Les preuves logiques de l'existence de Dieu

Mise à jour : 06/03/2009

Ce texte résume les trois types d'arguments cités au cours des siècles pour prouver l'existence de Dieu avec un raisonnement logique.

Les personnes ayant une culture philosophique n'y trouveront rien de neuf. Parmi les autres, celles qui s'intéressent au sujet pourront faire ici le tour des arguments et des contre-arguments en une vingtaine de pages [D0].

Table des matières

1.1   Ce que les hommes cherchent en pensant à Dieu. 2

1.1.1        Les définitions d'André Comte-Sponville. 2

1.2   L'homme conçoit Dieu à son image. 3

1.2.1        Une contradiction fondamentale qui explique la volonté de prouver l'existence de Dieu. 3

1.3   Comment s'assurer de l'existence de Dieu ?. 4

1.3.1        Les preuves cosmologiques. 4

1.3.2        Les preuves ontologiques. 5

1.3.3        La preuve téléologique. 6

1.3.4        La raison morale de Kant 7

1.4   Des preuves sans valeur 8

1.4.1        Faiblesses de la causalité des preuves cosmologiques. 8

1.4.1.1             La contingence est une hypothèse stérile. 8

1.4.1.2             Pas de preuve des qualités attribuées à Dieu. 9

1.4.1.3             Conclusion sur les preuves cosmologiques. 9

1.4.2        Faiblesse des preuves ontologiques. 9

1.4.2.1             Comprendre l’erreur des preuves ontologiques. 9

1.4.2.2             Un exemple tiré de l'arithmétique. 10

1.4.2.3             Un exemple cosmologique. 11

1.4.2.4             Généralisation : le danger des raisonnements par induction ou analogie. 11

1.4.2.5             Exemple mathématique de la puissance d’invention de l’esprit humain. 12

1.4.2.6             L'impossible universalisme culturel ou religieux. 13

1.4.2.7             Conséquences de la multiplicité des religions. 14

1.4.3        Faiblesse de la preuve téléologique. 14

1.4.3.1             Certains phénomènes de la vie résultent du logiciel génétique. 15

1.4.3.2             Faiblesse des arguments créationnistes. 15

1.4.3.3             Psychologie du créationnisme. 17

1.4.3.4             La notion d'un Dieu créateur intelligent est contradictoire. 17

1.4.4        Il faut veiller à ne manipuler que des concepts représentables. 18

1.5   Agnosticisme et athéisme. 19

1.5.1        Le pari de Pascal 19

1.5.2        Athéisme, positivisme et altruisme. 20

1.5.3        Existe, n'existe pas ou existe autrement ?. 20

1.6   Conclusions. 21

1.7   Références. 21

 

1.1               Ce que les hommes cherchent en pensant à Dieu

§   Une explication du monde : sa création, sa finalité, etc., que la science humaine ne peut préciser…

§   Un modèle de vertu : Il est parfait, infiniment bon, alors que l'homme est menteur, pécheur…

§   Une justice parfaite, qui sait reconnaître et récompenser les bons et punir les méchants…

§   Une consolation : quand un croyant souffre de l'indifférence ou de l'hostilité des autres hommes, il sait que Dieu l'aime…

§   Une puissance absolue, infinie par rapport à l'homme…

§   Une connaissance totale du passé, du présent et de l'avenir, alors que l'homme est si ignorant…

§   Une durée éternelle, alors que l'homme est mortel…

§   Une présence et une influence en tous lieux et dans tout être, etc.

 

Quand l'homme ne sait pas, il se rassure en pensant que Dieu sait. Quand l'homme doute et craint, il s'en remet à la volonté de Dieu ou le prie d'intervenir. Quand l'homme se sent brimé ou méprisé, il pense que Dieu le soutient, l'aime et lui donnera au Paradis le bonheur qu'il mérite. Quand l'homme redoute la mort, il pense à une vie après cette mort, au royaume de Dieu. Quand l'homme voit ou commet le mal, il pense aux commandements de Dieu…

 

Rappelons en passant ce que les hommes attendent de la religion, bien que le sujet de ce texte soit l'existence de Dieu et pas la religion. Historiquement, les grandes religions monothéistes ont eu deux rôles importants dans les sociétés humaines : un apport culturel et moral et un lien social entre les croyants, qui étaient la grande majorité. Ces deux influences ont beaucoup diminué dans certaines sociétés : c'est le cas notamment de la France, et les retombées sociologiques constatées sont graves [D6].

1.1.1           Les définitions d'André Comte-Sponville

Le philosophe athée André Comte-Sponville écrit dans [5], pages 80 et 16 :

"J'entends par « Dieu » un être éternel spirituel et transcendant (à la fois extérieur et supérieur à la nature), qui aurait consciemment et volontairement créé l'univers. Il est supposé parfait et bienheureux, omniscient et omnipotent. C'est l'être suprême, créateur et incréé (il est cause de soi), infiniment bon et juste, dont tout dépend et qui ne dépend de rien. C'est l'absolu en acte et en personne."

"J'appelle « religion » tout ensemble organisé de croyances et de rites portant sur des choses sacrées, surnaturelles ou transcendantes, et spécialement sur un ou plusieurs dieux, croyances et rites qui unissent en une même communauté morale ou spirituelle ceux qui s'y reconnaissent ou les pratiquent."

 

1.2               L'homme conçoit Dieu à son image

Je ne blasphème pas, je constate : les hommes prêtent à Dieu les qualités qu'ils n'ont pas assez ou pas du tout, mais qu'ils désirent. Leur conception de Dieu est si anthropomorphique qu'elle est parfois naïve ; on voit bien qu'elle résulte de leur entendement, qu'elle reflète leurs problèmes. Tout à la fois, ils conçoivent Dieu comme antérieur à l'homme, Sa créature ; extérieur à lui lorsqu'Il l'a créé, l'aide, le juge ou le punit ; et si semblable à lui lorsqu'Il est jaloux de l'adoration d'autres dieux [D1]. Et la multiplicité des religions qui durent depuis des siècles montre que la même quête des hommes a des réponses religieuses diverses, adaptées à des lieux et des habitudes de vie divers. Nous compléterons ce point de vue ci-dessous.

1.2.1           Une contradiction fondamentale qui explique la volonté de prouver l'existence de Dieu

Il y a une contradiction fondamentale dans le concept même d'un Dieu infiniment bon, avec Sa Providence qui intervient dans les situations graves où le mal pourrait prévaloir : comment se fait-il, alors, que l'on constate depuis toujours dans le monde autant de souffrances et d'injustices, et pourquoi Dieu laisse-t-il l'homme faire autant de mal ? Les croyants ont une réponse à cette contradiction : « Dieu laisse à l'homme son libre arbitre ». Cette réponse a été conçue, à l'évidence, pour innocenter Dieu. Comme elle est contraire au bon sens, les croyants nous demandent de renoncer à être logiques et à chercher à comprendre lorsqu'il s'agit de Dieu : « Les voies du Seigneur sont impénétrables » [D3]. En somme, la religion est révélée et cette révélation doit être acceptée sans être soumise à critique rationnelle.

 

Les grandes religions sont donc des religions révélées, c'est-à-dire présentées comme vérités à priori, à accepter telles quelles sans démonstration. Pour elles, la recherche de preuves logiques de l'existence de Dieu - que nous allons aborder ci-dessous - n'a donc pas de raison d'être. Si tant de religieux et de philosophes croyants y ont travaillé, c'était seulement pour convaincre les non-croyants de croire. En France, par exemple, Pascal et Descartes y ont travaillé toute leur vie.

 

Alors que des parents cherchent à protéger leur enfant (qui risque de faire des bêtises parce qu'il n'a pas encore l'âge de raison) en l'empêchant de les faire, Dieu, notre Père, nous laisse les faire, quitte à nous punir ensuite…

 

La contradiction (appelée traditionnellement « le problème du mal ») est même plus grave que ci-dessus. Dans [5] page 122, André Comte-Sponville rapporte quatre hypothèses attribuées à Epicure :

"« Ou bien Dieu veut éliminer le mal et ne le peut ; ou il le peut et ne le veut ; ou il ne le veut ni ne le peut ; ou il le veut et le peut. S'il le veut et ne le peut, il est impuissant, ce qui ne convient pas à Dieu ; s'il le peut et ne le veut, il est méchant, ce qui est étranger à Dieu. S'il ne le peut ni le veut, il est à la fois impuissant et méchant, il n'est donc pas Dieu. S'il le veut et le peut, ce qui convient seul à Dieu, d'où vient donc le mal, ou pourquoi Dieu ne le supprime-t-il pas ? »

La quatrième hypothèse, la seule qui soit conforme à notre idée de Dieu, est donc réfutée par le réel même (l'existence du mal). Il faut en conclure qu'aucun Dieu n'a créé le monde, ni ne le gouverne, soit parce qu'il n'y a pas de Dieu, soit parce que les dieux (telle était l'opinion d'Épicure) ne s'occupent pas de nous, ni de l'ordre ou du désordre du monde, qu'ils n'ont pas créé et qu'ils ne gouvernent en rien..."

 

Compte tenu de la contradiction fondamentale qui apparaît avec le problème du mal, il a paru essentiel à beaucoup d'hommes de vérifier si Dieu existe ou de prouver aux autres que c'est le cas.

1.3               Comment s'assurer de l'existence de Dieu ?

L'homme se fait de Dieu une image très humaine, et pourtant si abstraite qu'il ne peut en vérifier la validité et qu'il ne peut faire d'expérience qui prouve l'existence de Dieu ou son intervention. Il sait que Dieu ne relève pas les défis des hommes. C'est pourquoi, depuis des millénaires, l'homme se demande comment se prouver à lui-même et à ses semblables que Dieu existe.

