Histoire de la haine entre sunnites et chiites

Comment les Irakiens en sont-ils arrivés à la guerre civile ?

Mise à jour : 10/03/2007

 

Cette analyse historique illustre par l'exemple les textes suivants :

§           "Pourquoi sont-ils devenus casseurs ou terroristes ?", qui montre :

·            Que la première cause psychologique d'une attitude terroriste ou nihiliste est une inversion de valeurs, notamment celles qui définissent les droits de l'homme, et plus généralement celles qui font partie de la culture d'hostilité des peuples arabes (voir texte suivant) ;

·            Que la deuxième cause du passage à l'acte terroriste ou destructeur est un contexte social, particulièrement présent dans nos banlieues et dans les pays pauvres. Ce contexte est caractérisé par l'exaspération de nombreuses personnes et un mélange de passivité et de complicité des non-terroristes face au terrorisme.

§           "La culture arabe ennemie de la démocratie", qui analyse en détail :

·            La culture d'hostilité des peuples arabes ;

·            Leur attitude constante de victime et leur rejet sur autrui de la responsabilité de leurs malheurs ;

·            La conséquence inéluctable de cette culture, qui est l'incapacité d'instaurer et de pérenniser un régime démocratique.

§           "Irak : pourquoi la stratégie US 2007 échouera", qui tire les conséquences du texte précédent et démontre que la stratégie américaine consistant à continuer à essayer d'imposer la démocratie à ce pays arabe en pleine guerre civile est vouée à l'échec.

§           "Irak : chronique d'un désastre annoncé", qui confirme la conclusion du texte précédent tout en prenant en compte la stratégie de pacification de Bagdad lancée par l'administration Bush en février 2007.

 

Les événements depuis la mort de Mahomet

 

De 632 à 680

Le Prophète Mahomet est mort en 632 sans avoir désigné de successeur. Or ce successeur, chef de tous les musulmans, devait être à la fois chef religieux, gouverneur politique, juge suprême et chef militaire (émir) ; son rôle était donc d'une extrême importance. Les premiers musulmans choisirent Abu Bakr, beau-père du Prophète, qui prit le titre de calife, c'est-à-dire successeur de l'envoyé de Dieu. Les trois califes suivants furent aussi choisis par acclamations ou après tractations. Pendant leur règne, les Arabes annexèrent en quelques années la Syrie, l'Egypte, une partie de la Perse, etc.

 

Le dernier de ces quatre califes, qualifiés depuis de « légitimes », s'appelait Ali. Il était à la fois cousin et gendre de Mahomet. Il vit s'insurger contre lui le gouverneur de Syrie, Mo'awiya, qui réussit à se faire nommer calife à sa place après un arbitrage suspect. La majorité des Arabes (appelés depuis « sunnites », ce qui signifie "fidèles aux pratiques du Prophète") soutinrent Mo'awiya. Une minorité (appelés depuis « chiites », c'est-à-dire "qui vénèrent les imams", guides descendants du Prophète) soutinrent Ali et, après son assassinat en 661, son fils Hussein.

 

Les deux camps se firent la guerre et à la bataille de Kerbala (aujourd'hui ville d'Irak), le 10/10/680, Hussein fut tué et décapité. Depuis, les chiites le considèrent comme un martyr et commémorent chaque année sa mort lors de la fête de l'ashura. Et aujourd'hui encore les chiites exaltent le martyre, tradition qui explique en partie leurs attentats-suicides en Irak contre les sunnites. Un schisme sépare donc depuis 1300 ans chiites et sunnites, qui forment deux sectes séparées de l'Islam, sectes qui se haïssent : les chiites considèrent les sunnites comme des hérétiques, qui à ce titre méritent la mort.

 

De 680 à 1979

Depuis l'an 680 jusqu'à ce jour, les chiites ont été une minorité ; aujourd'hui leur communauté représente environ 10 % des musulmans. Ils sont majoritaires en Iran (pays de 68 millions d'habitants dont 51 % sont perses, 24 % azéris et 3 % arabes) ; en Irak (27 millions d'habitants dont plus de 75 % sont arabes) ; et dans l'Est de l'Arabie Saoudite, régions qui concentrent la majorité du pétrole du Moyen-Orient.

