Le déterminisme étendu
pour mieux comprendre et prévoir
Un
pont entre science et philosophie
pour la pensée rationnelle
Daniel MARTIN
Le déterminisme étendu
pour mieux comprendre et prévoir
Un
pont entre science et philosophie
pour la pensée rationnelle
Mise à jour : 09/04/2012
Daniel MARTIN
http://www.danielmartin.eu/contact.htm
Remerciements
A Renée Bouveresse, dont la remarquable synthèse de l'œuvre de Karl Popper sur le rationalisme critique m'a fait gagner un temps précieux, et dont la sympathie m'a soutenu dans les périodes de doute.
A Hervé Barreau, dont les critiques et suggestions m'ont permis d'éviter bien des erreurs.
A André Comte-Sponville, dont les textes et les objections m'ont beaucoup fait réfléchir.
Ce livre montre d’abord que le déterminisme philosophique ne tient pas ses promesses lorsqu’il affirme la possibilité de prédire l’avenir et de reconstituer en pensée le passé.
Il montre ensuite comment les principes de causalité et du déterminisme scientifique se déduisent par induction de propriétés fondamentales de l’Univers.
Il précise ensuite ces principes, et en étend la définition pour qu’ils régissent les propriétés d’évolution de toutes les lois de la nature. Ces lois relèvent alors du déterminisme étendu, que sa définition constructive structure comme une axiomatique ; on prouve alors son unicité concernant les lois d'évolution.
Le livre montre, enfin, comment le hasard et le chaos n’interviennent dans la nature que dans des cas précis, tous pris en compte dans le déterminisme étendu, et comment les limites de prédictibilité proviennent aussi d’imprécisions, de complexités, d'indéterminations, d'instabilités et de refus de précision de la nature.
La pensée rationnelle ayant besoin de comprendre et de prévoir pour décider, a donc besoin de connaître le déterminisme étendu. A partir d’avancées scientifiques récentes en physique quantique et en génétique, le livre montre alors les limites de la possibilité de prédire des résultats d’évolution et d’obtenir la précision souhaitée.
Le livre tire ensuite les conséquences du déterminisme étendu sur la pensée rationnelle : malgré son libre arbitre, l’homme reste dominé par des désirs imposés par son inné, son acquis et son contexte de vie. Le livre explique comment il peut, malgré tout, suivre les préceptes du rationalisme critique de Karl Popper pour arriver à des vérités scientifiques, et dans quelle mesure il peut comprendre le monde et se connaître lui-même. Il montre aussi l’absurdité des 3 types de démonstrations de l'existence de Dieu, notamment celle basée sur le « principe anthropique ».
Le texte présente aussi deux solutions au vieux problème philosophique de « la cause première ». L'une basée sur le Big Bang, l'autre sur une conjecture restreignant des contraintes des définitions du déterminisme et de la causalité.
Ce livre, qui se veut aussi facile à lire que possible, est donc une contribution à la pensée rationnelle destinée aux intellectuels de culture peu scientifique qui souhaitent profiter de connaissances à jour en matière de physique quantique, de cosmologie, d’informatique et de génétique.
La longueur du texte complet, environ 561 pages [Livre], fait qu’il est conseillé de lire d’abord les 2 textes d'introduction : "Principes de logique" et "Hasard, chaos et déterminisme", publiés aussi au début de la 3e partie et qu'on pourra alors sauter.
[Livre] "Le déterminisme étendu pour mieux
comprendre et prévoir
Un
pont entre science et philosophie pour la pensée rationnelle" (561 pages)
http://www.danielmartin.eu/Philo/Determinisme.pdf
Introduction 1 :"Principes de logique : causalité, homogénéité, raison
suffisante, etc."
http://www.danielmartin.eu/Philo/CausalitePPS.pdf
Introduction 2 : "Hasard, chaos et déterminisme : les limites des prédictions"
(54 pages environ) - http://www.danielmartin.eu/Philo/Resume.pdf
Conseils
de lecture
Sur les
formules mathématiques
Ce texte contient beaucoup de
formules mathématiques pour être aussi précis que possible ; le lecteur
qui a les connaissances scientifiques nécessaires y
trouvera les justifications de certaines affirmations concernant le déterminisme. Mais la lecture et la compréhension de ces formules ne
sont pas indispensables à celle du texte ; le lecteur qui n'a pas les
connaissances nécessaires ou simplement pas envie de lire ces formules peut les
sauter.
Sur le style
du texte et sa structure
Un texte philosophique est
souvent structuré comme un roman avec peu de sous-titres intermédiaires,
laissant au lecteur le soin de comprendre où il en est dans l'enchaînement des
idées. Ce texte-ci, au contraire, est fait de paragraphes courts et fortement
structuré sous forme de hiérarchie de titres et sous-titres, comme un rapport
ou un cours. Cela permet au lecteur de bien comprendre le sujet d'un paragraphe
donné et de retrouver rapidement un passage déjà lu.
Sur la
lecture à l'écran
En format PDF, ce texte est
fait pour pouvoir aussi être lu sur un écran d'ordinateur en profitant des
nombreux hyperliens donnant accès par simple clic à une explication de terme,
un complément d'information ou une référence bibliographique sur Internet ;
un autre clic permettra ensuite de revenir au point de départ. La table des
matières elle-même est un ensemble d'hyperliens permettant d'atteindre
directement un passage. Enfin, la recherche d'un mot sur écran est bien plus
facile et rapide que sur du papier, et l'extraction de passages du texte pour
insertion dans un autre texte est possible, alors qu'un texte sur papier exige
un recopiage ou une numérisation.
Les références dont le nom commence par un D comme [D1] sont à la fin de la 1re
partie ; celles dont le nom commence par un M comme [M4] sont à la fin de la 2e
partie ; celles qui sont des nombres entiers comme [5] sont à la fin de la 3e partie.
Pour éviter
de lire ce que vous savez déjà
Le déterminisme étendu sujet de ce livre fait l'objet de la 3e
partie de l'ouvrage. Comme le déterminisme s'appuie sur la
doctrine matérialiste, la définition et les implications du matérialisme et de
son opposé, le spiritualisme, sont résumées dans la 2e partie. Et comme
le débat entre matérialistes et spiritualistes
aborde l'existence de Dieu, les 3 types d'arguments logiques en faveur de cette
existence apportés au cours des siècles sont dans la 1re partie.
Donc :
§
Si vous
connaissez les 3 types d'arguments logiques invoqués au cours des siècles pour prouver
l'existence de Dieu - ou simplement si ce problème ne
vous intéresse pas - sautez sans hésiter la 1re partie de
l'ouvrage ; elle ne fait que rappeler ces « preuves » et en
montrer l'absence de valeur.
§
Si vous
connaissez les définitions du matérialisme et du spiritualisme, ainsi que les arguments invoqués par les partisans de chacune de ces
deux doctrines, sautez sans hésiter la 2e partie de l'ouvrage, qui
ne fait que rappeler ces définitions et arguments avant d'introduire le déterminisme.
Si vous n'avez pas lu les 2 textes
d'introduction, il est conseillé de
lire la 3e partie de l'ouvrage à partir du début, parce qu'elle amène beaucoup de lecteurs à remettre
en question ce qu'ils savent du déterminisme, du hasard et du chaos.
Table des matières
1. Où
en sont les preuves de l'existence de Dieu ?
1.1 Les définitions d'André
Comte-Sponville et Durkheim
1.2 Raisons psychologiques de croire en
Dieu, science et laïcité
1.3 L'homme conçoit Dieu à son image
1.3.1 Une contradiction fondamentale
qui explique la volonté de prouver l'existence de Dieu
1.4 Comment s'assurer de l'existence de
Dieu ?
1.4.1 Les preuves cosmologiques
1.4.2 Les preuves ontologiques
1.4.4 La raison morale de Kant
1.5.1 Faiblesses de la causalité des
preuves cosmologiques
1.5.1.1 La contingence est une
hypothèse stérile
1.5.1.2 Pas de preuve des qualités
attribuées à Dieu
1.5.1.3 Conclusion sur les preuves
cosmologiques
1.5.2 Faiblesse des preuves
ontologiques
1.5.2.1 Comprendre l’erreur des
preuves logiques de l'existence de Dieu
1.5.2.2 Un exemple tiré de
l'arithmétique
1.5.2.3 Un exemple cosmique et un
exemple biologique
1.5.2.4 Généralisation : le
danger des raisonnements par induction ou analogie
1.5.2.5 Exemple mathématique de la
puissance d’invention de l’esprit humain
1.5.2.6 L'impossible universalisme
culturel ou religieux
1.5.2.7 Conséquences de la
multiplicité des religions
1.5.3 Faiblesse de la preuve
téléologique
1.5.3.1 Certains phénomènes de la
vie résultent du logiciel génétique
1.5.3.2 Faiblesse des arguments
créationnistes
1.5.3.3 Psychologie du
créationnisme
1.5.3.4 La notion d'un Dieu
créateur intelligent est contradictoire
1.5.4 Il faut veiller à ne manipuler que des concepts représentables
1.6.2 Athéisme, positivisme et
altruisme
1.6.3 Existe, n'existe pas ou existe autrement ?
2. Matérialisme et spiritualisme
2.1 Matérialisme
et spiritualisme : définitions
2.1.1 Définition succincte du matérialisme
2.1.2 Définition succincte du spiritualisme
2.1.3 Ce qui oppose matérialistes et spiritualistes – Réalisme et idéalisme
2.1.4 Qu'est-ce qui précède l'autre : l'esprit ou la matière ?
2.2 Vie biologique, matérialisme et spiritualisme
2.2.1 Explication des phénomènes constatés par une finalité supérieure
2.2.2 L'opposition entre matérialistes et spiritualistes
2.2.3 Explication matérialiste et niveaux d'abstraction
2.3 Arguments des spiritualistes contre le
matérialisme
2.3.2 Le reproche de contredire le
deuxième principe de la thermodynamique
2.3.2.2.1 Comprendre le deuxième principe de la thermodynamique
2.3.2.4 L'objection des spiritualistes et la réponse
de Prigogine
2.3.2.5 Les scientifiques spiritualistes dont
l'intuition étouffe la raison
2.3.3 Créationnisme contre
évolutionnisme : le débat
2.3.3.1 Darwin et le rôle du hasard dans l'évolution
2.3.3.2 Arguments des scientifiques spiritualistes
2.3.3.2.1 Argument 1 : la science moderne doit être rejetée pour défaut de
réalisme
2.3.3.2.2 Argument 2 : la science moderne conduit au spiritualisme
2.3.3.2.3 Argument 3 : évolution peut-être, mais par la volonté de
Dieu !
2.4 Comparaison du matérialisme et du
spiritualisme
2.4.1 Le concept même de réalité ultime (initiale) est dangereux
2.4.2 Il faut adopter un concept de réalité utile
2.4.2.1 Convergence de la connaissance
scientifique : exemple de l'astronomie
2.4.3 Objectivité ou subjectivité
2.4.4 Comment peut-on être à la fois intelligent et spiritualiste ?
2.4.5 Limite des explications rationnelles. Matérialisme et morale
2.5 Matérialisme et spiritualisme ne peuvent
être ni démontrés ni infirmés
2.7 Matérialisme et déterminisme
2.7.1 Résumé sur le matérialisme et prise de position
3. Le
déterminisme étendu - une contribution pour la pensée rationnelle
3.1.1 Définition, promesses et critique
du déterminisme philosophique
3.1.1.1 Le déterminisme philosophique est contredit par des faits
3.1.2 Le postulat de causalité
3.1.2.1 Définition du postulat de causalité
3.1.2.2 Causalité, réalisme et
idéalisme
3.1.2.3 Causalité, nécessité et
explication du monde
3.1.3 Principe de raison suffisante
3.1.3.1 Les 4 domaines régis par le
principe de raison suffisante
3.1.3.2 Principe de raison suffisante du devenir - Déterminisme
3.1.3.3 Principe de raison suffisante du connaître
3.1.3.4 Principe de raison
suffisante de l'être (possibilité de représentation)
3.1.3.5 Principe de raison suffisante de vouloir, ou loi de la motivation
3.1.3.6 Réciproques d'une raison
suffisante d'évolution
3.1.3.7 Raison suffisante et chaîne
de causalité
3.1.4.1 Seul l'esprit humain peut ignorer le
principe d'homogénéité
3.1.4.2 Déterminisme et principe d'homogénéité
3.1.4.3 Domaine de vérité d'une science et principe
d'homogénéité
3.1.5 Le déterminisme scientifique
3.1.5.2 Importance de la vitesse et de l'amplitude
d'une évolution
3.1.5.3 Définition du déterminisme scientifique
3.1.5.3.1 Déterminisme des évolutions régies par des équations différentielles
3.1.5.3.2 Déterminisme des formules, algorithmes et logiciels
3.1.5.4 Déterminisme scientifique
et obstacles à la prédiction
3.1.5.4.4 Le hasard dans l'évolution selon une loi de la nature
3.1.6.1 Définition par conformité à une loi de
distribution statistique
3.1.6.2 Définition de René Thom
3.1.6.3 Définition par rencontre de chaînes de
causalité indépendantes - Hasard par ignorance
3.1.6.3.1 Impossibilité d'existence de chaînes de causalité indépendantes
3.1.6.3.2 Rencontre imprévisible de chaînes de causalité distinctes
3.1.6.4 Définition par la quantité d'information
3.1.6.5 Des nombres, suites et ensembles sont-ils
aléatoires ?
3.1.6.6 Hasard postulé et hasard prouvé
3.1.6.7 Différences entre hasard et
fluctuations quantiques
3.1.6.8 Hasard et niveau de détail d'une prédiction
3.1.6.9 Premières conclusions sur
le hasard et la prédictibilité
3.1.6.10 Différences entre hasard, imprécision et
indétermination en Mécanique quantique
3.1.6.11 Résumé des conclusions sur le hasard dans
l'évolution naturelle
3.1.6.12 Evolutions attribuées à tort au hasard
3.1.6.13 Conséquences multiples d'une situation donnée - Décohérence
3.1.6.14 Il faut admettre les dualités
de comportement
3.1.7.2 Prédictibilité des phénomènes chaotiques – Chaos déterministe
3.1.7.3 Conditions d'apparition
d'une évolution chaotique –
Série de Fourier
3.1.7.4 Fluctuations faussement aléatoires
d'un phénomène apériodique
3.1.7.5 Fluctuations d'énergie dues
au principe d'incertitude de
Heisenberg
3.1.7.6 Fluctuations de variables macroscopiques dues à des variations
microscopiques
3.1.7.7 Amplification génétique et
évolution du vivant vers la complexité
3.1.7.8 Domaines où on connaît des
évolutions chaotiques
3.1.7.9 Exemples de phénomènes chaotiques
3.1.7.9.1 Problème
des 3 corps
3.1.7.9.2 Sensibilité d'une évolution aux conditions initiales - Chaos
déterministe
3.1.9.1 Propriétés des lois de
l'Univers
3.1.9.1.1 Uniformité des lois de la nature
3.1.9.1.2 Postulat
de causalité
3.1.9.2 Définition du déterminisme étendu
3.1.9.2.1 Définition constructive du déterminisme étendu
3.1.9.2.2 Validité de cette approche
3.1.9.2.3 Universalité
et unicité du déterminisme étendu –
Monisme - Mécanisme
3.1.9.2.4 Limites
de la règle de stabilité du déterminisme
3.1.9.3 Stabilité des lois d'évolution et situations
nouvelles
3.1.9.3.1 Apparition d'une loi d'évolution
3.1.9.3.2 Restriction du postulat de causalité
3.1.9.3.3 Exemples d'apparitions
3.1.9.3.4 Conséquences philosophiques de la possibilité d'apparitions
3.1.9.4 Conclusions sur le déterminisme étendu et la causalité
3.1.9.4.1 Déterminisme étendu : un principe et un objectif
3.1.9.4.2 Causalité, déterminisme étendu et prédictions d'évolution physique
3.2 Imprédictibilité de la pensée humaine
3.2.1 La barrière de complexité
3.2.2 Rigueur des raisonnements déductifs
3.2.3 Champ d'application du déterminisme
et de la causalité
3.3 Compléments philosophiques sur le déterminisme
3.3.1 Trois cas de déterminisme
3.3.2 Symétrie temporelle et
réversibilité du déterminisme
traditionnel
3.3.2.1 Différence entre symétrie
temporelle et réversibilité
3.3.2.2 Phénomène irréversible
3.3.2.3 Exemple de loi symétrique par rapport au
temps et réversible
3.3.2.4 Système conservatif ou
dissipatif – Force conservative ou dissipative
3.3.3 Portée du déterminisme : locale ou globale
3.3.3.1 Principe de moindre action de Maupertuis
3.3.3.2 Principe de Fermat (plus
court chemin de la lumière)
3.3.3.4 Déterminisme statistique
3.3.3.5 Variables complémentaires
3.3.3.6 Conclusion sur le déterminisme global
3.3.3.7 Déterminisme des algorithmes et calculabilité
3.3.4 Compléments sur le déterminisme philosophique
3.3.4.1 Critique de l'enchaînement des causes et des
conséquences
3.3.4.1.1 Une situation peut être précédée ou suivie de plusieurs lois d'évolution
3.3.4.1.2 Les transformations irréversibles contredisent le déterminisme
philosophique
3.3.4.2 Déterminisme, mesures et objectivité
3.3.4.3 Déterminisme et libre
arbitre de l'homme
3.3.4.4 Conclusions sur le déterminisme traditionnel
3.4 Pourquoi ce texte et les efforts qu'il
suppose
3.4.1 Inconvénients de l'ignorance, avantages de la connaissance
3.4.2 Limite d'ambition de ce texte
3.5 Le déterminisme en physique
3.5.1.1 Degrés de liberté d'un système
3.5.1.1.1 Equipartition de l'énergie entre les degrés de liberté
3.5.2 Espace des phases – Stabilité des lois physiques d'évolution
3.5.2.1 Représentation de l'évolution d'un système
3.5.2.1.1 Evolution d'un système représentée par des équations différentielles
3.5.2.2 Lignes de force d'un espace des phases et
unicité de l'évolution
3.5.2.3 Stabilité de l'évolution d'un système
conservatif
3.5.2.4 Considérations sur la prévisibilité de
l'évolution d'un système
3.5.2.5 Système dissipatif par frottements - Attracteur
3.5.2.6 Système dissipatif périodique avec échange
d'énergie – Cycle limite
3.5.2.7 Système à évolution quasi périodique
3.5.2.8 Déterminisme et prédictibilité des systèmes
– Auto-corrélation
3.5.2.9 Imprédictibilité et hasard
3.5.2.10 Systèmes apériodiques – Attracteurs étranges
3.5.2.11 Changement de loi d'évolution par
bifurcation – Valeur critique
3.5.3 Etat quantique d'un système
3.5.3.3 Réalité physique et représentation dans
l'espace des états
3.5.3.4 Espace des phases d'un champ et espace des
états associé
3.5.3.5 Equipartition de l'énergie dans un champ –
Stabilité des atomes
3.5.4 Les contradictions de la physique
traditionnelle et de son déterminisme
3.5.5 Des forces physiques étonnantes
3.5.5.1 Evolution et transformation
3.5.5.2 L'évolution nécessite une
interaction avec échange d'énergie
3.5.6 1ère extension du déterminisme : fonctions d'onde et
pluralité des états
3.5.6.1 Un peu de Mécanique quantique
3.5.6.2 De la contingence à la probabilité
3.5.6.3 Extension du déterminisme aux résultats
imprécis et probabilistes
3.5.6.3.1 Dualité onde-particule, déterminisme dual et ondes de matière
3.5.6.3.2 Trajectoire
d'un corpuscule
3.5.6.3.3 Théorie de la résonance chimique
3.5.6.3.4 Conséquences pour le déterminisme
3.5.6.4 Equation fondamentale de la Mécanique
quantique (Schrödinger)
3.5.6.4.1 Impossibilité de décrire des phénomènes sans symétrie temporelle
3.5.6.4.2 Inadaptation à la gravitation et à son espace courbe relativiste
3.5.6.5 Etats finaux d'un système macroscopique
3.5.7 2e extension du déterminisme : superpositions et décohérence
3.5.7.1 Superposition d'états et décohérence
3.5.7.2 Superposition de trajectoires
3.5.7.3 Conclusions sur la
superposition d'états ou de trajectoires
3.5.7.4 Déterminisme arborescent multi-univers de
Hugh Everett
3.5.8 3e extension du déterminisme : quantification et
principe d'incertitude
3.5.8.1 Quantification des niveaux d'énergie et des
échanges d'énergie
3.5.8.2 Les trois constantes les plus fondamentales
de la nature
3.5.8.3 Position et vitesse d'une particule
3.5.8.4 Paquet d'ondes et étalement dans le temps
3.5.8.4.1 Description d'un paquet d'ondes de probabilité
3.5.8.4.2 Etalement du paquet d'ondes de position d'une particule
3.5.8.4.3 Cas d'une onde de photon
3.5.8.5 Incertitudes sur les déterminations
simultanées de 2 variables
3.5.8.6 Remarques sur l'incertitude et l'imprécision
3.5.8.6.1 Origine physique de l'incertitude de Heisenberg lors d'une mesure
3.5.8.7 Incertitude contextuelle
3.5.8.8 Incertitude due à l'effet Compton
3.5.8.9 Mesures, incertitude et objectivité
3.5.8.9.1 Toute mesure de physique quantique modifie la valeur mesurée
3.5.8.9.2 Mesure souhaitée et mesure effectuée : exemple
3.5.8.9.3 Copie d'un état quantique. Clonage par copie moléculaire
3.5.8.9.4 Mesure grâce à un grand nombre de particules
3.5.8.9.5 Conclusions sur la réalité objective et la réalité mesurable en physique
quantique
3.5.8.9.6 Contraintes de non-indépendance de variables
3.5.8.9.7 Objectivité des mesures
3.5.8.9.8 La « mathématicophobie » et l'ignorance
3.5.8.10 Quantification des interactions et
conséquences sur le déterminisme
3.5.8.10.1 Différence
entre quantification et imprécision
3.5.8.10.2 Echanges
quantifiés d'énergie et conservation de l'énergie
3.5.8.10.3 Conséquences de la quantification des interactions : extension du
déterminisme
3.5.8.10.4 Quantification des vibrations - Phonons et frottements
3.5.8.10.5 Effets mécaniques et thermiques de la lumière
3.5.8.10.6 Effets photoélectriques
3.5.8.11 Conséquences des diverses imprécisions sur
le déterminisme
3.5.9 4e extension du déterminisme : lois de conservation et
symétries
3.5.9.1 Invariance de valeurs, invariance de lois
physiques
3.5.9.2 Invariance de lois physiques par rapport à
l'espace et au temps
3.5.9.3 Invariances et lois de conservation
3.5.9.4 Un vide plein d'énergie
3.5.9.4.1 Le vide de la physique quantique
3.5.9.4.2 Distance, temps, densité et masse de Planck
3.5.9.4.3 Le vide de l'espace cosmique
3.5.9.4.4 Expansion de l'Univers
3.5.9.5 Conclusions sur les symétries et lois de
conservation
3.5.10 5e extension du déterminisme : complexité,
imprévisibilité, calculabilité
3.5.10.1 Combinaison de nombreux phénomènes
déterministes
3.5.10.1.1 Mécanique statistique
3.5.10.2 Déterminisme + complexité = imprévisibilité
3.5.10.3 Modélisation des systèmes
complexes
3.5.10.4 Analyse statistique de
systèmes complexes
3.5.10.5 Complexité et décisions
médicales
3.5.10.6 Résultats remarquables de certains processus
calculables
3.5.10.6.1 Algorithme de calcul de Pi - Suite aléatoire de nombres entiers
3.5.10.6.2 Dynamique des populations
3.5.10.7 Déterminisme et durée
3.5.10.7.1 Nombres réels et problèmes non calculables
3.5.10.7.2 Il y a infiniment plus de réels non calculables que de réels calculables
3.5.10.7.3 Propositions indécidables
3.5.10.8 Calculabilité, déterminisme et prévisibilité
3.5.10.8.1 Calculabilité d'une prédiction
3.5.10.8.2 Phénomènes déterministes à conséquences imprévisibles et erreurs
philosophiques
3.5.10.8.3 Critique de la position de Popper sur le déterminisme
3.5.10.8.4 Calculabilité par limitations et approximations
3.5.10.9 Déterminisme et convergence des processus et
théories
3.5.10.10 Logique formelle. Calcul des propositions.
Calcul des prédicats
3.5.10.10.1 Logique formelle et logique symbolique
3.5.10.10.2 Calcul des propositions
3.5.10.10.3 Calcul des prédicats
3.5.10.11 Problèmes insolubles. Théorème de Fermat.
Equations diophantiennes
3.5.10.12 Certitude de l'existence d'une démonstration
dans une axiomatique
3.5.10.13 Génération de nombres "aléatoires"
avec une formule déterministe
3.5.10.14 Attracteurs multiples
3.5.10.15 « Accidents » de la réplication du
génome et évolution vers la complexité
3.5.10.16 Approche heuristique du déterminisme
3.5.11 6e extension du déterminisme : irréversibilité
3.5.11.1 Evolution unidirectionnelle du
temps
3.5.11.2 Radioactivité et stabilité des
particules atomiques ou nucléaires
3.5.11.3 L'irréversibilité est une
réalité, pas une apparence
3.5.11.4 Décroissance de l'entropie.
Structures dissipatives. Auto-organisation
3.5.11.5 Programme génétique et déterminisme
3.5.11.5.1 Gènes et comportement humain
3.5.11.5.2 Renouvellement biologique et persistance de la personnalité
3.5.11.5.3 Evolution du programme génétique
3.5.11.5.4 Evolution d'une population
3.5.11.5.5 Evolution due à une modification de l'expression de gènes
3.5.11.5.6 Conclusion sur le déterminisme génétique
3.5.11.6 Vie, organisation, complexité
et entropie
3.5.11.6.1 Apparition
de la vie et évolution des espèces
3.5.11.6.2 Preuves
de l'évolution darwinienne
3.5.11.6.3 L'obstination
des tenants du créationnisme
3.5.11.7 Effondrement gravitationnel et
irréversibilité. Trous noirs
3.5.11.7.1 Principe
d'exclusion de Pauli
3.5.11.7.2 La
masse limite de Chandrasekhar - Supernova
3.5.11.7.3 Les
étoiles à neutrons
3.5.11.7.5 Masses et dimensions dans l'Univers
3.5.11.7.6 Attraction
gravitationnelle au voisinage d'une étoile effondrée
3.5.11.7.7 Déroulement
dans le temps de la chute d'un corps vers un trou noir
3.5.11.7.8 Irréversibilité
des fusions stellaires et d'un effondrement gravitationnel
3.5.11.7.9 Et
en plus, un trou noir s'évapore !
