Philosophie : tout ce que vous avez toujours
voulu savoir sans jamais oser le demander

Hommage au livre de Luc Ferry paru chez Plon :
Apprendre à vivre - Traité de philosophie à l'usage des jeunes générations

 

Mise à jour : 21/08/2016

 

Je résume ici les principales idées de ce remarquable ouvrage, destiné aux jeunes de 17 à 87 ans. Et j'en commente quelques-unes.

 

 

Pourquoi ce texte

Le livre de M. Ferry peut à lui seul tenir lieu de cours de philosophie ; si je l'avais eu en terminale, j'aurais appris dix fois plus que de mon professeur. Dans un langage à la portée de tous, cet exposé très clair retrace l'histoire des grandes idées philosophiques, permettant d'en comprendre l'évolution et le progrès depuis les anciens Grecs jusqu'à nos jours.

 

Ce livre a fait l'objet de bien des commentaires élogieux dans la presse. Mais faute de temps et de place aucun n'a pris la peine de faire ce que je fais ici : résumer les principales idées. Il m'a semblé que c'était là le meilleur moyen de vous convaincre de le lire. Car si vous le faites en réfléchissant, comme l'auteur vous y invite souvent, vous apprendrez à mieux vivre, à vaincre vos peurs et à vous débarrasser de vos illusions.

 

Un enfant surdoué de 11 ans demande à sa mère :

"Maman, comment peut-il se faire que le concept d'une déité anthropomorphique capable de jugements de valeur humanistiques puisse subsister à notre époque, alors que de tels postulats subjectifs auraient dû depuis longtemps être éliminés des réflexions sérieuses des intellectuels par la philosophie positiviste et le matérialisme dialectique ?"

Jusque là fière de son agrégation de mathématiques, la mère se découvre soudain un abîme d'ignorance. Ce texte est aussi destiné à fournir des éléments aux parents à qui leurs enfants posent certaines questions.

 

 

Table des matières

 

A quoi sert la philosophie ?.. 2

Les apports de la philosophie : theoria, éthique et sagesse. 2

La finitude humaine et la question du salut 3

L'opposition entre philosophie et religion - Existence de Dieu et salut 3

Les valeurs morales selon Kant 4

La philosophie stoïcienne. 4

Réflexions personnelles sur le stoïcisme. 6

L'apport irremplaçable de la religion chrétienne. 7

L'humanisme ou la naissance de la philosophie moderne. 8

Différence entre animalité et humanité. 10

L'existence précède l'essence. 10

L'homme est un être moral parce qu'il est libre. 11

Le travail est le propre de l'homme. 11

La postmodernité - Nietzsche et Freud.. 11

Critique du monde-chaos de Nietzsche. 15

Après la déconstruction.. 18

Matérialisme, spiritualisme, idéalisme, réalisme et existentialisme. 19

Existentialisme. 22

Conclusion   22

 

 

A quoi sert la philosophie ?

§   A comprendre le monde où nous vivons, à travers les systèmes de pensée étudiés au fil des siècles par les plus grands penseurs, c'est-à-dire à profiter de leurs réflexions. Ces systèmes concernent la description du monde.

§   A choisir des règles de comportement, vis-à-vis des autres et pour atteindre le bonheur.

§   A ne pas nous laisser accabler par la peur de l'avenir, le regret du passé ou des événements malheureux comme la perte d'un être cher.

§   A ne pas vivre d'espoir si intensément qu'on oublie de profiter du présent.

Les apports de la philosophie : theoria, éthique et sagesse

Pour tenir ces promesses, la philosophie apporte un système de pensée dans trois domaines.

§   La theoria (mot venant du grec) apporte la connaissance et la compréhension du monde, en permettant la description de ses caractéristiques et en fournissant une méthode pour les découvrir. Le modèle de connaissance et compréhension de la theoria a donc deux dimensions : la description de propriétés de l'univers et la méthode pour les découvrir. La theoria est donc l'intelligence de ce qui est, c'est une théorie ; les sciences en font partie.

§   L'éthique (mot synonyme de morale) apporte des règles de comportement social applicables au contexte décrit par la theoria : comment être utile aux autres, juste, etc. Il s'agit ici de vivre en harmonie avec la société.

§   La sagesse apporte des règles de pensée et de comportement destinées à permettre d'atteindre le salut et le bonheur, de vaincre ses peurs, de maîtriser ses désirs.

 

Il n'y a pas une mais des philosophies, avec plusieurs explications du monde et méthodes pour les trouver, plusieurs éthiques et plusieurs sagesses. Chacun doit choisir sa philosophie, la construire par l'étude des œuvres philosophiques et la réflexion personnelle, en général en adoptant des idées et des approches appartenant à plusieurs des grands systèmes de pensée.

La finitude humaine et la question du salut

Le pouvoir de l'homme est limité : on parle à son propos de finitude. Il ne peut s'empêcher de finir par mourir, ni protéger ses amis contre la mort, et ce problème de disparition angoisse beaucoup de gens. Tous voudraient, si possible, être sauvés de la mort : tous désirent le salut, pour eux-mêmes et ceux qu'ils aiment. Les diverses philosophies apportent des réponses à ce besoin de salut, en proposant des explications de ce qui se passe après la mort. De son côté, la religion chrétienne promet l'enfer ou le paradis, selon la vie qu'on a mené.

 

Le problème de finitude dépasse celui du salut. En fait, l'homme souffre de ne pouvoir revenir en arrière dans le temps : ce qui s'y est passé est irréversible. Beaucoup de gens souffrent du remords d'avoir fait une erreur. La philosophie enseigne à éviter, ou au mois à limiter, cette souffrance. Elle enseigne aussi à limiter son ambition à ce qui est possible, pour ne pas qu'on se consacre si intensément à préparer l'avenir qu'on en oublie de profiter du présent. Elle enseigne, enfin, à comprendre de quoi on a peur, pour pouvoir vaincre ces peurs et être libre.

L'opposition entre philosophie et religion - Existence de Dieu et salut

La philosophie apporte à chaque homme des solutions construites par réflexion personnelle. Cette réflexion se veut logique et basée le plus possible sur des certitudes. La religion (chrétienne, juive ou musulmane), apporte des solutions basées sur des révélations : elle demande qu'on la croie sans preuve.

 

La philosophie suppose que l'homme ait confiance dans son aptitude à distinguer le vrai du faux, le possible de l'impossible, et de raisonner sainement à partir d'hypothèses jugées crédibles. La religion, au contraire, demande une attitude d'humilité, de confiance aveugle dans ses dogmes. Elle propose une solution toute faite, prête à l'emploi, alors qu'une philosophie demande à chacun de construire sa solution personnelle dans le cadre de son système de pensée et de valeurs. Alors que la religion propose de compter sur Dieu pour le salut, la philosophie propose de compter sur soi-même. En somme, la philosophie prône un effort de lucidité, par exemple pour rechercher un salut sans Dieu, alors que la religion apporte une sérénité faite d'abandon.

 

Un croyant a donc tendance à accuser d'orgueil tout homme qui philosophe, alors que ce dernier a tendance à accuser les croyants de faiblesse ou de paresse intellectuelle.

 

La religion chrétienne promet à ceux qui l'ont méritée une solution parfaite au problème du salut : après la mort, on vivra une nouvelle vie, heureuse, où on retrouvera ceux qu'on a aimés. C'est une promesse sans preuve, qu'il faut croire telle quelle dans le cadre de la révélation. Aucune philosophie ne peut rivaliser avec elle, aucune ne peut prouver l'existence d'un salut aussi parfait, car il n'existe pas de raisonnement logique permettant de construire une telle preuve : le philosophe Kant l'a prouvé. Il a montré en même temps qu'on ne pouvait prouver logiquement ni l'existence d'un Dieu créateur de l'Univers ni son inexistence, donc que la croyance en une religion révélée restera toujours un choix personnel sans rapport avec la logique. Voir éventuellement en complément : "Les preuves logiques de l'existence de Dieu" http://www.danielmartin.eu/Philo/Dieu-Preuves.pdf .

