Mondialisation :
comment c'est arrivé et faut-il l'accepter ?

Explication philosophique évolutionniste

 

Mise à jour : 05/06/2009

 

(Définition de la mondialisation : cliquer ici.)

 

Incompris, le monde paraît à beaucoup de gens hostile (ce qu'on ne comprend pas effraie), et nombreux sont ceux qui désespèrent d'y vivre heureux. Je constate aujourd'hui, chez certains, un amalgame entre la science - considérée comme d'autant plus porteuse de menaces qu'elle progresse sans se soucier d'éthique - et la mondialisation libérale, considérée comme un phénomène qui ignore l'homme pour cause de concurrence, productivité et profit ; l'amalgame vient de l'analogie entre science et mondialisation sur le plan du respect de l'homme. Car à part la recherche fondamentale, la science appliquée comme la mondialisation évoluent en fonction du seul intérêt financier escompté, en se moquant des rêves de bonheur de l'humanité que faisaient les philosophes des Lumières [47] et les positivistes [46].

 

Cet amalgame fait que beaucoup de gens se méfient à la fois de la science appliquée et de la mondialisation.

Comment la mondialisation est arrivée

Or qu'est-ce que la mondialisation sinon un phénomène parfaitement déterministe ? [51] Voici l'enchaînement de circonstances qui y a conduit, enchaînement décrit conformément à la théorie évolutionniste de Darwin [42].

 

Animal le plus intelligent, l'homme a pu s'imposer en vertu des lois de sélection naturelle de Darwin. La population humaine a donc augmenté de plus en plus. Plus il y avait d'hommes, plus leur aptitude à apprendre les uns des autres (notamment grâce à l'écriture) leur a permis d'être puissants et de dominer la nature ; elle leur a permis de produire de plus en plus de nourriture, puis d'objets de confort, puis de services comme l'enseignement et la santé.

 

Mais la Terre ayant des ressources finies, les hommes se trouvèrent de plus en plus en concurrence pour accéder aux ressources naturelles. Tout en menant des guerres de conquête, ils maximisèrent leur productivité en se spécialisant et en échangeant des biens et services, selon la théorie économique de l'avantage relatif décrite par David Ricardo (1772-1823) [40]. Au risque de décevoir certains philosophes, j'affirme qu'il n'a pas été nécessaire qu'un idéal (philosophie, valeurs) impose cette adaptation, qui résulte de l'impérieux besoin de survivre en allouant le mieux possible des ressources limitées : heures de travail, terre, minerais, capital… La concurrence économique résulte de la croissance de la population dans un monde aux ressources finies.

 

L'homme continuant à progresser malgré les guerres (et les erreurs des idéologies comme le marxisme, qui a conduit à l'échec du communisme), la production a augmenté, permettant à la population de continuer à croître en même temps que son niveau de vie s'améliorait. Le progrès technique est une conséquence de la nécessité économique d'être toujours plus productif, pour résister à la concurrence, et au désir des hommes de posséder toujours plus et de faire toujours moins d'efforts ; ce progrès a permis une explosion sans précédent des échanges commerciaux, accompagnant la spécialisation économique toujours plus poussée indispensable à la productivité [40].

 

Pour permettre la croissance économique indispensable à une population croissante et au désir de disposer de plus de richesses, l'homme a adapté les règles des échanges internationaux pour favoriser la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux [52] ; c'est cette adaptation que l'on appelle mondialisation [41] et c'est son exemple européen qu'on appelle Marché commun.

 

La mondialisation est donc une conséquence complètement automatique de la croissance de la population mondiale et des progrès en matière de transports, de télécommunications et de libéralisation des échanges.

 

Il est exact qu'en tant que phénomène purement économique la mondialisation ne se soucie pas plus du respect de l'homme que la loi de l'attraction terrestre se soucie de notre effort musculaire.

L'aliénation politique et économique

Il y a 50 ans, la population mondiale était de 2,5 milliards d'habitants, et la mondialisation si faible que chaque individu vivait au quotidien dans une petite communauté, disons de 1000 personnes pour fixer les idées ; il « pesait » donc 1/1000e de cette communauté. En février 2009 il y avait 6.8 milliards d'habitants, et la mondialisation a créé des communautés immenses ; chaque individu pèse donc bien moins que dans le temps, par exemple 1/64 000 000 en France. La concurrence entre entreprises pour vendre leurs produits, ou entre travailleurs pour trouver du travail est infiniment plus vive. La concurrence entre artistes pour se faire connaître ou simplement accepter est extraordinaire. La concurrence entre politiciens pour l'attention des media est une lutte à mort, l'élection étant d'abord affaire de communication efficace.