 

A part la Syrie actuelle, où la majorité sunnite est dominée par une minorité de chiites au pouvoir (les Alaouites), les chiites ont toujours subi une domination sunnite qui a fréquemment tourné en ridicule et réprimé violemment l'expression de leur foi. C'est ainsi que l'habitude des chiites d'afficher des portraits de leurs imams et ayatollahs est l'objet de moqueries des sunnites, qui la considèrent comme une marque d'idolâtrie, un des péchés les plus graves de l'islam. L'auto-flagellation des chiites pendant la commémoration de l'ashura est considérée par les sunnites comme un rite païen ; c'est ainsi que Saddam Hussein, sunnite, avait interdit la commémoration de l'ashura, qui n'a repris en Irak qu'après son éviction du pouvoir en 2003.

 

Pendant 13 siècles, non seulement les sunnites qui détenaient le pouvoir méprisaient les chiites, mais ils leur imposaient un rang inférieur dans la société et ne toléraient guère d'expression politique de leur part. Du 16ème au 20ème siècle par exemple, la domination des Turcs (sunnites) fut d'autant plus dure que les Arabes chiites furent soupçonnés de sympathie pour leurs coreligionnaires Perses safavides, ennemis des Turcs à plusieurs reprises. Et sous Saddam Hussein, tout Irakien chiite soupçonné de ne pas obéir servilement au pouvoir était exécuté, et la révolte chiite qui suivit la guerre du Koweït fut étouffée dans le sang avec environ 300 000 morts.

 

De 1979 à 2003

Saddam Hussein prit le pouvoir en 1979. Il fit exécuter plusieurs dignitaires chiites, dont un ayatollah très respecté, le père de l'imam terroriste actuel Moktada Sadr. Lorsque l'ayatollah Khomeyni instaura en Iran la République islamique le 01/04/1979, Saddam Hussein redouta que ses propres chiites, majoritaires en Irak, se révoltent eux aussi pour imposer au pays un régime théocratique à l'iranienne. En 1980, il lança une guerre contre l'Iran qui dura 8 ans. Pendant cette guerre, les chiites irakiens se trouvèrent pris entre leur ethnie arabe, ennemie héréditaire des Iraniens (qui sont des perses), et l'obligation de combattre des coreligionnaires chiites aux côtés des irakiens sunnites qu'ils détestaient aussi. Ils se battirent loyalement pour Saddam Hussein, et la majorité des centaines de milliers de morts irakiens de cette guerre furent chiites.

 

Le régime de Saddam Hussein était tyrannique, mais laïc ; en principe, les Irakiens étaient égaux quelle que soit leur secte. Les femmes avaient plus de droits que dans la plupart des pays arabes et nombreuses étaient celles qui faisaient des études. Dans la mesure où ils ne s'opposaient pas au pouvoir, tous les Irakiens pouvaient vivre en paix. Il s'établit donc, peu à peu, des relations plus apaisées entre sunnites et chiites, particulièrement au sein de la classe instruite. On vit de nombreux mariages où les époux provenaient de sectes différentes. Sunnites et chiites travaillaient ensemble et vivaient dans les mêmes quartiers en bonne intelligence. Les postes haut placés et bien payés dans l'administration et l'armée étaient aux mains des seuls sunnites, mais dans l'ensemble les relations intercommunautaires de la société irakienne étaient apaisées : chacun connaissait ses obligations et les limites de ses droits, et les respectait pour ne pas subir un châtiment cruel.

Après la guerre de 2003

Après leur victoire de 2003, les Américains détruisirent l'équilibre de la société irakienne.

 

Sur le plan économique, ils voulurent remplacer l'économie étatisée de l'Irak de Saddam Hussein par une économie de marché, plus conforme au modèle de démocratie qu'ils avaient promis d'instaurer. Ils démantelèrent ainsi les industries d'Etat comme les usines d'engrais, qui fournissaient des produits utiles au pays et donnaient du travail à de nombreux Irakiens. Ceux-ci se retrouvèrent chômeurs, leur nombre s'ajoutant aux centaines de milliers de jeunes soldats démobilisés et désormais sans ressources.