 

Le judaïsme, puis le christianisme et enfin l'islam sont des religions révélées. Chacune affirme l'existence de Dieu et précise ses commandements en demandant à l'homme de les croire sans démonstration ou preuve expérimentale. Chacune a des textes sacrés qui citent la parole de Dieu sans preuve factuelle ou rationnelle, en demandant à l'homme de faire acte de foi pour les croire.

 

Avant le siècle des Lumières [47] (qui a pris fin avec le décès de Kant, en 1804) seuls quelques philosophes et quelques saints se sont préoccupés de convaincre leurs semblables de croire en Dieu en apportant des preuves, ou ce qu'ils croyaient être des preuves. Constatant l'absence de valeur de ces preuves, point sur lequel nous revenons plus bas, Kant a voulu reprendre à zéro l'étude du sujet et soumettre l'existence de Dieu - en même temps que le reste de notre savoir - au « tribunal de la raison ». Il a écrit en 1781 dans la préface de la Critique de la raison pure [M3] :

"Notre siècle est particulièrement le siècle de la critique à laquelle il faut que tout se soumette. La religion, alléguant sa sainteté et la législation sa majesté, veulent d'ordinaire y échapper ; mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons et ne peuvent prétendre à cette sincère estime que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen."

 

On appelle "théodicée" la partie de la métaphysique qui traite de l'existence et de la nature de Dieu d'après les seules lumières de l'expérience et de la raison ; théodicée est synonyme de théologie rationnelle. Ce chapitre est donc un texte de théodicée.

 

On peut regrouper les diverses preuves de l'existence de Dieu apportées au fil des siècles en trois catégories :

§   Les preuves cosmologiques ;

§   Les preuves ontologiques ;

§   La preuve téléologique.

1.3.1           Les preuves cosmologiques

Schématiquement, ces « preuves » reposent sur le raisonnement suivant : l'existence de l'Univers est incertaine parce que contingente, c'est-à-dire que l'Univers pouvait exister ou non. Mais je suis sûr que quelque chose existe (moi par exemple, comme le remarquait Descartes en écrivant « je pense, donc je suis », ce qui prouve qu'un certain niveau de connaissance est possible). Il faut donc nécessairement que ce qui existe ait été créé, donc qu'il existe un créateur, Dieu.

§   Divers philosophes (Aristote, Avicenne, Maimonide, Saint Thomas d'Aquin…) sont partis de la contingence du monde (c'est-à-dire du fait que le monde existe, alors que cette existence n'était pas obligatoire, qu'elle pouvait survenir ou non) pour en déduire qu'il y a une cause de cette existence, cause qui est Dieu.

§   De même, puisque le monde évolue, il y a forcément une cause de cette évolution, qui a elle-même une cause, etc., la cause première [16] étant Dieu.

 

En somme, la preuve cosmologique repose sur le postulat que l'existence de l'Univers a nécessairement une cause ; et comme la situation actuelle est due à un enchaînement de causes, la cause première est alors appelée Dieu.

1.3.2           Les preuves ontologiques

Schématiquement, ces « preuves » reposent sur le postulat que « l'essence précède l'existence », c'est-à-dire que le concept non physique (transcendant) de Dieu avec sa perfection précède et impose son existence, qui en est un attribut, une conséquence. (Une discussion intéressante de la possibilité que l'essence précède l'existence ou que l'existence précède l'essence est fournie par le court texte de Sartre "L'existentialisme est un humanisme".)

§   Saint Anselme de Cantorbéry (XIe siècle) a d'abord défini Dieu comme un concept (c'est-à-dire une abstraction et non un objet matériel) tel que rien de plus grand ne puisse être conçu (c'est-à-dire dont l'essence a la propriété « être plus grand que tout »). A partir de cette définition, Anselme fait une démonstration par l'absurde de l'existence concrète de Dieu :

« Si Dieu n'existait que dans la pensée, si c'était une abstraction pure, alors on pourrait concevoir quelque chose d'encore plus grand, le même Dieu existant aussi concrètement, ce qui est contradictoire avec l'hypothèse initiale. Donc Dieu existe aussi concrètement en tant qu'être plus grand que tout ce qu'on peut voir ou concevoir. »

Anselme utilise donc le fait que le concept d'un Dieu infiniment grand mais purement abstrait soit contradictoire pour en déduire que Dieu existe réellement : il déduit l'existence de Dieu de la définition qu'il en donne !

Cette preuve est dite « ontologique » (mot signifiant « qui a trait à l'être lui-même, c'est-à-dire à sa possibilité, à son existence, à son essence, etc., et non à son apparence »). Elle consiste à déduire d'une abstraction une réalité concrète, ce qui est une faute de raisonnement. Nous verrons plus bas, avec un exemple mathématique, que l'homme peut concevoir une suite infinie d'ensembles infinis, chacun plus grand, plus riche que tous ceux qui le précèdent dans la suite. A part les premiers, tous ces ensembles infinis contiennent plus d'éléments qu'il y a d'objets dans l'Univers. L'homme serait-il de ce fait l'égal de Dieu ? Serait-ce là une preuve de l'affirmation que « Dieu est en chaque homme ? ».

Le postulat qu'il peut exister physiquement quelque chose de plus grand que tout était dangereux même à l'époque d'Anselme, car un contre-exemple était connu depuis l'antiquité grecque : dans l'ensemble des nombres entiers il n'existe pas de nombre plus grand que tous les autres (l'infini n'est pas un nombre). Donc qu'est-ce qui prouve qu'il existe un concept tel que rien de plus grand ne puisse se concevoir ? Déduire une existence physique d'une conjecture fausse est une erreur de raisonnement évidente.

§   Descartes utilise aussi une preuve ontologique lorsqu'il affirme que Dieu existe parce que lui, homme imparfait, conçoit la perfection divine, concept qui ne peut lui être inspiré que par Dieu.

« Je doute, donc j'existe et je suis une chose qui pense ; or je pense à quelque chose d'infini et de parfait, pensée qui ne peut venir de moi seul qui suis fini et imparfait, donc elle vient de quelque chose d'infini et de parfait, Dieu ; donc Il existe ».

 

L'erreur fondamentale des preuves ontologiques est évidente, comme l'a montré Kant : on ne peut pas déduire une existence concrète, c'est-à-dire vérifiable par l'expérience, d'une essence qui est une abstraction humaine. L'existence d'un concept dans l'esprit d'une personne n'entraîne pas l'existence physique de l'objet correspondant.

1.3.3           La preuve téléologique

D'autres philosophes (Platon et Aristote, son disciple), constatant qu'il y a un ordre dans le monde et non le désordre absolu, qu'il y a des lois dans la nature (comme celles du mouvement prévisible des astres) et qu'on y trouve beaucoup de beauté, ont refusé de croire que c'était là l'effet du hasard. Ils ont affirmé que c'était nécessairement le résultat d'un dessein, d'une finalité, d'une volonté, celle de Dieu.

La téléologie est une doctrine qui explique l'existence de l'Univers par un but, une intention extérieure à lui. Cette intention est une cause finale, par opposition à une cause efficace. La causalité est dite finale lorsqu'elle désigne un but à atteindre ; elle est dite efficace lorsqu'elle désigne un lien déterministe entre cause et effet.

La téléologie est aussi l'étude des fins, notamment humaines. En tant que doctrine synonyme de finalisme, la téléologie s'oppose au mécanisme, qui conçoit l'existence de lois de la nature sans volonté externe à l'Univers, donc régies par le déterminisme. On peut considérer le finalisme comme un déterminisme qui traduit la volonté et la puissance divine.

La position actuelle de l'Eglise catholique

En juillet 2005, le cardinal-archevêque de Vienne, Mgr. Schönborn, a affirmé que la position officielle de l'Eglise catholique explique l'existence du monde par l'argument téléologique, considéré comme évident. Il a souligné que cette position est incompatible avec la théorie darwinienne de l'évolution des espèces sous l'effet de mutations aléatoires et de la survie des plus forts par sélection naturelle [D4]. Or les scientifiques prouvent l'évolutionnisme depuis les années 1920, en créant des espèces mutantes artificielles par un processus analogue à celui des accidents génétiques naturels !

 

En juillet 2007, le pape Benoît XVI a pris une position claire sur deux points [D7] :

§   Il existe de nombreuses preuves scientifiques en faveur de l'évolution, qui apparaît donc comme réelle et qu'il faut accepter, contredisant ainsi Mgr. Schönborn ;

§   Mais l'évolutionnisme ne répond pas à la question de la création initiale du monde, sujet sur lequel l'Eglise affirme que la « raison créatrice » précède toute chose et que le monde en est le reflet pensé et voulu.

 

En somme, l'Eglise soutient une position spiritualiste et finaliste. En affirmant que l'Univers a été créé par Dieu, elle soutient aussi l'argument cosmologique de Son existence.

1.3.4           La raison morale de Kant

Les trois « preuves » précédentes ne sont pas convaincantes. Etant croyant, Kant, le premier grand philosophe qui a expliqué leurs erreurs (voir "Critique de la raison pure" [M3]), a aussi fourni un argument non rationnel pour postuler l'existence de Dieu dans sa "Critique de la raison pratique" [M3]. Il y a expliqué que vivre de manière morale nécessite une foi en Dieu, car seul un pouvoir divin est en mesure de récompenser la vertu avec du bonheur et de punir les méfaits.

 

Kant affirme que les commandements de la morale imposent à l'homme de faire son devoir, bien qu'il soit libre d'y manquer et que son égoïsme et ses penchants naturels l'y incitent. Voici ce que [5] dit de la morale page 36 :

"… la morale ne relève ni d'une décision ni d'une création. Chacun ne la trouve en lui qu'autant qu'il l'a reçue (et peu importe au fond que ce soit de Dieu, de la nature ou de l'éducation) et ne peut en critiquer tel ou tel aspect qu'au nom de tel ou tel autre (par exemple la morale sexuelle au nom de la liberté individuelle, la liberté au nom de la justice, etc.). Toute morale vient du passé : elle s'enracine dans l'histoire, pour la société, et dans l'enfance, pour l'individu. C'est ce que Freud appelle le surmoi, qui représente le passé de la société, disait-il, au même titre que le ça représente le passé de l'espèce."