3.5.11.8 Le Big Bang, phénomène
irréversible
3.5.12 Univers à plus de 4 dimensions
3.5.13 7e extension du déterminisme : Relativité,
écoulement du temps
3.5.13.1 Relativité et irréversibilité
3.5.13.2 Particules virtuelles.
Electrodynamique quantique
3.5.14 Attitude face au déterminisme
3.5.14.1 Conséquences des lois de la nature sur le
déterminisme
3.5.14.1.1 Validité des lois de la Mécanique quantique à l'échelle macroscopique
3.5.14.1.2 Le déterminisme étendu peut abolir les distances et les durées
3.5.14.1.3 Multiplicité des conséquences possibles
3.5.14.1.4 Imprévisibilité de l'évolution et de l'état final
3.5.14.1.5 Difficulté de préciser la situation de départ ou le processus
3.5.14.1.6 Impossibilité de remonter l'arborescence de causalité
3.5.14.1.9 Matérialisme et déterminisme des lois du vivant
3.5.14.2 Attitude recommandée face au déterminisme
3.5.14.2.1 Critique des méthodes de réflexion de quelques philosophes français
3.5.14.2.2 La liberté d'esprit et d'expression
3.5.14.2.3 L'ouverture d'esprit
3.5.14.2.4 Une loi est toujours vraie, elle ne peut être probable
3.5.14.2.5 Le « principe anthropique »
3.6 Niveaux d'abstraction et déterminisme
3.6.1 Densité et profondeur
d'abstraction
3.6.2 Compréhension par niveaux d'abstraction
3.6.3 Penser par niveaux d'abstraction
3.6.3.2 Hiérarchies des langages de l'informatique
3.6.3.3 Penser la complexité par niveaux
hiérarchiques
3.6.3.4 Complexité et processus d'abstraction et de
mémorisation
3.6.4 Niveaux d'information biologique et déterminisme génétique
3.6.4.1 L'information du logiciel
génétique
3.6.4.2 Etres vivants artificiels
définis à partir de leur seul code génétique
3.6.4.3 Objections spiritualistes et leur réfutation
3.6.4.4 A chaque niveau fonctionnel son niveau logiciel
3.6.4.5 Critères de valeur et
d'efficacité et mécanismes d'évaluation
3.6.4.6 Une signalisation
permanente dans le cerveau
3.6.4.7 Les deux niveaux du déterminisme physiologique
3.6.4.8 Reconnaissance de formes,
structures, processus et intentions
3.6.4.9 Intuition d'abord,
justification après
3.6.4.10 Evaluation permanente
parallèle de situations hypothétiques
3.6.4.11 "Le monde comme volonté
et représentation" de Schopenhauer
3.6.4.12 Mémorisation et acquisition
d'expérience - Déterminisme culturel
3.6.4.12.1 Mécanismes
physiologiques de la mémoire
3.6.4.12.2 Acquisition
d'expérience
3.6.4.12.3 La
mémoire sélective
3.6.4.13 Désirs et satisfaction
artificiels. Drogues
3.6.4.14 Des pensées peuvent aussi se
comporter comme des drogues
3.6.5 Mécanismes psychiques non algorithmiques ou imprévisibles
3.6.5.1.1 Mécanisme psychique algorithmique
3.6.5.1.2 Mécanisme psychique déterministe
3.6.5.2.2 Conscience et action de l'esprit sur la matière
3.6.5.2.3 Conscience et pensée non algorithmique
3.6.5.2.4 Conclusion sur le caractère algorithmique et déterministe de la
conscience
3.6.5.2.5 La pensée naît-elle du corps avec son cerveau ?
3.6.5.2.6 Le modèle informatique de l'homme
3.6.5.2.7 Le fonctionnement de la conscience n'est pas souvent déterministe
3.6.5.2.8 Autres raisonnements humains
inaccessibles à un ordinateur
3.6.5.2.9 Le besoin de tromper ses adversaires. Les deux types d'incertitude
3.6.5.2.10 Recherches sur les stratégies de bluff et décision en ambiance
d'incertitude
3.6.5.3 Ne pas confondre comportements imprévisibles
et libre arbitre
3.6.5.4 Ne pas confondre aptitude à transgresser les
règles et libre arbitre
3.6.6 Difficulté d'expliquer un comportement macroscopique à partir de
phénomènes au niveau atomique
3.6.7 Déterminisme lors d'un changement de niveau
3.6.7.2 Phénomènes artificiels
3.6.8 Autonomie des niveaux et compréhension holistique
3.6.9 Différences entre représentations mentales
3.6.10 Complexité, ouverture d'esprit et causes occultes
3.7.2 Etres vivants et déterminisme
3.7.3 Possibilité thermodynamique d'une
complexification naturelle
3.7.4 Modélisation informatique/physiologique du vivant
3.7.4.1 Transmission nerveuse : un mécanisme
tout-ou-rien
3.7.4.1.2 Fonctionnement effectif
3.7.4.2 Organisation architecturale et organisation
fonctionnelle
3.7.4.3 Algorithmes d'action et algorithmes
d'évaluation
3.7.5 Possibilité de créer
artificiellement un comportement vivant
3.7.5.1 Synthèse d'acides aminés
3.7.5.3 Modèle informatique et
fonctions de base de la vie
3.7.5.3.1 Non-déterminisme, imprévisibilité de
l'homme et matérialisme
3.7.5.4 Ordinateur et compréhension
3.7.5.5 Compréhension, imagination et certitude
3.7.6 Etre intelligent, déterminisme et prévisibilité
3.7.6.1 Equité, confiance, coopération et
déterminisme psychologique
3.7.6.1.1 Le jeu "Prends ou laisse"
3.7.6.1.2 Le point de vue de Kant
3.7.6.2 Concurrence entre raison et affects.
Connaissances cachées
3.7.6.2.1 Importance des automatismes dans la pensée humaine
3.7.6.2.3 Connaissances cachées
3.7.6.3 La concurrence entre raison et intuition
3.7.6.3.1 Le
jeu du "Dilemme des voyageurs"
3.7.6.3.2 L'homme
ne suit que les conclusions conformes à ses valeurs
3.7.6.3.3 Un
raisonnement critiquable
3.7.6.3.4 La
science économique est basée sur un postulat contestable
3.7.6.4 Mécanismes de l'intuition
3.7.6.5 Les deux étapes d'une
décision consciente
3.7.6.6 Tel est mon bon plaisir
3.7.7 Conclusions sur le déterminisme du vivant et sa
prévisibilité
3.8 Le déterminisme dans les sciences sociétales
3.8.1 Théories utilitaires des XVIIe et XVIIIe siècles
3.8.2 Craintes et regrets d'aujourd'hui
3.8.3 Une analogie entre évolution darwinienne et économie de marché
3.8.4 La mondialisation, conséquence de la concurrence
3.8.4.1 Lois de la physique et lois de l'économie
3.8.4.2 Conséquences économiques de la
mondialisation
3.8.4.3 Mondialisation : causes et inconvénients pour l'homme
3.8.4.3.1 L'homme, perpétuel insatisfait qui accuse parfois la mondialisation
3.8.4.3.2 Frustration due aux désirs insatisfaits et réactions
3.8.4.4 Accepter donc la mondialisation
3.8.5 Evolution historique et morale naturelle
3.8.5.1 La morale, à sa naissance
et depuis
3.8.5.2 Conclusion : il existe
une morale naturelle
3.9.1 Conditions de prise en défaut du déterminisme
3.9.2 Conclusion : il faut postuler le déterminisme
3.9.3 Critique de la méthode scientifique et de la vérité scientifique
3.9.3.4 Les rationalistes du XVIIIe siècle
3.9.3.6 Le rationalisme critique de Karl Popper
3.9.3.6.1 Définition d'une vérité scientifique
3.9.3.6.2 Définition d'une théorie appliquée à un domaine pratique
3.9.3.6.3 Critères à respecter pour qu'une théorie scientifique soit acceptable
3.9.3.6.4 Risques et inconvénients d'une vérité scientifique par consensus
3.9.3.6.5 Une théorie peut-elle être probable ?
3.9.3.6.6 Définition d'une théorie scientifique objective
3.9.3.6.7 Comparaison du rationalisme critique avec l'empirisme
3.9.3.6.8 Polémique entre le rationalisme critique et le conventionalisme
3.9.3.6.9 Objection holistique à la falsifiabilité
3.9.3.6.10 Les systèmes interprétatifs
3.9.3.6.11 Sciences dures et sciences molles
3.9.3.6.12 Evolution d'une vérité, de la science et du monde selon Popper
3.9.3.6.13 Critique de la position de Popper sur le déterminisme
3.9.3.7 Le danger du dogmatisme
3.9.4 La causalité peut-elle être remise en question ?
3.9.4.1 Objections à la causalité contestant la
méthode scientifique
3.9.4.2 Causalité et théorie de la Relativité
3.9.4.3 Définitions approfondies d'une cause et de
la causalité
3.9.4.4 Horizon de prédiction ou de reconstitution
du passé
3.9.4.5 Conclusion sur le déterminisme philosophique
de Laplace
3.9.4.6.1 Définition et problématique
3.9.4.6.2 La cause première, un concept contradictoire
3.9.4.6.3 Un passé infini, conjecture invérifiable
3.9.4.6.4 Un temps cyclique, pure spéculation
3.9.4.6.5 Une solution métaphysique du problème de la cause première
3.9.4.7 Erreurs philosophiques
concernant la cause première
3.9.4.7.1 La
physique permet un Univers d'âge infini
3.9.4.7.2 L'Univers
a été créé par Dieu, lui-même incréé
3.9.4.7.3 Une chaîne de causalité remonte nécessairement à l'infini
3.9.4.8 Discussion scientifique
3.9.4.8.1 Théorie
cosmologique de la gravitation quantique
3.9.4.8.2 Conséquences de la cosmologie sur le « début de la causalité »
3.9.4.8.3 Conséquences de la Relativité sur l'unicité de la cause première
3.9.4.9 Conclusions sur la cause première et le
postulat de causalité
3.9.4.10 Autres problèmes de la notion de causalité
3.9.4.10.1 Objections de multiplicité
3.9.4.10.2 Objections de complexité et de chaos
3.9.4.10.3 Objection de séparabilité
3.9.4.10.4 Légitimité d'une recherche de causalité
3.10 L'homme est-il libre malgré le
déterminisme ?
3.10.1 L'homme est toujours insatisfait
3.10.2 Déterminants de la conscience et imprévisibilité de l'homme
3.10.3 Désirs conscients de l'homme et critères d'appréciation
3.10.4 L'homme ne maîtrise ni ses valeurs, ni ses désirs
3.10.5 Définitions du libre arbitre et de la liberté
3.10.6 Exclusions de la discussion qui suit sur le libre arbitre
3.10.6.1 Impossibilité d'expliquer
3.10.6.2 Exclusion de la transcendance
3.10.6.3 Exclusion du libre arbitre total
3.10.6.4 Exclusion de la liberté d'indifférence
3.10.7 Le libre arbitre selon Sartre
3.10.8 Conclusion sur le libre arbitre
3.10.9 Libre arbitre, déterminisme
et responsabilité
3.10.9.1 Point de vue spiritualiste
3.10.9.2 Point de vue matérialiste
3.10.9.3 La société passe avant l'individu
3.10.9.4 Pas de tyrannie de la majorité
3.10.9.5 Morale
naturelle, morale acquise et
responsabilité de l'homme
3.10.9.6 Instabilité de l'ordre des valeurs morales,
fragilité de nos jugements
3.10.9.7 Conclusions sur les valeurs morales
3.11 Hiérarchiser les
représentations et les raisonnements
3.11.1 Les 4 niveaux de contraintes d'une
décision d'action
3.11.2 Adopter des représentations à niveaux hiérarchiques
3.11.2.1 L'intérêt des schémas pour structurer la
connaissance
3.11.2.2 Adéquation des hiérarchies aux arborescences
de causalité
3.11.2.3 Occulter des niveaux empêche la compréhension
3.11.2.4 Structures hiérarchiques, mémorisation et
réflexion
3.12 Conclusions et recommandations pratiques
3.13 Références et compléments
3.14 Annexe : l'espace-temps de
Minkowski
3.14.1 La relativité restreinte
3.14.3 Diagramme d'espace-temps
3.14.4 Intervalle d'espace-temps
3.14.5 Condition de causalité entre deux
événements
3.14.6 Indépendance entre deux événements
et relation de causalité
3.14.7 Conclusions sur la causalité
3.14.8 Remarque sur la simultanéité
3.14.10 Relativité générale. Mouvement
accéléré. Inclinaison du cône de lumière
3.14.11 Paradoxe du voyageur de Langevin
3.14.12 Quadrivecteur énergie-impulsion
3.15 Scientifiques et philosophes cités
3.16 Résumé des cas
d'imprédictibilité
Un
point de vue de scientifique
"Roseau
pensant.
Ce n'est point de
l'espace que je dois chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée.
Je n'aurai point d'avantage en possédant des terres. Par l'espace l'univers me
comprend et m'engloutit comme un point ; par la pensée je le
comprends."
Blaise Pascal - Pensées [66]
Le philosophe athée André Comte-Sponville écrit dans [5], pages 80 et 16 :
"J'entends par « Dieu » un être éternel spirituel et transcendant (à la fois
extérieur et supérieur à la nature),
qui aurait consciemment et volontairement créé l'univers. Il est supposé
parfait et bienheureux, omniscient et omnipotent. C'est l'être suprême,
créateur et incréé (il est cause de soi),
infiniment bon et juste, dont tout dépend et qui ne dépend de rien. C'est l'absolu en acte et en personne."
"J'appelle « religion » tout ensemble organisé de croyances et de rites portant sur des choses sacrées, surnaturelles ou transcendantes, et spécialement sur un ou plusieurs dieux, croyances et rites qui unissent en une même communauté morale ou spirituelle ceux qui s'y reconnaissent ou les pratiquent."
Avant André Comte-Sponville, le sociologue Durkheim avait donné en 1912 [5-a] une définition un peu différente de la religion, dont André Comte-Sponville s'est inspiré :
"La religion est « un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées (c’est-à-dire séparées, interdites), croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent »."
Notez que ces deux définitions de la religion ne font pas référence à un dieu mais à des choses sacrées, ce qui permet de prendre en compte les religions animistes et de classer le bouddhisme (croyance sans dieu) parmi les religions.
En outre, la définition de Durkheim a l'avantage de rappeler le nom donné à une « communauté morale ou spirituelle » : une Eglise.
En tant que système de croyances, une religion fait partie d'une culture.
Compte tenu de ces définitions, voyons quelles sont les raisons psychologiques de croire en Dieu de certains hommes.
Prééminence des émotions sur la raison
Les connaissances actuelles, issues des neurosciences et de la psychologie, permettent d'affirmer ce qui suit.
§ L'esprit humain ne déclenche une action, geste ou pensée, que pour satisfaire un besoin psychologique, résultant d'un affect ou d'une émotion subconsciente. J'agis ou je réfléchis parce que j'ai faim, j'ai peur, je suis amoureux, j'ai soif de justice, j'ai besoin d'être apprécié, j'espère une récompense, etc.
§ Un processus de raisonnement est accompagné de jugements de valeur à chaque étape, avec les affects qui en résultent. De même que chaque perception physique, chaque pensée est immédiatement jugée en fonction de ses conséquences prévisibles, dont chacune est associée à une ou plusieurs valeurs. C'est ainsi que notre cerveau fonctionne, c'est automatique et impossible à empêcher.
§ La conclusion logique d'un raisonnement ne cause jamais une action ou une inaction délibérées ; elle ne peut que faire craindre ou espérer un résultat, dont l'appréciation produira un affect qui justifiera une action. La raison de l'homme est un outil au service de ses affects, un outil au même titre que sa force physique, et pas plus qu'elle.
Les philosophes qui pensent que la raison est toute-puissante pour faire faire à l'homme des choix contraires à ses désirs profonds se trompent, les neurosciences l'ont bien démontré aujourd'hui. L'homme a bien un libre arbitre, mais toutes les décisions qu'il croit prendre librement sont soumises à un ensemble hiérarchisé de valeurs associées à des émotions, valeurs et émotions dont il n'est pas maître : l'homme peut faire ce qu'il veut, il ne peut pas vouloir ce qu'il veut.
Pourquoi certains croient en Dieu
Compte tenu de ce qui précède, je ne vois que deux raisons psychologiques qui font que certains hommes croient en Dieu :
§ Le besoin que le monde ait un sens, c'est-à-dire qu'on ait une réponse à des questions comme :
· « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » ;
· « Comment l'Univers est-il né ? » ou (plus moderne) « Qu'y avait-il avant le Big Bang ? » ;
· « Pourquoi l'Univers est-il si complexe et si beau ? » ;
· « Comment se fait-il que l'évolution ait abouti à ces merveilles de complexité que sont l'homme et l'environnement qui lui permet de vivre, et n'est-ce pas là une preuve qu'elle a été guidée par une volonté délibérée au lieu d'être le fait d'un hasard aveugle ? ».
Croire que la réponse à cette dernière question est nécessairement « Parce qu'il y a un Dieu » s'appelle poser le principe anthropique. J'explique l'erreur de raisonnement à la base de ce postulat au paragraphe « Le principe anthropique ».
L'homme a un besoin
instinctif de relier entre eux des faits, des événements ou des pensées diverses, pour leur donner une structure et situer
celle-ci par rapport à d'autres connaissances qu'il a déjà. L'absence de
structure ou de lien avec des connaissances préexistantes induit
instinctivement dans son esprit une crainte de l'inconnu et des dangers
éventuels qu'il peut comporter. Tous les hommes sont ainsi, depuis des milliers
d'années que leur esprit pense : il a besoin de sens. [D10]
Expliquer ce qu'on ne comprend pas par l'existence et la volonté de Dieu évite de continuer à chercher une réponse en restant dans l'incertitude. Et lorsque des hommes influents, prêtres ou rois, disent croire à l'explication divine, lorsqu'autour de soi tout le monde y croit comme au Moyen Age, l'existence du Dieu créateur devient une évidence.
§ Le besoin de valeurs bien définies [70], comme le Bien et le Mal, le Sacré et le Profane, le Juste et l'Injuste, la Charité et l'Indifférence, etc. Dans un monde où le mal est inévitable et source de tant de souffrances, l'homme peut se consoler en pensant que Dieu lui apportera le bonheur dans l'au-delà. Face à l'injustice, l'homme peut espérer la justice divine. Le pauvre peut espérer la charité, etc.
On prête à Dieu la défense des valeurs positives auxquelles on veut croire et qui consolent. Les textes sacrés définissent des règles de morale [70] et des principes de justice grâce auxquels les sociétés ont pu se donner des règles vie en commun acceptables et les hommes ont créé du lien social.
Vérités et valeurs révélées contre science et laïcité
Au fur et à mesure que le progrès des connaissances, c'est-à-dire la science,
faisait reculer l'ignorance, le besoin d'explication divine du monde diminuait.
Peu à peu, l'homme a remplacé les vérités révélées, éternelles et
infalsifiables [203], par des vérités démontrées. Celles-ci sont
vérifiables même si chaque connaissance peut un jour être remplacée par une connaissance
plus approfondie. La science explique ce
qu'elle peut du monde sans jamais invoquer Dieu.
Au fur et à mesure
du progrès des sociétés, c'est-à-dire de leurs institutions et des règles de
vie admises par leurs citoyens, le besoin de valeurs et règles d'inspiration
divine a diminué. Dans une démocratie moderne, on a remplacé les lois provenant
de textes sacrés par des lois imaginées et votées par des hommes. On a remplacé
des règles de morale [70]
issues de lois religieuses (comme l'abstinence de relations sexuelles hors
mariage) par une tolérance limitée seulement par le respect d'autrui. On a
remplacé des tyrans « Roi par la grâce de Dieu » par des
gouvernements issus d'élections libres, et des sociétés à classes privilégiées
(comme la noblesse et le clergé) par des sociétés d'hommes égaux. La laïcité
n'est pas seulement une tolérance, une neutralité vis-à-vis de croyances et
pratiques religieuses diverses, c'est aussi et surtout le remplacement de
valeurs révélées et imposées par des valeurs négociées et votées.
Historiquement, les grandes religions monothéistes ont eu deux rôles importants dans les sociétés humaines : un apport culturel et moral et un lien social entre les croyants, qui étaient la grande majorité. Ces deux influences ont beaucoup diminué dans certaines sociétés : c'est le cas notamment de la France, et les retombées sociologiques constatées sont graves [D6].
Je ne blasphème pas, je constate : les hommes prêtent à Dieu les qualités qu'ils n'ont pas assez ou pas du tout, mais qu'ils désirent. Leur conception de Dieu est si anthropomorphique qu'elle est parfois naïve ; on voit bien qu'elle résulte de leur entendement, qu'elle reflète leurs problèmes. Tout à la fois, ils conçoivent Dieu comme antérieur à l'homme, Sa créature ; extérieur à lui lorsqu'Il l'a créé, l'aide, le juge ou le punit ; et si semblable à lui lorsqu'Il est jaloux de l'adoration d'autres dieux [D1]. Et la multiplicité des religions qui durent depuis des siècles montre que la même quête des hommes a eu des réponses religieuses diverses, adaptées à des lieux et des habitudes de vie divers. Nous compléterons ce point de vue ci-dessous.
Il y a une contradiction fondamentale dans le concept même d'un Dieu infiniment bon, avec Sa Providence qui intervient dans les situations graves où le mal pourrait prévaloir : comment se fait-il, alors, que l'on constate depuis toujours dans le monde autant de souffrances et d'injustices, et pourquoi Dieu laisse-t-il l'homme faire autant de mal ? Les croyants ont une réponse à cette contradiction : « Dieu laisse à l'homme son libre arbitre ». Cette réponse a été conçue, à l'évidence, pour innocenter Dieu. Comme elle est contraire au bon sens, les croyants nous demandent de renoncer à être logiques et à chercher à comprendre lorsqu'il s'agit de Dieu : « Les voies du Seigneur sont impénétrables » [D3]. En somme, la religion est révélée et cette révélation doit être acceptée sans être soumise à critique rationnelle.
Les grandes religions sont donc des religions révélées, c'est-à-dire présentées comme vérités à priori, à accepter telles quelles sans démonstration. Pour elles, la recherche de preuves logiques de l'existence de Dieu - que nous allons aborder ci-dessous - n'a donc pas de raison d'être. Si tant de religieux et de philosophes croyants y ont travaillé, c'était seulement pour convaincre les non-croyants de croire. En France, par exemple, Pascal et Descartes y ont travaillé toute leur vie.
Alors que des parents cherchent à protéger leur enfant (qui risque de faire des bêtises parce qu'il n'a pas encore l'âge de raison) en l'empêchant de les faire, Dieu, notre Père, nous laisse les faire, quitte à nous punir ensuite…
La contradiction (appelée traditionnellement « le problème du mal ») est même plus grave que ci-dessus. Dans [5] page 122, André Comte-Sponville rapporte quatre hypothèses attribuées à Epicure :
"« Ou bien
Dieu veut éliminer le mal et ne le peut ; ou il le peut et ne le
veut ; ou il ne le veut ni ne le peut ; ou il le veut et le peut.
S'il le veut et ne le peut, il est impuissant, ce qui ne convient pas à
Dieu ; s'il le peut et ne le veut, il est méchant, ce qui est étranger à
Dieu. S'il ne le peut ni le veut, il est à la fois impuissant et méchant, il
n'est donc pas Dieu. S'il le veut et le peut, ce qui convient seul à Dieu, d'où
vient donc le mal, ou pourquoi Dieu ne le supprime-t-il pas ? »
La quatrième
hypothèse, la seule qui soit conforme à notre idée de Dieu, est donc réfutée
par le réel même (l'existence du mal). Il faut en conclure qu'aucun Dieu n'a
créé le monde, ni ne le gouverne, soit parce qu'il n'y a pas de Dieu, soit
parce que les dieux (telle était l'opinion d'Épicure) ne s'occupent pas de
nous, ni de l'ordre ou du désordre du monde, qu'ils n'ont pas créé et qu'ils ne
gouvernent en rien..."
Compte tenu de la
contradiction fondamentale qui apparaît avec le problème du mal, il a paru
essentiel à beaucoup d'hommes de vérifier si Dieu existe ou de prouver aux
autres que c'est le cas.
L'homme se fait de Dieu une image très humaine, et pourtant si abstraite qu'il ne peut en vérifier la validité et qu'il ne peut faire d'expérience qui prouve l'existence de Dieu ou son intervention. Un croyant sait que Dieu ne relève pas les défis des hommes. C'est pourquoi, depuis des millénaires, l'homme se demande comment se prouver rationnellement à lui-même et à ses semblables que Dieu existe.
Le judaïsme, puis le christianisme et enfin l'islam sont des religions révélées. Chacune affirme l'existence de Dieu et précise ses commandements en demandant à l'homme de les croire sans démonstration ou preuve expérimentale. Chacune a des textes sacrés qui citent la parole de Dieu sans preuve factuelle ou rationnelle, en demandant à l'homme de faire acte de foi pour les croire.
Avant le siècle des Lumières [47] (qui a pris fin avec le décès de Kant, en 1804) seuls quelques philosophes et quelques saints se sont préoccupés de convaincre leurs semblables de croire en Dieu en apportant des preuves logiques, ou ce qu'ils croyaient être des preuves logiques. Constatant l'absence de valeur de ces preuves, point sur lequel nous revenons plus bas, Kant a voulu reprendre à zéro l'étude du sujet et soumettre l'existence de Dieu - en même temps que le reste de notre savoir - au « tribunal de la raison ». Il a écrit en 1781 dans la préface de la Critique de la raison pure [M3] :
"Notre siècle est particulièrement le siècle de la critique à laquelle il faut que tout se soumette. La religion, alléguant sa sainteté et la législation sa majesté, veulent d'ordinaire y échapper ; mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons et ne peuvent prétendre à cette sincère estime que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen."