 

On le voit, il y a une forte opposition entre l'approche philosophique et l'approche religieuse pour atteindre les mêmes buts de compréhension du monde et de choix de règles de comportement, pour soi-même et envers autrui. C'est pourquoi l'Eglise catholique ne tolère la philosophie que dans la mesure où elle admet ses vérités révélées (c'est Dieu qui a créé le monde, etc.) et se contente d'en tirer des conséquences : aucune remise en cause n'est possible, et des gens ont été brûlés pour avoir soutenu un détail de theoria non conforme à l'enseignement officiel.

(Je pense en particulier à Giordano Bruno, brûlé en 1600 par l'Inquisition pour avoir écrit et enseigné une philosophie différente de celle du catholicisme. Je pense aussi à Galilée, obligé de retirer publiquement ses thèses d'astronomie en 1633 et qui ne fut réhabilité par l'Eglise catholique qu'en 1992.)

Les valeurs morales selon Kant

Croyant lui-même, Kant a justifié la foi en Dieu par des considérations de valeurs morales et de cohérence, guidant le comportement en fonction de critères admis a priori, principalement le désintéressement et l'universalité. Le désintéressement permet à l'action d'éviter l'égoïsme, et l'universalité lui permet de dépasser les intérêts d'une personne ou d'un petit groupe pour œuvrer au bien de la société. Désintéressement et universalité ne se conçoivent que dans un cadre de liberté de choix et d'action. Kant a regroupé les trois critères de liberté, désintéressement et universalité en un critère suprême, le devoir, dont les autres découlent.

La philosophie stoïcienne

Cette philosophie a été élaborée par des penseurs grecs il y a environ 2300 ans. C'est une philosophie qui apporte des solutions aux problèmes de salut et de comportement distinctes de celles de la religion.

Les aristocrates grecs avaient pris l'habitude de se réunir pour débattre des problèmes de la cité. Dans ces débats, chacun était libre de s'exprimer, chacun pensait par lui-même et essayait de convaincre les autres. Ce débat démocratique, le premier de l'histoire de l'humanité, a fait émerger une pensée libre des croyances a priori de la religion et de l'autorité du gouvernement.

 

Pour les stoïciens, la theoria décrit le monde comme organisé et harmonieux. Chaque partie du monde - et chaque homme est une partie du monde - a sa place bien définie ; sauf catastrophe (après laquelle tout rentre dans l'ordre, car l'organisation et l'harmonie sont stables) le monde fonctionne de manière impeccable.

 

Cet ordre harmonieux est considéré comme juste et bon, si juste et si bon en fait que l'éthique des stoïciens en fait la base des valeurs morales. Pour un stoïcien, une action est morale si elle est conforme à l'ordre et l'harmonie du monde. Les hommes doivent donc vivre en accord avec la nature.

C'est ainsi que l'organisation du monde étant hiérarchisée, avec des niveaux supérieurs et des niveaux inférieurs, certains hommes - les aristocrates grecs - étaient par nature supérieurs à d'autres - leurs esclaves. La démocratie permettant l'expression de tous ne régentait donc que les rapports entre les aristocrates de la classe dominante, les esclaves inférieurs n'ayant guère de droits. Et les stoïciens considéraient que c'était bien ainsi, car c'était conforme à la nature des choses et l'harmonie de l'univers.

Cette approche stoïcienne ressemble à celle de nos écologistes contemporains, qui considèrent que l'harmonie de la nature est si précieuse que l'homme ne doit la perturber à aucun prix. Exemple : ils refusent la construction d'une autoroute, qui ferait gagner du temps à 10 millions d'automobiles par an, si cette autoroute doit détruire l'habitat d'une espèce de grenouilles menacée de disparition.

 

La solution des stoïciens au problème du salut résulte de leur description du monde et de leur éthique. Elle consiste à constater qu'après sa mort un homme redevient une partie de l'univers ; et comme cet univers est juste et harmonieux, l'homme qui meurt devient une partie d'un tout parfait, et sa mort n'est qu'une transition vers cette perfection-là, qui est éternelle comme l'univers. La philosophie stoïcienne considère que ce sort est bon et juste car conforme à la nature, et affirme que la sagesse consiste donc à l'accepter, car la mort est inévitable.

 

Plus généralement, la sagesse stoïcienne conseille à l'homme de ne pas s'attacher aux gens et aux choses de ce monde, pour ne pas regretter leur éventuelle disparition, et à accepter les événements et les situations sur lesquels il n'a pas prise. Elle considère que l'épanouissement de l'homme n'est bloqué que par les insatisfactions résultant de la nostalgie du passé et de désirs pour l'avenir, qui lui interdisent de vivre pleinement l'instant présent.

 

On comprend ainsi la première raison pour laquelle la religion chrétienne a convaincu infiniment plus de gens que le stoïcisme : elle promet après la mort un sort autrement plus heureux que la dissolution en une partie d'univers, une véritable vie heureuse sans perte d'individualité, au milieu des gens qu'on a aimé et admiré, pour l'éternité.

Réflexions personnelles sur le stoïcisme

 

Sur les insatisfactions concernant le passé et l'avenir

En essayant de ne pas penser aux insatisfactions du passé et aux désirs irréalisables dans le futur, je me suis aperçu que ces idées viennent toutes seules et que pour qu'elles n'accaparent pas l'esprit on peut occuper celui-ci à une pensée du moment. Une première condition du bonheur consiste donc à consacrer le maximum de temps à des actions qui ont de fortes chances de réussir à court terme. Il faut donc se fixer chaque jour des objectifs constituant un défi ou demandant de l'attention, pour qu'ils occupent l'esprit, des objectifs réalisables pour que leur succès apporte une satisfaction.

Exemple : j'aime la musique. Lorsque j'ai du temps, je le consacre à écouter intensément de la musique que j'aime. Intensément, c'est-à-dire en ne pensant qu'à cette musique, avec l'intention de profiter des airs les plus beaux, de la comprendre, de la retenir.

Je ne fais jamais de la musique un bruit de fond d'une autre activité, car lorsque je me consacre à cette autre activité je m'y consacre entièrement. C'est ainsi que je ne mets pas la radio lorsque je prends plaisir à conduire ma voiture, je me consacre entièrement à la conduite, qui me procure un plaisir en soi.

 

Cette approche ne suffit pas lorsque l'insatisfaction est obsessionnelle. Il faut alors faire un travail sur soi-même avec l'aide d'un psychothérapeute.

 

Sur l'attachement aux choses et aux gens

En essayant de suivre le conseil stoïcien consistant à ne pas s'attacher aux choses ou aux gens, j'ai constaté que l'attachement est comme l'amour, il vient tout seul. Plus généralement, nous formulons à tout moment des jugements de valeur, sans pouvoir nous en empêcher : nous trouvons telle personne antipathique ou sympathique, tel chaton qui joue avec une balle adorable, telle voiture splendide et désirable, tel politicien détestable, etc. Si on ne peut s'empêcher de s'attacher à certaines personnes ou certains objets, qu'on pourrait ensuite regretter de perdre, on peut au moins éviter de s'en rendre dépendant.

En amour, si on craint de s'attacher à une personne du sexe opposé, on peut éviter de l'épouser et même de vivre avec. Mais si la personne veut s'attacher à vous, il faut alors choisir entre la perdre tout de suite ou prendre le risque de regretter l'attachement plus tard…

Si on est passionné par un métier, qu'on s'y consacre à fond, à plein temps, on peut regretter un jour qu'il disparaisse ou qu'on ne puisse plus le pratiquer. C'est le cas d'un sportif professionnel, qui vieillira sûrement tôt ou tard, ou qui rencontrera un autre sportif meilleur que lui. Il doit donc préparer l'activité qu'il exercera après son métier sportif.

Si j'ai une situation en entreprise, je risque d'être licencié un jour, même si je me suis donné du mal. Ne pas préparer une activité de remplacement, dans un métier qui embauche ou me permet de gagner ma vie comme indépendant, c'est m'attacher à mon entreprise actuelle : je risque de le regretter plus tard. Le stoïcisme conseille donc de se préparer aux éventualités désagréables lorsqu'elles ne sont que des éventualités, pour être prêt si elles surviennent et ne pas regretter plus tard d'avoir été pris au dépourvu. Si plus de salariés suivaient ce conseil ils ne se retrouveraient pas ensuite chômeurs de longue durée, obligés de se former en catastrophe…

 

On peut aussi s'efforcer de vérifier la validité des quelques jugements de valeur qui ont une importance. Il faut pour cela être capable de formuler chacun clairement, d'énoncer les bases sur lesquelles il repose, de s'interroger sur l'objectivité de ces bases, leur partage par d'autres personnes, leurs conséquences et leur résistance au temps qui passe.