 

Les règles morales ne se conçoivent pas logiquement dans un monde matérialiste, c'est-à-dire régi par une nécessité aveugle comme celle des lois de la physique et de l'économie. Dans un tel monde, les décisions de l'homme résultent automatiquement de circonstances physiques, il n'est donc pas libre, donc pas responsable, et ses actions ne sont ni punies ni récompensées dans l'au-delà ; car il n'existe ni au-delà ni Dieu. Ce sujet est abordé en détail dans la troisième Partie du livre [D0].

 

Par contre, ces règles deviennent cohérentes dans le cadre d'une foi en Dieu, ou d'une morale athée ; pour nous Occidentaux elles sont alors les mêmes que celles de la religion, et leur origine est judéo-chrétienne.

 

Pour plus de détails sur ce sujet, voir dans la 3e partie de cet ouvrage ce paragraphe.

 

Kant affirme même que les devoirs d'altruisme et d'universalité [D5] existent à priori, résultent de la dignité de l'homme et n'ont pas besoin de justification logique. Il rejette aussi la justification d'un comportement vertueux basée sur la crainte d'un châtiment ou l'espoir d'une récompense, dans ce monde ou dans l'autre : celui dont le comportement n'est justifié que par "la carotte et le bâton" n'a guère de mérite !

 

Kant postule donc l'existence pour l'homme d'un devoir impératif, valeur morale suprême qui se passe de justification rationnelle et qui implique la bonne volonté et l'intention pure, quels que soient les résultats. Chaque individu doit avoir intériorisé ce devoir, qui doit faire partie des valeurs qui lui ont été transmises par ses parents et la société.

 

La raison morale de croire de Kant n'est donc pas autre chose qu'un ensemble de postulats clairement énoncés, dont ceux de l'existence de Dieu et de la liberté de l'homme, indémontrables dans le cadre de la raison pure et faisant donc l'objet d'un choix personnel. Ces deux postulats peuvent être invoqués par les croyants pour fonder la morale, qui doit guider l'action des hommes en société. Mais la morale, basée sur la valeur suprême du devoir, peut s'en passer : un athée ou un agnostique peuvent être aussi vertueux - ou peu vertueux - qu'un croyant.

1.4               Des preuves sans valeur

Les preuves cosmologiques et téléologiques partent de constatations expérimentales basées sur notre monde pour en déduire qu'elles ont nécessairement une cause première hors de ce monde, cause définie comme étant Dieu [16].

1.4.1           Faiblesses de la causalité des preuves cosmologiques

Rappel : la preuve cosmologique repose sur le postulat que l'existence de l'Univers et l'évolution des situations ont nécessairement une cause, car l'Univers aurait pu ne pas exister et les situations ne pas changer ; la cause première de l'Univers et de son évolution est alors appelée Dieu [16].

1.4.1.1                    La contingence est une hypothèse stérile

Qu'est-ce qui prouve que l'Univers aurait pu ne pas exister ? Rien. Ce dont on est sûr, c'est qu'il existe. Imaginer une réalité différente de celle qu'on constate conduit à des spéculations métaphysiques sans valeur rationnelle car elles contredisent le principe d'identité [16].

Exemple de spéculations sans issue car non vérifiables expérimentalement : imaginer ce que serait l'Univers si l'espace avait 7 dimensions au lieu de 3, ou si l'attraction universelle n'existait pas, ou si le temps étant cyclique il n'y aurait ni début ni fin, donc à aucun moment Dieu n'aurait pu créer le monde…

 

Et qu'est-ce qui prouve que quelque chose qui existe a été créé à partir d'autre chose ou de rien ? Rien, encore : le principe « tout ce qui existe a été créé » est un postulat, il ne peut être prouvé. Une chose éternelle - si elle existe - a toujours existé sans avoir été créée ; énoncée de manière plus moderne, cette affirmation devient : « Le temps a commencé avec l'Univers » (c'est-à-dire avec le Big Bang), qui est un postulat que rien ne contredit dans l'état actuel de notre science.

 

Voir aussi dans la troisième partie du livre "L'objection philosophique dite « de la cause ultime ou de la cause première »".

1.4.1.2                    Pas de preuve des qualités attribuées à Dieu

Les preuves cosmologiques définissent Dieu comme la cause première (ultime) [16] de l'existence du monde et de son évolution. Mais même si on admet ce raisonnement-là, rien ne prouve que cette cause première ait les qualités qu'on attribue à Dieu : toute-puissance, omniscience, bonté, etc.

1.4.1.3                    Conclusion sur les preuves cosmologiques

L'homme a tendance à affirmer l'existence d'une cause pour tout ce qu'il constate et pour tout ce qu'il conçoit, parce que c'est plus simple et plus rassurant. Baser l'existence de Dieu sur la contingence de l'Univers et la causalité n'est guère convaincant. Et de toute manière la causalité ne justifie pas les qualités de bonté, de justice, etc. attribuées à Dieu. Les preuves cosmologiques sont donc sans valeur.

1.4.2           Faiblesse des preuves ontologiques

Rappel : la preuve ontologique affirme : « Puisque je peux concevoir la perfection et l'infini, Dieu existe ».

 

Kant dénonce les raisonnements de ce type comme erronés, les qualifiant de « malheureuse preuve ontologique ». En effet, ces raisonnements conçoivent un être parfait, tout-puissant, plus grand que tout, etc. (Dieu), puis affirment que parce qu'on l'a pensé, il existe. Kant explique :

« Cent thalers [le thaler était une pièce de monnaie en argent] que j'imagine simplement ne contiennent pas la moindre pièce de moins [dans ma pensée] que cent thalers qui existent réellement, car c'est chose impliquée dans la nature synthétique des affirmations d'existence. Si ce n'était pas le cas, la notion de ces thalers réels serait différente de celle de cent thalers possibles ; l'existence serait contenue dans la notion. »

Kant montre par là que le concept de cent thalers réels est le même que le concept de cent thalers imaginaires ; nous ne pouvons donc pas déduire la réalité d'une chose de la pensée de cette chose.

1.4.2.1                    Comprendre l’erreur des preuves ontologiques

Le défaut que Kant trouve dans les preuves cosmologiques, ontologiques et téléologiques, est une faute de raisonnement classique. Elle consiste à partir d’hypothèses vérifiables dans un contexte donné pour en tirer une conclusion hors de ce contexte. En effet, une preuve logique de l’existence de Dieu s’appuyant sur des certitudes vérifiables dans notre Univers ne peut être construite pour un concept – Dieu – qui dépasse notre Univers, parce qu’Il existait avant et qu’Il l’a créé. (Un tel concept est dit transcendant). L’esprit humain peut faire - et fait - l’extrapolation, mais celle-ci n’a pas valeur de preuve.

Sans sa 3e partie, le livre explique, en parlant du Big Bang et de la fraction de seconde qui le suit appelée « temps de Planck », que nous ne pouvons pas parler de ce qui s'est passé pendant ce temps-là – et à fortiori avant, car les lois de notre physique ne s'appliquaient pas ; en parler serait alors pure spéculation.

 

L’extrapolation hors de notre Univers ne permet pas, non plus, d’affirmer que parce qu’Il est hors de notre Univers, Dieu n’existe pas.

 

Notre raison est donc dans l’impossibilité de conclure avec certitude à l’existence ou la non-existence de Dieu, qui ne peut donc être qu'un à priori que chacun de nous peut postuler ou non.

 

En somme, une preuve ontologique est forcément fausse parce qu'elle suppose que puisque la pensée conçoit quelque chose, ce quelque chose existe, c'est-à-dire que l'existence (concrète) est contenue dans l'essence (abstraite).

 

Kant, pourtant croyant, est allé plus loin : il a montré que les concepts de la métaphysique comme Dieu et l'âme sont des inventions irrationnelles de l'esprit humain, des illusions apparues en cherchant à atteindre des vérités absolues, universelles et générales, ou les causes premières des phénomènes naturels. Ces vérités et causes premières sont des spéculations inaccessibles à la raison.

L'erreur d'Anselme

En plus de ces raisons de rejet de la preuve ontologique, le raisonnement d'Anselme est critiquable parce qu'il manipule la notion de "plus grand que tout", qui implique une possibilité de comparer deux concepts, Dieu seulement abstrait et Dieu à la fois abstrait et réel. Comme Kant l'a souligné dans la citation que nous venons de voir, un objet réel a, dans notre esprit, la même représentation que l'abstraction de cet objet. Deux objets qui ont même représentation mentale sont impossibles à distinguer, donc à comparer – sinon en les trouvant identiques.

 

En outre, la notion de "plus grand que tout" est si vague qu'elle est parfois absurde. En fait elle n'a de sens qu'à l'intérieur d'un ensemble ordonné, ce qui n'est pas le cas pour l'ensemble à deux éléments Dieu seulement abstrait et Dieu à la fois abstrait et réel, dont les éléments se confondent dans notre esprit. Et même dans un ensemble ordonné comme celui des nombres entiers naturels, on sait depuis les anciens Grecs qu'il n'existe pas de nombre entier plus grand que tous les autres, l'infini n'étant pas un nombre entier.

 

L'erreur d'Anselme est encore très fréquente de nos jours, beaucoup de gens manquant de rigueur intellectuelle. Soit ils tiennent pour vraie une proposition qui ne l'est pas - ou pas toujours, soit ils font des opérations mentales comme la comparaison sur des objets où elles ne s'appliquent pas. La rigueur mentale s'acquiert peu à peu, en pratiquant des disciplines comme les sciences exactes et l'algorithmique informatique, et en apprenant à se connaître pour prendre le moins souvent possible des décisions dictées par nos envies au mépris de notre raison.