On appelle "théodicée" la partie de la métaphysique qui traite de l'existence et de la nature de Dieu d'après les seules lumières de l'expérience et de la raison ; théodicée est synonyme de théologie rationnelle. Ce chapitre est donc un texte de théodicée.
Dans sa Critique de la raison pure, Kant a prouvé l'impossibilité de démontrer logiquement l'existence ou l'inexistence de Dieu en étudiant les trois seuls types de preuve possibles. Les deux premiers types sont des raisonnements purs, ne partant d'aucune expérience concrète ; le troisième type part d'une expérience concrète.
§ Les preuves dites cosmologiques, partant de l'existence réelle d'un objet matériel dont on ne prend pas en compte les propriétés ;
§ Les preuves ontologiques, indépendantes de toute réalité matérielle ; ces preuves déduisent l'existence réelle d'un objet d'une abstraction pure, par raisonnement, sans s'occuper de ses propriétés ;
§ Les preuves téléologiques (appelées aussi physico-théologiques), partant d'une expérience déterminée du monde réel qu'on attribue à une finalité.
Schématiquement, ces « preuves » reposent sur le raisonnement suivant. L'existence d'une chose quelconque est incertaine parce que contingente, c'est-à-dire qu'elle pouvait exister ou non. Mais je suis sûr que quelque chose existe (moi par exemple, comme le remarquait Descartes en écrivant « je pense, donc je suis »). Il faut donc nécessairement que ce qui existe ait une cause, et que sa cause ait elle-même une cause, et ainsi de suite. Pour que la suite de ces causes ne soit pas infinie, il faut qu'il existe une « cause sans cause », cause première appelée Dieu.
§ Divers philosophes (Aristote, Avicenne, Maimonide, Saint Thomas d'Aquin…) sont partis de la contingence du monde (c'est-à-dire du fait que le monde existe, alors que cette existence n'était pas obligatoire, qu'elle pouvait survenir ou non) pour en déduire qu'il y a une cause de cette existence, cause qui est Dieu.
§ De même, puisque le monde évolue, il y a forcément une cause de cette évolution, qui a elle-même une cause, etc., la cause première [16] étant Dieu.
En somme, la preuve cosmologique repose sur le postulat de causalité, selon lequel ce qui existe a nécessairement une cause ; et comme la situation actuelle est due à un enchaînement de causes, la cause première (sans cause) est appelée Dieu.
Schématiquement, ces « preuves » reposent sur le postulat que « l'essence précède l'existence », c'est-à-dire que le concept non physique (abstrait, transcendant) de Dieu avec sa perfection précède et impose son existence, qui en est un attribut, une conséquence. On trouvera plus bas deux discussions sur la relation de causalité entre essence et existence :
§ Une discussion logique, basée sur les définitions de ces deux termes.
§ Une discussion de la possibilité que l'essence précède l'existence ou que l'existence précède l'essence est fournie par le court texte de Sartre "L'existentialisme est un humanisme" [15].
Premier exemple de preuve ontologique, celle d'Anselme
Saint Anselme de Cantorbéry (XIe siècle) a d'abord défini Dieu comme un concept (c'est-à-dire une abstraction et non un objet matériel) tel que rien de plus grand ne puisse être conçu (c'est-à-dire dont l'essence a la propriété « Dieu est un être plus grand que tout »). A partir de cette définition, Anselme fait une démonstration par l'absurde de l'existence concrète de Dieu :
« Si Dieu n'existait que dans la pensée, si c'était une abstraction pure, alors on pourrait concevoir quelque chose d'encore plus grand, le même Dieu existant aussi concrètement, ce qui est contradictoire avec l'hypothèse initiale. Donc Dieu existe aussi concrètement en tant qu'être plus grand que tout ce qu'on peut voir ou concevoir. »
Anselme utilise donc le fait que le concept d'un Dieu infiniment grand mais purement abstrait soit contradictoire pour en déduire que Dieu existe réellement : il déduit l'existence de Dieu de la définition qu'il en donne.
Cette preuve est dite « ontologique » (mot signifiant « qui a trait à l'être lui-même, c'est-à-dire à sa possibilité, à son existence, à son essence, etc., et non à son apparence »). Elle consiste à déduire d'une abstraction une réalité concrète, ce qui est une faute de raisonnement, nous le verrons plus bas. Nous verrons aussi plus bas, avec un exemple mathématique, que l'homme peut concevoir une suite infinie d'ensembles infinis, chacun plus grand, plus riche que tous ceux qui le précèdent dans la suite. A part les premiers, tous ces ensembles infinis contiennent plus d'éléments qu'il y a d'objets dans l'Univers. L'homme serait-il de ce fait l'égal de Dieu ? Serait-ce là une preuve de l'affirmation que « Dieu est en chaque homme ? ».
Le postulat qu'il peut exister physiquement quelque chose de plus grand que tout était dangereux même à l'époque d'Anselme, car un contre-exemple était connu depuis l'antiquité grecque : dans l'ensemble des nombres entiers il n'existe pas de nombre plus grand que tous les autres (l'infini n'est pas un nombre). Donc qu'est-ce qui prouve qu'il existe un concept tel que rien de plus grand ne puisse se concevoir ? Déduire une existence physique d'une conjecture fausse est une erreur de raisonnement évidente.
Deuxième exemple de preuve ontologique : l'innéisme de Descartes
Descartes utilise aussi une preuve ontologique lorsqu'il affirme que Dieu existe parce que lui, homme imparfait, conçoit la perfection divine, concept qui ne peut lui être inspiré que par Dieu.
« Je doute, donc j'existe et je suis une chose qui pense ; or je pense à quelque chose d'infini et de parfait, pensée qui ne peut venir de moi seul qui suis fini et imparfait, donc elle vient de quelque chose d'infini et de parfait, Dieu ; donc Il existe ».
La doctrine « Je crois quelque chose parce que j'en suis absolument sûr » est appelée innéisme [4].
L'erreur fondamentale des preuves ontologiques est évidente, comme l'a montré Kant : on ne peut pas déduire une existence concrète, c'est-à-dire vérifiable par l'expérience, d'une essence qui est une abstraction humaine. L'existence d'un concept dans l'esprit d'une personne n'entraîne pas l'existence physique d'un objet correspondant.
D'autres philosophes (Platon et Aristote, son disciple), constatant qu'il y a un ordre dans le monde et non le désordre absolu, qu'il y a des lois dans la nature (comme celles du mouvement prévisible des astres) et qu'on y trouve beaucoup de beauté, ont refusé de croire que c'était là l'effet du hasard. Ils ont affirmé que c'était nécessairement le résultat d'un dessein, d'une finalité, d'une volonté, celle de Dieu.
La téléologie
La téléologie est une doctrine qui explique l'existence de l'Univers par un but, une intention extérieure à lui. Cette intention est une cause finale, par opposition à une cause efficace [39]. La causalité est dite finale lorsqu'elle désigne un but à atteindre ; elle est dite efficace lorsqu'elle désigne un lien déterministe entre cause et effet.
La téléologie est aussi l'étude des fins, notamment humaines. En tant que doctrine synonyme de finalisme, la téléologie s'oppose au mécanisme, qui conçoit l'existence de lois de la nature sans volonté externe à l'Univers, donc régies par le déterminisme. On peut considérer le finalisme comme un déterminisme qui traduit la volonté et la puissance divines.
La position actuelle de l'Eglise catholique
En juillet 2005, le cardinal-archevêque de Vienne, Mgr. Schönborn, a affirmé que la position officielle de l'Eglise catholique explique l'existence du monde par l'argument téléologique, considéré comme évident. Il a souligné que cette position est incompatible avec la théorie darwinienne de l'évolution des espèces sous l'effet de mutations aléatoires et de la survie des plus forts par sélection naturelle [D4]. Or les scientifiques prouvent l'évolutionnisme depuis les années 1920, en créant des espèces mutantes artificielles par un processus analogue à celui des accidents génétiques naturels !
En juillet 2007, le pape Benoît XVI a
pris une position claire sur deux points [D7] :
§ Il existe de nombreuses preuves scientifiques en faveur de l'évolution, qui apparaît donc comme réelle et qu'il faut accepter, contredisant ainsi Mgr. Schönborn ;
§ Mais l'évolutionnisme ne répond pas à la question de la création initiale du monde, sujet sur lequel l'Eglise affirme que la « raison créatrice » précède toute chose et que le monde en est le reflet pensé et voulu.
En somme, l'Eglise soutient une position spiritualiste et finaliste. En affirmant que l'Univers a été créé par Dieu, elle soutient aussi l'argument cosmologique de Son existence.
Comme on le verra ci-dessous, les trois « preuves » précédentes ne sont pas convaincantes. Etant croyant, Kant, le premier grand philosophe qui a expliqué leurs erreurs (voir "Critique de la raison pure" [M3]), a aussi fourni un argument non rationnel pour postuler l'existence de Dieu dans sa "Critique de la raison pratique" [M3]. Il y a expliqué que vivre de manière morale [70] nécessite une foi en Dieu, car seul un pouvoir divin est en mesure de récompenser la vertu avec du bonheur et de punir les méfaits.
Kant affirme que les commandements de la morale [70] imposent à l'homme de faire son devoir, bien qu'il soit libre d'y manquer et que son égoïsme et ses penchants naturels l'y incitent.
Les règles morales ne se conçoivent pas logiquement dans un monde matérialiste, c'est-à-dire régi par une nécessité aveugle comme celle des lois de la physique et de l'économie. Dans un tel monde, les décisions de l'homme résultent automatiquement de circonstances physiques, il n'est donc pas libre, donc pas responsable, et ses actions ne sont ni punies ni récompensées dans l'au-delà ; car il n'existe ni au-delà ni Dieu. Ce sujet est abordé en détail dans la troisième Partie et dans [5].
Par contre, ces règles deviennent cohérentes dans le cadre d'une foi en Dieu, ou d'une morale athée ; pour nous Occidentaux elles sont alors les mêmes que celles de la religion, et leur origine est judéo-chrétienne.
Pour plus de détails sur ce sujet, voir dans la 3e partie de cet ouvrage ce paragraphe.
Kant affirme même que les devoirs d'altruisme et d'universalité [D5] existent à priori, résultent de la dignité de l'homme et n'ont pas besoin de justification logique. Il rejette aussi la justification d'un comportement vertueux basée sur la crainte d'un châtiment ou l'espoir d'une récompense, dans ce monde ou dans l'autre : celui dont le comportement n'est justifié que par "la carotte et le bâton" n'a guère de mérite !
Kant postule donc l'existence pour l'homme d'un devoir impératif, valeur morale suprême qui se passe de justification rationnelle et qui implique la bonne volonté et l'intention pure, quels que soient les résultats. Chaque individu doit avoir intériorisé ce devoir, qui doit faire partie des valeurs qui lui ont été transmises par ses parents et la société.
La raison morale de croire de Kant n'est donc pas autre chose qu'un ensemble de postulats clairement énoncés, dont ceux de l'existence de Dieu et de la liberté de l'homme, indémontrables dans le cadre de la raison pure et faisant donc l'objet d'un choix personnel. Ces deux postulats peuvent être invoqués par les croyants pour fonder la morale, qui doit guider l'action des hommes en société. Mais la morale, basée sur la valeur suprême du devoir, peut s'en passer : un athée ou un agnostique peuvent être aussi vertueux - ou peu vertueux - qu'un croyant.
Les preuves cosmologiques et téléologiques partent de considérations sur notre monde pour en déduire qu'elles ont nécessairement une cause première hors de ce monde, cause définie comme étant Dieu [16].
Rappel : la preuve cosmologique repose sur le postulat que l'existence d'une chose et l'évolution d'une situation ont nécessairement chacune une cause, car la chose aurait pu ne pas exister et la situation ne pas changer ; la cause première de toutes choses et de toutes évolutions est alors appelée Dieu [16].
Qu'est-ce qui prouve qu'une chose qui existe aurait pu ne pas exister ? Rien. Ce dont on est sûr, c'est qu'elle existe. Imaginer une réalité différente de celle qu'on constate conduit à des spéculations métaphysiques sans valeur rationnelle, car elles contredisent le principe d'identité [16].
Exemple de spéculations sans issue car non vérifiables expérimentalement : imaginer ce que serait l'Univers si l'espace avait 7 dimensions au lieu de 3, ou si l'attraction universelle n'existait pas, ou si le temps étant cyclique il n'y aurait ni début ni fin, donc à aucun moment Dieu n'aurait pu créer le monde…
Et qu'est-ce qui prouve que quelque chose qui existe a été créé à partir d'autre chose ou de rien ? Rien, encore : le principe « tout ce qui existe a été créé » est un postulat, il ne peut être prouvé. Une chose éternelle - si elle existe - a toujours existé sans avoir été créée ; énoncée de manière plus moderne, cette affirmation devient : « Le temps a commencé avec l'Univers » (c'est-à-dire avec le Big Bang), qui est un postulat que rien ne contredit dans l'état actuel de notre science.
Dire qu'une chose qui existe est contingente est pure spéculation.
Voir aussi dans la troisième partie "L'objection philosophique dite « de la cause ultime ou de la cause première »".
Les preuves
cosmologiques définissent Dieu comme la cause première (ultime) [16] de l'existence du monde et de son
évolution. Mais même si on admet ce raisonnement-là, rien ne prouve que cette
cause première ait les qualités qu'on attribue à Dieu : toute-puissance,
omniscience, bonté, etc.
L'homme a tendance à affirmer l'existence d'une cause pour tout ce qu'il constate et pour tout ce qu'il conçoit, parce que c'est plus simple et plus rassurant. Baser l'existence de Dieu sur la contingence de l'Univers et la causalité n'est guère convaincant. Et de toute manière la causalité ne justifie pas les qualités de bonté, de justice, etc. attribuées à Dieu. Les preuves cosmologiques sont donc sans valeur.
Rappel : la preuve ontologique affirme : « Puisque je peux concevoir les propriétés de perfection et d'infini de Dieu, Il existe ».
Kant dénonce les raisonnements de ce type comme erronés, les qualifiant de « malheureuse preuve ontologique ». En effet, ces raisonnements conçoivent un être parfait, tout-puissant, plus grand que tout, etc. (Dieu), puis affirment que parce qu'on l'a imaginé, il existe. Kant explique :
« Cent thalers [le thaler était une pièce de monnaie en argent] que j'imagine simplement ne contiennent pas la moindre pièce de moins [dans ma pensée] que cent thalers qui existent réellement, car c'est chose impliquée dans la nature synthétique des affirmations d'existence. Si ce n'était pas le cas, la notion de ces thalers réels serait différente de celle de cent thalers possibles ; l'existence serait contenue dans la notion. »
Kant rappelle que l'objet "cent thalers réels" a les mêmes propriétés que le concept (la description et la possibilité d'existence) de ces cent thalers (qui est imaginaire), d'après la définition même d'un concept. L'existence d'un objet n'est pas une propriété de son concept, car on peut imaginer les concepts d'objets qui n'existent pas. La création d'un objet n'ajoute aucune propriété à celles de son concept, car sinon le concept ne représenterait pas la totalité de son objet. Affirmer l'existence d'un objet ajoute donc une information non conceptuelle (l'existence) à celles de ses propriétés conceptuelles. Nous ne pouvons donc pas déduire la réalité d'une chose de la pensée de cette chose ; en particulier, ce n'est pas parce que nous imaginons Dieu qu'Il existe. (Détails de ce raisonnement : ici.)
Remarque :
Aristote s'était déjà aperçu de l'absence de relation de causalité entre une
abstraction et une existence physique [201].
Le défaut que Kant trouve dans les preuves cosmologiques, ontologiques et téléologiques, est une faute de raisonnement classique. Elle consiste à partir d’hypothèses vérifiables dans un contexte donné pour en tirer une conclusion hors de ce contexte. En effet, une preuve logique de l’existence de Dieu s’appuyant sur des certitudes vérifiables dans notre Univers ne peut être construite pour un concept – Dieu – qui dépasse notre Univers, parce qu’Il existait avant et qu’Il l’a créé. (Un tel concept est dit transcendant). L’esprit humain peut faire - et fait - l’extrapolation, mais celle-ci n’a pas valeur de preuve.
C'est ainsi que nous verrons dans la 3e partie de cet ouvrage, en parlant du Big Bang et de la fraction de seconde qui le suit appelée « temps de Planck », que nous ne pouvons pas parler de ce qui s'est passé pendant ce temps-là – et à fortiori avant, car les lois de notre physique ne s'appliquaient pas ; en parler serait pure spéculation.
L’extrapolation hors de notre Univers ne permet pas, non plus, d’affirmer que parce qu’Il est hors de notre Univers, Dieu n’existe pas.
Notre raison est donc dans l’impossibilité de conclure avec certitude à l’existence ou la non-existence de Dieu, qui ne peut donc être qu'un à priori que chacun de nous peut postuler ou non.
Kant, pourtant croyant, a montré que les concepts métaphysiques comme Dieu et l'âme sont des inventions irrationnelles de l'esprit humain, des illusions apparues en cherchant à atteindre des vérités absolues, universelles et générales, ou les causes premières des phénomènes naturels. Ces vérités et causes premières sont des spéculations inaccessibles à la raison.
L'erreur d'Anselme
En plus des raisons de rejet de la preuve ontologique, le raisonnement d'Anselme est critiquable parce qu'il manipule la notion de "plus grand que tout", qui implique une possibilité de comparer de deux concepts, Dieu seulement abstrait et Dieu à la fois abstrait et réel. Comme Kant l'a souligné dans le raisonnement ci-dessus, un objet réel a, dans notre esprit, la même représentation que l'abstraction de cet objet. Deux objets qui ont même représentation mentale sont impossibles à distinguer, donc à comparer – sinon en les trouvant identiques.
En outre, la notion de "plus grand que tout" est si vague qu'elle est parfois absurde. En fait elle n'a de sens qu'à l'intérieur d'un ensemble ordonné, ce qui n'est pas le cas pour l'ensemble à deux éléments Dieu seulement abstrait et Dieu à la fois abstrait et réel, dont les éléments se confondent dans notre esprit. Et même dans un ensemble ordonné comme celui des nombres entiers naturels, on sait depuis les anciens Grecs qu'il n'existe pas de nombre entier plus grand que tous les autres, l'infini n'étant pas un nombre entier.
L'erreur d'Anselme est encore très fréquente de nos jours, beaucoup de gens manquant de rigueur intellectuelle. Soit ils tiennent pour vraie une proposition qui ne l'est pas - ou pas toujours, soit ils font des opérations mentales comme la comparaison sur des objets où elles ne s'appliquent pas. La rigueur mentale s'acquiert peu à peu, en pratiquant des disciplines comme les sciences exactes et l'algorithmique informatique, et en apprenant à se connaître pour prendre le moins souvent possible des décisions dictées par nos envies au mépris de notre raison.
Dans l'ensemble des fractions dont le numérateur et le dénominateur sont tous deux des entiers non nuls on peut toujours diviser une fraction A par une fraction B, ce qui donne un quotient Q qui est une fraction : dans cet ensemble des fractions, la division est toujours possible.
Si je me base sur cette possibilité pour affirmer que dans un autre ensemble, celui des entiers non nuls, la division est toujours possible, je fais une erreur : dans cet ensemble-là, le quotient de 3 par 5 n'existe pas, et mon affirmation est fausse : une règle ou une possibilité valable dans le premier ensemble ne l'est pas nécessairement dans un ensemble différent.
Cet exemple montre qu'il est dangereux d'appliquer les règles d'un domaine à un autre. En particulier, les lois de notre Univers n'ont aucune raison de s'appliquer en dehors – extérieur dont l'existence même étant incertaine, rien ne prouve qu'il soit régi par les mêmes lois. Toute conclusion sur quelque chose d'externe à notre Univers est donc pure spéculation, sans valeur rationnelle.
Les exemples suivants aident, eux aussi, à comprendre
l'erreur des déductions dont le résultat est externe à l'ensemble de départ. Un
certain nombre de théories récentes d’astrophysique concernant la naissance et
l’expansion de notre Univers à partir d’un instant initial appelé « Big Bang » prévoient la possibilité d’existence
d’autres univers, qui nous sont physiquement
inaccessibles et le resteront à jamais. Elles laissent ouverte la possibilité qu’un de ces univers soit
gouverné par des lois physiques différentes des nôtres, par exemple parce que
des constantes fondamentales comme la vitesse de la lumière "c" ou la constante de gravitation
"G" auraient des valeurs
différentes.
L’existence de
telles lois ne contredirait aucune logique humaine et ne mettrait pas en cause
les lois physiques qui s’appliquent chez nous. Si nous affirmions que parce que nous avons, dans notre Univers, des
lois bien connues, démontrées et dont les prédictions sont vérifiables, ces
lois s’appliquent forcément à tout autre univers, nous ferions une grave erreur.
De manière générale, les concepts absolus sont dangereux, par exemple lorsqu'il s'agit de lois de la physique ou de ses constantes. C'est ainsi que la Relativité nous apprend que les mesures du temps et de la distance sont relatives au mouvement d'un observateur et au champ de gravitation ; le temps et l'espace absolus de Newton ne sont que des approximations.
Un autre exemple de
cette erreur consiste à affirmer que les lois biologiques que nous constatons sur
notre Terre s’appliquent forcément à toute autre planète supportant de la vie
dans l’Univers. Autre énoncé équivalent : sur une autre planète, la
définition même de la vie peut être différente. Enfin, sur Terre même, il y a
des êtres vivants appelés extrémophiles, qui vivent dans des conditions
extrêmes de température (voisine de 100°C), de salinité ou d'acidité.
Les exemples ci-dessus sont des généralisations, basées sur la capacité de l'esprit humain à raisonner par induction, c'est-à-dire à généraliser à partir d'exemples. Ce type de raisonnement est indispensable, car il permet de construire des abstractions et des modèles de la réalité indispensables au fonctionnement de notre esprit. Mais il est aussi dangereux, puisque certaines généralisations peuvent aboutir à des abstractions ou des modèles qui sont faux. C'est le cas des amalgames, par exemple : si à trois reprises j'ai rencontré des Grecs qui m'ont volé, je ne peux généraliser en affirmant que tous les Grecs sont voleurs. Cet exemple est trivial, mais il y a pourtant beaucoup de gens qui cessent d'écouter un politicien qui a énoncé une fois ou deux seulement une opinion qu'ils n'approuvent pas…
Et que dire des raisonnements par analogie, où notre esprit néglige certains aspects de la réalité pour conclure à partir de certains autres qu'une chose est - ou se comporte - comme une autre…
Pour cet exemple illustrant la puissance de conception et d'invention de l'esprit humain, nous avons d'abord besoin de connaître le nombre d'éléments de l'ensemble des parties d'un ensemble de N éléments.
Commençons par un cas particulier. Considérons l'ensemble de 3 éléments {a, b, c}. L'ensemble de ses parties est l'ensemble {(a,b,c) ; (a,b) ; (a,c) ; (b,c) ; a ; b ; c ; rien}, qui a 8 éléments. Nous remarquons que pour un ensemble de 3 éléments le nombre d'éléments de l'ensemble de ses parties est 23 = 8.
Cette propriété
se généralise facilement à un ensemble de N éléments, dont l'ensemble des
parties comprend 2N éléments. Cela se voit en remarquant que le
développement de la somme (1 + 1)N a pour termes les
nombres de combinaisons possibles de N éléments pris p à la fois (notés CNp),
p variant de 0 à N :
2N = (1 + 1)N = CN0 + CN1 + CN2 + … + CNp + … + CNN, où CN0 = CNN = 1
Donc l'ensemble des parties d'un ensemble de N éléments comprend 2N éléments, nombre toujours plus grand que l'entier N > 0. On voit bien, du reste, que l'ensemble des parties d'un ensemble comprend, en plus de tous les éléments de ce dernier, d'autres éléments qui en sont des collections : il est donc "plus riche".
Considérons à présent l'ensemble de tous les points géométriques de l'Univers, chacun pris à tous les instants du passé, du présent et de l'avenir, c'est-à-dire tous les points du « continuum espace-temps quadridimensionnel » d'Einstein. Imaginons maintenant qu'en chacun des points de ce continuum on considère toutes les propriétés physiques possibles, même s'il y en a une infinité : attraction gravitationnelle, champ électrique, pression, température, etc.
Les couples {point, propriété} constituent les éléments d'un ensemble U qui a la richesse de l'Univers : il est inconcevable qu'il existe, a existé ou existera dans l'Univers matériel un couple qui n'appartienne pas à U ; si Dieu a créé l'Univers et régit son évolution, il a créé et régit tous les éléments de U. Tout objet (réel ou imaginaire) de l'Univers est un ensemble de couples de U. Et l'esprit humain peut concevoir l'ensemble P(U) des parties de U, qui regroupe forcément tous les objets qui ont existé, existent ou existeront dans l'Univers (par exemple toutes ses galaxies), ainsi que des regroupements de couples qui sont de pures abstractions.
P(U) est donc plus
riche que tout ce qui existe, a existé ou existera dans l'Univers.
En concevant P(U), l'homme conçoit quelque chose de plus grand que ce que Dieu a créé physiquement (dans notre Univers, parce qu'à l'extérieur - s'il y a un extérieur - nous ne savons pas et ne saurons jamais). Et dans la science humaine des mathématiques il existe une théorie, dite des transfinis, qui définit une suite infinie d'ensembles, chacun infiniment plus riche que le précédent.
En fait, la démonstration ci-dessus repose sur l'hypothèse que l'Univers créé par Dieu est d'une richesse définie à partir de certains ensembles de points et de propriétés. La démonstration montre alors que l'homme peut toujours imaginer des ensembles plus riches que tout ensemble fixe donné ; elle repose donc sur le fait que notre imagination n'a pas de limite.
L'esprit humain peut donc élaborer des concepts qui ne peuvent représenter quelque chose qui existe physiquement, tellement ils sont riches : ce sont donc des abstractions pures. Sa conception d'un Dieu créateur qui existe réellement est donc suspecte : il se peut qu'elle corresponde à une simple abstraction de l'esprit humain, comme l'ensemble P(U) précédent.
