avons de la chance", dit Simon à Aisha. "Non seulement la France et les Etats-Unis nous embauchent, mais ils le font dans des conditions financières généreuses : nous aurons largement de quoi vivre !"

- "C'est le prix de la perte d'une partie de notre liberté", remarqua Aisha. "Nous devrons travailler environ le tiers de notre temps à la lutte antiterroriste, au lieu de ce qui nous intéresse vraiment."

- "Moi je vois cela d'une manière positive, comme une forme d'impôt que nous allons payer à la collectivité des pays démocratiques sous forme de temps de travail. Ce sera notre contribution pour ce qu'ils ont fait et font encore pour nous et nos enfants."

- "Oui", approuva Aisha. "Mais tu as dit nos enfants, c'est un pluriel."

- "Ce sera une réalité, si tu veux bien, et dès que tu voudras" répondit Simon.

 

Aisha se dit qu'elle avait la même chance que Claire : c'était son mari qui venait de lui demander d'avoir plusieurs enfants. Elle était si heureuse qu'elle regretta un instant de ne pas être croyante, car elle aurait remercié le Seigneur. Mais son Dieu étant Simon, c'est lui qu'elle remercia. D'un long, très long baiser.

 

* * *