1.4.2.2                    Un exemple tiré de l'arithmétique

Dans l'ensemble des fractions dont le numérateur et le dénominateur sont tous deux des entiers non nuls on peut toujours diviser une fraction A par une fraction B, ce qui donne un quotient Q qui est une fraction : dans cet ensemble des fractions, la division est toujours possible.

 

Si je me base sur cette possibilité pour affirmer que dans un autre ensemble, celui des entiers non nuls, la division est toujours possible, je fais une erreur : dans cet ensemble-là, le quotient de 3 par 5 n'existe pas, et mon affirmation est fausse : une règle ou une possibilité valable dans le premier ensemble ne l'est pas nécessairement dans un ensemble différent.

 

Cet exemple montre qu'il est dangereux d'appliquer les règles d'un domaine à un autre. En particulier, les lois de notre Univers n'ont aucune raison de s'appliquer en dehors – extérieur dont l'existence même étant incertaine, rien ne prouve qu'il soit régi par les mêmes lois. Toute conclusion sur quelque chose d'externe à notre Univers est donc pure spéculation, sans valeur rationnelle.

1.4.2.3                    Un exemple cosmologique

Cet exemple aide, lui aussi, à comprendre l'erreur des preuves ontologiques. Un certain nombre de théories récentes d’astrophysique concernant la naissance et l’expansion de notre Univers à partir d’un instant initial appelé « Big Bang » prévoient la possibilité d’existence d’autres univers qui nous sont physiquement inaccessibles et le resteront à jamais. Elles laissent ouverte la possibilité qu’un de ces univers soit gouverné par des lois physiques différentes des nôtres, par exemple parce que des constantes fondamentales comme la vitesse de la lumière "c" ou la constante de gravitation "G" auraient des valeurs différentes.

 

L’existence de telles lois ne contredirait aucune logique humaine et ne mettrait pas en cause les lois physiques qui s’appliquent chez nous. Si nous affirmions que parce que nous avons, dans notre Univers, des lois bien connues, démontrées et dont les que les prédictions sont vérifiables, ces lois s’appliquent forcément à tout autre univers, nous ferions une grave erreur.

De manière générale, les concepts absolus sont dangereux, par exemple lorsqu'il s'agit de lois de la physique ou de ses constantes. C'est ainsi que la Relativité nous apprend que les mesures du temps et de la distance sont relatives au mouvement d'un observateur et au champ de gravitation ; le temps et l'espace absolus de Newton ne sont que des approximations.

 

Un autre exemple de cette erreur consiste à affirmer que les lois biologiques que nous constatons sur notre Terre s’appliquent forcément à toute autre planète supportant de la vie dans l’Univers. Autre énoncé équivalent : sur une autre planète, la définition même de la vie peut être différente. Enfin, sur Terre même, il y a des êtres vivants appelés extrémophiles, qui vivent dans des conditions extrêmes de température (voisine de 100°C), de salinité ou d'acidité.

1.4.2.4                    Généralisation : le danger des raisonnements par induction ou analogie

Les exemples ci-dessus sont des généralisations, basées sur la capacité de l'esprit humain à raisonner par induction, c'est-à-dire à généraliser à partir d'exemples. Ce type de raisonnement est indispensable, car il permet de construire des abstractions et des modèles de la réalité indispensables au fonctionnement de notre esprit. Mais il est aussi dangereux, puisque certaines généralisations peuvent aboutir à des abstractions ou des modèles qui sont faux. C'est le cas des amalgames, par exemple : si à trois reprises j'ai rencontré des Grecs qui m'ont volé, je ne peux généraliser en affirmant que tous les Grecs sont voleurs. Cet exemple est trivial, mais il y a pourtant beaucoup de gens qui cessent d'écouter une personne qui a énoncé une fois ou deux seulement une opinion qu'ils n'approuvent pas…

 

Et que dire des raisonnements par analogie, où notre esprit néglige certains aspects de la réalité pour conclure à partir de certains autres qu'une chose est - ou se comporte - comme une autre…

1.4.2.5                    Exemple mathématique de la puissance d’invention de l’esprit humain

Pour cet exemple illustrant la puissance de conception et d'invention de l'esprit humain, nous avons d'abord besoin de connaître le nombre d'éléments de l'ensemble des parties d'un ensemble de N éléments.

 

Commençons par un cas particulier. Considérons l'ensemble de 3 éléments {a, b, c}. L'ensemble de ses parties est l'ensemble {(a,b,c) ; (a,b) ; (a,c) ; (b,c) ; a ; b ; c ; rien}, qui a 8 éléments. Nous remarquons que pour un ensemble de 3 éléments le nombre d'éléments de l'ensemble de ses parties est 23 = 8.

      Cette propriété se généralise facilement à un ensemble de N éléments, dont l'ensemble des parties comprend 2N éléments. Cela se voit en remarquant que le développement de la somme (1 + 1)N a pour termes les nombres de combinaisons possibles de N éléments pris p à la fois (notés CNp), p variant de 0 à N :

 

2N = (1 + 1)N = CN0 + CN1 + CN2 + … + CNp + … + CNN,    où CN0 = CNN = 1

 

Donc l'ensemble des parties d'un ensemble de N éléments comprend 2N éléments, nombre toujours plus grand que l'entier N > 0. On voit bien, du reste, que l'ensemble des parties d'un ensemble comprend, en plus de tous les éléments de ce dernier, d'autres éléments qui en sont des collections : il est donc "plus riche".

 

Considérons à présent l'ensemble de tous les points géométriques de l'Univers, chacun pris à tous les instants du passé, du présent et de l'avenir, c'est-à-dire tous les points du « continuum espace-temps quadridimensionnel » d'Einstein. Imaginons maintenant qu'en chacun des points de ce continuum on considère toutes les propriétés physiques possibles, même s'il y en a une infinité : attraction gravitationnelle, champ électrique, pression, température, etc.

 

Les couples {point, propriété} constituent les éléments d'un ensemble U qui a la richesse de l'Univers : il est inconcevable qu'il existe, a existé ou existera dans l'Univers matériel un couple qui n'appartienne pas à U ; si Dieu a créé l'Univers et régit son évolution, il a créé et régit tous les éléments de U. Tout objet (réel ou imaginaire) de l'Univers est un ensemble de couples de U. Et l'esprit humain peut concevoir l'ensemble P(U) des parties de U, qui regroupe forcément tous les objets qui ont existé, existent ou existeront dans l'Univers (par exemple toutes ses galaxies), ainsi que des regroupements de couples qui sont de pures abstractions.

 

P(U) est donc plus riche que tout ce qui existe, a existé ou existera dans l'Univers.

 

En concevant P(U), l'homme conçoit quelque chose de plus grand que ce que Dieu a créé physiquement (dans notre Univers, parce qu'à l'extérieur - s'il y a un extérieur - nous ne savons pas et ne saurons jamais). Et dans la science humaine des mathématiques il existe une théorie, dite des transfinis, qui définit une suite infinie d'ensembles, chacun infiniment plus riche que le précédent.

En fait, la démonstration ci-dessus repose sur l'hypothèse que l'Univers créé par Dieu est d'une richesse définie à partir de certains ensembles de points et de propriétés. La démonstration montre alors que l'homme peut toujours imaginer des ensembles plus riches que tout ensemble fixe donné ; elle repose donc sur le fait que notre imagination n'a pas de limite.

 

L'esprit humain peut donc élaborer des concepts qui ne peuvent représenter quelque chose qui existe physiquement, tellement ils sont riches : ce sont donc des abstractions pures. Sa conception d'un Dieu créateur qui existe réellement est donc suspecte : il se peut qu'elle corresponde à une simple abstraction de l'esprit humain, comme l'ensemble P(U) précédent.

 

Mais les croyants objecteront à ce raisonnement qu'en créant l'homme Dieu a conçu aussi son essence, qui comprend la faculté de son esprit d'inventer, donc qu'il a prévu les transfinis, donc qu'il n'y a rien que l'homme puisse concevoir qui soit plus grand ou plus riche que Dieu, ou nouveau pour Lui…

1.4.2.6                    L'impossible universalisme culturel ou religieux

Je qualifie d' « universelle » une caractéristique vraie en tous lieux, à tout moment et pour tous les hommes, c'est-à-dire quel que soit le contexte humain. C'est ainsi que chacune des trois religions monothéistes que sont le christianisme, le judaïsme et l'islam considère sa révélation et ses valeurs comme universelles. Pour chacun de leurs croyants tous les hommes devraient avoir les mêmes valeurs, celles qu'enseigne la religion à laquelle il croit. (Ne pas confondre universel, universalité [D5] et universaux.)

 

Malheureusement, il n'en est pas ainsi : ces trois religions ont bien des valeurs communes, mais leurs enseignements diffèrent sur bien d'autres. Et ces différences ne sont pas limitées au domaine de la foi, ce sont des différences culturelles.

 

J'appelle ici « culture » par opposition à « nature » ce qui est production humaine. En ce sens-là, une religion est une production culturelle, un sous-ensemble d'une culture particulière. Exemple : il suffit de lire une demi-heure le Coran pour voir que la religion musulmane provient de la culture d'un certain peuple du désert d'Arabie, tel qu'il vivait aux environs du VIIe siècle.

 

Une culture ne peut être universelle que si l'on suppose une nature humaine unique, supposition contredite par les faits historiques et géographiques. C'est ainsi que certaines valeurs morales (permis/défendu…) et esthétiques (beau/laid…) ont varié et varient encore selon les époques et les sociétés. Exemples : les opinions sur le cannibalisme ou la virginité, les canons de beauté féminine… Il existe cependant des universaux culturels.