Mais les croyants objecteront à ce raisonnement qu'en créant l'homme Dieu a conçu aussi son essence, qui comprend la faculté de son esprit d'inventer, donc qu'il a prévu les transfinis, donc qu'il n'y a rien que l'homme puisse concevoir qui soit plus grand ou plus riche que Dieu, ou nouveau pour Lui…
Je qualifie d' « universelle » une caractéristique vraie en tous lieux, à tout moment et pour tous les hommes, c'est-à-dire quel que soit le contexte humain. C'est ainsi que chacune des trois religions monothéistes que sont le christianisme, le judaïsme et l'islam considère sa révélation et ses valeurs comme universelles. Pour chacun de leurs croyants tous les hommes devraient avoir les mêmes valeurs, celles qu'enseigne la religion à laquelle il croit. (Ne pas confondre universel, universalité [D5] et universaux [168].)
Malheureusement, il n'en est pas ainsi : ces trois religions ont bien des valeurs communes, mais leurs enseignements diffèrent sur bien d'autres. Et ces différences ne sont pas limitées au domaine de la foi, elles concernent aussi le domaine culturel.
J'appelle ici « culture » par opposition à « nature » ce qui est production humaine. En ce sens-là, une religion est une production culturelle, un sous-ensemble d'une culture particulière. Exemple : il suffit de lire une demi-heure le Coran pour voir que la religion musulmane provient de la culture d'un certain peuple du désert d'Arabie, tel qu'il vivait aux environs du VIIe siècle [12].
Une culture ne peut être universelle que si l'on suppose une nature humaine unique, supposition contredite par les faits historiques et géographiques. C'est ainsi que certaines valeurs morales (permis/défendu…) et esthétiques (beau/laid…) ont varié et varient encore selon les époques et les sociétés. Exemples : les opinions sur le cannibalisme ou la virginité, les canons de beauté féminine… Il existe cependant des universaux culturels [168].
Puisque toute culture comprend des valeurs, croyances et attitudes n'existant pas dans les universaux, et que toute religion est une production culturelle plus riche que ces universaux, il ne peut y avoir de religion universelle, tant pis pour les prétentions des religions monothéistes ! En général les valeurs morales d'une religion (ou les valeurs esthétiques d'une culture) ne sont donc valables que pour les fidèles de cette religion-là ou les personnes qui ont cette culture-là, pas pour les fidèles des autres religions ou pour les athées, et pas pour les personnes qui ont d'autres cultures. Que certaines valeurs comme celles des universaux soient communes à plusieurs religions ne change pas grand-chose au caractère relatif des religions et des cultures.
Le relativisme culturel, très généralement admis de nos jours par les intellectuels, a une conséquence importante : il est inadmissible de se référer aux valeurs d'une culture ou d'une religion pour juger des valeurs d'une autre culture ou d'une autre religion ! En somme, nous ne voulons plus faire au début du XXIe siècle l'erreur faite jusqu'au début du XXe, lorsqu'on considérait en Europe les peuples d'Afrique, d'Asie ou d'Australie comme des sauvages et des mécréants, c'est-à-dire des arriérés bons à coloniser dans leur propre intérêt.
Remarque sur le relativisme culturel : les universaux comprennent des valeurs universelles parce qu'attachées à la notion même d'être humain ; de telles valeurs ne peuvent être niées par aucune culture. C'est ainsi que chaque être humain, quelle que soit sa culture, a droit au respect de son intégrité physique ; donc aucune culture - fut-elle traditionnelle en Afrique - ne justifie une mutilation comme l'excision des femmes. Ceux qui, au nom du politiquement correct représenté par le respect de cultures étrangères, voudraient qu'on tolère en France des pratiques comme l'excision ou la privation de femmes de certains droits fondamentaux se comportent comme des barbares.
Ce qui précède étend donc aux domaines culturel et religieux la règle qui s'impose dans le domaine logique à propos de l'existence de Dieu (être extérieur à notre Univers), existence qu'on ne peut déduire de constatations faites dans notre Univers : en matière de culture ou de religion, on ne peut juger les valeurs de l'une à partir de celles d'une autre, ni d'un point de vue logique ni d'un point de vue moral.
Tout ce qu'on peut faire, à titre d'hypothèse de travail, c'est de supposer que l'extérieur d'un domaine se comporte comme l'intérieur, mais ce n'est qu'une hypothèse, un modèle commode dont les conséquences sont à vérifier… mais sont par définition invérifiables concernant l'extérieur de l'Univers, donc Dieu.
Les croyances
religieuses ne sont pas vérifiables, mais les religions sont multiples et
particulières. En supposant que la vérité
est une :
§ Si on considère une religion, dans la totalité des vérités qu'elle révèle, comme nécessairement ou vraie ou fausse, alors il y a tout au plus une seule des multiples religions qui est vraie, toutes les autres étant fausses, tant pis pour leurs adeptes.
§ Si on considère une religion comme pouvant être partiellement vraie et partiellement fausse, on se dresse contre tous les croyants de chacune des religions, qui n'acceptent pas d'en discuter la moindre partie du dogme.
Une croyance religieuse est donc, par nécessité, intolérante : elle renie toutes les autres, les traite d'hérésies et leurs fidèles d'hérétiques. Un fidèle a donc le droit de ne pas croire sans preuve sauf lorsqu'il s'agit de sa religion : en matière de foi, il doit renoncer à être rationnel. Il y a des gens qui trouvent un tel renoncement insultant pour leur intelligence, leur liberté et leur dignité d'homme.
Par définition, une activité téléologique est dirigée vers un but. Les tenants d'une preuve téléologique de l'existence de Dieu (appelés "créationnistes") partent de l'évidence (pour eux) d'une finalité constatable dans notre monde, finalité qu'ils attribuent à la volonté divine et qu'ils considèrent comme un déterminisme. Pour eux, et notamment l'Eglise catholique qui l'a réaffirmé en 2005 et encore en 2007 :
« Il est évident que le monde, avec ses lois physiques, et l'homme avec son âme, ne sont pas le fruit du hasard, mais celui d'une volonté divine, ce qui prouve l'existence de Dieu, origine de cette volonté. »
Certains (mais pas le pape Benoît XVI) s'opposent donc à l'interprétation darwinienne de l'évolution, qui conjugue hasard lors des mutations et réponse aux contraintes du milieu lors de la sélection naturelle.
Hélas pour les créationnistes et comme le pape Benoît XVI lui-même l'admet, la théorie évolutionniste de Darwin est aujourd'hui largement confirmée par les faits et admise par la communauté scientifique.
Hélas aussi pour eux, la paléontologie a fourni de nombreux exemples incompatibles avec le créationnisme et la téléologie. Si une finalité dirigeait l'évolution, celle-ci devrait obéir à des lois générales permettant les prévisions (c'est-à-dire des lois déterministes), mais ce n'est pas le cas : les lois de l'évolution ont un caractère chaotique, modélisé de nos jours par la théorie des attracteurs de Prigogine.
Enfin, même si on admet que l'Univers résulte d'une volonté créatrice, donc d'un Créateur, rien ne permet d'attribuer à celui-ci les qualités de perfection, de miséricorde, etc. qu'on attribue à Dieu, et ce d'autant moins qu'il y a un problème du mal cause de bien des souffrances.
La biologie moléculaire moderne montre l'existence d'un programme génétique dans tout être vivant. Celui-ci est un véritable logiciel, qui s'exécute dans la machinerie cellulaire en interprétant le code de nos gènes, et régit tous les phénomènes vitaux, y compris l'adaptation à des environnements changeants par autoprogrammation, la réparation des défauts de réplication génétique, l'évolution des espèces et la pensée en général - en tant qu'elle n'existe que par le fonctionnement de nos neurones.
Nous avons donc la preuve que les fonctions les plus nobles de la vie sont créées par la matière vivante et son logiciel génétique en même temps que ses cellules sans aucune intervention transcendante (détails). Nous savons même par suite de quelle confusion certains philosophes se sont trompés en affirmant que l'homme est libre de ses choix malgré le matérialisme. Nous n'avons cependant pas encore réussi à créer un être vivant, fut-il seulement unicellulaire, à partir de molécules de chimie minérale. Certains chercheurs prétendent être près d'aboutir [248], mais à ce jour (2010) ils n'ont pas encore réussi.
Mais bien entendu, nous n'avons pas - et n'aurons jamais - la preuve qu'une intervention transcendante est impossible ou qu'elle n'a jamais eu lieu, Kant nous l'a expliqué depuis longtemps.
Une discussion bien plus complète est disponible dans la 3e partie de cet ouvrage.
Tous les arguments invoqués par les créationnistes ont en commun leur émerveillement devant la complexité et l'adaptation à leur milieu de nombreux êtres vivants, allant de l'homme avec son intelligence à des bactéries simples mais munies de flagelles natatoires et de remarquables mécanismes vitaux. Refusant de concevoir qu'un tel niveau de complexité et d'adaptation soit le fait de mutations aléatoires (comme le prétend l'évolutionnisme), ils l'attribuent à Dieu. Leur argumentation souffre de trois défauts :
§ Ils oublient le temps en supposant que les êtres vivants ont été créés tels que nous les voyons aujourd'hui.
Mais la vie est apparue sur terre il y a 3.5 milliards d'années, un temps suffisant pour que plus d'un trillion de générations de bactéries se succèdent, chacune pouvant faire l'objet de mutations. Les premiers hominidés sont apparus en se différentiant des singes il y a environ 8 millions d'années, se transformant ensuite en l'Homo sapiens sapiens actuel en passant par des dizaines d'étapes intermédiaires que nous connaissons. Et nous connaissons aussi les étapes qui ont permis aux singes d'apparaître à partir d'êtres moins évolués : ils ont disposé de centaines de millions d'années, c'est-à-dire de millions de générations successives susceptibles de muter pour évoluer.
Affirmer que la complexité et l'adaptation du vivant d'aujourd'hui sont trop improbables pour être le fait de l'évolution darwinienne ne tient pas compte du temps disponible pour que les générations successives se transforment par mutations, et que la sélection naturelle ne conserve que les êtres les mieux adaptés.
§ Ils oublient le principe d'identité (un des trois principes de base de la logique) [16] : à un instant donné, une situation est ce qu'elle est (exactement ce qu'elle est, avec 100 décimales de précision si c'est une valeur de variable physique mesurée !)
Un homme peut s'étonner de la petitesse de la probabilité que la situation qu'il constate en cet instant soit survenue par hasard, parce que l'homme s'étonne facilement de ce qu'il ne s'explique pas. Mais le fait est que la situation en cet instant ne peut pas être autre que ce qu'elle est ! Donc toute évaluation de la probabilité pour que la situation (ou une valeur de variable) soit ce qu'elle est qui ne trouve pas une probabilité de 1 est fausse, c'est une pure spéculation.
Voir la discussion complète là.
Par conséquent, la découverte de résultats étonnants ou de coïncidences dans une situation réelle est un phénomène psychologique qui ne justifie pas qu'on les attribue à une volonté divine.
§ Ils n'ont aucune théorie scientifique à proposer pour remplacer l'évolutionnisme. En effet, tout le développement des sciences se fait - et avec succès - en cherchant à expliquer le monde sans recourir à Dieu, à la métaphysique ou à la magie, en se basant seulement sur des expériences et des déductions logiques. Attribuer un phénomène du monde réel à Dieu revient à renoncer à l'expliquer scientifiquement.
Le créationnisme n'est pas une théorie, on ne peut en tester les hypothèses expérimentalement, on ne peut s'en servir pour prévoir l'évolution future, qui d'ailleurs dépend de Dieu.
Enfin, la preuve téléologique repose sur une faute de raisonnement impardonnable, bien que fréquemment constatée. Elle consiste à dire : « Puisque je ne puis justifier de manière scientifique l'harmonie du monde et la complexité de ses créatures, alors j'attribue ces qualités à la volonté divine. » Elle revient à dire « ce que je ne comprends pas, je l'attribue à Dieu » ; c'est ce qu'a fait l'Eglise catholique pour bien des « miracles » restés sans autre explication. Pourquoi ne pas attribuer la création et l'harmonie inexpliquées du monde et des hommes à une race avancée venue d'une galaxie lointaine ? L'ignorance ne justifie pas l'invention d'une explication et ne prouve pas sa valeur !
Voir aussi le rapport parlementaire [D8], qui énumère les arguments scientifiques contre le créationnisme et en faveur de l'évolutionnisme, et décrit la position militante des créationnistes européens et américains.
Voir enfin l'étonnant principe anthropique, forme moderne de la même erreur.
Nous avons déjà vu que l'homme a imaginé Dieu à son image. L'homme ayant constamment une finalité dans son action, du fait de ses désirs et de ses penchants naturels, en l'imaginant il a prêté à Dieu la même préoccupation, tout comme il a prêté à Dieu la jalousie à l'égard d'autres dieux que Dieu a interdit d'adorer [D1]. Il est plus rassurant de faire confiance à Dieu, bon et juste, pour diriger l'évolution, qu'au hasard aveugle et inhumain.
Cette possibilité d'une origine humaine de la téléologie prêtée à Dieu est confirmée par la position de Kant. Celui-ci attribue bien à la volonté de Dieu la cause morale de l'ordre et de l'évolution du monde. Mais s'il admet une téléologie morale (qu'on peut présenter comme une théologie), Kant rejette toute téléologie physique : il démontre que la raison exclut que la fin ultime de la nature provienne d'un être - Dieu - situé à la fois dans la nature (c'est-à-dire l'Univers) et en dehors d'elle.
Un Dieu qui sait
tout ne pense pas, car Il n'a pas de problème à résoudre. Il ne peut donc avoir
d'intention, car une intention est une pensée et suppose un projet précédant sa
réalisation. Si Dieu concevait un projet, il existerait pour Lui une
possibilité qui ne serait pas encore réalisée et Il serait alors fini, ce qui
est contradictoire avec son caractère infini. En somme, on ne peut attribuer à
Dieu une séparation de la pensée et de l'existence, séparation qui impliquerait
la finitude. Ce raisonnement a été fait par Spinoza, qui en a conclu que l'existence d'un Dieu créateur intelligent
est une absurdité, ce qui rend également absurde la notion de finalité divine
gouvernant le monde, donc aussi celle de divine Providence.
La contradiction
inhérente à la notion de Dieu créateur intelligent s'ajoute à celle déjà
constatée plus haut concernant
le problème du mal, contradiction qui a obligé les croyants à déclarer que « Dieu laisse à l'homme son libre
arbitre », et qu'il faut
en matière divine renoncer à la raison car que « les voies du Seigneur sont impénétrables ».
Ces deux exemples
de contradiction incitent à la prudence : penser l'infini, quand on est un homme qui ne dispose que de concepts
et de mécanismes de pensée logique adaptés à son univers limité, risque de
mener à des contradictions.
Comme certains
philosophes l'ont remarqué, Dieu
est donc une illusion, une projection irrationnelle de nos désirs, de nos peurs
et de nos espoirs : l'homme a conçu
Dieu à son image, et celle-ci est pleine de contradictions.
Nous allons voir
dans ce paragraphe que même si on imagine un concept non contradictoire
d'infini (comme un Dieu tout-puissant mais ne créant pas et ne faisant pas de
projet), on risque de ne pouvoir s'en
servir pour réfléchir sur notre monde, faute de pouvoir se le représenter
clairement ; si on réfléchit avec, on risque de manipuler des mots
creux au lieu de garder ses deux pieds sur terre. Rappelons que pour qu'une abstraction ait un sens dans
notre conscience, il faut impérativement qu'elle puisse être représentée par
une perception sensible. Exemples :
§ Pour que le concept de "cercle"
ait assez de sens pour que je puisse m'en servir pour réfléchir, je dois
pouvoir l'associer à quelque chose de concret, comme le dessin d'un rond sur
une feuille de papier.
§ Dans
ce texte sur le déterminisme il nous faudra étendre le domaine des perceptions
sensibles à l'interprétation des phénomènes décrits par des équations et des
fonctions, seule manière de les représenter à l'échelle atomique, trop petite
pour nos sens. Nous arriverons à nous représenter mentalement ces équations et
fonctions en songeant à des images de courbes ou de surfaces auxquelles chacun
peut s'habituer peu à peu.
Hélas, il n'est pas
possible de représenter l'infinité de Dieu à l'aide d'une image, d'un schéma ou
d'une équation ; on ne peut le définir qu'avec des règles comme "Il est plus grand que tout", "Il
sait tout" ou "la divine Providence est infiniment secourable",
et ces règles ne sont pas représentables de manière sensible.
Si je reprends
alors, par exemple, la notion de "Providence infiniment secourable"
que j'ai acceptée sans me la représenter, et que je l'applique au monde dans
lequel je vis, avec ses guerres et ses souffrances, la contradiction saute aux
yeux : la notion contredit la réalité dans de nombreux cas. En fait, c'est
l'application même de la notion de Providence au monde concret qui en construit
des représentations, et ce sont celles-ci qui montrent son caractère
contradictoire. On voit sur cet exemple à quel point il est indispensable de valider un concept au moyen de représentations
sensibles de ce qu'il implique.
Exemple : si on
me propose un emploi d'un type nouveau pour moi, avant de l'accepter ou de le
refuser je dois me représenter concrètement, au moyen d'exemples, mon activité
dans le cadre de cet emploi. Que ferai-je chaque jour, en serai-je capable,
serai-je heureux de le faire, etc.
On trouvera une discussion plus approfondie de ce sujet dans l'ouvrage de Luc Ferry [7], qui résume bien le problème, et notamment la citation [D9].
La position de Kant sur l'existence physique d'un Dieu créateur est un agnosticisme : pour lui, une telle affirmation est indémontrable dans le cadre de la logique et l'existence de Dieu est un postulat, comme l'immortalité de l'âme et le libre arbitre de l'homme. Ces postulats sont à la fois indémontrables et (pour un croyant) indispensables au devoir de respect des règles morales.
§ Pour un athée, une bonne action n'est pas nécessairement récompensée et une mauvaise action n'est pas nécessairement punie. Il n'y a donc pas de raison logique de respecter les règles morales, et c'est à la société de promulguer, enseigner puis faire respecter des lois, bien qu'une loi soit souvent incapable de remplacer une règle morale.
§ Pour un croyant, toutes les actions, bonnes ou mauvaises, sont tôt ou tard récompensées ou punies par Dieu. Il est donc indispensable de postuler Son existence pour justifier logiquement l'obligation de chacun de faire son devoir.
Le caractère indémontrable de l'existence de Dieu à partir
des concepts issus de la nature et des lois de la raison peut être rapproché
des deux théorèmes de Gödel. Ces
théorèmes, dits « d'incomplétude », affirment que dans tout système formel (axiomatique)
comprenant l'arithmétique il existe des propositions dont on ne peut démontrer
ni la véracité ni la fausseté. On ne
peut même pas prouver que les axiomes de base de ce système sont cohérents
(c'est-à-dire non contradictoires) [6]. En plus, dans la mesure où un système
formel constitue un langage, il est impossible de définir la vérité dans ce
langage même, il faut recourir à un langage plus puissant, extérieur au
premier. Nous verrons cela plus en détail dans la 3e partie.
Pascal a admis qu'on ne pouvait démontrer l'existence de Dieu comme on démontrait un théorème de géométrie. Le pari qu'il propose aux incroyants consiste à dire que, puisqu'on ne peut prouver que Dieu existe, il est sage de parier que c'est le cas : si on perd son pari parce que Dieu n'existe pas, on ne perd que le temps et les efforts d'une courte vie terrestre, alors que si on gagne le pari on gagne la félicité éternelle ; le bénéfice potentiel étant infini alors que la perte potentielle est finie, il faut parier sur l'existence de Dieu.
Il est clair que ce raisonnement est faible.
§ D'abord il remplace la recherche de la vérité (Dieu existe-t-il ?) par celle de l'intérêt personnel, ce qui est suspect et incite à croire que cette vérité est fausse, peu probable ou impossible à démontrer.
§ Ensuite, rien ne prouve qu'il n'y ait que deux possibilités, l'existence de Dieu avec un Paradis, un Purgatoire et un Enfer, ainsi que les commandements chrétiens ; et la non-existence : si Dieu et la vie après la mort étaient autrement que l'Eglise les imagine, on aurait peut-être parié à tort en omettant d'autres choix.
§ Et si les probabilités étaient autres (par exemple 99 chances sur 100 d'aller au Paradis même si on a beaucoup péché, parce que Dieu pardonne), l'effort de vivre en respectant les règles morales serait-il toujours justifié ?
A mon avis, le pari de Pascal est le genre de raisonnement qui passe bien auprès d'un auditoire pendant le discours d'un orateur habile, parce qu'il a l'air correct et que l'orateur est sympathique, mais pas un raisonnement qu'on peut soutenir par écrit pour des gens qui réfléchissent.
Le choix d'être athée est aussi justifié - ou peu justifié -
que celui d'être croyant. Les philosophes positivistes ont cru que la
connaissance scientifique (démontrable ou
justifiable par l'expérience) pouvait et devait remplacer la foi révélée en Dieu. Ils ont donc accusé les croyants d'avoir inventé,
dans leur religion, un mythe basé sur
une illusion destinée à consoler les malheureux, à leur laisser espérer
qu'après leur mort ils obtiendront bonheur et justice. Freud disait que la
religion procède toujours d'une illusion, provenant du désir infantile de protection et de consolation.
En fait, que l'on
soit croyant ou non, il faut pouvoir adopter, à l'échelle individuelle comme à
l'échelle sociétale, une morale, c'est-à-dire
des règles de comportement permettant une vie en société harmonieuse. Le
problème est alors de définir et justifier des règles où l'égoïsme de
l'individu passe après l'intérêt de la société.
§ Avec
la religion, ce problème
est résolu et les règles sont clairement enseignées, avec menace d'aller en Enfer
si on les enfreint et promesse de Paradis après une vie vertueuse : la
carotte et le bâton.
§ Sans
religion, Kant a montré que
la raison ne pouvait pas justifier l'altruisme et l'universalité [D5] (pourquoi sacrifier mon intérêt personnel à
celui d'autrui ou de la société, en l'absence de crainte de punition divine ou
d'espoir de récompense dans l'au-delà ?).
Kant a donc proposé,
aux croyants comme aux athées, un axiome de valeur suprême remplaçant la vérité
révélée : le devoir. Un homme
doit faire son devoir, donc être vertueux, parce
que c'est son devoir, que c'est la
seule manière d'avoir une conduite méritante. En fait, il doit incorporer à
son subconscient les règles morales si parfaitement qu'il puisse se passer de
la peur du châtiment divin ou du gendarme, et de tout espoir de
récompense ; sa raison d'être vertueux doit être le sens du devoir qu'il a
en lui-même, et être acquise peu à peu par éducation et imitation des hommes
sages.
Nous verrons dans la 3e partie de cet
ouvrage que la confiance de Kant dans le pouvoir de la raison d'imposer à un
homme de faire son devoir est un vœu pieux. Comme Freud l'a montré, ce n'est
pas le cas : tout homme a un ensemble ordonné de valeurs, et
si son désir d'être vertueux et de faire son devoir est moins fort qu'un autre
désir, il ne peut vouloir faire son devoir, il s'efforcera de satisfaire son
désir le plus fort.
Dans ce qui précède
nous n'avons envisagé que deux hypothèses : « Dieu existe » et « Dieu n'existe pas ». Pourquoi n'y en aurait-il pas une
troisième, « Dieu existe autrement ? » Plus précisément, pouvons-nous répondre à
la question suivante : « Y
a-t-il quelque chose d'externe à notre Univers (c'est-à-dire de transcendant)
qui puisse influer sur ce qui s'y passe ? »
Cette dernière question peut être reformulée en faisant intervenir le
déterminisme : « Y a-t-il des phénomènes de notre Univers qui n'obéissent
pas au déterminisme, dont les causes sont entièrement internes à notre
Univers ? ».
Un cas particulier
de ce problème est particulièrement important par ses implications
morales : « Un homme est-il libre de décider ce qu'il veut, cette
liberté impliquant la possibilité d'échapper au moins en partie au
déterminisme, ou toutes ses décisions sont-elles déterminées par des causes
internes à notre Univers ? » Ces points sont abordés dans la 3e
partie de cet ouvrage.
A ma connaissance, aucun philosophe à ce jour n'a réussi à invalider ou même à perfectionner substantiellement les conclusions de Kant. On ne peut démontrer :
§ Ni que Dieu existe, ni qu'Il n'existe pas ;
§ (S'Il existe) qu'Il a créé ou non le monde ; qu'Il y intervient ou non ; qu'il est bon...
Croire en Dieu reste donc une possibilité pour les hommes qui veulent une justification religieuse du devoir d'une conduite morale, mais en tant que postulat. Et pour ce qui est d'expliquer par l'existence de Dieu la création et le fonctionnement du monde physique, ainsi que de lui donner une finalité, c'est indémontrable et ne peut résulter que d'un choix personnel purement arbitraire, par exemple dans le cadre d'une des religions qui apportent une réponse.
Cet ouvrage soutient qu'on peut se passer de croire en Dieu et en son intervention pour expliquer le monde et la vie, notamment celle de l'homme, intelligent et libre. Et il laisse soupçonner - sans preuve, ce n'est qu'un soupçon - que Dieu a été inventé par l'homme pour répondre à des besoins psychologiques comme donner un sens à sa vie et au monde, répondre aux problèmes du salut et du besoin de justice, etc.
Le livre [5], publié en septembre 2006 par le philosophe français André Comte-Sponville, montre avec un texte clair et facile à lire qu'on peut se passer de religion et trouver une morale et une spiritualité sans Dieu, sans religion révélée, sans Eglise.
Le court texte de J-P Sartre "L'existentialisme est un humanisme" [15] apporte un point de vue intéressant sur l'existence de Dieu et la liberté de l'homme. Pour un débat plus large, voir la 2ème partie de cet ouvrage-ci.
[D1] "Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face" et autres interdictions concernant d'autres dieux dans la Bible http://www.onlinebible.org/html/fre/ : Exode 20-3, 22-20, 23-13 ; Deutéronome 5-7, 6-14, 7-4, 8-19, 11-16 ; Josué 23-16, etc.
[D3] "Les voies du Seigneur sont impénétrables" :
§ Descartes - "Méditations métaphysiques" http://abu.cnam.fr/cgi-bin/donner_html?medit3
"…il ne me semble pas que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu."
§ Bible Louis Segond http://www.onlinebible.org/html/fre/ : Psaumes chapitre 139, verset 17 :
"Que tes pensées, ô Dieu, me semblent impénétrables ! Que le nombre en est grand !"