 

En même temps, la montée de l'individualisme et de l'égoïsme - abandon des valeurs civiques au profit de valeurs individuelles - rend nos contemporains beaucoup plus exigeants concernant le droit et la possibilité de s'affirmer, de se réaliser. Je pense en particulier à mai 1968, avec son exigence de libération des mœurs et son slogan « il est interdit d'interdire ! ». Je pense aussi à l'enseignement « centré sur l'élève » depuis la réforme Jospin de 1989, qui a dévalué le savoir de chacun au profit de l'affirmation de sa personnalité, produisant ainsi beaucoup d'ignorants prétentieux à fort risque de chômage, donc aux frustrations.

 

L'homme désire donc de plus en plus et peut de moins en moins dans les domaines politique et économique : il ressent donc une aliénation. La mondialisation accompagne et amplifie ce sentiment d'aliénation : on peut être licencié en France par décision de gestionnaires de fonds de pension californiens.

 

Pire même, la concurrence infiniment plus forte oblige l'homme à se surpasser de plus en plus et de plus en plus souvent, et sanctionne toute insuffisance ; il faut de plus en plus de diplômes pour trouver un emploi, et des diplômes dans des matières ingrates comme les sciences ; il faut accepter la concurrence avec des travailleurs de pays à salaire bien plus bas ; etc. Avec cette concurrence, la sélection naturelle darwinienne favorise le succès des meilleurs et écrase les autres, qui ont de plus en plus peur et de moins en moins d'espoir ; voilà pourquoi les grands capitaines d'industrie (une élite très réduite) gagnent de plus en plus par rapport à la moyenne des salariés. Voilà pourquoi la mondialisation inquiète et engendre un refus.

Ce que la mondialisation a apporté

Mais ce n'est pas parce que l'évolution économique récente de l'humanité a produit la mondialisation, phénomène indifférent à l'homme, qu'il faut la refuser.

§   La mondialisation apporte tant de bienfaits en matière de productivité qu'elle est indispensable pour sortir les pays pauvres de leur misère : il suffit

·          de comparer le niveau de vie des pays à économie de marché ouverte au commerce international et des pays à économie fermée ;

·          et d'examiner le recul historique de la misère dans la plupart des pays pauvres.

§   La mondialisation est la seule solution possible à une autre conséquence inéluctable de la croissance de la population mondiale et de son niveau de vie : la dégradation de l'environnement par gaz à effet de serre, pénurie d'eau potable, pollution, etc.

Nous ne résoudrons pas ces problèmes, qui se posent à l'échelle mondiale, sans une coopération économique internationale, une réorientation de l'économie mondiale vers le progrès écologique au lieu du « toujours plus de consommation » actuel. Comme un Etat mondial est utopique dans tout l'avenir prévisible (voyez l'impuissance et l'échec de l'altermondialisme), c'est l'initiative privée et la recherche du profit en situation de concurrence qui apporteront les solutions techniques en matière d'économie d'énergie, d'énergies renouvelables, de traitement de l'eau et des rejets, etc. Les divers pays seront obligés de coopérer en instaurant de plus en plus de normes internationales et de lois locales à cet effet, au fur et à mesure que les catastrophes écologiques amèneront les opinions publiques à l'exiger.

§   La mondialisation se caractérise par un extraordinaire développement des communications. Pour ne citer qu'un seul exemple, Internet offre une somme d'informations, de connaissances et d'œuvres sans précédent pour ceux qui veulent se cultiver ou se tenir au courant, ainsi que de puissantes possibilités individuelles de s'exprimer et d'échanger des idées. Ces connaissances et possibilités d'expression et d'échange sont gratuites : la mondialisation peut aussi promouvoir la culture, la connaissance et la démocratie sans recourir à l'argent.

§   La mondialisation produit une très forte intégration des économies, rendant de nombreux pays si dépendants d'autres pays que la guerre entre eux devient impossible : voyez l'exemple de la France et l'Allemagne, pays dont chacun est le premier partenaire commercial de l'autre.