 

Puisque toute culture comprend des valeurs, croyances et attitudes n'existant pas dans les universaux, et que toute religion est une production culturelle plus riche que ces universaux, il ne peut y avoir de religion universelle, tant pis pour les prétentions des religions monothéistes ! En général les valeurs morales d'une religion (ou les valeurs esthétiques d'une culture) ne sont donc valables que pour les fidèles de cette religion-là ou les personnes qui ont cette culture-là, pas pour les fidèles des autres religions ou pour les athées, et pas pour les personnes qui ont d'autres cultures. Que certaines valeurs comme celles des universaux soient communes à plusieurs religions ne change pas grand-chose au caractère relatif des religions et des cultures.

 

Le relativisme culturel, très généralement admis de nos jours par les intellectuels, a une conséquence importante : il est inadmissible de se référer aux valeurs d'une culture ou d'une religion pour juger des valeurs d'une autre culture ou d'une autre religion ! En somme, nous ne voulons plus faire au début du XXIe siècle l'erreur faite jusqu'au début du XXe, lorsqu'on considérait en Europe les peuples d'Afrique, d'Asie ou d'Australie comme des sauvages et des mécréants, c'est-à-dire des arriérés bons à coloniser dans leur propre intérêt.

Remarque sur le relativisme culturel : les universaux comprennent des valeurs universelles parce qu'attachées à la notion même d'être humain ; de telles valeurs ne peuvent être niées par aucune culture. C'est ainsi que chaque être humain, quelle que soit sa culture, a droit au respect de son intégrité physique ; donc aucune culture - fut-elle traditionnelle en Afrique - ne justifie une mutilation comme l'excision des femmes. Ceux qui, au nom du politiquement correct représenté par le respect de cultures étrangères, voudraient qu'on tolère en France des pratiques comme l'excision ou la privation de femmes de certains droits fondamentaux se comportent comme des barbares.

 

Ce qui précède étend donc aux domaines culturel et religieux la règle qui s'impose dans le domaine logique à propos de l'existence de Dieu (Etre extérieur à notre Univers), existence qu'on ne peut déduire de constatations faites dans notre Univers : en matière de culture ou de religion, on ne peut juger les valeurs de l'une à partir de celles d'une autre, ni d'un point de vue logique ni même d'un point de vue moral.

 

Tout ce qu'on peut faire, à titre d'hypothèse de travail, c'est de supposer que l'extérieur d'un domaine se comporte comme l'intérieur, mais ce n'est qu'une hypothèse, un modèle commode dont les conséquences sont à vérifier… mais sont par définition invérifiables concernant l'extérieur de l'Univers, donc Dieu.

1.4.2.7                    Conséquences de la multiplicité des religions

Les croyances religieuses ne sont pas vérifiables, mais les religions sont multiples et particulières. Or la vérité est une. Donc :

§   Si on considère une religion, dans la totalité des vérités qu'elle révèle, comme nécessairement ou vraie ou fausse, alors il y a tout au plus une seule des multiples religions qui est vraie, toutes les autres étant fausses, tant pis pour leurs adeptes.

§   Si on considère une religion comme pouvant être partiellement vraie et partiellement fausse, on se dresse contre tous les croyants de chacune des religions, qui n'acceptent pas d'en discuter la moindre partie du dogme.

 

Une croyance religieuse est donc, par nécessité, intolérante : elle renie toutes les autres, les traite d'hérésies et leurs fidèles d'hérétiques. Un fidèle a donc le droit de ne pas croire sans preuve sauf lorsqu'il s'agit de sa religion : en matière de foi, il doit renoncer à être rationnel. Il y a des gens qui trouvent un tel renoncement insultant pour leur intelligence, leur liberté et leur dignité d'homme.

1.4.3           Faiblesse de la preuve téléologique

Par définition, une activité téléologique est dirigée vers un but. Les tenants d'une preuve téléologique de l'existence de Dieu (appelés "créationnistes") partent de l'évidence (pour eux) d'une finalité constatable dans notre monde, finalité qu'ils attribuent à la volonté divine et qu'ils considèrent comme un déterminisme. Pour eux, et notamment l'Eglise catholique qui l'a réaffirmé en 2005 et encore en 2007 :

« Il est évident que le monde, avec ses lois physiques, et l'homme avec son âme, ne sont pas le fruit du hasard, mais celui d'une volonté divine, ce qui prouve l'existence de Dieu, origine de cette volonté. »

Certains (mais pas le pape Benoît XVI) s'opposent donc à l'interprétation darwinienne de l'évolution, qui conjugue hasard lors des mutations et réponse aux contraintes du milieu lors de la sélection naturelle.

 

Hélas pour les créationnistes et comme le pape Benoît XVI lui-même l'admet, la théorie évolutionniste de Darwin est aujourd'hui largement confirmée par les faits et admise par la communauté scientifique.

 

Hélas aussi pour eux, la paléontologie a fourni de nombreux exemples incompatibles avec le créationnisme et la téléologie. Si une finalité dirigeait l'évolution, celle-ci devrait obéir à des lois générales permettant les prévisions (c'est-à-dire des lois déterministes), mais ce n'est pas le cas : les lois de l'évolution ont un caractère chaotique, modélisé de nos jours par la théorie des attracteurs de Prigogine.

 

Enfin, même si on admet que l'Univers résulte d'une volonté créatrice, donc d'un Créateur, rien ne permet d'attribuer à celui-ci les qualités de perfection, de miséricorde, etc. qu'on attribue à Dieu, et ce d'autant moins qu'il y a un problème du mal cause de bien des souffrances.

1.4.3.1                    Certains phénomènes de la vie résultent du logiciel génétique

La biologie moléculaire moderne montre l'existence d'un programme génétique dans tout être vivant. Celui-ci est un véritable logiciel, qui s'exécute dans la machinerie cellulaire en interprétant le code de nos gènes, et régit tous les phénomènes vitaux, y compris l'adaptation à des environnements changeants par autoprogrammation, la réparation des défauts de réplication génétique, l'évolution des espèces et la pensée en général - en tant qu'elle n'existe que par le fonctionnement de nos neurones.

 

Nous avons donc la preuve que les fonctions les plus nobles de la vie sont créées par la matière vivante et son logiciel génétique en même temps que ses cellules sans aucune intervention transcendante (détails). Nous savons même par suite de quelle confusion certains philosophes se sont trompés en affirmant que l'homme est libre de ses choix malgré le matérialisme. Nous n'avons cependant pas encore réussi à créer un être vivant, fut-il seulement unicellulaire, à partir de molécules de chimie minérale. Certains chercheurs prétendent être près d'aboutir, mais à ce jour ils n'ont pas encore réussi.

 

Mais bien entendu, nous n'avons pas - et n'aurons jamais - la preuve qu'une intervention transcendante est impossible ou qu'elle n'a jamais eu lieu, Kant nous l'a expliqué depuis longtemps.

 

Une discussion bien plus complète est disponible dans la 3e partie de cet ouvrage.

1.4.3.2                    Faiblesse des arguments créationnistes

Tous les arguments invoqués par les créationnistes ont en commun leur émerveillement devant la complexité et l'adaptation à leur milieu de nombreux êtres vivants, allant de l'homme avec son intelligence à des bactéries simples mais munies de flagelles natatoires et de remarquables mécanismes vitaux. Refusant de concevoir qu'un tel niveau de complexité et d'adaptation soit le fait de mutations aléatoires (comme le prétend l'évolutionnisme), ils l'attribuent à Dieu. Leur argumentation souffre de trois défauts :

§   Ils oublient le temps en supposant que les êtres vivants ont été créés tels que nous les voyons aujourd'hui.

Mais la vie est apparue sur terre il y a 3.5 milliards d'années, un temps suffisant pour que plus d'un trillion de générations de bactéries se succèdent, chacune pouvant faire l'objet de mutations. Les premiers hominidés sont apparus en se différentiant des singes il y a environ 8 millions d'années, se transformant ensuite en l'Homo sapiens sapiens actuel en passant par des dizaines d'étapes intermédiaires que nous connaissons. Et nous connaissons aussi les étapes qui ont permis aux singes d'apparaître à partir d'êtres moins évolués : ils ont disposé de centaines de millions d'années, c'est-à-dire de millions de générations successives susceptibles de muter pour le faire.

Affirmer que la complexité et l'adaptation du vivant d'aujourd'hui sont trop improbables pour être le fait de l'évolution darwinienne ne tient pas compte du temps disponible pour que les générations successives se transforment par mutations, et que la sélection naturelle ne conserve que les êtres les mieux adaptés.

§   Ils oublient le principe d'identité (un des trois principes de base de la logique) [16] : à un instant donné, une situation est ce qu'elle est (exactement ce qu'elle est, avec 100 décimales de précision si c'est une valeur de variable physique mesurée !)

Un homme peut s'étonner de la petitesse de la probabilité que la situation qu'il constate en cet instant soit survenue par hasard, parce que l'homme s'étonne facilement de ce qu'il ne s'explique pas. Mais le fait est que la situation en cet instant ne peut pas être autre que ce qu'elle est ! Donc toute évaluation de la probabilité pour que la situation (ou une valeur de variable) soit ce qu'elle ait qui ne trouve pas une probabilité de 1 est fausse, c'est une pure spéculation.

Voir la discussion complète .

Par conséquent, la découverte de résultats étonnants ou de coïncidences dans une situation réelle est un phénomène psychologique qui ne justifie pas qu'on les attribue à une volonté divine.

§   Ils n'ont aucune théorie scientifique à proposer pour remplacer l'évolutionnisme. En effet, tout le développement des sciences se fait - et avec succès - en cherchant à expliquer le monde sans recourir à Dieu, à la métaphysique ou à la magie, en se basant seulement sur des expériences et des déductions logiques. Attribuer un phénomène du monde réel à Dieu revient à renoncer à l'expliquer scientifiquement.