[D4] The New York Times, citant le Cardinal
Schönborn : "Leading Cardinal
Redefines Church's View on Evolution" (09/07/2005) http://select.nytimes.com/search/restricted/article?res=FB0D13FE3E590C7A8CDDAE0894DD404482
Citations :
"The cardinal, Christoph Schönborn, archbishop of Vienna, a
theologian who is close to Pope Benedict XVI, staked out his position in an
Op-Ed article in The New York Times on Thursday, writing, 'Evolution in the
sense of common ancestry might be true, but evolution in the neo-Darwinian
sense -- an unguided, unplanned process of random variation and natural
selection -- is not.' ''
"In his essay, Cardinal Schönborn asserted that he was not trying
to break new ground but to correct the idea, 'often invoked,' that the church
accepts or at least acquiesces to the theory of evolution."
[D5] Définitions des qualités d'altruisme et d'universalité utilisées dans ce texte :
§ Altruisme : désintéressement, abnégation, générosité, faire passer l'intérêt de l'autre avant le mien ;
§ Universalité : ensemble des hommes, société tout entière, faire passer l'intérêt général avant le mien.
[D6] "Valeurs perdues, bonheur
perdu : pourquoi notre société déprime - Sociologie de la
sinistrose française" http://www.danielmartin.eu/Cours/Sinistrose.pdf
[D7] Position officielle
du pape Benoît XVI sur le créationnisme et l'évolutionnisme
Extrait de la réponse de Benoît XVI à une question posée le 24/07/2007 :
"Je vois actuellement en Allemagne, mais aussi aux Etats-Unis, un débat assez vif entre ce qu'on appelle le créationnisme et l'évolutionnisme, présentés comme s'ils étaient des alternatives qui s'excluent : celui qui croit dans le Créateur ne pourrait pas penser à l'évolution et celui qui en revanche affirme l'évolution devrait exclure Dieu. Cette opposition est une absurdité parce que, d'un côté, il existe de nombreuses preuves scientifiques en faveur d'une évolution qui apparaît comme une réalité que nous devons voir et qui enrichit notre connaissance de la vie et de l'être comme tel. Mais la doctrine de l'évolution ne répond pas à toutes les questions et surtout, elle ne répond pas à la grande question philosophique : d'où vient toute chose ? et comment le tout s'engage-t-il sur un chemin qui arrive finalement à l'homme ? Il me semble très important et c'est également cela que je voulais dire à Ratisbonne dans ma Conférence, que la raison s'ouvre davantage, qu'elle considère bien sûr ces éléments, mais qu'elle voit également qu'ils ne sont pas suffisants pour expliquer toute la réalité. Cela n'est pas suffisant, notre raison est plus ample et on peut voir également que notre raison n'est pas en fin de compte quelque chose d'irrationnel, un produit de l'irrationalité, mais que la raison précède toute chose, la raison créatrice, et que nous sommes réellement le reflet de la raison créatrice. Nous sommes pensés et voulus et, donc, il existe une idée qui me précède, un sens qui me précède et que je dois découvrir, suivre et qui donne en fin de compte un sens à ma vie."
La position du pape, qui admet l'évolution, contredit sur ce point celle du cardinal Schönborn [D4].
[D8] Rapport à l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe "Les dangers du créationnisme dans l’éducation" (8 juin 2007) http://assembly.coe.int/Mainf.asp?link=/Documents/WorkingDocs/Doc07/FDOC11297.htm
[D9] Citation
de Luc Ferry issue de [7], pages 137 à 143 :
"un être fini qui tente de penser l'infini ne peut
jamais échapper à la contradiction, mais il peut seulement choisir de situer
cette contradiction dans le fait de nier son propre point de vue (alors,
suivant la logique du concept, il obtiendra un concept non contradictoire mais
irreprésentable), ou dans le fait de déformer, par son point de vue, le concept
qu'il tente de penser (alors, suivant la logique du schème, le concept
deviendra représentable mais contradictoire)."
[D10] Réflexion consciente pour trouver un sens
Voir le paragraphe au titre ci-dessus dans « Besoin de sens et raisonnements faux »
http://www.danielmartin.eu/Philo/BesoinDeSens.pdf .
"L'homme
n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.
[…] Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il nous faut
relever et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir.
Travaillons donc à bien penser voilà le principe de la morale."
Blaise Pascal - Pensées [66]
Matérialisme et
spiritualisme sont deux doctrines philosophiques opposées.
La doctrine
matérialiste postule que toute réalité
- qu'il s'agisse d'objets, d'êtres vivants ou d'événements – est faite de
matière, a pour cause des processus physiques, ou même se réduit à de tels
processus ; en particulier, l'esprit humain est lui-même une manifestation
de l'activité de ses neurones, activité dont il est la conséquence et sans
laquelle il n'existe pas.
Nous verrons, en
définissant le déterminisme étendu, que tout phénomène de la nature obéit à des lois physiques, et que
toutes les lois physiques sont gouvernées par le déterminisme étendu. Postuler le matérialisme oblige
donc à postuler le déterminisme, et nous
verrons que postuler le déterminisme étendu
oblige à postuler le matérialisme.
La doctrine
spiritualiste postule l'existence d'une
réalité immatérielle, donc non perceptible pour les sens de l'homme ou ses
instruments de mesure. Cette réalité immatérielle est décrite par les concepts d'esprit, d'idée, d'essence, de divinité,
d'âme et de volonté, et la
réalité matérielle en découle : le monde a été créé par Dieu, c'est un
résultat de Sa volonté ; Dieu a aussi défini et créé l'essence de l'homme (sa définition abstraite, en quelque sorte),
qui précède l'existence de son corps matériel, comme l'essence de tout objet
réel précède l'existence de celui-ci.
Pour un spiritualiste
comme l'étaient les platoniciens, les objets réels ne sont que des copies
d'idées transcendantes, seule réalité objet de la connaissance. Les vérités
mathématiques, même si ce sont de pures abstractions comme la théorie des
ensembles ou l'arithmétique, sont absolues, éternelles et objectives, bref
universelles ; elles seraient tenues pour vraies même par les habitants
d'un autre système solaire. Pour plus de détails, voir le paragraphe sur les platoniciens.
Du temps des anciens Grecs comme aujourd'hui, les philosophes se sont opposés sur la question de savoir ce qui est réel.
§ Certains philosophes, appelés matérialistes, considèrent que les objets matériels existent vraiment, que la réalité objective existe aussi et qu'elle est perceptible par nos sens : « Je vois une table, donc elle existe et elle existe objectivement aussi pour mon voisin. » Descartes, se demandant s'il existait bien, a fini par conclure : « Je pense, donc je suis [c'est-à-dire j'existe] ».
Le matérialisme postule que la
réalité (l'Univers) existe indépendamment de l'homme qui se la représente
mentalement, bien que l'esprit
d'un homme soit
incapable de distinguer entre la réalité et sa représentation (voir citation de Kant : « cent thalers que
j'imagine simplement sont exactement pareils [dans ma pensée] à cent thalers qui existent réellement… ») Ce postulat d'indépendance
entre la réalité et ses représentations mentales est connu sous les noms de « postulat de réalisme »
ou de « postulat de
réalisme métaphysique ».
Le postulat opposé
au réalisme est l'idéalisme, qui
n'admet pas que la réalité externe soit la cause de nos représentations :
· Soit parce que la réalité matérielle n'existe pas, car seul existe l'esprit qui la perçoit (postulat d'immatérialisme) ;
· Soit parce qu'il considère que toute réalité externe est une représentation d'une conscience ou d'un sujet pensant ;
· Soit parce qu'il affirme, comme Platon, que la cause de toute réalité matérielle est une Idée, seule réalité véritable.
Dans le langage courant, un matérialiste est une personne qui s'attache essentiellement aux valeurs, aux biens et aux plaisirs matériels. Nous n'utiliserons pas ce sens du mot dans la suite du texte, où le mot matérialisme ne nous intéressera que dans son sens philosophique, où il désigne un principe métaphysique affirmant que « tout est matière ou issu de la matière ».
§ Les philosophes non matérialistes, appelés spiritualistes, considèrent qu'il existe un principe spirituel, distinct et indépendant du corps de l'homme, et que l'esprit est supérieur à la matière. (Je n'ai jamais vu d'énoncé clair des supériorités de l'esprit sur la matière.)
Les spiritualistes pensent que les concepts et opérations intellectuelles de l'homme ne peuvent s'expliquer par les seuls phénomènes physiologiques. Ils pensent aussi qu'il y a dans l'homme deux types de besoins différents :
· les besoins physiologiques (manger, dormir, etc.)
· les désirs proprement humains (être apprécié…)
Pour un spiritualiste
l'homme a deux dimensions : l'âme et le corps, l'âme étant supérieure au
corps (toujours sans définition précise de l'âme et sans qu'on sache clairement
en quoi réside cette supériorité).
A
partir de la description du spiritualisme qui précède, une première remarque
s'impose à un esprit soucieux de rigueur : les concepts de base du spiritualisme ("principe
spirituel", "esprit", "âme", "impossibilité de
réduire l'esprit de l'homme à une émanation de son corps",
"supériorité"…) sont vagues ; il n'en existe aucune définition précise et leur compréhension fait
appel à l'intuition irrationnelle.
Exemple de philosophe spiritualiste : Platon
Depuis le
philosophe grec Platon, l'homme sait qu'il est trompé par ses sens, et que ce qu'il voit n'est qu'un reflet de la
réalité, reflet construit par son esprit lorsque celui-ci se représente
cette réalité. L'homme est victime de ses idées préconçues, de ses craintes, de
ses illusions et de ses attentes.
Platon a décrit
l'illusion de la vision humaine dans un texte célèbre, "l'allégorie de la
caverne", appelé aussi "mythe de la caverne" [M1]. Ce texte affirme que l'homme prend souvent l'image construite par son
esprit (ce qu'il croit voir, ou même
ce qu'il a envie de voir) pour la
réalité. Platon en a déduit qu'il ne faut pas chercher à connaître la réalité
matérielle, qui restera toujours cachée ou déformée par nos sens et le
processus de conceptualisation de notre esprit. Il affirme qu'il existe une organisation et une harmonie
du monde qui précèdent toute matière : Platon était donc
spiritualiste.
En somme pour
Platon, et depuis son époque pour tous les spiritualistes, l'idée (l'essence, le plan) d'une chose matérielle existe toujours
avant cette chose. L'homme accède à cette réalité spirituelle uniquement au
moyen de son intuition, qui lui en fournit une « connaissance immédiate ». Pour Platon, cette réalité de
l'essence est objective, elle existe indépendamment de l'homme, et c'est la seule réalité.
C'est donc aussi la réalité ultime,
celle à laquelle on parvient en analysant la réalité perçue : la table est
faite de bois, le bois est fait d'atomes (les Grecs Empédocle, Leucippe, Démocrite,
Épicure… concevaient intuitivement l'atome, plus petite partie d'un objet parce
qu'elle est indivisible) et cet atome matériel dérive de l'idée d'atome, réalité ultime.
Le spiritualisme
affirme donc que la matière n'est qu'une
émanation de l'esprit, seule réalité ultime. Pour plus de détails, voir le paragraphe sur les platoniciens.
Matérialisme et
existence objective
Le matérialisme, au
contraire, définit la matière comme tout
ce qui existe ; et cette existence est indépendante de l'esprit de
l'homme, qui n'est que notre perception de phénomènes cérébraux. L'opposé de matérialisme est donc spiritualisme. Nous allons voir que ces
deux doctrines s'excluent mutuellement.
§ Pour un matérialiste, la matière précède la
pensée - qui en est une conséquence, et l'esprit - qui est le cadre où
s'organise la pensée. L'homme a existé avant d'inventer les notions d'esprit et
de divinité, concepts formés dans sa pensée, dont le siège est le cerveau. Et à
sa mort, sa pensée cesse d'exister.
§ Pour un spiritualiste, l'esprit a existé en
premier et a créé la matière. En particulier, l'homme matériel et spirituel a
été créé par un esprit, une idée ou Dieu. Et à la mort de son corps il n'y a
pas de raison que son esprit meure, ni son âme s'il en a une ; au
contraire, son esprit peut avoir une vie après la vie et son âme est
immortelle.
Il est clair que
ces deux conceptions s'excluent mutuellement. Pour un matérialiste « l'existence précède l'essence », comme disait Sartre dans [15] à propos
de l'homme, qui s'invente lui-même
après sa naissance ; l'essence ne précède l'existence que lorsque l'homme
fait un plan d'un objet avant de le fabriquer. Pour un spiritualiste c'est le
contraire : l'essence précède l'existence.
Un matérialiste
cohérent est athée, alors qu'un spiritualiste croit en Dieu ou en un Esprit
créateur du monde et de l'homme.
Pour un matérialiste, un être vivant est fait de molécules matérielles, soumises aux lois de la physique, de la chimie et de la biologie. Il considère que ses actes, ses transformations (croissance, etc.) et tout ce qui lui arrive pendant sa vie d'être vivant, tout cela est soumis à ces lois de la nature.
Certaines lois sont connues, d'autres encore à découvrir, mais tous les événements de la vie sont soumis à des lois scientifiques, aucun n'est soumis à une volonté divine, à une prédétermination qui constituerait l'essence de l'homme, c'est-à-dire son "cahier des charges", sa "spécification fonctionnelle" ou son destin.
Cette conception matérialiste de la vie est appelée "mécanisme" par les philosophes ; c'est une théorie qui affirme que tout ce qu'on observe chez un être vivant, tout ce qui lui arrive, se déduit « mécaniquement » de son passé et de l'application des lois scientifiques, lois qui admettent dans certains cas l'existence du hasard et qui relèvent du déterminisme.
Conclusion : l'adoption de la doctrine matérialiste entraîne nécessairement celle du déterminisme ; mais compte tenu des inadéquations du déterminisme traditionnel, nous verrons qu'il s'agit du déterminisme étendu.
Pour un
spiritualiste, au contraire, un être vivant ne peut pas fonctionner
comme une machine qui obéit aux seules lois scientifiques découvertes par
l'homme. Les spiritualistes
reprochent aux mécanistes leur conception de l'homme qui fait dépendre tout
acte, à un instant donné, de données physiques, de lois scientifiques et de
hasard, mais pas de quoi que ce soit d'immatériel ou produit par une idée. Pour
un spiritualiste, si les actes d'un homme étaient de telles conséquences
automatiques ou un pur effet du hasard, sa
liberté de choix n'existerait pas et il ne serait pas responsable
des conséquences de ses choix et de ses actes.
En particulier, un
assassin aurait forcément assassiné
sa victime et on ne pourrait lui reprocher cet assassinat, conséquence de
circonstances et de lois dont il n'est pas responsable.
Les spiritualistes
ne séparent donc pas l'explication de la
réalité et son interprétation morale,
à laquelle ils veulent que la réalité soit soumise. Ils refusent aussi que la
mort d'un homme soit la fin de tout ce qui comptait pour lui, et croient en un
salut dans une vie après la mort. Bref, ils ne distinguent pas ce qui est de ce qu'ils
voudraient.
Un spiritualiste
trouve insupportable l'idée que l'homme n'est ni libre de ses choix ni
responsable. Il soutient, au contraire, que le comportement de l'homme et sa
vie biologique sont soumis à l'esprit : celui de Dieu ou d'une puissance
créatrice de l'Univers, dont la volonté est responsable de l'harmonie qui y
règne et de l'évolution des êtres vivants. Il soutient que tout s'explique par une finalité supérieure, déterminisme
divin qui a laissé à l'homme une certaine liberté, appelée « libre arbitre ».
Le spiritualisme explique la beauté et l'harmonie
de l'Univers, ainsi que l'existence de créatures aussi élaborées que les
animaux et l'homme, par l'impossibilité que de telles merveilles soient le
fruit du hasard. Il croit en l'existence d'une conception initiale qui a voulu que cela soit ainsi, donc d'un
concepteur qui avait une finalité supérieure. Les Américains appellent ce postulat sur la création du monde
"Intelligent Design" (conception intelligente).
Un spiritualiste
n'aime pas, non plus, expliquer un événement en l'attribuant au hasard, parce
que croire au hasard c'est accepter que le
monde n'a pas toujours un sens, ce qui contredit le principe même du
spiritualisme : tout ce qui est, tout ce qui advient, résulte d'une idée
et a donc un sens, même si celui-ci nous est caché.
Le spiritualisme
critique donc la confiance en la science. Pour cette doctrine, seules les
productions de l'esprit humain comme l'art et la philosophie peuvent rendre
compte de l'esprit ; et elles le font en partant de l'intuition, pas de la
raison.
Un
matérialiste cohérent, donc athée, considère que le spiritualisme en général et
les religions en particulier relèvent d'une illusion anthropocentriste et de
superstitions. Le matérialisme récuse donc l'intervention dans notre Univers de
toute cause extérieure à lui, de tout surnaturel, de tout esprit immatériel -
donc de Dieu ; il en refuse même la possibilité d'exister physiquement.
Il est fréquent que
matérialistes et spiritualistes soient intolérants vis-à-vis les uns des
autres, et qu'ils militent pour convertir ceux qui s'opposent à leur point de
vue. Karl Marx, matérialiste pur et dur, écrivait dans [M2] :
"L'homme
fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. La religion est en
réalité la conscience et le sentiment propre de l'homme qui, ou bien ne s'est
pas encore trouvé, ou bien s'est déjà reperdu."
"La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple.
Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit
supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple."
Il voulait dire :
§ Que la religion est une invention humaine,
une illusion, une superstition.
§ Qu'historiquement la religion chrétienne a
promis le bonheur après la mort pour que les gens du peuple malheureux (les
prolétaires), opprimés et exploités par les capitalistes, ne se révoltent pas
pendant cette vie-ci contre ceux qui les oppriment et les exploitent. Il
considérait donc que la religion endormait le peuple comme l'opium endort celui
qui le fume, et que l'Eglise a donc toujours été de ce fait complice des tyrans
et des exploiteurs.
En somme, alors que
le matérialisme explique un fait constaté à partir de ses causes logiques et du
hasard, c'est-à-dire en quelque sorte « de bas en haut », le spiritualisme l'explique à partir d'une volonté et d'une conception
supérieures, c'est-à-dire « de
haut en bas ».
On peut dire aussi
que le matérialisme implique une connaissance par constatation, preuve et
démonstration (donc de type scientifique), alors que le spiritualisme implique
une connaissance par intuition ou révélation religieuse.
Prétendre que le
matérialisme explique les phénomènes complexes « de bas en haut » ne suffit pas : comment expliquer l'humour, par exemple, à partir
de molécules organiques ? Expliquer, c'est décrire d'une manière qui fait
comprendre, et il est impossible de faire comprendre un phénomène complexe de
haut niveau à partir de phénomènes de trop bas niveau : nous verrons par la suite qu'il faut recourir à des niveaux
d'abstraction intermédiaires, tels qu'à chaque niveau les phénomènes
s'expliquent à partir du (des) niveau(x) précédent(s). On arrive ainsi à
expliquer un phénomène de haut niveau par un graphe explicatif hiérarchisé,
dont chaque nœud s'explique par des nœuds du (des) niveau(x) inférieur(s).
Les spiritualistes
ne voient pas comment on explique des actions humaines, des pensées ou des
sentiments à partir de phénomènes matériels, simplement parce qu'ils s'y
prennent mal :
§ D'abord on doit recourir à une
hiérarchie de phénomènes de niveaux intermédiaires, dont on explique les lois ;
§ Puis on doit associer la notion de logiciel (par exemple génétique) à la
matière des cellules du corps humain : nous verrons cela plus
loin.
Ce n'est pas
simple, mais c'est la seule manière de rendre compréhensibles à notre esprit
humain des phénomènes complexes. Et l'honnêteté exige de reconnaître que
beaucoup de phénomènes restent inexpliqués par la science : quand on
pourra m'expliquer pourquoi j'aime la musique à l'aide d'une hiérarchie basée
sur des phénomènes neuronaux…
Pas plus que le
spiritualisme, le matérialisme n'est capable de fournir une vérité
absolue ; il est seulement capable parfois d'expliquer quelque chose de
complexe à partir de choses plus simples et de lois déterministes - et encore,
pas toujours ; mais il finit par admettre sans démonstration des faits et
lois de base, c'est-à-dire une axiomatique [67]. Les seuls arguments en faveur d'une telle
axiomatique sont qu'elle est falsifiable
[203] et qu'elle n'a pas encore été contredite
par un phénomène observé ou une conséquence prévisible.
Malgré ses limites,
l'explication matérialiste ainsi définie reste à mon avis préférable à
l'approche spiritualiste, qui explique les phénomènes incompris comme l'amour
par d'autres notions incomprises et vagues comme « l'esprit », « Dieu », etc., notions infalsifiables
[203] correspondant à des forces et des lois dont
on ne peut prouver ni l'existence et l'intervention, ni l'inexistence et la
non-intervention.
Nous avons déjà cité la preuve téléologique basée sur l'intuition de l'impossibilité que l'harmonie du monde soit le fruit du hasard, donc qu'elle résulte d'une finalité. Elle repose sur une faute de raisonnement évidente, et - hélas – fréquente : nous l'avons déjà vu.
Il y a une variante de cette erreur : « lorsque le hasard que je constate me dérange en contredisant mes idées préconçues, j'imagine une loi qui rend compte de mes constatations et je l'attribue à la volonté de Dieu. » Spinoza disait dans [97] :
"…les hommes jugent des choses suivant la disposition de
leur cerveau et exercent leur imagination plus que leur entendement."
"La volonté de Dieu est l'asile de l'ignorance, asile qui sert à expliquer ce qu'on ne comprend pas par quelque chose qu'on comprend encore moins".
Il y a d'autres "preuves de l'existence de Dieu" que les spiritualistes ont utilisées au cours des siècles. Elles sont décrites, analysées et, hélas, réfutées dans la 1ère partie de ce livre.
Les spiritualistes
ont un autre reproche à faire au matérialisme, reproche basé sur la violation
de la loi thermodynamique de l'entropie
toujours croissante. Voyons de quoi il s'agit.
Définition
L'entropie d'un système matériel est sa
quantité d'énergie thermique par degré de température qu'on ne peut transformer
en travail utile. Un
travail utile provenant d'un mouvement ordonné de molécules, l'entropie mesure le mouvement désordonné
(l'agitation) de ces molécules, donc l'inorganisation du système qu'elles
constituent.
Soit un système
matériel que l'on met en contact avec plusieurs sources de chaleur, de
températures absolues T1, T2, etc. Il échange alors avec
ces sources des quantités de chaleur respectives Q1, Q2,
etc. Chacune de ces quantités peut être positive ou négative, selon le sens du
transfert de chaleur. Nous supposerons que l'échange de chaleur du système se
fait de manière réversible.
On définit alors la variation d'entropie
ΔS du système par la somme des
rapports :
ΔS = Q1/T1 + Q2/T2 + …
en joules par degré Kelvin.
Dans les
transformations réelles, c'est-à-dire
non réversibles, l'égalité précédente devient une inégalité :
ΔS ³ Q1/T1 + Q2/T2 + …
Cette inégalité,
due au physicien Clausius, exprime le deuxième principe de la
thermodynamique : l'entropie d'un
système isolé qui subit des transformations est toujours croissante. En
particulier, on peut affirmer que l'énergie
convertissable en travail de l'Univers s'épuise peu à peu. (Définitions de
la thermodynamique : [25])
En 1872, le
physicien Boltzmann inventa la mécanique statistique, science qui déduit les propriétés
macroscopiques d'un système (propriétés mesurables à l'échelle humaine comme la
conductibilité thermique, la viscosité et la distribution statistique de
l'énergie entre molécules) de celles de ses molécules ou atomes. La loi qu'il
établit - et qui nous intéresse ici - exprime de manière simple l'entropie S
d'un système macroscopique en équilibre
thermodynamique à partir du nombre d'agencements W de l'ensemble de ses
molécules qui conduisent à une énergie macroscopique donnée. Expliquons cela.
Chaque molécule du
système a une certaine énergie. Si le système est un liquide, de l'eau à 27
degrés C par exemple, cette énergie est l'énergie cinétique de chaque molécule
d'eau, énergie cinétique provenant de son mouvement, lui-même dû à la
température.
A la température absolue T (en degrés Kelvin) chaque molécule a une énergie cinétique moyenne de 3/2 kT, où k est la constante de Boltzmann, k = 1.38066.10‑23 joule par degré Kelvin. Autrement dit, une température absolue T > 0 oblige toute molécule à bouger constamment, avec une énergie cinétique moyenne de 3/2kT ; si la masse de la molécule est m, sa vitesse moyenne v sera telle que ½mv² = 3/2kT, d'où v² = 3kT/m.
Pour fixer les idées, à la température T = 300°K
(environ 27°C), la vitesse moyenne d'une molécule monoatomique d'hélium He est
d'environ 1300 m/s. A une température donnée T, une molécule légère comme
l'hydrogène H2 a une vitesse moyenne plus élevée qu'une molécule
plus lourde d'azote N2 : les deux molécules ont même énergie
cinétique moyenne, mais les carrés de leurs vitesses moyennes sont dans le
rapport des masses molaires 28/2 = 14.
Bien entendu,
chaque molécule a sa propre énergie cinétique, indépendante de celle d'une
autre molécule tant que ces deux molécules ne se sont pas heurtées dans leur
agitation incessante, appelée mouvement
brownien. Ce mouvement désordonné affecte toutes les molécules d'un liquide
ou un gaz ; dans les solides, l'effet de la température se manifeste par
une vibration de chaque atome autour d'une position moyenne.
Le nombre de
molécules d'un système macroscopique est colossal ; par exemple, dans 18 g
d'eau (quantité qu'on appelle une mole)
il y a 6.02 1023 molécules (nombre d'Avogadro). Le nombre
(immense !) de vitesses que ces molécules peuvent avoir en s'agitant pour
se répartir une énergie macroscopique totale donnée est, par définition, W,
nombre que nous n'aurons jamais à écrire, heureusement !
On appelle état microscopique d'un système
macroscopique un agencement donné de
ses molécules, configuration où chacune a sa propre vitesse. Pour un état donné
du système macroscopique, d'énergie totale donnée, il y a W états
microscopiques qui ont cette énergie totale.
En fait, il est normal d'admettre que
chacun de ces états microscopiques du système macroscopique a la même
probabilité de se réaliser, et que ces états sont indépendants. Cette
probabilité est alors nécessairement 1/W, puisque la probabilité totale des W
états est une certitude et vaut 1.