En outre, une harmonisation des économies se produit peu à peu, du fait du développement des échanges commerciaux : les divers produits d'un pays deviennent disponibles dans de nombreux autres, les produits les moins chers ou les meilleurs s'imposant peu à peu partout, pour le plus grand profit des consommateurs.

Voici quelques chiffres 2005 issus de [1] pages 229 à 318, qui illustrent l'importance des investissements directs étrangers (IDE), qui (rappelons-le) créent de l'activité et des emplois :

·          Total mondial des IDE en 2005 : 916 milliards de dollars, dont l'Union européenne a reçu 422 milliards de dollars (46 %) ; la France à elle seule a reçu cette année-là 63.6 milliards de dollars ;

·          Investissements de l'Union européenne à l'étranger en 2005 : 555 milliards de dollars, dont 387 milliards de dollars d'achats et fusions d'entreprises ;

·          Stock d'investissements étrangers fin 2005 (valeur totale des investissements étrangers fin 2005) :

ü  détenus par des pays quelconques dans le monde : 10 372 milliards de dollars ;

ü  détenus par l'Union européenne : 5 475 milliards de dollars ;

ü  détenus par la France : 853 milliards de dollars ;

ü  détenus par les Etats-Unis : 2 051 milliards de dollars.

·          Stock d'investissements étrangers fin 2005 (valeur totale des investissements détenus par des étrangers) :

ü  dans l'Union européenne : 4 499 milliards de dollars (33 % du PIB) ;

ü  en France : 601 milliards de dollars (28 % du PIB) ;

ü  aux Etats-Unis : 1 626 milliards de dollars (13 % du PIB).

L'interdépendance économique croissante des pays a aussi pour conséquence la perte d'indépendance croissante de leurs gouvernements, qui ne peuvent plus faire n'importe quoi sans se préoccuper de leurs partenaires commerciaux. Les échanges mondiaux ne relèvent pas du « libéralisme sauvage », ils sont régulés par l'Organisation Mondiale du Commerce [52]. Dans l'Union européenne, la mondialisation se manifeste par le Marché commun et le fait que la plupart des lois des pays (notamment de la France) sont d'origine européenne.

§   En France, les exportations représentaient 26 % du PIB en 2007 [2]. Si nous fermions nos frontières l'économie s'effondrerait, à la fois parce que des millions de nos travailleurs d'entreprises exportatrices perdraient leur emploi, et parce que nous n'aurions plus de quoi payer les importations indispensables comme le pétrole et le café. Sans la mondialisation, nous ne pourrions pas vendre des Airbus aux Chinois et nous n'aurions pas le moyen de leur acheter des textiles ou de l'électroménager (plus de détails).

L'image inquiétante de la mondialisation en France

L'image que la plupart des Français ont de l'économie libérale de marché à la base de la mondialisation est celle de l'actionnaire capitaliste anonyme, qui licencie sans états d'âme ou délocalise pour augmenter ses profits. C'est l'image d'un égoïste si cruel et sans scrupule qu'il sacrifie des travailleurs à son profit personnel, en se moquant de leur souffrance et de la misère à laquelle il les réduit.

 

Mais la solution à ce problème d'équilibre entre intérêt privé et intérêt public est connue depuis des lustres : c'est à la société, avec ses lois et sa justice, d'assurer la redistribution des richesses au profit des plus pauvres, la solidarité face à la maladie, la protection face aux crimes, etc. Et dans notre société démocratique, il ne tient qu'à nous d'élire ceux qui feront les lois et ceux qui gouverneront.

 

Entre un gouvernement trop à droite qui favorisera les actionnaires au détriment des travailleurs et un gouvernement trop à gauche qui fera l'inverse, la démocratie nous donne le moyen de choisir le bon équilibre en votant. Le seul choix que nous n'ayons plus, après l'échec mondial des expériences communistes, c'est entre une économie libérale et une économie étatisée. Et comme nous venons de le voir, nous n'avons plus le choix entre la mondialisation et le repli sur l'hexagone. (Détails sur le libéralisme à visage humain)

 

Le rejet de la mondialisation est donc une erreur, dont les responsables sont les politiciens et les media qui n'informent pas bien les citoyens. J'observe, hélas, que la France est à l'avant-garde de cette erreur, en même temps que du rejet du libéralisme [43].