 

Sur l'acceptation des faits sur lesquels on n'a pas prise

En réfléchissant au conseil stoïcien d'accepter les événements ou situations regrettables sur lesquels on n'a pas prise, je me suis aperçu qu'il pouvait déboucher sur la passivité.

Je ne suis pas d'accord avec la manière dont la France est gouvernée depuis 1981, tous les gouvernements depuis cette époque ayant accumulé des déficits et augmenté les effectifs de la fonction publique, donc gaspillé une partie des impôts que je paie. Le stoïcisme m'inciterait à me désintéresser de la politique, pour que celle-ci n'encombre pas mon esprit de regrets nostalgiques ou d'espoirs d'un gouvernement enfin sage ; je pourrais, par exemple, cesser d'aller voter et de m'intéresser aux événements politiques relatés par les media.

Mais la passivité est contre ma nature. Je fais partie des optimistes qui refusent de se laisser abattre, qui luttent pour changer les choses. Si je ne réagissais pas à cette mauvaise gouvernance, je me trouverais lâche et méprisable ; je serais obligé de ne jamais m'en plaindre, puisque j'en aurais été complice par passivité. Donc je vote, et je participe au débat politique en animant un site Internet d'analyse politique qui a en ce printemps 2006 environ 1000 accès par jour. A mon niveau, c'est tout ce que je peux faire sans sortir de la légalité. La France est toujours mal gouvernée, mais au moins j'ai la conscience tranquille. Et à un niveau moins élevé, j'envoie chaque mois de l'argent à une ONG qui lutte contre la faim, "Action contre la faim" http://www.actioncontrelafaim.org/ .

 

En fait, la passivité stoïcienne est contraire au devoir, dont Kant fait la vertu fondamentale, et qui impose de faire le bien par désintéressement et universalité. Et à ma façon, j'essaie de suivre ce conseil.

L'apport irremplaçable de la religion chrétienne

La religion chrétienne (et elle seule, comme on en jugera d'après ce qui suit) a apporté à notre société moderne des valeurs essentielles. En voici quelques-unes citées par M. Ferry.

§   La valeur d'une personne, ce qui la rend estimable, détestable ou méprisable, ne dépend pas de ses talents naturels, de sa naissance, de sa fortune ou de sa puissance (c'est-à-dire de son influence dans la société). Elle ne dépend que de ses actes : celui qui trompe, triche, vole ou fait souffrir est moralement condamnable quel que soit son talent, quelle que soit sa naissance (fils de …), sa fortune ou sa puissance.

Pour un chrétien, un roi peut être mal jugé et un pauvre bien jugé, selon ce qu'ils ont fait de leur liberté.

§   Il résulte du critère de jugement précédent qu'un roi et un pauvre sont égaux devant Dieu : tous deux bénéficient de la même liberté de faire le bien ou le mal, chacun à son niveau, tous deux seront jugés de la même façon.

Il en est résulté ce principe fondamental de notre législation : la loi est la même pour tous. Cette égalité porte aussi en germe l'égalité des droits et des devoirs, principe à la base de notre démocratie et qui est renié tous les jours - hélas - dans la majorité des 191 pays membres des Nations unies (liste : http://www.un.org/french/aboutun/etatsmbr.shtml ).

§   Une personne a de la valeur du seul fait qu'elle est humaine. Son humanité suffit à lui conférer une dignité et des droits inaliénables. Il en est résulté la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée le 10/12/1948 par les 58 Etats membres qui constituaient alors les Nations unies http://www.un.org/french/aboutun/dudh.htm .

Bien que signataires de la Charte des Nations unies http://www.un.org/french/aboutun/charter.htm , qui se réfère à cette Déclaration dans son Préambule http://www.un.org/french/aboutun/chartpre.htm , la plupart des pays bafouent tous les jours leurs engagements signés.

En France même, nous oublions de plus en plus que la dignité intrinsèque aux hommes implique un devoir de respect envers chacun et envers les institutions. C'est parce que nous nous respectons de moins en moins les uns les autres que notre société souffre de nombreux maux : voir "La France : pays figé, société démoralisée" http://www.danielmartin.eu/Cours/Sinistrose.htm .

§   Voici une citation de la page 92 du livre :

"Au lieu que la vie des juifs et des musulmans orthodoxes est remplie d'impératifs extérieurs, de devoirs touchant les actions à mener dans la cité des hommes, le christianisme se contente de les renvoyer à eux-mêmes pour savoir ce qui est bon ou non, à l'esprit du Christ et de son message, plutôt qu'à la lettre cérémoniale de rituels qu'on respecte sans y penser…"

L'humanisme ou la naissance de la philosophie moderne

Le christianisme a rapidement perdu de sa pureté originelle, l'Eglise ajoutant un pouvoir temporel à son pouvoir spirituel. Les papes ont eu plus de pouvoirs politiques que les empereurs.

C'est ainsi qu'en janvier 1077, à Canossa, l'empereur du Saint Empire Romain Germanique Henri IV, a dû, pendant 3 jours, implorer le pardon du pape Grégoire VII pieds nus et en costume de pénitent, pour s'être opposé à lui.

On comprend alors l'immense retentissement des gestes de Napoléon Bonaparte, qui a fait venir le pape Pie VII à Paris pour le couronner empereur le 2 décembre 1804, puis lui a pris la couronne des mains pour la mettre lui-même sur sa tête. Tout en rechristianisant la France par le Concordat de 1801, il a aussi imposé au pape notre Code civil, clairement laïc, le divorce, la liberté de conscience, etc.

 

Pourquoi l'Eglise catholique est-elle passée de tant de puissance à si peu ? La réponse est simple : elle n'a pas su rester dans son domaine spirituel. En plus de son pouvoir politique, elle s'est mêlée d'expliquer le monde, c'est-à-dire d'imposer une vision de la réalité, de la science, basée sur les révélations de la foi.

 

C'est ainsi que l'Eglise a défendu un modèle astronomique où la Terre est le centre du monde et le Soleil et les planètes tournent autour, en associant cette « vérité scientifique » imposée aux révélations de la foi, et en combattant ceux qui préconisaient une science objective séparée de la religion. Et lorsque Copernic, puis Galilée, Kepler et Newton ont montré entre 1543 et 1687 que la Terre tournait autour du Soleil comme les autres planètes, et selon les lois terre-à-terre de l'attraction universelle et de la dynamique et non celles de la perfection divine, l'Eglise a perdu sa crédibilité en matière de description du monde, c'est-à-dire de science, c'est-à-dire de réalité objective. Il en est résulté une certaine déchristianisation.

Cette perte de crédibilité en matière d'astronomie a été aggravée par l'affirmation de l'Eglise que la Terre avait été créée en six jours (en 3761 ou 3762 avant Jésus-Christ selon le calendrier hébraïque, en 5509 avant Jésus-Christ selon le calendrier orthodoxe…), affirmation qui a été démentie par des découvertes scientifiques.

Elle a été aggravée encore davantage avec la découverte de restes d'animaux ayant vécu avant le Déluge, fixé à il y a environ 4000 ans, et qui ont évolué, contrairement à la théorie créationniste de l'Eglise qui prétend que Dieu a créé les êtres tels qu'ils sont. L'aggravation s'est encore accentuée avec l'explication scientifique du processus d'apparition des êtres vivants (1859 : théorie de l'évolution de Darwin, en opposition à celle d'Adam et Eve), et les dates de ces apparitions (il y a des centaines de millions d'années, pas quelques milliers comme le prétendait l'Eglise).

 

En même temps, notre grand philosophe et physicien Descartes, tout en étant croyant et en cherchant à convaincre les athées de croire, a montré l'importance du doute et des déductions rigoureuses en matière de raisonnement. Ce faisant, il attribuait à l'homme le droit et le pouvoir de chercher la vérité à partir d'observations et de déductions logiques, sans se contenter de celle révélée par l'Eglise, et en rejetant a priori les arguments d'autorité. Il prônait donc l'esprit critique.