Nous pouvons alors
interpréter W comme une mesure du
désordre du système : plus le système est structuré, plus ses
molécules sont liées entre elles, moins elles sont indépendantes et moins il y
a d'agencements W conduisant à une énergie donnée. Dans un gaz dont les
molécules sont indépendantes, il y a davantage d'agencements W que dans le même
nombre de molécules du même corps à l'état solide.
Exemple : soit
un système constitué de 12 g de carbone pur solide (1 mole) et 32 g
d'oxygène pur gazeux (2 moles). Soumettons-le à la transformation qui fait
brûler le carbone dans l'oxygène : C + O2 ® CO2. Le
résultat – 44 g de gaz carbonique (1 mole) - est dans un état plus
désordonné que l'état initial : son W a augmenté.
L'entropie de Boltzmann S d'un système macroscopique en équilibre
thermodynamique est définie par :
S = k ln W
où k est la constante de Boltzmann et ln W est le logarithme népérien de W.
On voit que W et S varient dans le même sens : l'entropie S est donc aussi une mesure du désordre du système.
La température et
l'entropie d'un système ne sont définies qu'au voisinage de l'équilibre.
Conséquence : tant que l'Univers est en expansion, donc loin de
l'équilibre, son entropie (très faible à l'instant du Big
Bang) peut croître.
Le deuxième principe de la thermodynamique [25]
affirme que l'entropie d'un système
matériel isolé qui se transforme ne peut qu'augmenter, traduisant ainsi un
désordre toujours croissant et une énergie susceptible d'être transformée en
travail utile toujours décroissante.
On oublie souvent
que cette affirmation n'est valable que
pour un système au voisinage de l'équilibre, dont les variables d'état
(énergie, forme géométrique, masse, etc.) sont pratiquement constantes dans le
temps.
§ A l'équilibre, le système qui se transforme
n'échange avec l'extérieur ni chaleur (qui est une forme d'énergie), ni masse ;
son entropie est constante.
§ Au voisinage de l'équilibre, les propriétés
d'une petite région donnée du système varient de manière continue : elles
ne changent jamais beaucoup sur de petites distances, ce qui suppose que les
forces agissant sur la région sont faibles.
Au voisinage de
l'équilibre thermodynamique, un système évolue donc toujours dans le sens qui
fait croître son entropie, sa désorganisation ; le temps a donc un sens
unique d'écoulement, une « flèche » du présent vers le futur qui est
peut-être due à ce que l'expansion à sens unique de l'Univers se manifeste en
tous ses points.
Par contre, un
système globalement loin de l'équilibre peut comporter des zones proches de
l'équilibre auxquelles le deuxième principe de la thermodynamique s'applique.
L'évolution d'un système en déséquilibre global peut faire passer l'état d'une
de ses régions d'une situation de déséquilibre (par exemple chaotique ou
turbulent) à une situation d'équilibre, ou inversement ; les états stables
correspondent à des minima locaux d'énergie, certains en équilibre et d'autres
en déséquilibre [289]. Contrairement à ce que croient beaucoup de gens, la thermodynamique n'exclut pas l'évolution du désordre vers l'ordre en
certaines régions d'un système loin de l'équilibre.
Comme tout système matériel, un être vivant dans son milieu environnant est soumis à la loi thermodynamique de l'entropie croissante : lorsqu'il mange et transforme des aliments en sa substance vivante, cette transformation augmente l'entropie du système global être vivant + nourriture + environnement.
Lorsque les états microscopiques sont équiprobables pour
chaque état global d'un système macroscopique qui évolue, le deuxième principe de la thermodynamique
affirme que l'état final le plus probable
de l'évolution du système macroscopique global est l'état d'équilibre
correspondant au maximum de l'entropie, c'est-à-dire au maximum de désordre.
La vie est
caractérisée par deux sortes d'ordre, par opposition au désordre du
hasard :
§ L'ordre
architectural, respecté
lorsque le code génétique détermine un arrangement précis des molécules, tel
que celui qui permet la spécialisation des enzymes ;
§ L'ordre
fonctionnel, respecté
lorsque le métabolisme des cellules coordonne des milliers de réactions
chimiques.
Pour les
spiritualistes, cette exigence d'ordre semble incompatible avec le deuxième
principe de la thermodynamique, qui affirme que l'état final d'évolution le
plus probable d'un système isolé est l'état d'équilibre désordonné
correspondant au maximum d'entropie. Ils pensent que « si le matérialisme avait raison, la
matière inerte et désorganisée des aliments se transformerait en être vivant
complexe, hautement organisé, ce qui contredit le deuxième principe ».
Enoncée de cette manière, l'objection ne tient pas : la nourriture inerte ne se transforme pas toute seule en être vivant complexe, elle le fait dans le cadre d'un système être vivant + nourriture + environnement ; la complexité qui se crée dans l'être vivant (par exemple lorsqu'un bébé qui grandit devient enfant) est accompagnée de désorganisation dans son environnement, l'entropie de l'ensemble augmentant bien.
L'évolution des espèces selon la théorie de Prigogine – Attracteurs étranges
Mais pour aller au fond des choses, le matérialisme doit expliquer comment, sans intervention divine ou extérieure, de la matière inerte peu organisée peut se transformer en matière vivante très organisée ; en particulier, comment cela s'est-il produit lors de l'apparition de la vie dans l'Univers ?
Une explication a été apportée par le chimiste belge Prigogine, prix Nobel de chimie 1977 pour ses contributions à la thermodynamique des processus irréversibles basées sur la théorie du chaos. Selon lui, les structures biologiques sont des états particuliers de non-équilibre. Elles nécessitent une dissipation constante d'énergie et de matière, d'où leur nom de « structures dissipatives » (définition).
"C'est, écrit Prigogine, par une succession
d'instabilités que la vie est apparue. C'est la nécessité, c'est-à-dire la
constitution physicochimique du système et les contraintes que le milieu lui
impose, qui détermine le seuil d'instabilité du système. Et c'est le hasard qui
décide quelle fluctuation sera amplifiée après que le système a atteint ce
seuil et vers quelle structure, quel type de fonctionnement il se dirige parmi
tous ceux que rendent possibles les contraintes imposées par le milieu." [M7]
Au voisinage de l'équilibre du système dissipatif, qui se transforme en ayant des échanges de travail, de chaleur et de matière avec l'extérieur, les fluctuations disparaissent dès leur apparition : c'est la stabilité qui correspond à l'équilibre. Dans la région non linéaire, en revanche, loin de l'équilibre, certaines fluctuations peuvent s'amplifier à proximité d'un premier état critique, perturber l'état macroscopique et le déstabiliser. Le système bifurque alors vers un nouvel état stable, qui peut être plus structuré que le précédent, d'où croissance de la complexité ; l'état précédent, devenu instable, peut alors être éliminé. Le nouvel état stable est appelé « attracteur étrange » en théorie du chaos.
Prigogine montre aussi que des perturbations extérieures au système peuvent avoir le
même effet, toujours sans contredire le deuxième
principe de la thermodynamique. Il peut
donc y avoir auto-organisation de la matière loin de l'équilibre sans
intervention miraculeuse. Le rôle du hasard dans l'apparition de la vie est
très restreint : il se réduit à un
choix entre diverses possibilités d'évolution. Pour plus de détails,
voir :
§
"Décroissance de l'entropie. Structures
dissipatives. Auto-organisation" ;
§ "Vie, organisation, complexité et entropie".
Conclusion
En opposant le deuxième principe de la
thermodynamique à l'explication matérialiste d'apparition et d'évolution de la
vie, les spiritualistes contredisent des faits scientifiques établis.
Il reste des
scientifiques qui s'accrochent au spiritualisme. Ils font semblant d'admettre l'effet
du hasard, puis le nient aussitôt au profit d'une « loi d'évolution » qu'ils
croient déceler par induction et intuition, et refusent d'expliquer comme Prigogine par des fluctuations aléatoires
amplifiées (voir l'explication [M6]). Ils font
ainsi une erreur du type « pour
une succession d'événements que je n'explique pas, j'imagine une loi
d'évolution et je l'attribue à Dieu ».
Imaginer une loi pour rendre compte de faits ou les relier est une démarche
scientifique, attribuer la loi à Dieu sans preuve ne l'est pas.
En 1859 parut le livre de Darwin "De l'origine des espèces" [42]. L'auteur y montre que l'évolution des espèces se fait par mutations aléatoires, résultant des imperfections du mécanisme de transmission des caractères héréditaires. Après apparition d'une nouvelle espèce, la sélection naturelle ne conserve que les êtres les mieux adaptés ou ceux dont la progéniture est la plus nombreuse.
Sa théorie, appelée évolutionnisme,
est étayée par de nombreux exemples et fait encore autorité de nos jours, permettant de se passer du finalisme
spiritualiste pour expliquer l'évolution. Elle eut dès sa publication un
immense retentissement, notamment en fournissant des arguments puissants au
matérialisme contre le spiritualisme.
(Ce dernier soutient le créationnisme,
qui affirme que la vie a été créée par Dieu, et que celui-ci a créé chaque
espèce telle qu'elle est de nos jours ; le créationnisme nie donc l'évolution, sous prétexte que le travail de
création de Dieu étant nécessairement parfait, Il n'a pas eu besoin d'améliorer
les espèces qu'Il avait créées.)
Pour un croyant qui
considère la Bible comme un livre saint, mettre en cause le créationnisme
revient à contredire la parole de Dieu, qui explique dans le premier livre, la
Genèse, comment Dieu a créé le monde avec ses créatures [M5]. Contredire la Bible était inconcevable du temps de Darwin pour tous les
croyants ; et c'est toujours le cas aujourd'hui dans certains pays où il
n'y a pas séparation de la religion et de l'Etat, et dans les quelques états
des Etats-Unis qui imposent l'enseignement du créationnisme en tant que seule théorie acceptable ou en tant que théorie aussi acceptable que
l'évolutionnisme (qui pourtant le contredit, arguments scientifiques à
l'appui !). [244]
L'évolutionnisme a
été, lui aussi, victime du phénomène de rejet que je dénonçais un peu plus
haut, au paragraphe "Les scientifiques spiritualistes dont l'intuition étouffe la raison". En cherchant bien, les
créationnistes ont trouvé chez Darwin une petite erreur : les mutations
aléatoires, qui selon lui ne produisent que des évolutions petites et
progressives, peuvent, en fait, en produire de fort grandes. C'est ce que
constate avec jubilation la paléontologue auteur du texte [M6], en écrivant :
"En matière
d’évolution, on voit très bien quand le chaos déterministe, qui est très
fréquent, intervient. C’est par exemple quand apparaît le Néanderthalien. Cela
se passe il y a quelque cent vingt mille ans. Brusquement, survient en Europe
un être totalement imprédictible. La base de son crâne, au lieu de prolonger et
d’accentuer le mouvement de flexion cranio-faciale des hominiens et hommes
archaïques qui l’ont précédé, eh bien cette base, au contraire, s’allonge. La
contraction ralentit. Donc, logiquement, le cerveau devrait ralentir son
développement... Mais non, son cerveau grossit. En écho, la face se projette
vers l’avant et le front adulte s’affaisse. Parallèlement, le drainage sanguin
du cerveau régresse. Il a une énorme langue et pousse sans doute des cris
puissants qui lui permettent de communiquer à grandes distances, mais le
Néanderthalien ne peut vraisemblablement pas articuler des mots clairs. Bref,
toutes les corrélations se sont rompues entre les tissus. Le chaos s’est
introduit dans le jeu. Le Néanderthalien disparaîtra sans descendance et sans
sortir du plan d’organisation des hommes archaïques."
Cette évolution est
illustrée par un graphique, résultat de travaux récents publiés par The New York Times du 16/11/2006.
La paléontologie
montre, contrairement à ce que pensait Darwin, que les évolutions des espèces
ne sont pas continues, elles se font par
sauts. Nous avons vu que de nos jours ces sauts sont expliqués par la
théorie des structures dissipatives de Prigogine, qui prévoit une auto-organisation autour
de points « attracteurs étranges », organisation issue du hasard des
mutations. Cette auto-organisation a été interprétée comme la preuve d'une
finalité par les spiritualistes. Cette interprétation consiste à relier des
stades d'évolution successifs en donnant
un nom à leur succession, puis en l'attribuant à Dieu. Nous avons vu qu'interpréter l'évolution en essayant de
dégager une loi est scientifique, mais que l'attribuer sans preuve à Dieu - ce
qui dispense de l'expliquer - ne l'est pas.
Pour plus de
détails :
§ sur le déterminisme des phénomènes de la vie
dû au code génétique, voir plus bas ;
§ sur les accidents de la réplication du
génome et l'évolution des espèces vers la complexité, cliquer ici.
L'exemple [M6] montre qu'il existe des scientifiques qui
sont spiritualistes. Ils sont minoritaires, mais ils existent et défendent
leurs croyances. Voici deux exemples d'attitude spiritualiste face à la
science.
Le spiritualisme
s'oppose à la connaissance scientifique, qui conduit au matérialisme parce
qu'elle se passe d'explication révélée ou finaliste des phénomènes, négligeant
ainsi l'existence de Dieu. Certains spiritualistes cherchent donc à discréditer la science en l'accusant de
s'occuper de théories abstraites sans rapport avec la réalité.
Discréditer
la science et particulièrement ses outils mathématiques
Certains reprochent
ainsi à la physique quantique d'avoir remplacé la recherche d'une explication
des phénomènes matériels compréhensible car
basée sur nos sens par de simples modèles mathématiques permettant une prévision de l'évolution d'un système
comme l'équation fondamentale de la Mécanique quantique, dite "équation
de Schrödinger".
Ce reproche est puéril : pourquoi les sens de l'homme lui
permettraient-ils de saisir toute la
réalité physique ? Nos yeux ne nous permettent pas de voir les rayons X,
par exemple, et nos oreilles d'entendre les ultrasons ; ces phénomènes
existent pourtant, on en a mille preuves. Notre cerveau est incapable de se
représenter un objet à plus de 3 dimensions, pourtant indispensable dans
l'espace-temps relativiste à 4 dimensions et les espaces de Calabi-Yau à 10
dimensions de la théorie des cordes. Pourquoi accepter les équations
différentielles de description d'un mouvement de Newton et pas celle de
Schrödinger ?
De toute manière, le processus de conceptualisation mis en œuvre par
notre esprit pour comprendre la réalité aboutit à une représentation de cette
réalité par un modèle abstrait, schématique ; pourquoi alors refuser à ce
processus l'utilisation d'outils mathématiques ? Notre esprit a besoin d'outils de conception sans
rapport avec la réalité perceptible, à commencer par l'espace et le temps, concepts
que je ne peux ni voir, ni entendre, ni toucher, ni goûter, ni sentir avec mon
nez. Il y a ensuite la notion de libre arbitre de l'homme, concept
indispensable pour raisonner sur sa responsabilité. Si nous admettons
d'utiliser de tels outils pour penser, pourquoi pas les outils mathématiques
modernes ?
Non seulement pour
comprendre le monde nous avons besoin de tels outils intellectuels, mais nous avons aussi besoin de remettre
en cause certaines de nos évidences issues de la réalité sensible. Nous en
verrons de nombreux exemples dans la troisième partie de ce texte, où ils justifient l'extension de la
définition du déterminisme.
Le reproche
spiritualiste fait à la science moderne de s'occuper d'abstractions sans
intérêt pratique ne tient pas. La Mécanique quantique permet de fabriquer des
objets utiles : processeurs de PC et lecteurs de DVD basés sur l'effet
laser, transistors utilisés dans tout appareil électronique, etc. Ses
prévisions - pourtant 100 % mathématiques - sont d'une
précision extraordinaire.
La science fait progresser nos connaissances pratiques, les concepts dont nous
disposons pour comprendre le monde et agir sur lui, et même nos méthodes de
pensée ; le spiritualisme n'apporte rien dans ces domaines, car il n'est
pas basé sur la raison scientifique mais sur des intuitions admises sans
démonstration ou les révélations d'une religion.
Certains physiciens
spiritualistes ont trouvé des analogies entre des enseignements de la physique
moderne et des intuitions qu'ils avaient, ou qu'ils trouvaient chez des
mystiques (des gens qui ont une communication personnelle avec l'Esprit ou
Dieu, communication inaccessible au commun des mortels). Deux exemples :
§ Le prix Nobel de physique Wigner fait de la conscience de l'homme la seule réalité ultime, et lui attribue la décohérence qui détruit la superposition d'états quantiques ! Il attribue la décohérence à l'esprit des expérimentateurs qui l'observent. Son erreur est prouvée par les expériences de décohérence réalisées depuis, par exemple au Laboratoire Kastler Brossel (LKB) de l'Ecole Normale Supérieure [M4], expériences qui provoquent la décohérence sans recourir à l'esprit de l'expérimentateur et à sa conscience. Nous reviendrons sur la décohérence plus bas.
§ Le physicien Fritjof Capra affirme que les
lois de la physique moderne confirment certaines mystiques d'Asie :
hindouisme, bouddhisme, taoïsme. Son livre est un ensemble d'élucubrations
pseudo-scientifiques [175].
Ces analogies sont
toutes des intuitions et des inductions de leurs auteurs, c'est-à-dire des
convictions indémontrables qu'ils s'efforcent de nous faire partager, en les
déclarant scientifiques et en basant leur crédibilité sur l'autorité de leurs
travaux scientifiques publiés - qui pourtant ne prouvent nullement ces
intuitions.
Aux Etats-Unis, le
débat entre créationnismes - qui niaient jusqu'ici l'évolutionnisme darwinien
pour défendre leur foi en Dieu - et évolutionnistes qui croient ce qu'enseigne
la science, fait toujours rage. Voici le dernier argument trouvé par les
créationnistes face à l'avalanche de preuves scientifiques toujours plus
convaincantes en faveur de l'évolution darwinienne : « il
y a bien eu évolution, mais parce que c'est la manière choisie par Dieu pour
faire naître Ses créatures et les adapter ; et les mutations que l'homme
ignorant qualifie d'aléatoires ne le sont pas
du tout, elles sont prévues par Dieu et sont l'effet de Ses fins. »
C'est là un argument
infalsifiable [203] ; il est donc irréfutable : toute situation que l'on
constate peut toujours être attribuée à Dieu, parce qu'il est impossible de prouver que Dieu n'est pas intervenu.
Même si la situation considérée résulte d'une loi physique connue, on peut
toujours attribuer l'existence de celle-ci à Dieu.
Certains
évolutionnistes ont répondu à cet argument par un sarcasme : « si
Dieu a dû s'y reprendre à plusieurs fois, sur des millions d'années, pour créer
des êtres bien adaptés, où sont sa perfection, son infaillibilité et sa
toute-puissance ? »
§ Le philosophe allemand Kant a montré que
l'on ne pourra jamais démontrer logiquement ni l'existence ni l'inexistence de
Dieu, de l'âme et de quelques autres concepts du même genre (voir 1ère partie). Plus généralement, on ne peut pas déduire une existence
concrète, c'est-à-dire vérifiable par l'expérience, d'une essence qui est une
abstraction humaine, nous l'avons vu précédemment.
Donc attribuer la
création du monde (sa cause initiale) à un Dieu supposé réel est
illogique : ou Il existait dans
l'Univers quand Il l'a créé, ce qui est impossible ; ou Dieu était extérieur à l'Univers et l'a précédé –
comme l'implique le concept de cause initiale – et son existence n'est pas démontrable
avec des arguments logiques basés sur des postulats de notre Univers (d'après
le principe d'homogénéité).
§ Le philosophe Nietzsche a dénoncé l'utopisme
de la notion de réalité ultime : chaque fois qu'une connaissance progresse,
elle amène de nouvelles questions et le processus ne s'arrêtera jamais. Nous ne
trouverons donc jamais la cause ultime [16].
§ Le mathématicien Gödel est allé plus loin.
Ses théorèmes, dits
d'incomplétude, affirment que dans tout
système axiomatique comprenant l'arithmétique il existe des propositions
indécidables, c'est-à-dire dont on ne peut démontrer ni la véracité ni la
fausseté ; on ne peut même pas
prouver que les axiomes de base de ce système sont cohérents (c'est-à-dire non
contradictoires) [6].
Conclusions :
· Dans le cadre d'une axiomatique donnée il existe des propositions vraies et des propositions fausses dont la véracité ou la fausseté sont indémontrables par une suite de déductions logiques.
· La réalité ne peut être décrite qu'à partir de vérités initiales indémontrables, acceptées comme axiomes et constituant de ce fait une réalité ultime artificielle. Voilà qui justifie l'affirmation de Nietzsche.
Le concept de
réalité ultime est une invention très ancienne de l'homme, rongé par
l'inquiétude de ne pas savoir [16]. Le succès des religions révélées est dû,
pour une grande part, au fait qu'elles apportent des réponses aux questions
essentielles comme : « Comment
le monde a-t-il été créé ? » ; « Qu'est-ce qui est
bien et qu'est-ce qui est mal ? » ; « Que deviendra mon
âme après ma mort ? » ; etc.
Nous reviendrons
sur la réalité ultime plus loin.
Un mathématicien sait
que l'infini n'est pas un nombre et qu'on ne peut l'atteindre : chaque
fois qu'on cite un très grand nombre, on peut en citer un plus grand encore, et
cela peut continuer indéfiniment.
Mais un physicien
sait aussi qu'une limite peut - sans être atteinte - être approchée si près que
la différence n'a plus d'importance. Considérons le nombre
N = 1.99999… qui a autant de décimales 9 que l'on voudra. Quel que
soit le nombre de décimales de N, ce nombre n'est pas égal à 2. Mais il s'en
approche autant que l'on veut, arrivant plus près de 2 que n'importe quelle
différence constante donnée à l'avance. En pratique, la différence entre N et 2
n'a pas d'importance physique.
Il en va de même de
la connaissance scientifique : elle n'atteindra jamais la réalité ultime,
c'est-à-dire l'exhaustivité, mais dans beaucoup de domaines elle s'en
approchera si près, par approximations successives résultant de critiques, que
la différence sera sans conséquence. On peut illustrer cela par l'exemple des
progrès de l'astronomie en matière de connaissance du mouvement des planètes et
astéroïdes.
§ Au IIe siècle après J.-C., l'astronome
Ptolémée a décrit les trajectoires des planètes (censées tourner comme le
Soleil et la Lune autour de la Terre) en combinant des mouvements circulaires
uniformes en une trajectoire épicycloïdale. Sa théorie était suffisamment
précise pour prédire la position de ces astres des décennies à l'avance à
quelques degrés près.
§ Constatant au XVIe siècle que les prévisions
de position de Ptolémée étaient devenues insuffisamment précises au bout de 14
siècles, l'astronome danois Tycho Brahe a multiplié les mesures de position
avec une précision jamais encore atteinte, puis en a déduit un système où les
planètes tournent autour du Soleil, qui lui-même tourne autour de la Terre,
immobile.
Les mesures ultra-précises
de Tycho Brahe ont ouvert la voie :
·
aux
calculs de Kepler, qui a énoncé ses trois lois du mouvement planétaire ;
·
aux
théories de la gravitation de Newton, qui a démontré l'exactitude des lois de
Kepler à partir de ses propres lois fondamentales de la dynamique.
§ Des mesures extrêmement précises ont montré
au XIXe siècle que la rotation de l'axe de l'ellipse décrite par la planète
Mercure constituait un mouvement de précession incompatible avec les lois de
Kepler, donc la dynamique de Newton. L'erreur de 43 secondes d'arc par siècle
(!) a été expliquée en 1915 par la théorie de la Relativité générale
d'Einstein.
§ La précision atteinte de nos jours dans la
prévision du mouvement d'un astéroïde n'est plus limitée que par un phénomène
échappant à tout calcul : les perturbations induites par les mouvements
des planètes - surtout l'énorme Jupiter - rendent une prévision impossible au
bout de quelques millions d'années, voire moins, la prévision étant sensible à
la variation des paramètres de la loi (conservative) de mouvement autour du Soleil.
Le mouvement de la
Terre elle-même est imprévisible au-delà d'une centaine de millions d'années.
Et l'inclinaison de son axe par rapport à l'écliptique aurait subi des variations chaotiques trop considérables pour que des formes de
vie évoluées s'y développent si le satellite exceptionnellement lourd qu'est la
Lune ne l'avait pas stabilisé. (Détails)
Cet exemple montre
que, sans atteindre une réalité ultime (une prédictibilité parfaite), nos
connaissances peuvent parfois arriver, domaine par domaine, à une précision
suffisante pour que la différence avec une réalité ultime soit sans importance.
On
peut donc remplacer la quête de la réalité ultime par celle d'une modélisation
suffisante de la réalité, que nous appellerons « réalité utile ». On trouvera une discussion de la notion de convergence dans l'importante remarque [219].
La notion de réalité utile est cohérente avec le besoin d'une base
axiomatique de raisonnement, sur laquelle nous revenons dans [67].
Le matérialisme
cherche de manière scientifique des réalités objectives, définies par le fait que tous les hommes peuvent se
mettre d'accord sur elles à partir de constatations partagées et de
raisonnements logiques.
Le spiritualisme,
au contraire, admet des vérités de l'esprit issues soit d'une révélation religieuse à laquelle il faut croire sans preuve,
soit de l'intuition d'un individu qui
cherche à en convaincre les autres ; cette intuition ne dispose pas de
plus de preuves ou de preuves différentes que la révélation religieuse.
La première
différence entre ces deux
doctrines est apparue dès le départ, c'est
la rigueur :
§ Le matérialisme repose sur des concepts et
des méthodes de pensée rigoureuses, scientifiques, notamment le
déterminisme ;
§ Le spiritualisme repose sur des concepts
vagues et des convictions acquises par intuition ou révélation.
La deuxième
différence entre ces deux
doctrines est la manière de les faire partager par beaucoup d'hommes :
§ Le matérialisme utilise la science et la
raison, que l'objectivité rend indépendantes d'un homme donné. Toute
connaissance acquise de cette manière est réputée conforme aux faits et
vérifiable, et tenue pour vraie jusqu'à ce qu'une connaissance plus élaborée la
remplace ou la précise.
§ Le spiritualisme utilise une révélation ou
une intuition, déclarées vraies à priori et au-dessus de toute preuve
scientifique. Ses vérités sont réputées correctes pour ceux qui veulent bien
les croire, et jusqu'à ce qu'une nouvelle croyance religieuse ou une autre
intuition les remplace.
La troisième
différence est d'ordre
psychologique :
§ Le matérialisme et la science laissent
beaucoup de phénomènes et d'événements inexpliqués, ce qui inquiète tout homme.