Mondialisation et idéaux humanistes

Le caractère aveugle de la mondialisation - simple mécanisme économique à qui on ne peut demander de promouvoir la justice sociale comme à des institutions démocratiques - l'a fait accuser par certains de conduire à un monde sans idéaux, donc cruel, inhumain et sans effort pour progresser vers le bonheur. Leur raisonnement est, en substance : « si vous acceptez la mondialisation, vous acceptez un monde sans idéaux ! » Ce raisonnement est faux, voici pourquoi.

L'homme, perpétuel insatisfait et créateur d'idéaux

Comme je l'explique ailleurs en évoquant les idées de Sartre (1905-1980), le simple fait de vivre et d'avoir une conscience fait de l'homme un perpétuel insatisfait. Les psychologues le confirment : à tout instant, la conscience de l'homme lui présente quelque chose qui ne va pas ou qu'on peut améliorer. L'homme réagit en ressentant sans cesse des besoins et des désirs, même après avoir obtenu quelque chose qu'il désirait.

 

En se comparant aux autres - ou par l'effet de sa seule imagination - l'homme se crée des désirs, souvent irrationnels, souvent regrettables, mais qu'il veut satisfaire. Comme la mondialisation, c'est là aussi un phénomène déterministe : la vie consciente de l'homme dans son corps lui fait sans cesse ressentir des besoins et des désirs.

De nos jours, cette permanence des désirs est encore plus marquée. La publicité, omniprésente et extrêmement persuasive, incite l'homme à désirer toujours plus de produits, à ne jamais se satisfaire de ce qu'il a car on lui montre des gens qui ont davantage et paraissent heureux : nous sommes dans une société de consommation qui fait de nous des insatisfaits pour que nous consommions plus.

Mais le fait de pousser à la consommation ne rend pas la mondialisation condamnable, car le mérite d'un homme est de savoir choisir entre le bien et le mal. Accuser la mondialisation de détruire les idéaux est comme accuser une auto d'être dangereuse en oubliant que c'est l'homme qui se comporte dangereusement, pas la voiture ; et refuser la mondialisation, incontournable et indispensable, est comme refuser l'automobile : une utopie pour altermondialo-écologistes manquant de discernement. La mondialisation est comme son grand vecteur de communications, Internet : on y trouve le pire et le meilleur. C'est à chacun de nous de se conduire de manière vertueuse et responsable, sans demander que la société nous protège de nos propres faiblesses.

 

Si ses désirs poussent l'homme à se droguer ou à faire du mal à son prochain, la société peut essayer de le dissuader en l'éduquant, en lui inculquant des valeurs morales, en le persuadant de son erreur, en exerçant une pression médiatique ou en le contraignant avec la loi et la force publique. Mais il est aussi impossible d'empêcher l'homme de se créer sans cesse des désirs que de l'empêcher de rêver à des moyens de les satisfaire. Et lorsque ces désirs sont des idéaux, qui perdurent et orientent sa vie ou le poussent à un combat politique pour changer les institutions de son pays, c'est la même chose : l'homme se crée des idéaux comme il se crée des désirs, comme il respire.

Frustration due aux désirs insatisfaits et réactions

L'homme moderne a remplacé beaucoup de valeurs traditionnelles par des valeurs résultant de l'économie de consommation, il s'attache bien plus aux plaisirs matériels que dans le temps. Il veut le dernier modèle de téléphone portable ou de console de jeux, les vêtements « tendance », etc. Il les veut tellement que souvent il en rêve.

 

Par réaction, certains s'élèvent contre la « marchandisation » des services de notre société, par exemple ceux de l'enseignement professionnel ou des soins hospitaliers. Ils réclament moins d'économie de marché, c'est-à-dire plus d'économie d'Etat, plus de services publics gratuits ou subventionnés, moins de recherche de profit - donc de concurrence, donc moins de mondialisation. Ils accusent aussi la mondialisation de détruire des idéaux traditionnels comme le respect de l'honnêteté, de la justice et des institutions républicaines, le respect du travail, de l'effort individuel et du savoir, etc. Ils l'accusent enfin de limiter le but de la vie aux jouissances basées sur l'argent et la notoriété.

 

Je doute que cette attitude antilibérale résulte d'une philosophie de sagesse dédaignant les biens de ce monde au profit de l'équité et de l'altruisme ; je crois davantage à une frustration de ne pas consommer autant que l'on voudrait, à une jalousie à l'égard de ceux qui ont plus, à une réaction contre l'aliénation politique et économique, aliénation qui empêche d'avoir accès aux décisions et fait qu'on se sent privé de la place dans la société à laquelle on estime avoir droit.