Le créationnisme n'est pas une théorie, on ne peut en tester les hypothèses expérimentalement, on ne peut s'en servir pour prévoir l'évolution future.

 

Enfin, la preuve téléologique repose sur une faute de raisonnement impardonnable, bien que fréquemment constatée. Elle consiste à dire : « Puisque je ne puis justifier de manière scientifique l'harmonie du monde et la complexité de ses créatures, alors j'attribue ces qualités à la volonté divine. » Elle revient à dire « ce que je ne comprends pas, je l'attribue à Dieu » ; c'est ce qu'a fait l'Eglise catholique pour bien des « miracles » restés sans autre explication. Pourquoi ne pas attribuer la création et l'harmonie inexpliquées du monde et des hommes à une race avancée venue d'une galaxie lointaine ? L'ignorance ne justifie pas l'invention d'une explication et ne prouve pas sa valeur !

 

Voir aussi le rapport parlementaire [D8], qui énumère les arguments scientifiques contre le créationnisme et en faveur de l'évolutionnisme, et décrit la position militante des créationnistes européens et américains.

 

Voir enfin l'étonnant principe anthropique, forme moderne de la même erreur.

1.4.3.3                    Psychologie du créationnisme

Nous avons déjà vu que l'homme a imaginé Dieu à son image. L'homme ayant constamment une finalité dans son action, du fait de ses désirs et de ses penchants naturels, en l'imaginant il a prêté à Dieu la même préoccupation, tout comme il a prêté à Dieu la jalousie à l'égard d'autres dieux que Dieu a interdit d'adorer [D1]. Il est plus rassurant de faire confiance à Dieu, bon et juste, pour diriger l'évolution, qu'au hasard aveugle et inhumain.

 

Cette possibilité d'une origine humaine de la téléologie prêtée à Dieu est confirmée par la position de Kant. Celui-ci attribue bien à la volonté de Dieu la cause morale de l'ordre et de l'évolution du monde. Mais s'il admet une téléologie morale (qu'on peut présenter comme une théologie), Kant rejette toute téléologie physique : il démontre que la raison exclut que la fin ultime de la nature provienne d'un être - Dieu - situé à la fois dans la nature (c'est-à-dire l'Univers) et en dehors d'elle.

1.4.3.4                    La notion d'un Dieu créateur intelligent est contradictoire

Un Dieu qui sait tout ne pense pas, car Il n'a pas de problème à résoudre. Il ne peut donc avoir d'intention, car une intention est une pensée et suppose un projet précédant sa réalisation. Si Dieu concevait un projet, il existerait pour Lui une possibilité qui ne serait pas encore réalisée, et Il serait alors fini, ce qui est contradictoire avec son caractère infini. En somme, on ne peut attribuer à Dieu une séparation de la pensée et de l'existence, séparation qui impliquerait la finitude. Ce raisonnement a été fait par Spinoza, qui en a conclu que l'existence d'un Dieu créateur intelligent est une absurdité, ce qui rend également absurde la notion de finalité divine gouvernant le monde, donc aussi celle de divine Providence.

 

La contradiction inhérente à la notion de Dieu créateur intelligent s'ajoute à celle déjà constatée plus haut concernant le problème du mal, contradiction qui a obligé les croyants à déclarer que « Dieu laisse à l'homme son libre arbitre », et qu'il faut en matière divine renoncer à la raison car que « les voies du Seigneur sont impénétrables ».

 

Ces deux exemples de contradiction incitent à la prudence : penser l'infini, quand on est un homme qui ne dispose que de concepts et de mécanismes de pensée logique adaptés à son univers limité, risque de mener à des contradictions.

 

Comme certains philosophes l'ont remarqué, Dieu est donc une illusion, une projection irrationnelle de nos désirs, de nos peurs et de nos espoirs : l'homme a conçu Dieu à son image, et celle-ci est pleine de contradictions.

1.4.4           Il faut veiller à ne manipuler que des concepts représentables

Nous allons voir dans ce paragraphe que même si on imagine un concept non contradictoire d'infini (comme un Dieu tout-puissant mais ne créant pas et ne faisant pas de projet), on risque de ne pouvoir s'en servir pour réfléchir sur notre monde, faute de pouvoir se le représenter clairement ; si on réfléchit avec, on risque de manipuler des mots creux au lieu de garder ses deux pieds bien posés à terre. Rappelons que pour qu'une abstraction ait un sens dans notre conscience, il faut impérativement qu'elle soit représentée par une perception sensible.

Exemples

·          Pour que le concept de "cercle" ait assez de sens pour que je puisse m'en servir pour réfléchir, je dois pouvoir l'associer à quelque chose de concret, comme le dessin d'un rond sur une feuille de papier.

·          Dans ce texte sur le déterminisme il nous faudra étendre le domaine des perceptions sensibles à l'interprétation des phénomènes décrits par des équations et des fonctions, seule manière de les représenter à l'échelle atomique, trop petite pour nos sens. Nous arriverons à nous représenter mentalement ces équations et fonctions en songeant à des images de courbes ou de surfaces auxquelles chacun peut s'habituer peu à peu.

 

Hélas, il n'est pas possible de représenter l'infinité de Dieu à l'aide d'une image, d'un schéma ou d'une équation ; on ne peut le définir qu'avec des règles comme "Il est plus grand que tout", "Il sait tout" ou "la divine Providence est infiniment secourable", et ces règles ne sont pas représentables de manière sensible.

 

Si je reprends alors, par exemple, la notion de "Providence infiniment secourable" que j'ai acceptée sans me la représenter, et que je l'applique au monde dans lequel je vis, avec ses guerres et ses souffrances, la contradiction saute aux yeux : la notion contredit la réalité dans de nombreux cas. En fait, c'est l'application même de la notion de Providence au monde concret qui en construit des représentations, et ce sont celles-ci qui montrent son caractère contradictoire. On voit sur cet exemple à quel point il est indispensable de valider un concept au moyen de représentations sensibles de ce qu'il implique.

Exemple : si on me propose un emploi d'un type nouveau pour moi, avant de l'accepter ou de le refuser je dois me représenter concrètement, au moyen d'exemples, mon activité dans le cadre de cet emploi. Que ferai-je chaque jour, en serai-je capable, serai-je heureux de le faire, etc.

 

On trouvera une discussion plus approfondie de ce sujet dans l'ouvrage de Luc Ferry [7], qui résume bien le problème, et notamment la citation [D9].

 

 

1.5               Agnosticisme et athéisme

La position de Kant sur l'existence physique d'un Dieu créateur est un agnosticisme : pour lui, une telle affirmation est indémontrable dans le cadre de la logique et l'existence de Dieu est un postulat, comme l'immortalité de l'âme et le libre arbitre de l'homme. Ces postulats sont à la fois indémontrables et (pour un croyant) indispensables au devoir de respect des règles morales.

§   Pour un athée, une bonne action n'est pas nécessairement récompensée et une mauvaise action n'est pas nécessairement punie. Il n'y a donc pas de raison logique de respecter les règles morales, et c'est à la société de promulguer, enseigner puis faire respecter des lois, bien qu'une loi soit souvent incapable de remplacer une règle morale.

§   Pour un croyant, toutes les actions, bonnes ou mauvaises, sont tôt ou tard récompensées ou punies par Dieu. Il est donc indispensable de postuler Son existence pour justifier logiquement l'obligation de chacun de faire son devoir.

 

Le caractère indémontrable de l'existence de Dieu à partir des concepts issus de la nature et des lois de la raison peut être rapproché des deux théorèmes de Gödel. Ces théorèmes, dits d'incomplétude, affirment que dans tout système formel (axiomatique) comprenant l'arithmétique il existe des propositions dont on ne peut démontrer ni la véracité ni la fausseté. On ne peut même pas prouver que les axiomes de base de ce système sont cohérents (c'est-à-dire non contradictoires) [6]. En plus, dans la mesure où un système formel constitue un langage, il est impossible de définir la vérité dans ce langage même, il faut recourir à un langage plus puissant, extérieur au premier. Nous verrons cela plus en détail dans la 3e partie.

1.5.1           Le pari de Pascal

Pascal a admis qu'on ne pouvait démontrer l'existence de Dieu comme on démontrait un théorème de géométrie. Le pari qu'il propose aux incroyants consiste à dire que, puisqu'on ne peut prouver que Dieu existe, il est sage de parier que c'est le cas : si on perd son pari parce que Dieu n'existe pas, on ne perd que le temps et les efforts d'une courte vie terrestre, alors que si on gagne le pari on gagne la félicité éternelle ; le bénéfice potentiel étant infini alors que la perte potentielle est finie, il faut parier sur l'existence de Dieu.

 

Il est clair que ce raisonnement est faible.

§   D'abord il remplace la recherche de la vérité (Dieu existe-t-il ?) par celle de l'intérêt personnel, ce qui est suspect et incite à croire que cette vérité est fausse, peu probable ou impossible à démontrer.

§   Ensuite, rien ne prouve qu'il n'y ait que deux possibilités, l'existence de Dieu avec un Paradis, un Purgatoire et un Enfer, ainsi que les commandements chrétiens ; et la non-existence : si Dieu et la vie après la mort étaient autrement que l'Eglise les imagine, on aurait peut-être parié à tort en omettant d'autres choix.

§   Et si les probabilités étaient autres (par exemple 99 chances sur 100 d'aller au Paradis même si on a beaucoup péché, parce que Dieu pardonne), l'effort de vivre en respectant les règles morales serait-il toujours justifié ?

 

A mon avis, le pari de Pascal est le genre de raisonnement qui passe bien auprès d'un auditoire pendant le discours d'un orateur habile, parce qu'il a l'air correct et que l'orateur est sympathique, mais pas un raisonnement qu'on peut soutenir par écrit pour des gens qui réfléchissent.