 

Peu à peu, comme le montre si bien le prix Nobel de littérature Arthur Koestler dans son ouvrage monumental de 1959 "Les Somnambules", l'humanité a réussi à séparer la science de la religion et de la philosophie, la rendant objective et productrice d'affirmations vérifiables. Et le XVIIIe siècle a été celui de la Raison triomphante, où grâce surtout à Kant, les chrétiens ont réussi à ramener le domaine de la religion à celui qu'elle n'aurait jamais dû quitter, celui de la spiritualité et des valeurs morales : ce fut le siècle des Lumières.

Au XVIIIe siècle, la philosophie des Lumières a fait triompher la Raison sur la Religion et les affirmations d'autorité comme "Aristote a dit" (Aristotele dixit). Désormais, l'homme pouvait espérer atteindre la connaissance grâce à l'observation et à sa raison, par une démarche objective et logique, sans le secours de croyances révélées ou a priori ; et il n'y avait pas d'autre limite aux connaissances accessibles que les concepts impossibles à définir clairement comme « l'âme » ou « Dieu ».

Voir en complément le texte de Kant de 1784 "Qu'est-ce que les Lumières ?" http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/articles.php?lng=fr&pg=270

 

Désormais, l'homme faisait confiance à sa faculté de constater, de comprendre et de raisonner logiquement pour trouver une description du monde, description toujours imparfaite mais qui ne devait plus rien à la révélation ou à l'autorité d'une personne respectée comme Aristote. Depuis, la connaissance ne résulte plus d'une révélation mais d'une construction humaine sans a priori.

 

Cette attitude philosophique face à la réalité et à la vérité tient l'homme pour la valeur suprême, le met au centre des préoccupations et à la base des raisonnements, le considère comme libre de ses jugements et de ses décisions : c'est un humanisme. Elle correspond à un mouvement commencé avec la civilisation gréco-latine, interrompu au Moyen Age et repris à la Renaissance, et qui valorise le savoir et cherche l'épanouissement de l'homme par la culture.

Différence entre animalité et humanité

La théorie évolutionniste de Darwin a eu beaucoup de mal à convaincre en son temps, notamment parce que ses conséquences contredisaient clairement la théorie créationniste que l'Eglise avait toujours soutenue, en prétendant que l'univers et l'homme avaient été créés par Dieu et n'avaient pas évolué. Une des objections à l'évolutionnisme pouvait être formulée à peu près comme ceci : « si l'homme descend du singe, quelle différence y a-t-il entre humanité et animalité ? », cette objection sous-entendant qu'il était inacceptable de ravaler l'homme au rang de bête.

 

Heureusement, cette objection avait été balayée un siècle auparavant par Jean-Jacques Rousseau, dans son "Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes" de 1755. Ce philosophe avait montré que seul l'homme, parce qu'il était libre et non soumis à un instinct aveugle, avait le pouvoir de « perfectibilité », c'est-à-dire de se remettre en question, d'évoluer, de refuser d'agir par instinct, voire d'agir contre son intérêt, ainsi que la faculté de se perfectionner tout au long de sa vie.

        Ce perfectionnement peut se produire au niveau individuel, chaque personne apprenant peu à peu, ou au niveau de la société, chaque personne profitant de l'expérience des autres par la communication. En somme, l'homme a, dans certaines limites, le pouvoir de s'opposer à la sélection naturelle décrite par Darwin. Et contrairement à l'animal, l'homme peut faire le mal pour le mal, délibérément et en utilisant toute son intelligence (exemple : le terrorisme d'al Qaida, dont les motivations religieuses ne sont qu'un prétexte qui ne résiste pas à l'analyse - voir "Terrorisme islamiste : idéologie, exigences et attentats" http://www.danielmartin.eu/Religion/Terrorisme-islamiste.htm ).

L'existence précède l'essence

Tirant les conséquences de la liberté de l'homme, Jean-Paul Sartre a publié en 1946 "L'Existentialisme est un humanisme" http://www.danielmartin.eu/Textes/Existentialisme.htm , où il explique que l'homme n'est pas prédéterminé par un instinct ou une « essence humaine » qui existeraient de par sa nature d'homme, éventuellement de par une volonté divine. Une telle essence n'existe pas avant l'homme, c'est ce dernier qui la crée, ce que Sartre énonce « l'existence précède l'essence ». Les animaux, au contraire, sont prédéterminés par leur instinct, qui constitue une essence dont ils ne peuvent se libérer.

 

Puisque l'existence précède l'essence, toute opinion, tout raisonnement basé sur une caractéristique propre à toute une race ou toutes les personnes d'un même sexe est faux lorsqu'il ne s'agit pas d'une constatation triviale comme "la femme peut avoir des enfants, l'homme non". Racisme et sexisme sont donc condamnables, et des affirmations comme "les juifs sont intelligents", "les noirs sont doués pour le sport", "les Arabes sont terroristes", "les femmes conduisent mal", est une généralisation erronée de cas particuliers qui peuvent être vrais.

L'homme est un être moral parce qu'il est libre

Enfin, on ne peut condamner un tigre parce qu'il a dévoré un homme, alors qu'on peut condamner un homme qui en a assassiné un autre : l'animal n'a pas de règle morale, ne sait pas ce qui est bien ou mal, mais l'homme le sait car c'est un être moral. On peut dresser un animal à se comporter d'une certaine façon, mais en aucun cas lui inculquer des valeurs morales. L'homme peut apprendre les règles morales et, à l'occasion, les transgresser en toute connaissance de cause.

Le travail est le propre de l'homme

Un homme qui ne travaille pas ne peut vivre qu'aux crochets de la société, en parasite. Il est alors moralement condamnable au sens du devoir de Kant, car il se consacre égoïstement à lui-même en oubliant son devoir d'universalité, qui veut qu'il contribue à la vie de la société et à son amélioration ; il profite de la société sans rien lui apporter en retour.

Du reste, l'homme est un être social qui a besoin de l'estime des autres pour se réaliser et être bien dans sa peau ; comment obtenir l'estime de gens à qui on n'apporte rien ?

 

C'est pourquoi des contextes qui valorisent l'oisiveté sont néfastes et condamnables.

 

Exemple 1

Beaucoup de « gens du voyage » prétendent que leur culture leur interdit, depuis toujours, de travailler. Ils n'envoient pas leurs enfants à l'école, car celle-ci prépare à une vie qu'ils rejettent. Ils ne peuvent donc vivre parmi nous que de vols et de trafics divers, et déménagent souvent pour fuir la police. C'est pourquoi, en Roumaine où il y a des Tsiganes depuis des siècles, ceux-ci sont en général détestés et exclus de la société roumaine. Une conversation avec un colonel de la gendarmerie m'a appris qu'en France le taux de délinquance des gens du voyage est le plus élevé de toutes les populations diverses, notamment que celui des jeunes des banlieues pauvres.

 

Exemple 2

En France on a pris l'habitude de considérer l'oisiveté comme une conquête sociale. C'est pourquoi on a accepté les lois RTT (réduction du temps de travail ou "35 heures") et les préretraites plus fréquentes que dans n'importe quel autre pays : voir http://www.danielmartin.eu/Cours/Lutte-Chomage.htm#ChomageCache .)

La postmodernité - Nietzsche et Freud

Le terme postmodernité est défini page 169 :

"…on a pris l'habitude de nommer « postmodernes » les pensées qui, à partir du milieu du XIXe siècle, vont entreprendre la critique de l'humanisme moderne et, notamment, de la philosophie des Lumières."

 

Cette critique porte sur :

§   L'humanisme, qui mettait l'homme au centre du monde et en faisait le point de départ des valeurs morales ;

§   Le rationalisme, qui espérait que les Lumières apporteraient plus de liberté et de bonheur.

 

Cette critique est la plus dure chez le philosophe allemand Nietzsche, mort en 1900. Nietzsche a été influencé par la philosophie positiviste d'Auguste Comte, selon laquelle la métaphysique est une perte de temps, une simple manipulation de mots creux avec lesquels on joue de façon stérile et qui éloigne de la seule vérité certaine, celle des sciences expérimentales. Il rejette donc tous les concepts a priori (c'est-à-dire valables indépendamment de toute expérience, car purs produits abstraits de l'esprit humain), concepts qui sont à la base de la philosophie rationaliste de Kant. Il pense (comme John Stuart Mill) que l'essence des choses est inaccessible, que même la logique et les mathématiques pures sont en fait réfutables par l'observation.