 

Ils démantelèrent aussi l'administration du pays, mettant au chômage des centaines de milliers de fonctionnaires comme s'ils avaient tous été des partisans de Saddam Hussein.

 

Avec une économie sinistrée, des services publics en panne et un pays sous-administré, l'Irak était mûr pour le chaos. Celui-ci commença aussitôt par un pillage généralisé des usines désertées, des administrations sans fonctionnaires, des hôpitaux et des écoles, et même du musée archéologique de Bagdad, dont des trésors inestimables disparurent. Le pillage fit bien plus de dégâts que les trois semaines de guerre, et empêcha par la suite pendant de longs mois l'économie de redémarrer et les services publics d'être rétablis, ce qui exaspéra la population.

 

La cohésion intercommunautaire entre chiites et sunnites survécut malgré tout pendant près de deux ans. A cette époque, les seuls attentats étaient perpétrés par des sunnites, anciens membres du parti Baas de Saddam Hussein ou terroristes liés à al Qaida. Ces attentats visaient surtout des Américains. A l'été 2004, les milices chiites - au premier rang desquelles celle de Moktada Sadr, violemment antiaméricain - commencèrent à lutter aussi contre les occupants, au côté des sunnites. L'Iran leur fournit, à l'époque comme aujourd'hui, des armes, des conseillers et de l'argent.

 

L'expérience de démocratie

Dans le cadre des nouvelles institutions démocratiques, le gouvernement mis en place par les Américains fit aux chiites majoritaires la place à laquelle leur nombre leur donnait droit. Les policiers et les militaires recrutés par centaines de milliers par un gouvernement à majorité chiite, étaient aussi majoritairement chiites. Et ils étaient payés, comme tout fonctionnaire. Beaucoup de sunnites, qui avaient de tout temps été aux commandes, n'avaient plus de pouvoir et ne recevaient plus les salaires de fonctionnaire auxquels ils avaient toujours eu droit ; ils n'avaient donc plus de quoi vivre et tenaient pour responsables les Américains comme les chiites. De leur côté, les policiers et militaires chiites abusaient souvent de leur pouvoir pour maltraiter des sunnites ou pour les rançonner ; ils se vengeaient ainsi de tout ce qu'ils avaient subi sous Saddam Hussein et pendant les siècles précédents.

        Les sunnites avaient donc de bonnes raisons de se révolter et ne s'en privèrent pas. Leur culture arabe les incitait à se comporter en victimes, à accuser autrui de leurs malheurs et à réagir par la violence.

 

Aux premières élections générales, ils boycottèrent le vote, qui ne pouvait amener au pouvoir qu'une majorité chiite ; et de toute manière, leur culture arabe et la nostalgie de leur domination tyrannique passée leur faisaient refuser la démocratie. Une fois élue la majorité leur donna raison, en instaurant un régime à prépondérance chiite qui parut insupportable aux sunnites.

 

Aux élections suivantes, les sunnites participèrent en masse, espérant obtenir une juste part des postes administratifs, donc du pouvoir et des revenus, mais le gouvernement à majorité chiite les déçut.

 

Le début de la guerre civile

Des terroristes issus d'al Qaida et du parti Baas entreprirent de se venger des chiites en commettant des attentats contre la population, attentats de plus en plus sanglants et de plus en plus nombreux. L'inversion de valeurs, que l'on observa chez certains jeunes sunnites désespérés, produisit un nombre suffisant de candidats aux attentats-suicides pour que l'on s'attaque indistinctement à des femmes et des enfants comme aux candidats à un emploi de policier.

 

Pendant quelques mois, l'ayatollah Sistani, le chiite le plus respecté, réussit à modérer la fureur de ses coreligionnaires, dont les répliques demeurèrent mesurées. Mais l'attentat des terroristes al Qaida contre la mosquée de Samara, un des lieux saints les plus vénérés des chiites, dont le dôme doré fut gravement endommagé, fut la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Conformément à la culture arabe, pour les chiites tous les sunnites étaient complices, et pour les sunnites tous les chiites étaient des assassins. Des voisins de communautés différentes qui jusque là s'entendaient bien, se mirent à se soupçonner puis à se détester.