On constate, du reste, qu'un homme est d'autant plus inquiet de ne pas
comprendre un phénomène et de ne pas pouvoir prédire son évolution qu'il est
moins instruit.
C'est ainsi que
cette inquiétude diminue avec l'étendue du vocabulaire d'une personne :
plus elle connaît de mots, plus elle maîtrise de concepts et d'outils de
raisonnement, et plus elle connaît de faits et de théories sur lesquels elle
peut s'appuyer pour comprendre le présent et prévoir l'avenir. On constate sans
surprise que la foi religieuse et les superstitions sont plus répandues dans
les sociétés moins avancées (exemple : les peuples animistes comme celui
d'Haïti, qui pratique le culte du vaudou) que dans les sociétés avancées
(exemple : la France) ; dans une même société, la nôtre, les gens
instruits et surtout les scientifiques sont bien plus souvent matérialistes que
les gens de niveau modeste.
§ Le spiritualisme, au contraire, a l'avantage
de satisfaire d'emblée beaucoup d'inquiétudes. La religion révélée apporte des
réponses toutes faites :
·
à
l'inquiétude concernant le salut (« que deviendra mon âme après ma mort ? ») ;
·
à la
frustration de l'injustice (« Dieu
récompense les bons et punit les méchants, ici-bas ou au plus tard après la
mort ») ;
·
à la
frustration des inégalités (« tous
les hommes sont égaux devant Dieu, qui les juge selon ce qu'ils font, pas selon
leur naissance ou leur fortune »).
Le spiritualisme
apporte aussi des réponses à l'ignorance qui taraude certains esprits : quand on ne comprend pas quelque chose, il
suffit de l'attribuer à la volonté de la Providence, à une finalité qu'Elle
seule connaît. Cela permet de remplacer le « je n'ai pas de chance » et la
culpabilité du « je m'y suis mal pris » par la volonté de cette
Providence. Cela permet aussi de se dispenser de l'effort de chercher une
vérité scientifique et de se remettre en question si on la trouve.
En fait,
spiritualisme et religion proviennent d'une même caractéristique de la
psychologie humaine : celle d'imaginer
des réponses ou des solutions quand elles font défaut ou qu'elles
dérangent ; Sartre montre même que l'homme est souvent de mauvaise foi. Et
si on suit Freud, l'esprit humain est bien plus dominé par son inconscient que
par sa raison.
Tous les hommes, y
compris les plus grands savants, ont des préjugés et des vérités qu'ils sont
incapables d'admettre. C'est ainsi qu'Einstein lui-même, dont l'intelligence
exceptionnelle n'avait d'égale que l'honnêteté intellectuelle, a perdu les
trois dernières décennies de sa vie à chercher une solution non probabiliste au problème de théorie
unifiée des champs. Une telle solution n'existe pas, mais Einstein ne pouvait
pas admettre, par pur blocage psychologique, qu'à l'échelle atomique la réalité
n'est pas déterministe au sens traditionnel, qu'elle ne peut être décrite que de manière probabiliste et non
séparable, comme Niels Bohr
le lui disait ; Einstein s'était même exclamé : « Dieu
ne joue pas aux dés avec l'Univers ! ».
Beaucoup de mes
amis sont à la fois intelligents, instruits et spiritualistes. Cela prouve que,
dans leur cas, la raison est dominée par l'intuition. Ils sont spiritualistes
parce que chez eux l'intuition spirituelle est si forte, si prégnante, qu'elle
contraint la raison à en croire les à-priori et même à les justifier. Nous
verrons plus loin que la raison n'est pas une valeur pour l'esprit, mais un outil au service des valeurs
dominantes du moment. En
somme, mes amis sont spiritualistes parce qu'ils ne peuvent s'en
empêcher, ils n'y songent même pas.
Statistiques sur la
religiosité aux Etats-Unis et en France en 2008 [271] :
§ 84 % des Américains se disent croyants,
16 % sont athées ; en France, 80 % des gens se disent croyants et 11 % sont
athées.
§ 28 %
des Américains adultes ont
abandonné leur religion d'origine pour une autre religion ou l'athéisme.
§ 25 %
des Américains de 18 à 29 ans
sont athées, ainsi que 25 % des Français
de 18 à 24 ans.
Peut-être faut-il
rappeler ce que Kant a si bien expliqué, à savoir que la raison a des limites, qu'on ne peut appliquer l'approche
scientifique à toute recherche de connaissance [M3]. Il a aussi expliqué pourquoi la
morale (c'est-à-dire
l'ensemble des règles de vie en société, ce qui est permis ou défendu) ne
relève pas de la raison scientifique et de sa vérité objective.
Il ne faut donc pas opposer matérialisme et moralité, ou déclarer que le matérialisme est amoral ou, pire, immoral. C'est ce que montre [5] de manière très convaincante. On peut être matérialiste, honnête et altruiste, par exemple.
Il existe en
philosophie un principe de causalité, postulé à priori comme tous les principes
(et discuté plus
bas), qui affirme (en
simplifiant) que :
§ Tout
effet possède une cause et son apparition a une explication ;
§ Tout ce qui existe a une raison d'être et ne peut exister sans avoir été créé.
Si on admet ce principe de causalité, il est impossible de démontrer qu'un phénomène constaté :
§ N'est pas dû à une cause matérielle, sa cause étant surnaturelle ou transcendante ; car ce n'est pas parce qu'on ne connaît pas une cause physique qu'elle n'existe pas.
§ Est dû à une cause matérielle, car il pourrait être dû - au moins en partie - à une cause surnaturelle ou transcendante, dont on ne peut prouver la non-intervention.
§ N'est pas dû à une cause surnaturelle ou transcendante, car la non-intervention d'une telle cause ne peut jamais être prouvée.
§ Est dû à une cause surnaturelle ou transcendante, car le phénomène pourrait être dû à une cause matérielle inconnue.
On peut donc qualifier aussi bien le matérialisme que le spiritualisme de doctrines non falsifiables (dont on ne peut démontrer la fausseté) [203]. On peut aussi qualifier des propositions comme « être matérialiste est cohérent » ou « être spiritualiste est cohérent » d'indécidables (dont on ne peut prouver ni la véracité ni la fausseté) [6].
Le matérialisme et le spiritualisme sont des doctrines philosophiques qui s'excluent mutuellement et entre lesquelles chacun doit choisir, à moins de se déclarer incapable de le faire, donc incapable de prendre position sur des sujets importants comme le libre arbitre de l'homme ou le déterminisme.
Mais la causalité elle-même peut être remise en cause, et le
déterminisme avec elle :
voir le paragraphe "La causalité peut-elle être remise en question ?".
Le philosophe
Nietzsche a dénoncé le refus de l'homme d'accepter la réalité quand elle
dérange ses préjugés. Freud en a fait de même un peu plus tard.
§ Quand la vie n'a pas de sens, quand ils ne
savent pas comment elle est apparue, quand ils la trouvent cruelle ou
indifférente, certains hommes ont recours à une religion révélée. Pour
Nietzsche, Dieu est une invention humaine par refus de la réalité, une « idole » créée par les hommes pour apporter artificiellement du sens, de la
perfection et de la justice dans un monde qui n'en a pas parce qu'il est
indifférent à nos valeurs ;
croire en l'idole Dieu est puéril, dérisoire ; c'est une fuite devant la
réalité. Nietzsche déplore que les croyants refusent la réalité et son absence
de sens.
§ Par extension, Nietzsche considère comme un
refus puéril de la réalité l'idéalisme des philosophes des Lumières [47] comme Kant, ou celui de Rousseau, philosophes
qui espéraient que la Raison et la Science apporteraient aux hommes la
connaissance, le bonheur et la fin des tyrannies. Croire en un tel idéal, pour
Nietzsche, c'est aussi fabriquer des idoles et y croire, car pour lui le monde
n'a aucun sens, c'est un chaos que l'homme ne comprendra et ne maîtrisera
jamais.
Nietzsche considère
aussi comme utopique un idéal matérialiste comme celui de Karl Marx, qui
remplaçait la foi des croyants dans le salut (la rédemption) par un bonheur
ici-bas, après avoir transformé la société bourgeoise capitaliste en société
communiste par révolution prolétarienne. Pour Nietzsche, l'idéal matérialiste
est aussi puéril que l'idéal religieux, c'est aussi une idole créée de toutes
pièces pour être adorée.
Nietzsche critique donc la foi des philosophes des Lumières ou du communisme dans des idéaux et des valeurs qu'il considère comme chimériques :
§ Les Droits de l'homme, la Science, la Raison, la Démocratie, le Socialisme, l'égalité des chances, etc. Il accuse ces philosophes d'être en fait des croyants, qui ont simplement remplacé la foi religieuse par de nouveaux dieux qu'il baptise « idoles », et qui cherchent toujours à inventer un monde idéal meilleur que le vrai.
§ Les valeurs transcendantes (abstraites, supérieures et extérieures à la vie de notre Univers).
Nietzsche accuse ces philosophes de chercher - au lieu
d'aider l'humanité - à juger et condamner la vie elle-même, au lieu de
l'assumer. Il les accuse aussi de nier la vraie réalité au nom de fausses réalités.
Son accusation repose sur l'idée, 100 % matérialiste, qu'il n'existe pas de transcendance, que tout
jugement est un symptôme et une émanation de la vie qui fait partie de la vie
elle-même et ne peut se situer hors d'elle. Nietzsche condamne donc l'idéalisme sous toutes ses formes en tant que
nihilisme, refus puéril de la réalité et espoir d'un monde meilleur futur.
Mais Nietzsche n'en
est pas resté à cette philosophie pessimiste, cette déconstruction des
philosophies idéalistes, pour en montrer le caractère vain et puéril. Il a
proposé d'accepter le présent, même si on ne le comprend pas, si on n'en voit
pas la finalité et s'il n'apporte pas d'espoir. Pour lui, le
triomphe de la raison consiste précisément à accepter ce qui est, dans
l'instant présent, sans en chercher le sens profond, sans nostalgie du passé
(qui ne reviendra pas) ou espoir d'un futur meilleur (qui n'est pas encore là),
c'est-à-dire en se passant de ces non-réalités. La sagesse consiste même à
connaître et aimer cette réalité présente et le destin, attitude que
Nietzsche appelle « le gai savoir ». (Voir
dans [48] la célèbre citation "Dieu est
mort !..." ; autres
détails sur la philosophie de Nietzsche et les philosophes postmodernes : [190])
Je constate que cette acceptation de la
réalité - même si elle nous dérange, n'a pas de sens, ne console pas du passé
et ne promet rien pour l'avenir - est conforme au déterminisme étendu que je
présente et défends dans ce texte. Tout en l'approuvant, je propose cependant de la dépasser. Voici
comment.
Les idoles que
Nietzsche dénonce sont des illusions substituées à la réalité ; et tout
jugement de valeur, toute décision d'action basée sur des idoles risque fort
d'être une erreur. Mais pour peu qu'il ait un minimum d'imagination, un homme
ne peut s'empêcher d'avoir des idéaux, nous le verrons plus bas ; les idéaux humains sont-ils donc
tous de telles idoles, des illusions imaginées pour être adorées ?
§ Il peut s'agir d'idéaux personnels, comme ceux d'artistes qui rêvent de toujours plus de
beauté et plus de perfection, ou comme ceux de sportifs qui rêvent de toujours
plus se surpasser.
§ Il peut aussi s'agir d'idéaux altruistes, comme ceux des volontaires
de Médecins sans frontières (http://www.paris.msf.org/) ou ceux de Mère Teresa de Calcutta, Prix
Nobel. Il peut s'agir de l'idéal de Charles de Gaulle, au service d'une
certaine idée de la France, ou de Martin Luther King pour les droits civiques.
Dans tous les cas, l'homme qui a un tel
idéal est prêt à se dépasser pour le réaliser, à risquer sa carrière, sa santé,
voire sa vie. Dans cet idéal, issu de la vie quotidienne et tendu vers un
objectif bien terrestre, le dépassement de soi est une transcendance, une
vocation qui ignore ou même méprise les objections de la raison.
De tels idéaux
suscitent notre approbation, voire notre admiration. A la différence des idoles
que dénonce Nietzsche, ils ne nient pas la réalité mais travaillent à
l'améliorer. En quoi un athlète qui refuse la réalité de ses performances
actuelles et s'entraîne pour les dépasser se fait-il nécessairement des
illusions ? En quoi le rêve de Charles de Gaulle pour la France différait-t-il
de l'idéal communiste de Marx, qualifié d'idole? Un progrès majeur paraît
souvent utopique tant qu'il n'a pas été réalisé. Quand Einstein, ingénieur
inconnu de 26 ans, s'est attaqué aux bases mêmes de la physique en refusant les
contradictions du principe newtonien d'espace et de temps absolus, qu'il a osé
remplacer par la Relativité [49], il ne créait pas une idole, il en détruisait une, l'hypothèse à
priori de vérité absolue de Newton.
En tant que
concept, une idole a un caractère à priori :
c'est alors une vérité de substitution admise sans démonstration. Elle peut se
révéler fausse s'il en résulte une contradiction ou une prévision erronée. Mais
l'existence
de Dieu ne peut pas plus être démontrée que son inexistence : Nietzsche a donc qualifié la
religion d'idole en montrant à quel point ses révélations exigent une croyance
sans démonstration, une foi basée sur l'intuition ou sur la fuite devant la
réalité, donc à quel point la religion était suspecte. Ses accusations sont
vraisemblables, mais ce ne sont pas des preuves ; la qualification d'idole
est souvent un jugement sans preuve.
Si l'idole est un
espoir, celui-ci a un caractère utopique en supposant possible quelque chose
qui ne l'est pas. Le communisme de Marx était - et demeure encore de nos jours
- une utopie parce qu'il supposait l'existence future d'hommes bien meilleurs
qu'ils n'ont jamais été. Le monde sans concurrence et l'entraide internationale
des altermondialistes sont pour le moment des utopies, à en juger par la
difficulté des hommes à se mettre d'accord sur des enjeux bien plus modestes.
Mais imaginons que
les astronomes détectent un astéroïde de 60 km de longueur, pesant trois
cent mille milliards de tonnes, qui percutera la Terre dans 10 ans à la vitesse
de 15 km/s en risquant d'y détruire toute vie [199] ; il y a fort à parier, alors, que les hommes s'entendront pour
travailler ensemble à un projet de détournement de cet astre errant :
l'utopie d'une coopération internationale sera devenue réalité. Et que dire de
la probabilité, beaucoup plus forte, que l'effet de serre s'emballe et devienne
catastrophique avant la fin du XXIe siècle ? L'utopie d'un accord
international pour diminuer fortement les consommations de combustibles
fossiles se transformera alors en nécessité qui s'impose à tous !
Un matérialiste refuse toute possibilité d'intervention
transcendante dans l'évolution qu'il constate entre une situation de départ (la
cause) et une situation d'arrivée (la conséquence) : il affirme que cette
évolution est nécessairement déterministe si elle n'est pas due au hasard. Il postule donc le déterminisme parce qu'il postule le matérialisme,
quitte à admettre dans certains cas qu'il ne connaît pas l'explication
scientifique de l'évolution constatée, quitte à se remettre en cause à
l'occasion et à remplacer une explication par une meilleure. Et il admet le
hasard en tant que cause non transcendante d'un phénomène matériel.
Mais une étude
approfondie du déterminisme (comme celle qui fait l'objet de la troisième
partie de ce texte) révèle
des conséquences insoupçonnées par l'immense majorité des gens, philosophes
inclus. Elle les amène à remettre en question à la fois leur compréhension de
l'enchaînement déterministe des causes et des conséquences, et leur processus
de décision d'action basé sur une prédiction de l'évolution de la situation
présente.
Voici un extrait de
ce qu'écrit Luc Ferry dans [2] pages
21-22 ; je le reproduis ici parce qu'il résume bien ce qu'est et ce
qu'implique le matérialisme, notamment en matière de réductionnisme [179] et de
déterminisme.
"De la vraie nature du
matérialisme et de la séduction légitime qu'il exerce
[…] on doit entendre
par matérialisme la position qui consiste à postuler que la vie de l'esprit est
tout à la fois produite et déterminée par la matière, en quelque acception qu'on la prenne. En clair :
les idées philosophiques ou religieuses, mais aussi les valeurs morales,
juridiques et politiques, ainsi que les grands symboles esthétiques et
culturels n'ont ni vérité ni signification absolues, mais sont au contraire
relatifs à certains états de fait matériels qui les conditionnent de part en
part, fût-ce de façon complexe et multiforme. Par rapport à la matière, donc, il n'est pas d'autonomie
véritable, absolue, du monde de l'esprit ou, si l'on veut, pas de transcendance
réelle, mais seulement une illusion d'autonomie. Constance du discours
matérialiste : la critique de la religion, bien sûr, mais aussi de toute
philosophie qui postule une transcendance réelle de la vérité des idées ou des
valeurs morales et culturelles.
En ce sens précis,
les grandes « philosophies du soupçon » qui ont tant marqué les
années soixante, celles de Marx, Nietzsche et Freud, sont des illustrations du
matérialisme contemporain : on y réduit les idées et les valeurs en les
rapportant à ce qui les engendre « en dernière instance » :
l'infrastructure économique, la Vie des instincts et des pulsions, la libido et
l'inconscient. Même s'il prend en compte
la complexité des facteurs qui entrent en jeu dans la production des idées et des
valeurs, le matérialisme
doit donc assumer ses deux traits caractéristiques fondamentaux : le
réductionnisme et le déterminisme.
- Tout matérialisme
est, en effet, à un moment ou à un autre, un « réductionnisme » […].
Si l'on entend par réductionnisme la soumission du spécifique au général et la
négation de toute autonomie absolue des phénomènes humains, le matérialisme ne
saurait, sans cesser d'être matérialiste, s'en passer […]
- Tout matérialisme
est aussi un déterminisme en ce sens qu'il prétend montrer comment les idées et
les valeurs dont nous croyons pouvoir disposer librement, comme si nous
pouvions sinon les créer, du moins les choisir, s'imposent en vérité à nous selon des mécanismes inconscients que le
travail de l'intellectuel consiste justement à mettre au jour.
De là, me
semble-t-il, la réelle séduction qu'il exerce.
- D'une part, son
travail se développe, presque par définition, dans l'ordre du soupçon, de la
démystification : le matérialiste prétend par nature « en savoir
plus » que le vulgaire, puisqu'il se livre à une véritable généalogie de
ce qui apparaît dès lors comme nos naïvetés. La psychanalyse, par exemple,
appartient au registre de la psychologie « des profondeurs », elle
est censée décrypter au plus profond, là où le commun des mortels n'ose guère
s'aventurer ; elle va au-delà des apparences, des symptômes, et se prête
ainsi volontiers à une lecture matérialiste. Même chose, bien sûr, chez
Nietzsche ou chez Marx.
- D'autre part, le
matérialisme offre, plus que toute autre option philosophique, la particularité
non seulement de ne pas prendre les idées pour argent comptant, mais de
« partir des faits », de s'intéresser enfin, si je puis dire, aux
« vraies réalités », c'est-à-dire à celles qui sont réellement déterminantes :
Freud nous parle de sexe, Nietzsche des instincts, Marx de l'histoire
économique et sociale. Bref, ils nous parlent de ce qui importe vraiment et que
l'on cache si volontiers, là où la philosophie spiritualiste se tourne vers les
abstractions. Or le plus souvent, c'est vrai, le réel est plus intéressant que
les brumes philosophiques."
Commentaires
sur ce texte
Pour un matérialiste,
la pensée est la représentation que le psychisme humain se fait à l'aide de
processus cérébraux où les neurones ont une activité chimique et électrique.
Les neurones établissent des connexions pour formuler ou mémoriser des pensées.
Nous reviendrons sur tout cela plus bas, mais il
convient d'insister sur le fait que la
pensée est une représentation de phénomènes matériels cérébraux, sans lesquels
elle n'existe pas ; entre la pensée (consciente ou subconsciente) et
ces phénomènes matériels il y a une causalité nécessaire et suffisante :
si pensée, alors phénomènes matériels cérébraux ; et inversement, si
phénomènes matériels cérébraux (résultant du simple fait de vivre ou déclenchés
par stimulation électrique artificielle), alors le cerveau pense et il y a
conscience.
Spiritualiste, un de mes amis conteste cette présentation en affirmant que la pensée n'est pas seulement une représentation de processus neuronaux, même si ceux-ci lui sont indispensables ; pour un spiritualiste, il y a quelque chose de plus, quelque chose de transcendant. Comme il est impossible prouver que ce quelque chose de transcendant existe ou n'existe pas, parce que c'est une affirmation indémontrable, je présente ici ma position personnelle en tant qu'explication de ce que le spiritualisme prend pour de la transcendance, même si ce n'est pas une preuve indiscutable.
Le texte de M. Ferry est erroné sur un point : en affirmant que le matérialisme est réductionniste [179] il sous-entend que le matérialisme réduit la pensée à des phénomènes chimiques et électriques, et ce modèle - disons-le tout net - est faux de nos jours parce que trop réducteur : il oublie la hiérarchie non transcendante des niveaux de logiciel intermédiaires entre les phénomènes physiques et la pensée consciente : logiciel du génome interprété par la machinerie cellulaire, logiciel du subconscient et conscience elle-même [51]. Il fait comme si un ordinateur matériel pouvait fonctionner en offrant des services d'application intelligents (comme un logiciel de diagnostic médical) sans une hiérarchie de niveaux de logiciel (drivers de périphériques, système d'exploitation, "runtimes" de compilateurs...), c'est-à-dire comme si les applications de l'utilisateur commandaient directement les circuits électroniques, ou comme si on pouvait se représenter et expliquer le fonctionnement de l'ordinateur à l'aide de celui de ses seuls circuits électroniques.
Nous verrons plus bas à quel point la pensée de l'homme dépasse les possibilités de celle d'un ordinateur. En nous dotant de telles possibilités, la nature a fait un travail si merveilleux que nous ne savons pour le moment en comprendre qu'une très petite partie. Il n'empêche que toute la hiérarchie de niveaux de logiciel génétique et psychique n'est que cela : une hiérarchie logicielle, dont le niveau de base est celui qui commande nos mécanismes cellulaires - notamment neuronaux - et en reçoit des sensations qu'elle transforme en perceptions. L'émerveillement des spiritualistes est compréhensible, mais pour un matérialiste son objet est la perfection logicielle de la nature et il n'y a pas de raison logique d'expliquer celle-ci par quelque chose de surnaturel.
Par contre, la seconde affirmation de M. Ferry est exacte : tous les phénomènes naturels sont déterministes parce qu'ils sont régis par la causalité et des lois stables ; nous verrons cela plus bas, mais nous verrons aussi que les évolutions déterministes ne sont pas toujours représentables par des algorithmes. Voici comment des pensées non déterministes peuvent naître sur un substrat de mécanismes neuronaux déterministes.
§ La combinaison d'un grand nombre d'événements déterministes peut produire un résultat imprévisible.
§ Un processus à étapes toutes déterministes peut avoir un résultat imprévisible.
En somme, la
complexité de la hiérarchie de processus génétiques et psychiques de l'homme,
fonctionnant dans un environnement à variables innombrables prenant des valeurs
non reproductibles, produit souvent un comportement imprévisible.
Dans notre conscience, une idée nous vient lorsqu'elle franchit un certain seuil de perception, seuil qui dépend d'une quantité de variables comme celles de notre santé et d'une éventuelle sensation d'urgence, de joie ou d'optimisme.
C'est ainsi que selon la quantité de tel ou tel neurotransmetteur dans notre cerveau, nous voyons les choses différemment, nos conclusions sont différentes, nos choix sont différents (voir aussi [283]).
Parmi toutes les idées que notre cerveau esquisse à un instant donné pour résoudre un même problème, la première qui s'impose à notre conscience et dont nous examinons la validité par ses conséquences prévisibles n'est pas toujours la même, parce que les circonstances ne sont pas toujours les mêmes ; et cela ne met pas en cause la règle déterministe "Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets".
Prise de
position personnelle
Je préfère la
doctrine matérialiste parce que, pour comprendre et prévoir, j'ai davantage
confiance dans la raison et l'objectivité que dans l'intuition sans preuve et
la possibilité de la faire partager.
Constatant les
progrès de l'humanité, je préfère en attribuer le mérite à l'homme plutôt qu'à
Dieu ; constatant tout ce qui ne va pas, c'est aussi l'homme que je
tiendrai pour responsable.
Je reconnais pourtant
bien volontiers que le raisonnement logique ne s'applique pas à tous les
domaines : je ne vois pas comment je pourrais justifier logiquement ma
préférence de la musique de Mozart à celle d'Honegger. Et je ne justifie pas le
postulat de responsabilité de l'homme par la raison, mais par
la nécessité utilitaire de la vie en société, qui ne démontre pas cette responsabilité.
[M1] Platon, "La République", livre VII (écrit vers l'an 400 avant J. C.) : l'allégorie de la caverne - http://www.cvm.qc.ca/encephi/CONTENU/TEXTES/REPUB7.HTM
[M2] Karl Marx - "Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel" (1843) - téléchargeable depuis http://marx.engels.free.fr/marx/txt/1843critiqueh.htm
§ "Critique de la raison pure" (1781) Editions PUF, traite des limites de la raison et des connaissances ; contient la fameuse démonstration de l'impossibilité de prouver que Dieu existe ou qu'il n'existe pas.
§ "Critique de la raison pratique" (1790) Editions PUF, traite de la loi morale.
§ "Critique de la faculté de juger" (1788) Editions Flammarion, traite du jugement de goût et de la finalité téléologique.
[M4] Physical Review Letters 77,
4887-4890 (1996) "Observing the Progressive Decoherence of the “Meter” in
a Quantum Measurement" http://prola.aps.org/abstract/PRL/v77/i24/p4887_1
Extrait:
"A
mesoscopic superposition of quantum states involving radiation fields with
classically distinct phases was created and its progressive decoherence
observed. The experiment involved Rydberg atoms interacting one at a time with
a few photon coherent field trapped in a high Q microwave cavity. The
mesoscopic superposition was the equivalent of an “atom+measuring apparatus”
system in which the “meter” was pointing simultaneously towards two different
directions—a “Schrödinger cat.” The decoherence phenomenon transforming this
superposition into a statistical mixture was observed while it unfolded,
providing a direct insight into a process at the heart of quantum
measurement."