 

Nietzsche critique donc la foi des philosophes des Lumières dans des idéaux et des valeurs qu'il considère comme chimériques :

§   Les droits de l'homme, la science, la raison, la démocratie, le socialisme, l'égalité des chances, etc. Il accuse ces philosophes d'être en fait des croyants, qui ont simplement remplacé la foi religieuse par de nouveaux dieux qu'il baptise « idoles », et qui cherchent toujours à inventer un monde idéal meilleur que le vrai

§   Les valeurs transcendantes (c'est-à-dire supérieures et extérieures à la vie).

 

Nietzsche accuse ces philosophes de chercher - au lieu d'aider l'humanité - à juger et condamner la vie elle-même, au lieu de l'assumer. Il les accuse aussi de nier la vraie réalité au nom de fausses réalités. Son accusation repose sur l'idée qu'il n'existe pas de transcendance, que tout jugement est un symptôme, une émanation de la vie qui fait partie de la vie elle-même et ne peut se situer hors d'elle. Page 174, M. Ferry résume cette opinion de Nietzsche comme suit :

"…il n'y a rien hors de la réalité de la vie, ni au-dessus d'elle, ni en dessous, ni au ciel, ni en enfer, et tous les fameux idéaux de la politique, de la morale et de la religion ne sont que des « idoles », des boursouflures métaphysiques, des fictions, qui ne visent à rien d'autre qu'à fuir la vie, avant de se retourner contre elle."

 

Et il ajoute :

"Les principaux penseurs postmodernes, Nietzsche bien sûr, mais aussi, au moins pour une part, Marx et Freud, vont être justement définis comme des « philosophes du soupçon » : le but de la philosophie est désormais de déconstruire les illusions dont s'est bercé l'humanisme classique. Les « philosophes du soupçon » sont des penseurs qui adoptent pour principe d'analyse ce pressentiment qu'il y a toujours, derrière les croyances traditionnelles, derrière les « bonnes vieilles valeurs » qui se prétendent nobles, pures et transcendantes, des intérêts cachés, des choix inconscients, des vérités plus profondes… et souvent inavouables."

 

Pour Nietzsche il n'existe aucun point de vue extérieur et supérieur à la vie, aucun point de vue permettant de s'abstraire du tissu de forces qui constituent le fond du réel, l'essence la plus intime de l'être. Il n'existe donc pas de jugement objectif, désintéressé et indépendant des intérêts de celui qui juge, car tous nos jugements expriment nos états vitaux et émanent de notre vie. Nietzsche résume cela par la formule : « il n'y a pas de fait, mais seulement des interprétations ».

 

Nietzsche explique l'impossibilité de parvenir à connaître la vérité ultime, toujours repoussée d'horizons en horizons sans pouvoir atteindre un roc solide et définitif, par le fait que le réel lui-même est un chaos, qui ne ressemble en rien à l'univers harmonieux des Grecs ou à celui, rationnel, des Modernes comme Kant :

"Ce monde est un monstre de forces, sans commencement ni fin, une somme fixe de forces, […] une mer de forces en tempête, un flux perpétuel."

 

Je voudrais ici faire un parallèle entre la pensée des Modernes et celle de Nietzsche. Les Modernes croient en un monde rationnel, organisé par des lois qu'il suffit de découvrir, comme Einstein croyait que la physique atomique suivait des lois déterministes lorsqu'il disait « Dieu ne joue pas aux dés avec l'Univers" ». Au contraire, les Postmodernes croient qu'il n'existe pas d'organisation du monde, qui est chaotique, comme Niels Bohr et tous les physiciens atomistes actuels croient en une réalité probabiliste au niveau de l'atome, réalité décrite par une équation aux solutions multiples entre lesquelles le choix est aléatoire.

Précisons ce point en quelques mots. Nous savons aujourd'hui qu'au niveau atomique (c'est-à-dire à l'échelle de l'angström - 1 Å = 10-10 m) un électron n'a pas de position précise à un instant donné, qu'il est dans un volume d'espace où chaque point n'a qu'une probabilité de le contenir. Nous savons aussi que l'électron n'a jamais une vitesse précise, et même que le produit des erreurs sur sa position et son impulsion (produit de sa masse par sa vitesse) est toujours supérieur à un minimum de l'ordre de h/(2p), où h est la constate de Planck 6.62618 x 10-34 joule x seconde.

En somme, il n'existe pas de description déterministe du mouvement de l'électron au niveau atomique, comme l'aurait voulu Einstein, mais seulement des descriptions probabilistes. Lors d'une expérience donnée destinée à mesurer un ou plusieurs paramètres de l'évolution d'une particule atomique, le résultat qu'on trouvera est une des solutions d'une équation qui en a souvent plusieurs, voire une infinité, et on ne peut savoir d'avance laquelle : le caractère aléatoire des résultats expérimentaux est intrinsèque à la réalité atomique, qui n'est pas et ne peut être déterministe à cette échelle-là.

Le résultat ne peut pas être quelconque, il doit être l'une des solutions de l'équation. En ce sens probabiliste, la réalité est bien organisée et non chaotique : il y a là une différence avec le chaos indescriptible de Nietzsche.

 

L'impossibilité d'atteindre une réalité ultime, un modèle du monde qui explique tout, a été démontrée dans le cas particulier de la logique axiomatique, c'est-à-dire de l'ensemble des théorèmes que l'on peut démontrer à partir d'une axiomatique (ensemble d'axiomes de base). Les mathématiciens Kurt Gödel (en 1931) et Alonzo Church (en 1936) ont montré que quel que soit l'ensemble des axiomes que l'on se donne, il existe des affirmations indécidables, c'est-à-dire pour lesquelles il n'existe pas de démonstration de validité alors qu'elles peuvent être justes ou fausses, et que par conséquent tout ensemble d'axiomes peut être contradictoire parce qu'il permet de construire des affirmations indécidables susceptibles d'être fausses. Ces travaux ont montré que l'approche axiomatique, basée sur le modèle binaire vrai/faux, a des limites. Mort en 1900, Nietzsche ne connaissait pas ses résultats, mais il a admis l'impossibilité d'atteindre une réalité ultime.

Un exemple trivial pour illustrer l'indécidabilité. Soient les deux axiomes :

·            Chaque fois qu'un Grec parle, ou il dit la vérité ou il ment ;

·            Un Grec a dit que tout Grec est menteur.

Affirmation dans le cadre de ces axiomes : « Les Grecs sont tous menteurs. »

Si cette affirmation est vraie, alors le Grec a menti, donc tout Grec dit la vérité, donc lui-même dit la vérité, donc tout Grec est menteur, donc il a dit la vérité… l'affirmation est indécidable si on admet ces axiomes.

 

Pour Nietzsche, la réalité est un chaos de forces contradictoires qu'il appelle « Vie », où les forces sont soit « réactives » soit « actives ». Les forces réactives cherchent à organiser le monde et ne peuvent le faire qu'en annihilant ou en mutilant d'autres forces ; elles culminent dans la démocratie. Les forces actives, au contraire, proviennent du corps, s'expriment dans l'art et culminent dans une vision « aristocratique » du monde. Ces deux types de forces se combattent sans cesse, et ce conflit rend la vie moins vivante, moins libre, moins puissante.

Ces conflits de forces sont bien connus des psychanalystes comme Freud. Ils sont le plus souvent inconscients dans chacun de nous et nous empêchent de bien vivre, nous rendent malades et inhibent notre pensée et nos actions.

 

Nietzsche recommande donc d'accepter cette réalité chaotique et de laisser s'exprimer ce conflit de forces, qu'il faut seulement hiérarchiser et maîtriser : c'est ce qu'il appelle « le grand style ». Pour lui, cette conciliation est acceptable parce qu'elle reste intérieure à la vie et permet le maximum d'intensité des forces, en même temps que d'élégance de la vie. Alors, au lieu de se déchirer, les forces vitales coopèrent.