1.5.2           Athéisme, positivisme et altruisme

Le choix d'être athée est aussi justifié - ou peu justifié - que celui d'être croyant. Les philosophes positivistes ont cru que la connaissance scientifique (démontrable ou justifiable par l'expérience) pouvait et devait remplacer la foi révélée en Dieu. Ils ont donc accusé les croyants d'avoir inventé, dans leur religion, un mythe basé sur une illusion destinée à consoler les malheureux, à leur laisser espérer qu'après leur mort ils obtiendront bonheur et justice. Freud disait que la religion procède toujours d'une illusion, provenant du désir infantile de protection et de consolation.

 

En fait, que l'on soit croyant ou non, il faut pouvoir adopter, à l'échelle individuelle comme à l'échelle sociétale, une morale, c'est-à-dire des règles de comportement permettant une vie en société harmonieuse. Le problème est alors de définir et justifier des règles où l'égoïsme de l'individu passe après l'intérêt de la société.

§   Avec la religion, ce problème est résolu et les règles sont clairement enseignées, avec menace d'aller en enfer si on les enfreint et promesse de paradis après une vie vertueuse : la carotte et le bâton.

§   Sans religion, Kant a montré que la raison ne pouvait pas justifier l'altruisme et l'universalité [D5] (pourquoi sacrifier mon intérêt personnel à celui d'autrui ou de la société, en l'absence de crainte de punition ou d'espoir de récompense ?). Kant a donc proposé, aux croyants comme aux athées, un axiome de valeur suprême remplaçant la vérité révélée : le devoir. Un homme doit faire son devoir, donc être vertueux, parce que c'est son devoir, que c'est la seule manière d'avoir une conduite méritante. En fait, il doit intérioriser les règles morales si parfaitement qu'il puisse se passer de la peur du châtiment divin ou du gendarme, et de tout espoir de récompense ; sa raison d'être vertueux doit être le sens du devoir qu'il a en lui-même, et être acquise peu à peu par éducation et imitation des hommes sages.

Nous verrons dans la 3e partie de cet ouvrage que la confiance de Kant dans le pouvoir de la raison d'imposer à un homme de faire son devoir est un vœu pieux. Comme Freud l'a montré, ce n'est pas le cas : tout homme a un ensemble ordonné de valeurs, et si son désir d'être vertueux et de faire son devoir est moins fort qu'un autre désir, il ne peut vouloir faire son devoir, il s'efforcera de satisfaire son désir le plus fort.

1.5.3           Existe, n'existe pas ou existe autrement ?

Dans ce qui précède nous n'avons envisagé que deux hypothèses : « Dieu existe » et « Dieu n'existe pas ». Pourquoi n'y en aurait-il pas une troisième, « Dieu existe autrement ? » Plus précisément, pouvons-nous répondre à la question suivante : « Y a-t-il quelque chose d'externe à notre Univers (c'est-à-dire de transcendant) qui puisse influer sur ce qui s'y passe ? »

 

Cette dernière question peut être reformulée en faisant intervenir le déterminisme : « Y a-t-il des phénomènes de notre Univers qui n'obéissent pas au déterminisme, dont les causes sont entièrement internes à notre Univers ? ».

 

Un cas particulier de ce problème est particulièrement important par ses implications morales : « Un homme est-il libre de décider ce qu'il veut, cette liberté impliquant la possibilité d'échapper au moins en partie au déterminisme, ou toutes ses décisions sont-elles déterminées par des causes internes à notre Univers ? » Ces points sont abordés dans la 3e partie de cet ouvrage.

1.6               Conclusions

A ma connaissance, aucun philosophe à ce jour n'a réussi à invalider ou même à perfectionner substantiellement les conclusions de Kant. On ne peut démontrer :

§   Ni que Dieu existe, ni qu'Il n'existe pas ;

§   (S'Il existe) qu'Il a créé ou non le monde, qu'Il y intervient ou non, qu'il est bon...

 

Croire en Dieu reste donc une possibilité pour les hommes qui veulent une justification religieuse du devoir d'une conduite morale, mais en tant que postulat. Et pour ce qui est d'expliquer par l'existence de Dieu la création et le fonctionnement du monde physique, ainsi que de lui donner une finalité, c'est indémontrable et ne peut résulter que d'un choix personnel purement arbitraire, par exemple dans le cadre d'une des religions qui apportent une réponse.

 

Cet ouvrage soutient qu'on peut se passer de croire en Dieu et en son intervention pour expliquer le monde et la vie, notamment celle de l'homme, intelligent et libre. Et il laisse soupçonner - sans preuve, ce n'est qu'un soupçon - que Dieu a été inventé par l'homme pour répondre à des besoins psychologiques comme donner un sens à sa vie et au monde, répondre aux problèmes du salut et du besoin de justice, etc.

 

Le livre [5], publié en septembre 2006 par le philosophe français André Comte-Sponville, montre avec un texte clair et facile à lire qu'on peut se passer de religion et trouver une morale et une spiritualité sans Dieu, sans religion révélée, sans Eglise.

 

Le court texte de J-P Sartre "L'existentialisme est un humanisme" apporte un point de vue intéressant sur l'existence de Dieu et la liberté de l'homme. Pour un débat plus large, voir la 2ème partie du livre [D0].

 

Daniel MARTIN

1.7               Références

[D0]       La matière de ce texte figure aussi dans la première des trois parties de l'ouvrage :

 

"Le déterminisme étendu pour mieux comprendre et prévoir
Un pont entre science et philosophie pour la pensée rationnelle"

http://www.danielmartin.eu/Philo/Determinisme.pdf

 

[D1]       "Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face" et autres interdictions concernant d'autres dieux dans la Bible http://www.onlinebible.org/html/fre/  : Exode 20-3, 22-20, 23-13 ; Deutéronome 5-7, 6-14, 7-4, 8-19, 11-16 ; Josué 23-16, etc.

 

[D3]       "Les voies du Seigneur sont impénétrables" :

§   Descartes - "Méditations métaphysiques" http://abu.cnam.fr/cgi-bin/donner_html?medit3

"…il ne me semble pas que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu."

§   Bible Louis Segond http://www.onlinebible.org/html/fre/  : Psaumes chapitre 139, verset 17 :

"Que tes pensées, ô Dieu, me semblent impénétrables ! Que le nombre en est grand !"

 

[D4]       The New York Times, citant le Cardinal Schönborn : "Leading Cardinal Redefines Church's View on Evolution" (09/07/2005) http://select.nytimes.com/search/restricted/article?res=FB0D13FE3E590C7A8CDDAE0894DD404482

Citations :

"The cardinal, Christoph Schönborn, archbishop of Vienna, a theologian who is close to Pope Benedict XVI, staked out his position in an Op-Ed article in The New York Times on Thursday, writing, 'Evolution in the sense of common ancestry might be true, but evolution in the neo-Darwinian sense -- an unguided, unplanned process of random variation and natural selection -- is not.' ''

"In his essay, Cardinal Schönborn asserted that he was not trying to break new ground but to correct the idea, 'often invoked,' that the church accepts or at least acquiesces to the theory of evolution."

 

[D5]       Définitions des qualités d'altruisme et d'universalité utilisées dans ce texte :

§   Altruisme : désintéressement, abnégation, générosité, faire passer l'intérêt de l'autre avant le mien ;

§   Universalité : ensemble des hommes, société tout entière, faire passer l'intérêt général avant le mien.

 

[D6]       "Valeurs perdues, bonheur perdu : pourquoi notre société déprime - Sociologie de la sinistrose française" http://www.danielmartin.eu/Cours/Sinistrose.pdf

 

[D7]       Position officielle du pape Benoît XVI sur le créationnisme et l'évolutionnisme

http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2007/july/documents/hf_ben-xvi_spe_20070724_clero-cadore_fr.html

 

Extrait de la réponse de Benoît XVI à une question posée le 24/07/2007 :

"Je vois actuellement en Allemagne, mais aussi aux Etats-Unis, un débat assez vif entre ce qu'on appelle le créationnisme et l'évolutionnisme, présentés comme s'ils étaient des alternatives qui s'excluent : celui qui croit dans le Créateur ne pourrait pas penser à l'évolution et celui qui en revanche affirme l'évolution devrait exclure Dieu. Cette opposition est une absurdité parce que, d'un côté, il existe de nombreuses preuves scientifiques en faveur d'une évolution qui apparaît comme une réalité que nous devons voir et qui enrichit notre connaissance de la vie et de l'être comme tel. Mais la doctrine de l'évolution ne répond pas à toutes les questions et surtout, elle ne répond pas à la grande question philosophique : d'où vient toute chose ? et comment le tout s'engage-t-il sur un chemin qui arrive finalement à l'homme ? Il me semble très important et c'est également cela que je voulais dire à Ratisbonne dans ma Conférence, que la raison s'ouvre davantage, qu'elle considère bien sûr ces éléments, mais qu'elle voit également qu'ils ne sont pas suffisants pour expliquer toute la réalité. Cela n'est pas suffisant, notre raison est plus ample et on peut voir également que notre raison n'est pas en fin de compte quelque chose d'irrationnel, un produit de l'irrationalité, mais que la raison précède toute chose, la raison créatrice, et que nous sommes réellement le reflet de la raison créatrice. Nous sommes pensés et voulus et, donc, il existe une idée qui me précède, un sens qui me précède et que je dois découvrir, suivre et qui donne en fin de compte un sens à ma vie."

 

La position du pape, qui admet l'évolution, contredit sur ce point celle du cardinal Schönborn [D4].

 

[D8]       Rapport à l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe "Les dangers du créationnisme dans l’éducation" (8 juin 2007) http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/Documents/WorkingDocs/Doc07/FDOC11297.htm .