La critique nietzschéenne

Le philosophe Nietzsche (1844-1900) a dénoncé le refus de l'homme d'accepter la réalité quand elle dérange ses préjugés.

§   Quand la vie n'a pas de sens, quand ils ne savent pas comment elle est apparue, quand ils la trouvent cruelle, etc., certains hommes ont recours à une religion révélée. Pour Nietzsche, Dieu est une invention humaine par refus de la réalité, une « idole » créée par les hommes pour apporter artificiellement du sens, de la perfection et de la justice dans un monde qui n'en a pas ; croire en cette idole est puéril, dérisoire ; c'est une négation de la réalité. (Détails : [50]) Nietzsche considère donc les croyants comme des « nihilistes », parce qu'ils refusent la réalité et son absence de sens.

§   Par extension, Nietzsche considère comme un refus puéril de la réalité l'idéalisme des philosophes des Lumières [47] comme Kant (1724-1804) ou Rousseau (1712-1778), qui espéraient que la raison et la science apporteraient aux hommes la connaissance et le bonheur. Croire en un tel idéal, pour Nietzsche, c'est aussi fabriquer des idoles et y croire, car pour lui le monde n'a aucun sens, c'est un chaos que l'homme ne comprendra et ne maîtrisera jamais.

Nietzsche considère aussi comme nihiliste l'idéal matérialiste de Karl Marx (1818-1883), qui remplaçait la foi des croyants dans un salut, un bonheur après la mort, par un bonheur ici-bas, après avoir transformé la société bourgeoise capitaliste en société communiste par révolution prolétarienne. Pour Nietzsche, l'idéal matérialiste est aussi puéril que l'idéal religieux, c'est aussi une icône créée de toutes pièces pour être adorée.

 

Nietzsche critique donc la foi des philosophes des Lumières dans des idéaux et des valeurs qu'il considère comme chimériques :

§   Les droits de l'homme, la science, la raison, la démocratie, le socialisme, l'égalité des chances, etc. Il accuse ces philosophes d'être en fait des croyants, qui ont simplement remplacé la foi religieuse par de nouveaux dieux qu'il baptise « idoles », et qui cherchent toujours à inventer un monde idéal meilleur que le vrai.

§   Les valeurs transcendantes (c'est-à-dire supérieures et extérieures à la vie).

 

Nietzsche accuse ces philosophes de chercher - au lieu d'aider l'humanité - à juger et condamner la vie elle-même, au lieu de l'assumer. Il les accuse aussi de nier la vraie réalité au nom de fausses réalités. Son accusation repose sur l'idée, 100 % matérialiste, qu'il n'existe pas de transcendance, que tout jugement est un symptôme, une émanation de la vie qui fait partie de la vie elle-même et ne peut se situer hors d'elle. Nietzsche condamne donc l'idéalisme sous toutes ses formes en tant que nihilisme, refus puéril de la réalité et espoir d'un monde meilleur futur.

 

Mais Nietzsche n'en est pas resté à cette philosophie pessimiste, cette déconstruction des philosophies idéalistes pour en montrer le caractère vain et puéril. Il a proposé d'accepter le présent, même si on ne le comprend pas, si on n'en voit pas la finalité et s'il n'apporte pas d'espoir. Pour lui, le triomphe de la raison consiste précisément à accepter ce qui est, dans l'instant présent, sans en chercher le sens profond, sans nostalgie du passé (qui ne reviendra pas) ou espoir d'un futur meilleur (qui n'est pas encore là), c'est-à-dire en se passant de ces non-réalités. La sagesse consiste même à aimer cette réalité présente. Nietzsche appelle cette attitude « le gai savoir » [48]. (Plus de détails sur la philosophie de Nietzsche et les philosophes postmodernes)

 

Je suis obligé de constater à quel point cette acceptation de la réalité - même si elle nous dérange, n'a pas de sens, ne console pas du passé et ne promet rien pour l'avenir - est conforme au déterminisme étendu que je présente et défends. Je propose cependant de la dépasser, voici comment.

Idoles, non ; idéaux, oui

Les idoles que Nietzsche dénonce sont à priori inacceptables en tant qu'illusions refusant la réalité ; et tout jugement de valeur, toute décision d'action basée sur des idoles risque fort d'être une erreur. Mais pour peu qu'il ait un minimum d'imagination, un homme ne peut s'empêcher d'avoir des idéaux, nous venons de le voir ; les idéaux humains sont-ils donc tous de telles idoles ?