"[Le geste d'un champion de tennis qui lance une balle] paraît d'une simplicité, d'une facilité littéralement déconcertantes. Sans le moindre effort apparent, dans la fluidité la plus limpide, il envoie la balle à une vitesse confondante : c'est qu'en lui, tout simplement, les forces en jeu sont parfaitement intégrées. Toutes coopèrent dans l'harmonie la plus parfaite, sans contrariété aucune, sans déperdition d'énergie, donc sans « réaction » au sens que Nietzsche donne à ce terme. Conséquence : une réconciliation admirable de la beauté et de la puissance…"

"[A l'inverse, un mauvais joueur a un geste chaotique.] Il retient ses coups, hésite à les lâcher… et ne cesse de s'en vouloir, au point de s'insulter chaque fois qu'il rate. Sans cesse déchiré, c'est davantage contre lui-même que contre son adversaire qu'il se bat. Non seulement l'élégance n'y est plus, mais la puissance manque et ce pour une raison bien simple : les forces en jeu, au lieu de coopérer, se contrecarrent entre elles, se multiplient et se bloquent, de sorte qu'à l'inélégance du geste répond son impuissance. Voilà ce que Nietzsche propose de dépasser."

 

C'est ce « grand style » qui tient lieu de morale, c'est-à-dire de règle de vie pour Nietzsche.

Je dois dire que j'approuve et tente de pratiquer cette règle de « grand style », en me consacrant entièrement à mon activité du moment, sans me laisser troubler par d'autres pensées. C'est ce que je recommandais plus haut.

 

Nietzsche rejette la morale traditionnelle, dont les valeurs sont, pour lui, périmées comme la religion et la philosophie de Kant elles-mêmes. Il résume ce rejet par une phrase restée célèbre : « Dieu est mort. » Il pense que l'absence de valeurs et de modèle rationnel qui caractérisent la Vie créent un vide : c'est un nihiliste.

 

Nietzsche recommande donc d'accepter et même d'aimer le monde tel qu'il est, sans vouloir qu'il soit autrement. Mais cette recommandation implique, puisqu'il y a des tortionnaires et des terroristes dans le monde, de les aimer aussi, c'est-à-dire d'aimer Auschwitz et al Qaida. La seule manière, alors, d'échapper à l'accusation de complicité, est de n'avoir aucune morale, ce que peu de gens sont prêts à accepter. M. Ferry conclut donc en rejetant cette « sagesse » de Nietzsche comme utopique page 225 :

"..à quoi bon prétendre en finir avec l'« idéalisme », avec tous les idéaux et toutes les « idoles » si ce superbe programme philosophique reste lui-même… un idéal ?"

 

En conclusion, M. Ferry voit en Nietzsche "le premier philosophe à détruire intégralement et sans le moindre reste la notion de « finalité », l'idée qu'il y aurait dans l'existence humaine un sens à chercher, des objectifs à poursuivre, des fins à réaliser. Avec le grand style, en effet, le seul critère qui subsiste encore pour définir la vie bonne, c'est le critère de l'intensité, de la force pour la force, au détriment de tous les idéaux supérieurs."

Critique du monde-chaos de Nietzsche

Le modèle « chaos de forces » de Nietzsche me paraît bien représenter le fonctionnement de l'esprit humain, avec ses processus psychiques conscients et inconscients, tel que je le comprends et tel que je l'ai perçu à travers le peu de psychanalyse que je connais. Il me paraît également bien adapté à la société humaine, telle qu'on l'étudie en sociologie et en politique.

 

Mais je ne suis pas convaincu par la critique de Nietzsche concernant le caractère illusoire de la science et de son approche rationnelle pour expliquer le monde. Je suis d'accord avec le fait que chaque découverte apporte des réponses qui peuvent poser d'autres questions ou être suivies par d'autres découvertes, l'horizon de l'incompréhension reculant indéfiniment, la science progressant souvent par approximations successives.

        Mais ce processus constitue un progrès : la science et le progrès technique nous ont permis de nourrir de plus en plus de gens, et avec de moins en moins d'agriculteurs ; de produire de plus en plus de biens en travaillant de moins en moins ; de nous soigner toujours mieux, etc. Nier l'intérêt de cette connaissance et la qualifier d'illusoire est absurde. Sans le progrès des connaissances, Nietzsche aurait été un homme des cavernes préoccupé de se nourrir au jour le jour, pas un philosophe.

 

Je ne pense pas, en outre, que le nombre infini d'étapes du processus de progrès scientifique prouve qu'il n'existe pas de modèle représentant correctement la réalité, c'est-à-dire qu'on ne peut comprendre celle-ci parce qu'il n'y a rien à comprendre. Je constate, au contraire, que chaque période fait progresser nos connaissances.

En astronomie, par exemple, on a d'abord prédit les mouvements des planètes, du Soleil et de la Lune en les décrivant avec des épicycles (Ptolémée, IIe siècle). La précision des prédictions de position a paru satisfaisante pendant plus de mille ans, jusqu'à ce que Tycho Brahe s'aperçoive, au XVIe siècle que ces précisions comportaient une erreur de plusieurs jours ou plusieurs degrés d'angle. Il a alors fait des mesures beaucoup plus précises, à l'aide desquelles Kepler a montré au XVIIe siècle que les planètes décrivaient des ellipses autour du Soleil. Son modèle de mouvement planétaire permettait une précision bien plus grande que celui de Ptolémée : la science avait progressé.

Puis on trouva que ce modèle n'expliquait pas certaines anomalies, par exemple l'avance du périhélie de l'orbite de Mercure, et il a fallu la Relativité générale d'Einstein, au XXe siècle, pour la prendre en compte, faisant ainsi progresser la science encore un peu.

On constate, sur cet exemple astronomique, que la science progresse parfois par approximations successives, chacune réduisant la marge d'erreur des prédictions.

 

L'erreur de Nietzsche, à mon sens, est d'avoir estimé que l'infinité des étapes du progrès des connaissances rendait celui-ci illusoire, c'est-à-dire d'avoir voulu une perfection qui est elle-même une illusion. J'estime, au contraire, que c'est sa recherche d'une étape ultime, où la connaissance serait achevée avec des bases « solides comme un roc » qui est illusoire, qui est une « idole ». Je vais illustrer ce propos avec un exemple mathématique, celui de la série convergente.

Les étapes du progrès de la précision, réduisant la marge d'erreur, sont analogues aux valeurs successives des termes de la suite 1/n! lorsque n varie (où n!, appelé « factorielle n », est le produit des n premiers entiers : 1 x 2 x 3 x…x n). Chaque terme 1/n! de la suite est plus petit que le précédent 1/(n-1)!, comme chaque progrès de la prédiction du mouvement des planètes a réduit l'incertitude sur ce mouvement, mais moins que le progrès précédent. A chaque étape n, la somme de nos connaissances, symbolisée par la somme des termes de cette suite jusqu'à n, augmente. Ce processus peut se poursuivre indéfiniment, nos connaissances augmentant à chaque étape, même si c'est en ajoutant des détails de plus en plus insignifiants.

Mais rien ne prouve que la connaissance totale, symbolisée par la somme de la série 1/n!, augmente indéfiniment, rendant ainsi illusoire la recherche d'une connaissance parfaite. Dans notre cas, lorsque n augmente indéfiniment la somme 1/1! + 1/2! + 1/3! +… tend vers une valeur précise, symbolisée par e-1, et dont les premiers chiffres sont 1,71828.

Non seulement la connaissance totale peut converger, se rapprochant ainsi aussi près que l'on voudra de la connaissance parfaite, mais il se peut qu'elle y parvienne en un temps fini, comme le montre l'exemple « Achille et la tortue » ci-dessous.

 

L'exemple astronomique précédent montre que l'erreur de Nietzsche consiste à chercher une vérité ultime précise, et à déclarer qu'elle n'existe pas simplement parce qu'il faut peut-être un nombre infini d'étapes pour l'atteindre. Elle consiste à nier le fait qu'on peut s'approcher de cette vérité ultime aussi près qu'on voudra, jusqu'à ce que la somme des termes de la suite non pris en compte soit inférieure à toute valeur minuscule fixée à l'avance, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on ne puisse plus percevoir de différence entre la connaissance qu'on a et la connaissance ultime. Elle consiste aussi à croire qu'il faudrait un temps infini pour parvenir à cette connaissance.