 

[D9]       Citation de Luc Ferry issue de [7], pages 137 à 143 :

"un être fini qui tente de penser l'infini ne peut jamais échapper à la contradiction, mais il peut seulement choisir de situer cette contradiction dans le fait de nier son propre point de vue (alors, suivant la logique du concept, il obtiendra un concept non contradictoire mais irreprésentable), ou dans le fait de déformer, par son point de vue, le concept qu'il tente de penser (alors, suivant la logique du schème, le concept deviendra représentable mais contradictoire)."

 

[M3]      Kant :

§   "Critique de la raison pure" Editions PUF, traite des limites de la raison et des connaissances

§   "Critique de la raison pratique" Editions PUF, traite de la loi morale.

§   "Critique de la faculté de juger" Editions Flammarion, traite du jugement de goût et de la finalité téléologique.

 

[5]   André Comte-Sponville "L'esprit de l'athéisme - Introduction à une spiritualité sans Dieu", résumé et commenté dans http://www.danielmartin.eu/Textes/EspritAtheisme.htm .

 

[7]   Luc Ferry, dans son ouvrage "Kant - Une lecture des trois critiques" (éditions Grasset, septembre 2006) m'aide à justifier mon extension du déterminisme en écrivant page 23 :

"…pour Kant, il va de soi que l'horizon de la physique moderne est désormais le seul vrai, que c'est à partir de lui qu'il faut maintenant tout repenser si l'on veut aussi reconstruire."

(Kant faisait allusion à la physique de Newton, moderne à son époque.)

 

[16] Principe d'identité et cause première

Le principe d'identité s'énonce : « Ce qui est, est ; ce qui n'est pas, n'est pas. » Une chose est ou n'est pas. Si elle est, elle est identique à elle-même, pas à autre chose.

Ce principe s'applique aussi à la pensée humaine : si en cet instant je veux quelque chose, c'est cela que je veux, pas autre chose ; pour vouloir autre chose, il faudrait que je sois autre, ce qui est logiquement impossible ; à un instant donné on ne peut vouloir que ce qu'on est en train de vouloir.

 

Plus généralement, à un instant donné l'Univers est ce qu'il est, avec ses lois physiques et les valeurs précises de leurs constantes. Toute considération de situation en cet instant autre que la situation actuelle est possible, mais seulement en tant que pure spéculation ; c'est le cas notamment pour le principe anthropique et pour une partie de la métaphysique. Enfin, toute considération à un instant du passé de situation autre que ce qu'elle a été à cet instant-là est aussi spéculative.

Cause première

Un ensemble ne peut être une partie non exhaustive de lui-même. Donc la cause première d'un phénomène ou d'un objet (création, première apparition) ne peut être qu'externe à ce phénomène ou cet objet. Un objet ne peut se créer lui-même, il doit résulter d'un phénomène extérieur ; car s'il se créait lui-même, il serait partie de lui-même ; par contre, il peut se transformer ensuite sans intervention extérieure. En conséquence, la notion de cause première dépourvue de cause est logiquement absurde.

 

Si on admet Dieu en tant que cause première de l'Univers au moment où Il l'a créé, Dieu existait déjà et l'a créé en transformant une partie de Lui-même et/ou de quelque chose d'autre, mais sans utiliser quoi que ce soit de l'Univers.

 

[47] Kant - "Qu'est-ce que les Lumières ?" (1784) http://www.cvm.qc.ca/encephi/contenu/textes/KantLumieres.htm

Les philosophes des Lumières rêvaient d'apporter, grâce aux approches fondées sur la raison, le bonheur aux hommes et la liberté à leur société. Le mot « Lumières » a été choisi en tant qu'opposé de l'obscurantisme, né de la crainte de l'homme de penser par lui-même et de son habitude de penser comme le lui commandent l'Eglise ou le tyran au pouvoir. En somme, ces philosophes promettaient à l'humanité de sortir de l'enfance où l'on obéit sans discuter et d'accéder à un âge adulte, où un individu peut réfléchir et décider par lui-même et une société peut se gérer elle-même au lieu d'obéir aveuglement à un prince. Or le pouvoir de la raison se fonde sur une foi dans la science, dont on pouvait attendre le pouvoir par la connaissance.

 

[70] Valeur, culture et morale : définitions

Valeur

C'est la qualité de ce qui est désiré ou estimé, ou au contraire rejeté, redouté.

Exemples : valeur de la vie humaine ; valeur de l'amour, de la compassion ; valeur du beau, du bien, du juste ; valeur du progrès scientifique ou social ; droits de l'homme ; démocratie ; laïcité ; liberté d'action, d'expression et de conscience ; valeur du goût agréable d'un morceau de chocolat, etc.

 

Toute valeur est en même temps objet de désir et objet d'un jugement : le désir est le moteur, le jugement, l'arbitre. Si l'un de ces deux facteurs disparaît, il n'y a plus de valeur. Dans l'esprit humain, chaque valeur est automatiquement associée à un ou plusieurs affects sur lesquels le jugement peut se baser.

 

En plus des valeurs positives précédentes, il y a bien entendu des valeurs négatives correspondant à ce qui est détesté, craint, etc.

Culture

§   Au niveau d'un groupe humain, c'est l'ensemble des valeurs, croyances et attitudes partagées par les membres du groupe (peuple, fidèles d'une religion, etc.) depuis suffisamment longtemps pour qu'ils les aient intériorisées (c'est-à-dire que ces valeurs, croyances et attitudes leur paraissent inconsciemment naturelles et indiscutables). Ce partage résulte :

·          De l'histoire commune ;

·          De l'environnement géographique et climatique où le groupe vit depuis des générations ;

·          De la (ou des) religion(s) les plus répandues dans le groupe ;

·          De l'éducation transmise aux enfants par les parents ou l'enseignement ;

·          Des informations diffusées par les medias ;

·          Des formes d'art dominantes depuis des décennies (littérature, danse, architecture, cinéma, etc.) ;

·          Des coutumes sociales, etc.

Une culture comprend, par exemple :

·          Des habitudes et préférences dans des domaines comme la manière d'élever des enfants, la nourriture et la cuisine qu'on préfère, les expressions et gestes utilisés pour exprimer son opinion, les relations avec les autres dans la vie familiale ou au travail et la discipline que chacun s'impose – par exemple pour faire des efforts ou aborder un problème complexe ;

·          Des valeurs comme les canons de beauté et les critères d'honnêteté ;

·          Des croyances en matière de cosmologie, de religion et de vie après la mort ;

·          Des idéologies en matière d'économie ou de politique, etc.

La culture d'un groupe humain est en rapport avec l'ethnie, définie par son héritage socioculturel (en particulier la langue), l'espace géographique et la conscience de ses membres d'appartenir à un même groupe.

§   Au niveau d'une personne, la culture (l'acquis) résulte de celle de son groupe, qui lui a transmis ses valeurs, croyances et attitudes, ainsi que des connaissances et expériences issues de sa propre vie.

Mais la culture d'une personne est sans rapport avec sa couleur de peau ou d'autres caractéristiques provenant de sa naissance : c'est une caractéristique transmise par la vie en société. Il n'y a donc pas de rapport entre culture et race. Du reste, la notion de race est trop vague pour pouvoir être définie d'une manière utilisable : la génétique moderne montre que les différences biologiques entre races n'ont rien d'absolu, tous les hommes ayant un patrimoine héréditaire commun.

Morale

La morale, ensemble des règles de la vie en société - qu'elles soient ou non confirmées par la loi - fait partie de la culture. Voici ce que [5] dit de la morale page 36 :

"… la morale ne relève ni d'une décision ni d'une création. Chacun ne la trouve en lui qu'autant qu'il l'a reçue (et peu importe au fond que ce soit de Dieu, de la nature ou de l'éducation) et ne peut en critiquer tel ou tel aspect qu'au nom de tel ou tel autre (par exemple la morale sexuelle au nom de la liberté individuelle, la liberté au nom de la justice, etc.). Toute morale vient du passé : elle s'enracine dans l'histoire, pour la société, et dans l'enfance, pour l'individu. C'est ce que Freud appelle le « surmoi », qui représente le passé de la société, disait-il, au même titre que le « ça » représente le passé de l'espèce."

 

Les règles de morale doivent guider chacun d'entre nous lorsqu'il se pose la question : « Que dois-je faire ? ». Cette question utilise le verbe devoir parce qu'on peut aussi la formuler sous la forme « En quoi consiste mon devoir ? ». Kant faisait du devoir la valeur suprême et affirmait que l'homme n'avait de mérite à le faire que s'il le faisait de manière désintéressée, c'est-à-dire sans espoir de récompense ou crainte de châtiment : un comportement moral n'apporte aucun profit, il ne procure que la satisfaction du devoir accompli.

 

Générosité et solidarité

Comme l'explique si bien André Comte-Sponville dans [194] pages 126 à 136, il y a une grande différence entre la générosité, vertu morale caractérisant un acte dont on n'attend aucune récompense, et la solidarité, caractérisée par des intérêts communs. Il n'y a pas de générosité dans une relation d'entreprise ou une transaction commerciale, elle n'aurait pas de sens et serait contraire à la raison d'être de l'entreprise et du commerce, qui est le profit de chacun. Mais il y a de la solidarité, en ce sens que l'entreprise cotise à des organismes de solidarité comme l'URSSAF et paie des impôts, qu'elle contribue au comité d'entreprise, et que les membres d'une même équipe commerciale doivent s'entraider par intérêt commun.

Il y a d'autres règles que les règles de morale

La morale ne suffit pas, ses règles ne font que s'ajouter aux lois que la société s'est données (démocratiquement, espérons-le). Avec les seules lois une action pourrait être légale mais immorale, avec la seule morale une action pourrait être altruiste mais illégale (par exemple en volant un riche pour donner à un pauvre, ce que la société ne peut permettre).

 

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