§   Il peut s'agir d'idéaux personnels, comme ceux d'artistes qui rêvent de toujours plus de beauté, plus de perfection, ou comme ceux de sportifs qui rêvent de toujours plus se surpasser.

§   Il peut aussi s'agir d'idéaux altruistes, orientés vers le bien d'un groupe comme la nation, le genre humain ou les handicapés. Je pense aux volontaires de Médecins sans frontières ou aux créateurs d'institutions pour femmes battues. Il peut s'agir de l'idéal de Charles de Gaulle, au service d'une certaine idée de la France, ou de Martin Luther King pour les droits civiques.

 

Dans tous les cas, l'homme qui a un tel idéal est prêt à se dépasser pour le réaliser, à risquer sa carrière, sa santé, voire sa vie. Dans cet idéal, issu de la vie quotidienne et tendu vers un objectif bien terrestre, le dépassement de soi est une transcendance, une vocation qui ignore ou même méprise ce qui est raisonnable.

 

De tels idéaux suscitent notre approbation, voire même notre admiration. En quoi diffèrent-ils des idoles que dénonce Nietzsche ? En quoi un athlète qui refuse la réalité de ses performances actuelles et s'entraîne pour les dépasser se fait-t-il nécessairement des illusions ? En quoi le rêve de Charles de Gaulle pour la France diffère-t-il de l'idéal communiste de Marx qualifié d'idole par Nietzsche ? Un progrès majeur paraît souvent utopique tant qu'il n'a pas été réalisé. Quand Einstein, ingénieur inconnu de 26 ans, s'est attaqué aux bases mêmes de la physique en refusant les contradictions du principe newtonien d'espace, de temps et de mouvement absolus, qu'il a osé remplacer par la Relativité [49], il ne créait pas une idole, il en détruisait une.

 

En tant que concept, une idole a un caractère à priori : c'est alors une vérité de substitution admise sans démonstration. Elle peut se révéler fausse s'il en résulte une contradiction ou une prévision erronée. Mais l'existence de Dieu ne peut pas plus être démontrée que son inexistence [50] : Nietzsche a donc qualifié la religion d'idole en montrant à quel point ses révélations exigent une croyance sans démonstration, une foi basée sur l'intuition ou sur la fuite devant la réalité, donc à quel point la religion était suspecte. Ses accusations sont vraisemblables, mais ce ne sont pas des preuves. Le caractère d'idole est donc souvent un jugement sans preuve.

 

Si l'idole est un espoir, il a un caractère utopique, en supposant possible quelque chose qui ne l'est pas. Le communisme de Marx était - et demeure encore de nos jours - une utopie parce qu'il supposait l'existence future d'hommes bien meilleurs qu'ils n'ont jamais été. Le monde sans concurrence et l'entraide internationale des altermondialistes sont pour le moment des utopies, à en juger par la difficulté des hommes à se mettre d'accord sur des enjeux bien plus modestes.

      Mais imaginons que les astronomes détectent un astéroïde de 60 km de longueur, pesant deux millions de milliards de tonnes, qui atteindra la Terre dans 10 ans à la vitesse de 5 km/s en risquant d'y détruire toute vie ; il y a fort à parier, alors, que les hommes s'entendront pour travailler ensemble à un projet de détournement de cet astre errant : l'utopie d'une coopération internationale sera devenue réalité. Et que dire de la probabilité, beaucoup plus forte, que l'effet de serre s'emballe et devienne catastrophique vers la fin du XXIe siècle ? L'utopie d'un accord international pour diminuer fortement les consommations de combustibles fossiles se transformera alors en nécessité qui s'impose à tous !

 

Donc :

§   Refuser la mondialisation revient à construire une idole, celle d'un monde sans concurrence, sans souci de productivité. C'est une nostalgie d'un passé auquel nous ne pouvons pas retourner du fait de notre population mondiale - qui exige une forte production de biens de base - et de notre niveau technique, qui permet cette production et les échanges associés à la spécialisation de la production.

Refuser la mondialisation, c'est aussi se priver des moyens de répondre aux défis écologiques qui nous menacent, et menaceront encore plus nos enfants.