 

L'erreur de Nietzsche consiste à se laisser enfermer dans le « paradoxe d'Achille et la tortue », que voici.

Achille fait la course avec une tortue qui court 100 fois moins vite que lui mais part avec 100 m d'avance. Pendant une première étape, Achille parcourt les 100 m de retard du départ, mais il n'a pas encore rattrapé la tortue qui a parcouru 1 m pendant ce temps-là. Pendant une deuxième étape, Achille parcourt 1 m, mais il n'a pas rattrapé la tortue qui a parcouru 1 cm, etc. Ce n'est pas parce qu'on peut ainsi imaginer une infinité d'étapes successives qu'Achille ne rattrapera pas la tortue : l'affirmer c'est oublier que chaque étape dure de moins en moins et que la somme des temps de l'infinité des étapes est une série convergente.

Si on décrit la position d'Achille au temps t par X = Vt, et celle de la tortue qui part avec une avance a par X = a + vt où v < V, alors l'instant t où Achille rattrapera la tortue est donné par Vt = a + vt, d'où t = a/(V-v) et cette rencontre se fera à la position X = Va / (V-v).

 

Nietzsche a d'autant moins d'excuses de s'être trompé qu'un autre grand penseur et physicien germanophone, Ludwig Boltzmann, avait montré dans les années 1870 qu'on ne peut se passer d'abstractions dans la description de faits d'expérience, décrédibilisant ainsi toute la pensée des positivistes et de J. S. Mill. Toute une science, la thermodynamique, repose aujourd'hui sur ses travaux de mécanique statistique.

 

Enfin, ce n'est pas parce qu'au niveau atomique on ne peut parler, de manière déterministe, de position de l'électron à un instant donné (mais seulement de probabilité de position) que le mouvement de celui-ci est chaotique, c'est-à-dire variable ou instable, donc non modélisable et incompréhensible.

 

En conclusion, je pense que l'erreur de Nietzsche est celle des philosophes, et plus généralement des littéraires qui raisonnent sur la science sans bases scientifiques suffisantes : non seulement ils ne connaissent pas suffisamment les faits et les théories, mais ils ne maîtrisent pas non plus avec assez de rigueur les modes de raisonnement scientifiques. En somme, ils sortent de leur domaine de compétence.

Après la déconstruction

Le terme déconstruction est apparu dans l'ouvrage de 1967 "De la grammatologie" de Jacques Derrida. Il s'applique notamment à l'approche de Nietzsche qui - au nom de la lucidité et de l'esprit critique - dénonce les limites, les contradictions et les logiques cachées des principes fondamentaux de la philosophie moderne tels que les oppositions vrai/faux, essence/apparence, ou être/non être, principes qui constituent son axiomatique de recherche de vérité. La déconstruction n'est pas une méthode de pensée, c'est une démarche qui subvertit les idées reçues, c'est-à-dire qui les bouleverse, les renverse, en montre les limites et les erreurs.

 

M. Ferry illustre la déconstruction pages 230 et 231 :

§   Pour déconstruire l'hypothèse de liberté de l'homme :

"Toute une partie de la sociologie, par exemple, a entrepris de montrer comment les individus qui se croient autonomes et libres, sont en vérité déterminés de part en part dans leurs choix éthiques, voire vestimentaires, par des « habitus de classe » - ce qui veut dire […] par le milieu familial et social dans lequel on est né."

§   Pour déconstruire le parti pris en faveur de la démocratie et des droits de l'homme :

""nos partis pris en faveur de la démocratie et des droits de l'homme s'expliqueraient en dernière instance, non par un choix intellectuel sublime et désintéressé, mais par le fait que nous avons, pour la survie de l'espèce, plus intérêt à la coopération et à l'harmonie qu'au conflit et à la guerre."

 

Le cynisme consiste à refuser les conventions sociales, à les mépriser ainsi que l'opinion publique et les idées reçues, au nom du refus de l'hypocrisie ; il est souvent provocateur. Nietzsche était donc cynique et Luc Ferry se demande s'il faut le suivre en se résignant à faire son deuil de la Raison, de la Liberté, du Progrès, de l'Humanité. Il pose donc la question, page 233 :

"Si la déconstruction se renverse en cynisme, si sa critique des « idoles » sacralise le monde tel qu'il est, comment la dépasser à son tour ?"

 

Et il indique une condition à respecter : tenir compte des reproches de la déconstruction, tout en cherchant à la dépasser dans un compromis qui réhabilite les valeurs de la philosophie moderne. Il part alors de la pensée du philosophe allemand Heidegger (1889-1976), qui affirmait que :

"la mondialisation libérale est en train de trahir une des promesses les plus fondamentales de la démocratie : celle selon laquelle nous allions pouvoir, collectivement, faire notre histoire, du moins y participer, avoir notre mot à dire sur notre destin, pour tenter de l'infléchir vers le mieux. Or l'univers dans lequel nous entrons, non seulement nous échappe de toute part, mais s'avère être en plus dénué de sens, dans la double acception du terme : privé à la fois de signification et de direction."

 

Heidegger a remarqué avec raison que le monde actuel est régi par les lois de l'économie de marché, c'est-à-dire de la concurrence, du profit et de la productivité maximum, lois sans rapport avec le bonheur des hommes et qui ne tiennent pas compte de leurs désirs. Les citoyens ont perdu l'espoir, né avec les Lumières, qu'ils pourraient un jour profiter d'un progrès vers la liberté et l'abondance pour tous, car la mondialisation est source d'inégalités matérielles, mais aussi d'accès inégal à la santé, à l'éducation, aux voyages…

La mondialisation a produit une forte croissance du niveau de vie moyen, en France et dans le monde, mais il reste des régions comme l'Afrique subsaharienne où le niveau de vie décroît. La France a fait de gros progrès en direction d'une société égalitaire, mais il reste des pays très inégalitaires et en France même il y a des classes privilégiées, comme les fonctionnaires et les salariés des entreprises EDF, SNCF, La Poste, etc. (voir "Les inégalités en France" http://www.danielmartin.eu/Politique/Inegalites-en-France.htm").

 

Heidegger a raison de remarquer que l'humanité ne contrôle pas le devenir du monde, comme elle devrait pouvoir le faire au moins dans la cinquantaine de pays (sur 192 membres des Nations unies) qui sont réellement démocratiques. La concurrence est devenue si forte que l'innovation technique et organisationnelle pour lesquelles une entreprise se donne tant de mal sert d'abord à survivre contre ses concurrentes, puis à générer du profit à réinvestir. La croissance des entreprises est devenue une fin en elle-même, toute stagnation étant synonyme de péril.

 

Heidegger décrit notre monde comme celui de la technique. Or la technique concerne les moyens et non les fins, et dans notre monde le progrès ne concerne plus que les moyens. Nous avons le moyen de détruire notre planète et notre race avec, par la guerre ou la pollution, mais pas de maîtriser l'avenir.

 

Luc Ferry rappelle qu'un des rôles de la philosophie est de penser les finalités, les objectifs, les principes d'action, et il déplore que beaucoup de philosophes actuels ne réfléchissent qu'à des problèmes particuliers : philosophie des sciences, de l'écologie, de la bioéthique, histoire des idées de tel pays… en somme à des problèmes de philosophie appliquée. Il déplore que l'intérêt pour cette philosophie appliquée ait fait disparaître celui pour les grandes questions de theoria, de morale et de salut, c'est-à-dire de progrès de l'homme, qui demandent qu'on assume le problème de la transcendance que Nietzsche avait si cruellement déconstruit.

Matérialisme, spiritualisme, idéalisme, réalisme et existentialisme

Je voudrais clarifier un peu dans cette section des idées sur lesquelles M. Ferry ne s'attarde pas. Il s'agit d'abord de deux oppositions :

§   L'opposition entre matérialisme et spiritualisme, qui concerne un débat sur la réalité ultime ;

§   L'opposition entre idéalisme et réalisme, qui concerne un débat sur la connaissance.

(Dans le langage courant, un idéaliste est une personne qui pense qu'on peut rendre le monde meilleur et consent à sacrifier une partie de son temps ou de ses ressources pour y contribuer ; le qualificatif idéaliste s'oppose alors à égoïste ou pessimiste, même si certains l'opposent à tort à matérialiste. Au sens philosophique qui nous intéresse ici, idéaliste s'oppose à réaliste).