 

Les milices chiites se mirent à tuer systématiquement des sunnites, par exemple ceux qu'ils arrêtaient à un barrage routier improvisé ou qu'ils enlevaient chez eux. On trouve partout des cadavres atrocement mutilés. On s'attaque même à des hôpitaux et des établissements d'enseignement. Le nettoyage ethnique généralisé fait fuir les sunnites des quartiers à majorité chiite et inversement. Quelques 2 millions de sunnites, c'est-à-dire la majorité de ceux qui étaient instruits (médecins, universitaires, etc.) ont émigré pour sauver leur peau ou échapper aux enlèvements pour rançon.

Exemple de comportement des forces chiites : le dimanche 04/03/2007, des soldats anglais prirent d'assaut un bâtiment des Renseignements généraux irakiens à Bassora. Ils y découvrirent environ 30 prisonniers, dont certains avaient été torturés. Interrogé sur cet incident, le Premier ministre irakien M. Maliki condamna l'intervention britannique, pas la torture par ses forces chiites ! Les Anglais quitteront bientôt Bassora, laissant les Irakiens libres de torturer leurs prisonniers à leur guise.

 

Le gouvernement ne fait pas grand-chose pour protéger les sunnites des atrocités chiites. Les Américains doivent combattre tantôt les terroristes chiites, tantôt les terroristes sunnites ; ils sont donc aujourd'hui aussi haïs par les uns que par les autres, et impliqués dans une guerre civile où ils ne peuvent gagner que des morts et de la haine.

Conclusion

Voilà donc comment la culture d'hostilité arabe et l'injuste domination sunnite imposée à la population chiite ont entretenu pendant des siècles la haine entre ces communautés. Après leur victoire, des Américains irresponsables ont déstabilisé l'administration et l'économie de la société irakienne, et réduit des sunnites au désespoir en imposant maladroitement une « démocratie » qui n'était en fait qu'une nouvelle tyrannie, imposée cette fois par la majorité chiite à la minorité sunnite.

 

Profitant du soutien de certains sunnites, les terroristes d'al Qaida et leurs alliés baasistes ont ensuite fomenté les attentats anti-chiites qui ont déclenché la guerre civile, avec ses atrocités et son nettoyage ethnique.

 

Comme je l'ai expliqué dans "Irak : pourquoi la stratégie US 2007 échouera" et "Irak : chronique d'un désastre annoncé", les Américains n'ont aucune chance de rétablir l'Etat de droit et la démocratie dans cette société à culture de haine. Tôt ou tard ils devront donc quitter l'Irak, laissant ce pays en plein chaos, avec un gouvernement incapable d'empêcher l'installation de camps d'entraînement de terroristes.

 

C'est exactement ce qui est arrivé dans les pays d'Afrique où l'Etat ne peut se faire respecter. La bienveillance des gouvernements de ces pays, achetée avec quelques millions de dollars, permet à des forces antiterroristes occidentales d'intervenir ponctuellement contre les camps d'entraînement, limitant ainsi le pouvoir de nuisance des terroristes qui ont vocation à venir ensuite en Europe et aux Etats-Unis. Mais nul ne peut espérer éradiquer ainsi les camps terroristes en Afrique.

 

Une partition de l'Irak avec déplacement de populations pourrait permettre à des gouvernements régionaux sunnite, chiite et kurde - gouvernements tyranniques au moins dans les régions sunnite et chiite - de rétablir un peu de calme et de sécurité. Mais comment faire accepter aux Nations unies une solution antidémocratique qui demanderait des casques bleus pour s'interposer et garantir un peu de paix ? Quel pays accepterait de risquer la vie de ses soldats au profit d'un peuple hostile et brutal comme les Irakiens, et pour une hypothétique lutte antiterroriste ? Comment éviter l'ingérence étrangère, iranienne ou autre ?

 

 

Daniel MARTIN

 

 

 

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