Refuser la mondialisation revient donc à refuser des réalités et les moyens de résoudre des problèmes essentiels de l'humanité. Rêver que ce refus est possible, par exemple par retour au passé, fermeture des frontières ou gouvernement mondial altermondialiste, c'est construire une idole !

§   Pourtant, refuser la réalité peut avoir un but noble, peut nous inciter à nous dépasser, peut rendre possible ce qui paraît à première vue utopique. A moins de prouver qu'un refus de réalité contredit une autre réalité, incontestable elle, il est imprudent de qualifier d'illusoire un jugement ou une décision qui matérialise un rêve humain.

Au premier précepte de Descartes [4] "ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle" on devrait ajouter le suivant : "ne jamais tenir pour faux ou impossible ce qui n'a pas été démontré tel".

Conclusion : mondialisation et idéaux

On ne peut pas empêcher l'homme de désirer et de rêver, c'est dans sa nature humaine. L'attitude réaliste face à la mondialisation, phénomène inévitable qui ignore les valeurs humaines au profit du respect du déterminisme économique, n'implique pas de renoncer à ces valeurs. Le respect de ces valeurs exige seulement une maîtrise de la mondialisation par des lois, des accords, des transferts sociaux, etc. La société peut se doter des institutions nécessaires, elle l'a déjà fait par le passé pour répondre à d'autres défis graves.

 

L'humanité peut et doit intégrer dans sa culture, transmise de génération en génération, l'acceptation des exigences de productivité et de réalisme de la mondialisation, pour en tirer les avantages dont sa population croissante ne peut se passer, et se protéger des menaces environnementales résultant de la croissance économique qui accompagne nécessairement celle de la population.

 

Nous sommes dans un monde où les opportunités sont aussi considérables que les défis. La personne qui s'oppose à la mondialisation est comme les altermondialistes, comme Don Quichotte qui s'attaquait aux moulins à vent : elle gaspille son énergie et son temps à lutter contre un phénomène inéluctable et nécessaire, au lieu d'en profiter pour réaliser des idéaux réalistes, personnels ou sociétaux.

 

 

Daniel MARTIN

 

Références

[1]   ONU - UNCTAD - World Investment Report 2006

 

[2]   INSEE, Les comptes de la nation en 2007 (mise à jour du 10/07/2008)

http://www.insee.fr/fr/themes/theme.asp?theme=16&sous_theme=1

 

[4]   René Descartes "Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences" - Extrait dit des « quatre préceptes » :

"Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute.

Le second, de diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait, et qu’il serait requis pour les mieux résoudre.

Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.

Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre."

 

[40] Théorie de l'avantage relatif de David Ricardo : voir le court texte "L'intérêt du commerce international libre".

 

[41] "Cours d'économie pour citoyens qui votent - Tome 2 Mondialisation et délocalisations"

 

[42] Charles Darwin "De l'origine des espèces" (disponible gratis en français ici).

 

[43] Les Français et le libéralisme

Voici l'opinion majoritaire des Français, citée par le sondage [44] de 2005 : à la question de savoir si « la libre entreprise et l'économie de marché sont le meilleur système économique pour l'avenir », posée dans 20 pays, les Français ont été les plus nombreux à répondre « non » (50 %, contre 36 % de « oui »). Voici un graphique issu de [44] qui illustre l'opinion des citoyens des 20 pays :

 

 

GlobeScan-Free-Market-Approval

Sondage 2005 sur l'économie de marché : la France est le pays le plus antilibéral !

 

 

On voit ce que nous savions déjà : les Français préfèrent une économie à forte ingérence de l'Etat à une économie de marché. C'est aussi l'opinion du président Chirac, cité par [45], qui a déclaré en 2005 :

"Le libéralisme est aussi dangereux que le communisme."

 

Cette opinion de M. Chirac explique ses efforts à Bruxelles :

§   pour retarder le plus possible la libération du marché de l'énergie dans l'Union européenne ;

§   pour bloquer la directive Bolkestein sur la libéralisation des services ;

§   pour résister à l'application des règles de libre concurrence dans l'Union ;

§   et pour empêcher l'achat de grandes entreprises françaises par des groupes étrangers au nom de l'utopique et ridicule « patriotisme économique ».

 

[44] 2005 GlobeScan Report - 20-Nation Poll on Free Market System http://www.globescan.com/news_archives/pipa_market.html

Ce sondage dans 20 pays demandait si la libre entreprise et l'économie de marché sont le meilleur système économique pour l'avenir.