 

Il s'agira ensuite d'une doctrine qui met en avant la liberté et la responsabilité de l'homme, l'existentialisme.

 

Débat sur la réalité ultime - Matérialisme et spiritualisme

L'opposé de matérialisme est spiritualisme, l'opposition se manifestant ainsi : pour les matérialistes, c'est la matière qui est réelle, pour les spiritualistes c'est l'esprit.

§   Pour un matérialiste, la seule réalité est celle que décrivent les lois scientifiques (connues ou à découvrir). Tout s'explique par des réactions physiques ou chimiques, y compris la biologie.

Tout ce qui constitue l'humain dans l'être matériel qu'est l'homme (la conscience, l'émotion, la créativité, l'intelligence, la liberté, etc.) n'est qu'un ensemble de manifestations résultant des lois scientifiques, lois déterministes mais qui permettent le hasard comme la théorie évolutionniste de Darwin.

§   Pour un spiritualiste, la seule réalité est celle de l'esprit, défini par des notions vagues qui font appel à l'intuition et demandent une adhésion a priori, sans justification rationnelle. Voici des notions qui définissent l'esprit :

·            L'esprit comprend l'âme, réalité individuelle ou divine ;

·            L'esprit est une force de conscience et de liberté, dont les manifestations les plus importantes sont chez l'homme.

Alors que la matière est passive et déterminée par les lois déterministes et le hasard, l'esprit est libre, autonome et créateur.

L'esprit n'est pas séparé de la matière ; au contraire, il l'influence à tout moment.

Pour un spiritualiste, il n'existe que deux manières de concevoir Dieu, manières que l'on regroupe sous le qualificatif de panthéisme :

·            Dieu seul est réel, le monde n'est qu'un ensemble de manifestations de cette réalité (c'est le panthéisme des stoïciens comme Platon, des néo-platoniciens, des philosophes de l'Inde, de Spinoza…) ;

·            Le monde seul est réel, Dieu n'est que la synthèse de ce qui est (c'est le panthéisme naturaliste ou matérialiste). Dieu n'est alors qu'une abstraction, une invention humaine.

 

Matérialisme et existence de Dieu

Si un matérialiste est cohérent, de deux choses l'une :

§   ou il est athée, et pour lui le Dieu auquel croient les spiritualistes n'est qu'une abstraction inventée par eux ;

§   ou il croit en un Dieu matériel, qui est forcément lui-même l'univers : c'est une position à peu près indéfendable et qui n'apporte rien au progrès des idées.

 

Matérialisme, liberté et cohérence (position de M. Luc Ferry)

Pour un matérialiste, un jugement de valeur est une illusion qui s'explique par notre humeur, notre digestion, notre santé, notre histoire, etc. Malgré le peu de crédit qu'ils accordent à de tels jugements, les matérialistes comme Marx ont toujours formulé une quantité de jugements de valeur, en général pour condamner la conduite ou la pensée de personnes qui ne partagent pas leurs idées. M. Ferry explique, page 258, qu'il y a là une contradiction : puisque l'homme et ses actes ne sont que des conséquences automatiques de lois physiques, l'homme n'est pas libre ; le juger est donc absurde. Et puisque les matérialistes jugent les hommes, ils sont en contradiction avec leur propre philosophie. Donc ou les matérialistes sont incohérents, ou leur philosophie est aberrante. Voici l'acte d'accusation, pages 260-261 :

"le matérialiste dit, par exemple, que nous ne sommes pas libres, mais il est convaincu, bien entendu, qu'il affirme cela librement, que nul ne l'oblige, en effet, à le faire, ni ses parents, ni son milieu social, ni sa nature biologique. Il dit que nous sommes de part en part déterminés par notre histoire, mais il ne cesse de nous inviter à nous en émanciper, à la changer, à faire la révolution si possible ! Il dit qu'il faut aimer le monde tel qu'il est, se réconcilier avec lui, fuir le passé et l'avenir pour vivre au présent, mais il ne cesse de tenter, comme toi et moi quand le présent nous pèse, de le changer dans l'espérance d'un monde meilleur. Bref, le matérialiste énonce des thèses philosophiques profondes, mais toujours pour les autres, jamais pour lui-même. Toujours, il réintroduit de la transcendance, de la liberté, du projet, de l'idéal, car en vérité, il ne peut pas ne pas se croire, lui aussi, libre et requis par des valeurs supérieures à la nature et à l'histoire."

 

Débat sur la connaissance - Idéalisme et réalisme

Une connaissance est une association entre un sujet (l'homme) et un objet.

 

La différence entre le réalisme et son opposé, l'idéalisme, est la suivante :

§   Le réalisme privilégie l'objet sur le sujet.

Pour un réaliste, la vérité qualifie une connaissance de l'objet tel qu'il est, le sujet s'effaçant : il cherche dont une vérité objective, comme le fait la science.

§   L'idéalisme privilégie le sujet sur l'objet.

Pour un idéaliste, la vérité objective est inconnaissable ; la connaissance est donc toujours subjective, c'est une pure construction mentale du sujet, une représentation.

L'idéalisme n'est donc cohérent que s'il se refuse à toute affirmation sur la réalité objective, ultime, appelée aussi "chose en soi" ou "essence". Il existe deux formes d'idéalisme :

·            Un idéalisme modéré, celui de Kant, qui admet l'existence - possible mais non certaine - d'une chose en soi inconnaissable ; c'est là un idéalisme teinté de réalisme. (Kant pense qu'une réalité externe est soit douteuse ou indémontrable, soit fausse et impossible, parce que notre esprit intervient de toute manière pour la concevoir après une perception sensorielle.)

·            Un idéalisme radical ou critique, celui des néo-kantiens, pour qui la notion de chose en soi n'a pas de sens ; il ne faut donc pas en parler, pour ne pas tomber dans le réalisme. Cet idéalisme-là nie l'existence même d'une réalité externe : c'est un immatérialisme.

Pour un idéaliste, l'idée ou « l'essence » (ce que l'être est vraiment, sa nature profonde, ses propriétés intimes) précède l'existence dont elle est à l'origine. En somme, l'idéaliste ramène toute existence à une pensée, il ne conçoit pas que quelque chose existe sans avoir été d'abord pensée.

 

Au sens philosophique, l'idéalisme ne s'oppose donc pas au matérialisme, mais au réalisme. Matérialisme et spiritualisme sont tous deux des formes de réalisme.

Existentialisme

Pour un existentialiste athée comme Sartre, « l'existence précède l'essence », (voir "L'existentialisme est un humanisme" http://www.danielmartin.eu/Textes/Existentialisme.htm ). Sartre veut dire que puisque l'homme existe sans avoir été créé par Dieu, et qu'il est tel qu'il se sera fait au fur et à mesure des décisions qu'il aura prises, son existence précède son essence, dont il est l'auteur. Et puisqu'il peut se faire comme il veut, sans être soumis aux contraintes d'une essence qui le précéderait, il jouit d'une certaine liberté.

 

Cette liberté existentialiste s'oppose au matérialisme, qui prétend que les actions humaines sont des conséquences automatiques de lois physiques. Et cette liberté rend l'homme responsable de ses actes, contrairement au matérialisme qui considère les actes humains comme conséquences de lois scientifiques, connues ou non, et de hasard.

 

Conclusion

J'espère vous avoir fourni dans ce texte un modeste début de bases concernant la philosophie, et une grande envie de lire et méditer le texte de M. Luc Ferry.

 

Si vous voulez en apprendre davantage sur la philosophie, je vous conseille l'excellent "Cours de philosophie" dont j'ai publié un compte-rendu de lecture ici.

 

Je vous suggère d'acheter aussi deux ouvrages très complets que j'ai trouvés fort utiles :

§   "Vocabulaire technique et critique de la philosophie", par André Lalande, 17ème édition, aux Presses universitaires de France (1300 pages,15 €).

§   "Dictionnaire des concepts philosophiques", sous la direction de Michel Blay, Larousse - CNRS Editions 2006, (870 pages, 26 €).

 

 

Daniel MARTIN

 

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