Gouverner par la menace
Mise à jour : 20/04/2006
Sources : [1], [2], [3] et [4]
Dans la vallée d'Aspe, site charmant des Pyrénées Atlantiques, il y a une seule usine, Toyal, appartenant au groupe japonais TOYO Aluminium. L'endroit s'appelle Accous et 150 salariés y travaillent. Désirant étendre l'activité et prêt à investir pour créer une nouvelle usine, destinée à une activité différente mettant en jeu des procédés chimiques dangereux, TOYO a choisi un nouveau site, à Lacq, à environ 60 km de l'usine actuelle. Ce nouveau site est bien adapté, alors que l'actuel ne pouvait convenir à une activité qui aurait fait transiter par la vallée et sur des routes inadaptées des milliers de camions chargés de polluants dangereux.
Mais le député local, M. Jean Lasalle, s'est mis en tête que Toyal projetait, en fait, « une délocalisation latente ». Comme l'explique un responsable de Toyal [3], c'était là un pur procès d'intention, Toyal n'ayant nullement l'intention de délocaliser l'usine d'Accous ou d'y supprimer des emplois - et l'ayant expliqué au député. M. Lasalle a commencé une grève de la faim, pour empêcher Toyal de construire à Lacq, c'est-à-dire hors de sa circonscription. En mettant ainsi sa santé - voire même sa vie - en danger, il voulait obtenir que l'extension de l'usine se fasse sur son emplacement actuel d'Accous. En somme, il faisait un chantage : « ma vie contre la logique économique et écologique ! »
Il a tenu 39 jours et perdu 21 kg, dans l'enceinte même de l'Assemblée nationale. Les médias, chaînes de télévision en tête, ont fait à son « combat » une publicité considérable, tous reprenant la thèse de délocalisation de M. Lasalle. Et lorsque sa santé a été si altérée qu'il a fallu l'hospitaliser, les pouvoirs publics ont cédé. M. Sarkozy, qui est aussi Ministre de l'aménagement du territoire, a affecté des crédits de son ministère à l'extension de l'usine Toyal à Accous même. Il a aussi convaincu des collectivités locales de contribuer financièrement, et fait pression sur le Japon pour que TOYO accepte d'étendre son usine sur place moyennant un dédommagement financier.
Ses pressions ont dû être de véritables menaces, car l'ambassadeur du Japon en France, M. Hiroshi Hirabayashi, est sorti de sa réserve diplomatique pour se plaindre aux journalistes qu'« aucune négociation ne peut se mener avec le couteau sous la gorge ». Il a ajouté que l'attitude des pouvoirs publics français risquait d'avoir des effets négatifs sur les investissements japonais en France, menace que l'Agence française des investissements a pris très au sérieux ; en effet, le Japon est un des plus gros investisseurs mondiaux, ayant investi notamment dans l'usine automobile Toyota, à Valenciennes, pour y construire la Yaris.
Argent du contribuable et pressions ont fait plier TOYO, et le 14 avril M. Sarkozy tout fier a montré aux journalistes convoqués à cet effet l'accord signé avec l'entreprise japonaise.
Ainsi donc, les pouvoirs publics français, au niveau de l'Etat comme des collectivités locales, ont promis l'argent des contribuables pour faire prévaloir une décision contraire à la logique économique et environnementale. Cet argent, avec notre budget en déficit et notre dette publique supérieure à 1100 milliards d'euros, s'ajoutera donc à la dette que devront rembourser avec intérêts les générations suivantes. Et dépensé contre toute logique économique et écologique, il coûtera en fait des emplois quelque part où on aurait pu l'investir judicieusement. Enfin, les Japonais étant un peuple fier et pouvant choisir où investir entre de très nombreux pays, ils éviteront donc désormais de le faire en France, où leurs investissements créent des emplois comme ceux de Valenciennes ou d'Accous.
Mais qu'importe : le procès d'intention et le chantage ont payé, M. Lassalle guérira, et M. Sarkozy passe pour un sauveur d'emplois. D'ailleurs la publicité donnée par les media à ce « sauvetage » est si précieuse à des politiciens, que la Présidence de la République et le Premier ministre ont diffusé des communiqués de soutien à M. Lasalle, et affirmé que leur soutien avait contribué à cette victoire.
Pour rétablir la vérité sur les intentions de Toyal, un de ses responsables a donc donné à Libération l'interview [3] et au Figaro l'interview [4].
Encore une fois donc, en France, le chantage et les menaces à un gouvernement étranger ont été utilisés, avec la complicité des media, pour obtenir une décision économiquement absurde, dangereuse pour l'environnement, injuste vis-à-vis des contribuables et basée sur un procès d'intention. Pauvre France !
Sources
[1] Le Figaro du 14/04/2006, article "Pour le Japon, « on ne négocie pas le couteau sous la gorge » http://www.figaro.fr/france/20060414.WWW000000251_le_depute_jean_lassalle_hospitalise_d_urgence.html
[2] Site Internet de M. Jean Lasalle http://www.jean-lassalle.fr/
[3] Libération du 18/04/2006, article « Un responsable de la maison mère de Toyal revient sur la grève de la faim du député Jean Lassalle et sur le protocole signé avec la France. - Nous n'avons jamais parlé de transférer l'usine » http://www.liberation.fr/page.php?Article=375543
Extraits :
"Toshio Yasukawa, chargé des affaires internationales à Toyo Aluminium, maison mère de Toyal, revient sur le « coup de force » du député Jean Lassalle qui a amené l'entreprise à signer un protocole avec le gouvernement français."
"Notre groupe n'a jamais dit qu'il allait fermer l'usine d'Accous, la délocaliser ou y supprimer des emplois. Il est clair qu'il y a eu un grand malentendu dès le début. Nous avons simplement dit que nous envisagions d'acquérir un bout d'un terrain en vente de Total à Lacq (Pyrénées-Atlantiques) pour y débuter une activité industrielle nouvelle concernant des process chimiques. Nous n'avons jamais dit que nous allions fermer l'usine d'Accous pour transférer ses activités à Lacq."
"Qui est responsable de ce « malentendu » ? - Jean Lasalle."
[4] Le Figaro du 19/04/2006, article "Imasu : « Toyal a été victime d'un procédé déloyal »".