 

[45] Le Figaro du 12/05/2006, article "Oui, la France peut guérir de sa phobie antilibérale" par Mario Monti, ancien commissaire à la concurrence de l'Union européenne.

 

[46] Philosophie positiviste

Dans son "Dictionnaire de la langue française", Littré (1801-1881) écrit :

« Philosophie positive : se dit d'un système philosophique émané de l'ensemble des sciences positives ; Auguste Comte en est le fondateur ; ce philosophe emploie particulièrement cette expression par opposition à philosophie théologique et à philosophie métaphysique. »

 

Pour le fondateur du positivisme, Auguste Comte (1798-1857), la métaphysique est une perte de temps, une simple manipulation de mots creux avec lesquels on joue de façon stérile et qui éloigne de la seule vérité certaine, celle des sciences expérimentales. Il rejette donc tous les concepts a priori (c'est-à-dire valables indépendamment de toute expérience, car purs produits abstraits de l'esprit humain), concepts qui sont à la base de la philosophie rationaliste de Kant. Il pense (comme John Stuart Mill) que l'essence des choses est inaccessible, que même la logique et les mathématiques pures sont en fait réfutables par l'observation.

 

Pour Auguste Comte on peut et on doit appliquer la méthode scientifique, rationnelle et expérimentale, aux sciences humaines, notamment à la sociologie. Seule la connaissance des faits est féconde et tout a priori doit être évité, de même que tout concept de « chose en soi ». Cette approche permet de relier la réalité concrète aux abstractions qui la représentent par des relations et des lois sur la validité desquelles on peut compter.

 

[47] Kant - "Qu'est-ce que les Lumières ?" (1784) http://www.cvm.qc.ca/encephi/contenu/textes/KantLumieres.htm

Les philosophes des Lumières rêvaient d'apporter, grâce aux approches fondées sur la raison, le bonheur aux hommes et la liberté à leur société. Le mot « Lumières » a été choisi en tant qu'opposé de l'obscurantisme, né de la crainte de l'homme de penser par lui-même et de son habitude de penser comme le lui commandent l'Eglise ou l'Etat. En somme, ces philosophes promettaient à l'humanité de sortir de l'enfance où on obéit sans discuter et d'accéder à un âge adulte, où un individu peut réfléchir et décider par soi-même et une société peut se gérer elle-même au lieu d'obéir aveuglement à un prince. Or le pouvoir de la raison se fonde sur une foi dans la science, dont on pouvait attendre le pouvoir par la connaissance.

 

[48] Nietzsche a publié les quatre premiers livres du "Gai savoir" en 1882, puis a complété l'ouvrage en 1887. C'est un livre joyeux, qui oblige à ne pas considérer Nietzsche comme exclusivement pessimiste. C'est aussi un éloge de la connaissance, qualifiée de « gai savoir » lorsqu'elle permet de se libérer des illusions naïves. C'est l'ouvrage dans lequel il affirme, selon http://atheisme.free.fr/Citations/Dieu_est_mort.htm :

"Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! Comment nous consolerons-nous, nous, meurtriers entre les meurtriers ! Ce que le monde a possédé de plus sacré et de plus puissant jusqu'à ce jour a saigné sous notre couteau ; qui nous nettoiera de ce sang ? Quelle eau pourrait nous en laver ? Quelles expiations, quel jeu sacré serons-nous forcés d'inventer ? La grandeur de cet acte est trop grande pour nous. Ne faut-il pas devenir Dieu nous-mêmes pour, simplement, avoir l'air dignes de lui ?"

 

[49] Albert Einstein "Sur l'électrodynamique des corps en mouvement" (1905). C'est ce petit texte à la portée d'un élève de terminale qui jetait les bases de la Relativité restreinte, qui a révolutionné toute la physique à l'exception de la thermodynamique.

 

[50] Voir : "Où en sont les preuves de l'existence de Dieu ?"

 

[51] Déterminisme : Ce terme désigne tantôt un principe scientifique, tantôt une doctrine philosophique. Principe et doctrine sont définis et analysés en détail dans le texte :

"Apports du déterminisme étendu à la pensée rationnelle"

http://www.danielmartin.eu/Philo/Resume.pdf

 

[52] La libre circulation des marchandises et des services est négociée entre les pays à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui offre aussi un arbitrage des conflits commerciaux entre pays.

 

 

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