[M5] Bible (traduction Louis Segond) - http://www.onlinebible.org/html/fre/
La Genèse, 1.20 à 1.27 :
"1.20
- Dieu dit : Que les eaux produisent en abondance des animaux vivants, et
que des oiseaux volent sur la terre vers l'étendue du ciel.
1.21
- Dieu créa les grands poissons et tous les animaux vivants qui se meuvent, et
que les eaux produisirent en abondance selon leur espèce ; il créa aussi
tout oiseau ailé selon son espèce. Dieu vit que cela était bon.
1.22
- Dieu les bénit, en disant : Soyez féconds, multipliez, et remplissez les
eaux des mers ; et que les oiseaux multiplient sur la terre.
1.23
- Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le cinquième
jour.
1.24
- Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce,
du bétail, des reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce. Et cela
fut ainsi.
1.25
- Dieu fit les animaux de la terre selon leur espèce, le bétail selon son
espèce, et tous les reptiles de la terre selon leur espèce. Dieu vit que cela
était bon.
1.26
- Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance,
et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le
bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre.
1.27
- Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme
et la femme."
[M6] Anne Dambricourt-Malassé, chercheur en paléontologie humaine au CNRS, secrétaire générale de la Fondation Teilhard de Chardin - "La logique de l’évolution" http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=508&var_recherche=Dambricourt
Extraits :
"L’évolution,
régie par le pur hasard du début jusqu’à la fin, ne saurait avoir la moindre
direction, le moindre but. Pour les partisans du paradigme aujourd’hui en
place, [les matérialistes] prétendre que l’évolution qui a engendré la pensée réfléchie serait
contrôlée par autre chose que le hasard tient du sacrilège.
Cet à priori
matérialiste s’est trouvé récemment renforcé par l’arrivée de la théorie du
Chaos, qui se fait fort d’expliquer comment le désordre engendre spontanément
de l’ordre et comment, dans des conditions d’instabilité limite, un système
ouvert à l’énergie peut créer des formes totalement inédites. On appelle cela
le “chaos créateur”, ou “chaos déterministe”. Idée de base : par
définition, la forme que prendra la vie - comme tout système instable à long
terme - est rigoureusement impossible à prédire. Ainsi aurions-nous été,
humains, totalement imprédictibles à l’origine. Ainsi notre avènement
n’aurait-il, en soi, strictement aucun sens.
Il se trouve qu’en
comparant l’ontogénèse [78] des os crâniens des singes, petits et
grands, archaïques et contemporains, ainsi que ceux de l’Australopithèque, de
l’Homo erectus, de l’Homo habilis, du Néanderthalien... et de nous-mêmes,
hommes de Cro-Magnon, on tombe sur un processus d’une logique implacable et
continue, s’étalant sur soixante millions d’années, et qui, loin de donner la
primeur au chaos, relativise énormément son rôle créateur, pour laisser la
fonction fondatrice de l’évolution à ce que Teilhard appelait la “loi de
complexité-conscience”."
"La plupart des
paléontologues aiment bien la Théorie du Chaos. Elle leur permet d’affirmer
que, depuis quatre milliards d’années que la vie existe sur cette planète,
l’apparition des espèces vivantes successives s’est faite de manière
rigoureusement imprédictible. Que l’on puisse supposer l’arrivée de telle ou
telle famille vivante prédictible, leur est inconcevable. Appliquée à l’homme,
la supposition leur devient même insupportable. Pour eux, notre apparition est
le fruit accidentel d’une confluence d’événements à 100 % indépendants les
uns des autres, provoqués par des mutations génétiques aléatoires, se combinant
de façon viable par pure coïncidence. Cela fonde une certaine idée de la
liberté, certes...
Mais j’arrive, quant
à moi, à des conclusions diamétralement contraires, porteuses d’une liberté très
différente. Il y a une logique qui se déploie imperturbablement à travers le
halo du hasard - on pourrait même dire : une logique qui se nourrit du
hasard. Il y a quelque chose de très stable, de très persistant, de très têtu
tout au long de l’évolution. Quelles que soient les dérives de continents, les
crises climatiques, les disparitions ou les apparitions d’espèces, quels que
soient les aléas chaotiques - régis, en effet, par un hasard
imprédictible -, on voit, sur soixante millions d’années, la base du crâne
des primates, des singes, grands singes, puis des hominiens, des hommes
archaïques et des hommes modernes, imperturbablement se contracter, suivant une
logique explicite, autorisant des prédictions dans la genèse des formes."
Le raisonnement de
ce chercheur, dont la foi et l'admiration pour Teilhard de Chardin confortent
le spiritualisme, fait la même erreur que la téléologie : constatant
qu'elle peut concevoir un lien entre divers phénomènes, et que ce lien ne peut
être expliqué autrement que par le hasard et la théorie du chaos, qui la
dérangent, elle l'attribue à une volonté extérieure, à une finalité…
Et ce chercheur
accuse aussi les autres scientifiques d'être mentalement incapables d'accepter
le fait que l'évolution des espèces est prévisible, bien qu'aucun scientifique
n'ait jamais pu en prévoir les prochaines étapes. En fait, son intuition de l'existence d'un plan divin d'évolution est si
aveuglante qu'elle lui fait considérer la pensée des scientifiques qui s'en
tiennent aux observations comme bloquée !
Nous avons décrit là comment les mutations génétiques de
l'évolution sont régies par la loi de convergence des attracteurs étranges de
Prigogine. La « logique explicite » de ce chercheur n'existe que dans son
esprit, c'est une illusion due à sa volonté de voir un ordre spirituel et une
finalité régir l'évolution.
[M7] Citations d'Ilya Prigogine :
§ Encyclopédie Universalis version 10, article "Hasard et nécessité"
§ Voir aussi [26].
"J'accepte
de vivre dans le doute, l'incertitude et l'ignorance. Je pense qu'il vaut mieux
vivre sans savoir qu'avoir des réponses qui peuvent être fausses. En restant
dans l'incertitude tout en progressant, nous laissons la porte ouverte à des
solutions nouvelles. Nous refusons de nous emballer pour l'information, la
connaissance ou la vérité absolue du jour, pour rester dans l'incertitude. Pour
progresser, il faut laisser entrouverte une porte sur l'inconnu."
Richard Feynman - interview sur la BBC, 1981 [245]
Avant d'agir, l'homme a besoin de comprendre la situation, ainsi que de prévoir son évolution et les conséquences d'une éventuelle action. Après le cas simple d'une situation où n'interviennent que des lois physiques de la nature, nous aborderons la prédictibilité des raisonnements humains.
Le texte qui suit est repris de l'introduction publiée séparément ; pour le sauter, cliquer ici.
Hasard, chaos et déterminisme : les limites des prédictions
Chacun de nous a des
définitions du hasard, du chaos et du déterminisme.
J'ai pris la liberté de modifier et compléter ces définitions par souci de
rigueur et pour les rendre cohérentes entre elles. Dans ce texte, mon seul but
est de bien cerner les limites de ce qu'on peut prédire lors d'une évolution.
En matière d'évolution :
§ comprendre une situation nécessite la connaissance du passé et de l'évolution depuis ce passé, pour situer l'état actuel par rapport à eux ;
§ prévoir nécessite la connaissance des lois d'évolution qui s'appliquent à l'état actuel.
Le principe dont l'application permet la compréhension d'une situation physique et la prédiction de son évolution est le déterminisme.
L'expression déterminisme traditionnel désigne
tantôt une doctrine philosophique,
tantôt un principe scientifique.
Ce texte étudie le déterminisme au sens :
§ Des conséquences d'une cause ;
§ Des modalités du processus d'évolution qui
fait passer un système d'un état de départ à un état d'arrivée au bout d'un
certain temps ;
§ De la possibilité de prévoir l'avenir ou de
reconstituer le passé connaissant le présent.
Définition
et promesses du déterminisme philosophique
La définition traditionnelle
du déterminisme philosophique a été
publiée par Laplace en 1814 dans l'Essai
philosophique sur les probabilités [200], où on lit pages 3 et 4 :
"Nous devons
donc envisager l'état présent de l'Univers comme l'effet de son état antérieur
et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant
donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation
respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste
pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les
mouvements des plus grands corps de l'Univers et ceux du plus léger
atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir comme le passé,
serait présent à ses yeux. L'esprit humain offre, dans la perfection qu'il a su
donner à l'Astronomie, une faible esquisse de cette intelligence. Ses
découvertes en Mécanique et en Géométrie, jointes à celle de la pesanteur
universelle, l'ont mis à portée de comprendre dans les mêmes expressions
analytiques les états passés et futurs du système du monde."
Le déterminisme philosophique affirme donc :
§ Que l'avenir est complètement déterminé par
le présent ;
§ Qu'il est complètement prévisible
connaissant parfaitement le présent ;
§ Qu'une connaissance parfaite de la situation
présente permet de reconstituer en pensée tout le passé qui y a conduit ;
§ Qu'il
existe, pour la situation présente, une chaîne
de causalité unique commençant infiniment loin dans le passé et se poursuivant
infiniment loin dans l'avenir.
Le déterminisme
philosophique, qui nous promet
connaissant le présent la possibilité de prévoir tout l'avenir et de retrouver
mentalement tout le passé, est contredit par de nombreux phénomènes de la
nature cités dans ce livre. Comme il suffit d'un seul contre-exemple pour
contredire une affirmation sans nuance, en voici un.
Décomposition radioactive (fission nucléaire)
Un échantillon d'uranium 238 voit ses atomes se décomposer spontanément, sans aucune cause autre que le temps qui passe ; un atome d'uranium se transforme alors en un atome d'hélium et un atome de thorium. Le nombre d'atomes qui se décomposent par unité de temps suit une loi connue, qui prévoit que 50 % des atomes d'un échantillon de taille quelconque se décomposeront en un temps fixe T appelé « demi-vie de l'uranium 238 », puis la moitié du reste (c'est-à-dire ¼) dans le même temps T, puis la moitié du reste (1/8) dans le même temps T, etc.
La décomposition radioactive naturelle, c'est-à-dire
spontanée, s'explique par l'instabilité de l'énergie de liaison des neutrons et
protons du noyau d'un atome radioactif. Ce phénomène est inexplicable dans le
cadre de la physique macroscopique,
mais il s'explique en Mécanique
quantique sous le nom d'effet
tunnel : l'énergie
d'excitation d'un noyau, instable, peut parfois dépasser l'énergie potentielle
appelée « barrière de fission » de l'élément, entraînant une
déformation si grande du noyau que celui-ci se décompose.
Contrairement à la promesse de prédiction de l'avenir du déterminisme philosophique, on ne peut savoir quels atomes se décomposeront pendant un intervalle de temps donné, ni à quel instant un atome particulier se décomposera, ni quel est le premier atome qui se décomposera, ni quand cela se produira. A l'échelle macroscopique, la décomposition radioactive suit une loi statistique, valable pour une population d'atomes mais ne permettant pas de prévoir l'évolution d'un atome donné. A l'échelle atomique, la stabilité d'un noyau dépend d'une énergie de liaison instable, qui varie sans cause externe à l'atome et ne permet de prévoir l'évolution de celui-ci (et son éventuelle décomposition) que de manière probabiliste. Le déterminisme philosophique de Laplace excluant les variations spontanées et imprévisibles ne s'applique donc pas aux décompositions radioactives naturelles.
En outre, lorsqu'un échantillon contient des atomes résultant d'une décomposition, on ne peut savoir à quel instant chacun d'eux s'est décomposé, ce qui contredit le déterminisme philosophique au sens reconstitution du passé.
Le déterminisme philosophique
ne peut donc tenir ses promesses ni concernant la prédiction de l'avenir, ni
concernant la reconstitution mentale du passé : c'est donc un principe
faux dans le cas de la décomposition radioactive. Et comme, d'après le rationalisme critique présenté dans ce livre, il suffit d'un seul
contre-exemple pour qu'une affirmation soit fausse, nous considérons le déterminisme philosophique comme erroné, bien
que la définition ci-dessus figure dans certains dictionnaires philosophiques.
Voir aussi une réfutation philosophique du déterminisme philosophique de Laplace.
Nous allons donc reprendre le problème de compréhension du présent et prédiction de l'avenir d'une manière moins ambitieuse, en repartant de la causalité à la base du déterminisme philosophique et en abandonnant provisoirement sa promesse de prédiction et de reconstitution.
Depuis qu'il existe, l'homme a remarqué certains enchaînements : une même situation S est toujours suivie du phénomène d'évolution P. Par une démarche naturelle d'induction, il en a déduit un postulat général : « Les mêmes causes produisent toujours les mêmes conséquences ». Et en réfléchissant aux conditions qui régissaient les enchaînements observés, il en a déduit le postulat de causalité que j'énonce comme suit sous forme de condition nécessaire et suffisante.
§ Condition nécessaire : Toute situation a nécessairement une cause qui l'a précédée et dont elle résulte ; rien ne peut exister sans avoir été créé auparavant.
Donc, si je constate un phénomène ou une situation, je suis sûr qu'il ou elle a une cause dans le passé, mais je renonce pour le moment à pouvoir reconstituer mentalement ce passé en déduisant cette cause de sa conséquence observée, comme le promet le déterminisme philosophique.
§ Condition suffisante : il suffit que la cause existe au départ pour que la conséquence ait lieu (c'est une certitude).
Notons que cette conséquence
est un phénomène d'évolution, pas une situation finale : nous renonçons ainsi à la promesse
de prédiction du résultat de l'évolution, en ne conservant que le postulat de
déclenchement de celle-ci.
Exemple : je tiens une pierre dans ma main ;
§ Elle tombe parce que je l'ai lâchée, condition nécessaire ;
§ Si je la lâche elle tombe, condition suffisante.
Dans certains cas favorables, le postulat de causalité répond aux besoins de la pensée rationnelle de comprendre et de prévoir :
§ La condition nécessaire permet d'expliquer au moins en partie une constatation (phénomène ou situation), en remontant le temps jusqu'à sa cause ;
§ La condition suffisante permet de prévoir une conséquence, en suivant le temps depuis sa cause : l'évolution est déclenchée à coup sûr.
Certains philosophes
appellent la causalité ci-dessus cause
efficace [39].
Pour Schopenhauer, c'est le Principe de raison
suffisante du devenir [173].
Nous avons vu ci-dessus qu'il y a deux doctrines métaphysiques concernant l'indépendance entre une réalité censée exister objectivement, indépendamment de l'homme qui s'en construit des représentations mentales, doctrine appelée réalisme, et l'idéalisme, qui prétend que toute réalité physique dérive nécessairement d'une idée, d'une pensée.
§ Selon la doctrine réaliste, la causalité est une relation entre les choses elles-mêmes, régissant leur durée, leur succession dans le temps, leur interaction ou (nous le verrons plus bas) une traduction d'une représentation en une autre.
§ Selon la doctrine idéaliste, la réalité nous est cachée et la causalité ne relie que des abstractions, qui la représentent ou non.
Selon le domaine de connaissance
considéré, une des deux approches peut être préférée à l'autre.
§ En physique traditionnelle, la doctrine réaliste permet de décrire au moyen de formules des phénomènes ou situations réels, et le passage d'une situation à sa conséquence. Par exemple, une formule permet de prévoir avec une précision acceptable ce qui se passera dans une situation donnée, c'est-à-dire comment elle évoluera. La causalité est alors précise et fiable.
§ En psychologie, la doctrine idéaliste s'impose, car la réalité de l'esprit humain est trop complexe pour être représentée de manière complète et claire. On ne connaît que certains mécanismes mentaux et de manière approximative, avec beaucoup de cas particuliers et peu ou pas d'informations chiffrées. La causalité est alors peu précise et peu fiable, faisant parfois appel à des non-dits.
A la causalité précise et fiable de la physique, base du déterminisme scientifique et du déterminisme étendu, s'ajoute donc la causalité approximative et de fiabilité incertaine des sciences humaines, à laquelle nous associerons, par définition, un déterminisme humain.
La raison justifie l'existence des causes des situations et phénomènes en postulant que tout ce qui existe ou arrive a une cause, et que rien n'existe ou n'arrive sans cause [99]. Et elle prévoit l'évolution des situations en appliquant les lois physiques.
La cause explique pourquoi cela existe, est arrivé ou
arrivera, connaissance plus approfondie
qu'une simple certitude d'existence. L'existence de la cause implique
nécessairement la conséquence, mais
attention à la réciproque : une situation constatée peut avoir plusieurs causes possibles.
Exemple : un
homme trouvé mort a 3 balles dans la tête. Il n'a donc pu se suicider, mais plusieurs personnes qui l'ont fréquenté
peuvent l'avoir assassiné.
Nous étudierons ci-dessous en détail le principe de raison suffisante, qui
énonce une relation certaine, nécessaire : l'existence de la cause implique
nécessairement la conséquence. Mais attention à la réciproque : une situation constatée peut
avoir plusieurs causes possibles.
Absurdité
du concept « d'être absolument nécessaire »
D'après ce qui
précède, l'expression « un être absolument nécessaire » (que l'on
rencontre dans des textes philosophiques comme [172]), où « absolument » signifie
« indépendamment de toute condition, donc de toute cause », est
absurde car « absolument » contredit « nécessaire », qui
implique une cause ; il n'existe ni
être ni situation absolument nécessaire ! L'existence d'un être
absolument nécessaire est l'objet des preuves ontologiques de l'existence de Dieu,
preuves dont Kant a démontré la fausseté.
Exemple de pensée
métaphysique creuse extrait de la biographie du philosophe Avicenne publiée dans
[172] :
"Le point extrême auquel la pensée puisse s'élever, après avoir parcouru toute la série de la causalité, est celle de l'Être absolument nécessaire dont le contraire est le Possible. L'absolument Nécessaire est ce qui, supposé comme non existant, serait nécessairement inconcevable, tandis que le Possible est ce qui se peut également bien concevoir comme existant et comme non existant."
Commentaires sur cette citation : il n'y a pas de limite à ce que l'esprit humain peut concevoir, il y a seulement des objets dont l'existence est possible parce qu'elle ne contredit aucune loi physique, et d'autres qui ne peuvent exister ailleurs que dans l'imagination. « Ce qui, supposé comme non existant, serait nécessairement inconcevable » est une absurdité : pour supposer que quelque chose n'existe pas il faut d'abord l'avoir conçu (défini), ce qui l'empêche d'être inconcevable !
En outre, il n'y a aucun rapport de cause à effet possible
entre ce que l'esprit peut concevoir et une existence matérielle, en vertu du principe d'homogénéité [16a] ; on n'a donc pas le droit de
concevoir quelque chose dont l'existence physique est impossible sans prouver
qu'elle l'est parce qu'elle contredit des réalités matérielles.
Le principe de raison suffisante fait partie des principes de base des raisonnements, sans le respect desquels ils ne pourraient pas être logiques. Enoncé : rien n'existe ou n'arrive sans qu'une cause ait rendu sa survenance nécessaire, c'est-à-dire inévitable. Pour qu'une chose soit comme elle est et pas autrement, il y a une raison suffisante.
Nous analysons ci-dessous ce principe parce qu'il permet de
mettre en perspective le déterminisme
objet du présent ouvrage, en le situant par rapport aux trois autres principes de raison suffisante. Notre
analyse est basée sur le livre de
Schopenhauer [173].
Remarques préalables
§
Toute
connaissance suppose nécessairement un sujet
qui connaît et un objet qu'il
connaît ; sans l'une de ces notions, l'autre n'a pas de sens.
§
Un
sujet ne peut se connaître lui-même complètement, car il ne peut se placer
« à l'extérieur » de lui-même, où il connaîtrait par exemple sa
connaissance, c'est-à-dire l'état actuel et le fonctionnement de sa conscience.
Définition des 4 domaines de pensée régis par le principe de raison suffisante
Décomposons les domaines de pensée où intervient la causalité comme suit.
§ Ou la causalité est celle de la nature, régie par des lois physiques objectives, indépendantes de l'homme, conformément au réalisme. Schopenhauer parle alors de raison suffisante du devenir, pour justifier chaque évolution par sa nécessité physique. Dans tout cet ouvrage nous appellerons ce principe le déterminisme.
§ Ou la causalité est celle de la pensée humaine, et il y a deux cas :
· La pensée régie par la raison, c'est-à-dire logique ; on peut alors distinguer les propositions proprement dites (affirmations, certitudes) des mécanismes logiques fondamentaux de l'esprit qui les créent et les manipulent.
ü Dans le cas des propositions, Schopenhauer parle de raison suffisante du connaître, pour justifier chaque proposition par sa nécessité logique.
ü Dans
le cas des mécanismes fondamentaux de l'esprit, Schopenhauer parle de raison
suffisante de l'être, pour décrire les concepts nécessaires à la représentation et la manipulation dans l'esprit
de réalités matérielles (objets, situations ou phénomènes), ou d'êtres abstraits comme en mathématiques.
La nécessité de ces
concepts provient de la manière dont notre esprit se représente l'espace, le
temps, les grandeurs physiques fondamentales et les abstractions diverses, avec
les opérations mentales permises sur eux.
·
La
pensée dominée par des affects [253], des intuitions, « le cœur » dirait
Pascal, qui écrivait dans ses Pensées [198] : "Le cœur a ses raisons que la
raison ne connaît point ; on le sait en mille choses.". Dans ce cas, Schopenhauer parle de principe de raison suffisante de
vouloir, ou loi de la motivation, nécessité de
satisfaire ses désirs en vertu de laquelle le sujet veut :
ü soit connaître
un objet pour l'apprécier par rapport à ses valeurs ;
ü soit agir
sur lui plus tard.
Très général, le principe de raison suffisante s'applique :
§ Au domaine des objets, situations et phénomènes matériels, dont il explique l'existence ou la survenance ;
§ Au domaine des représentations ou décisions de l'esprit, abstractions dont il justifie la conception.
Avec cette classification, il n'y a que 4 types de principes de raison suffisante. Tous quatre ont en commun d'impliquer deux étapes successives. Voyons les détails.
Le principe de raison suffisante du devenir affirme la nécessité
physique de l'évolution d'une
situation initiale dont elle est la conséquence par l'action d'une loi de la
nature, c'est-à-dire le déterminisme physique. Il implique une succession :
la conséquence
suit la situation qui la cause.
Le plus souvent,
affirmer qu'une évolution est déterministe
c'est affirmer que son résultat est prédictible par application d'une loi physique,
éventuellement en appliquant une formule ou en déroulant un algorithme ;
c'est aussi affirmer que ce résultat ne sera pas dû au hasard. Nous verrons
plus bas en détail des exceptions importantes à cette prédictibilité.
Une situation
décrit des objets physiques, indépendants ou non, mais c'est la situation
initiale (l'état initial) qui est cause de l'évolution de ces objets, pas les objets eux-mêmes ; et la conséquence de la
situation initiale est cette évolution, pas l'ensemble des objets de la
situation finale.
Une situation est une abstraction, une représentation sous forme de
« photographie instantanée ». Ce n'est pas elle qui est visible, ce
sont ses objets. Une situation est une représentation construite par l'esprit
de ces objets et des relations entre eux, et c'est elle (non ses objets ou
relations) qui est cause de son évolution.
L'évolution affecte les objets et leurs relations, pas la situation
initiale, photographie d'un passé immuable. L'état d'ensemble de ces objets, à un
instant qui suit l'état initial, définit une nouvelle situation. Le caractère
final éventuel de celle-ci est purement arbitraire, l'instant de fin de
l'évolution étant lui-même une décision humaine ; une même situation
initiale, cause de son évolution, a donc une infinité de situations
conséquences, selon l'instant de chacune.
Déterminisme d'évolution et déterminisme de traduction
Un cas particulier d'évolution est la traduction instantanée d'un concept en un autre, par application d'une formule ou d'un algorithme. Exemple : la loi d'attraction universelle de Newton entre deux points matériels de masses M et M' distants de d s'exprime par la formule F = GMM'/d², où G est la constate universelle de gravitation, G = 6.67 10‑11 Nm2/kg2. Connaissant M, M' et d, on en déduit immédiatement la force d'attraction F ; cette force existe sans délai d'évolution, dès qu'existent deux masses séparées. Le déterminisme de la nature régit donc, en plus de ses lois d'évolution dans le temps, des lois et méthodes de calcul traduisant des données initiales en un résultat final qui est leur conséquence, sans délai d'évolution.
Ce principe justifie des propositions (affirmations qui
ne peuvent être que toujours vraies ou toujours fausses) par leur nécessité
logique. La justification implique une succession : les
prémisses précèdent les conséquences. Une proposition ne peut être jugée vraie que si on sait pourquoi ; sa vérité
appartient alors à l'une des 4 catégories suivantes.
Vérité transcendantale (résultant de nos facultés logiques à priori)
Une vérité transcendantale est une affirmation qui ne peut se déduire d'aucune autre et qui est considérée comme nécessaire. C'est un résultat de l'application de nos facultés logiques à des données à priori, c'est-à-dire créées par l'esprit indépendamment de toute expérience. Exemples :
§ Concept à priori de nombre entier et opérations mathématiques sur des nombres entiers comme l'addition ou la comparaison ;
§ Principes de logique comme « Rien n'arrive sans cause ».
Vérité métalogique
C'est l'un des principes de la logique [99], base de toute pensée rationnelle et des axiomatiques dans le cadre desquelles on démontre des vérités formelles [67]. Les facultés logiques utilisées pour construire des vérités transcendantales et des vérités logiques sont basées sur des vérités métalogiques.
Vérité logique (formelle)
C'est un théorème ou la vérité d'un théorème, proposition résultant d'une démonstration basée sur une ou plusieurs propositions
vraies préexistantes dans le
cadre d'une axiomatique.
Exemples :
§
Conséquence d'une définition ou d'un syllogisme ;
§
Démonstration
par applications successives à des axiomes ou théorèmes des principes de la logique [99].
Attention :
une vérité formelle n'a pas de valeur sémantique. Une proposition formellement vraie n'est vraie que dans sa
forme, établie dans le cadre logique de son axiomatique. Une éventuelle vérité
sémantique ne peut se juger qu'avec des comparaisons avec des objets extérieurs
à l'axiomatique :
voir [67a] et [220].
Vérité empirique
C'est une vérité résultant de nos sens ou d'une expérience. On la considère comme vraie par application de la doctrine réaliste.
Ce principe décrit les concepts nécessaires à la représentation dans l'esprit de réalités matérielles (objets, situations ou phénomènes) ou d'êtres abstraits comme en mathématiques. La nécessité de ces concepts provient de la manière dont notre esprit se représente l'espace, le temps, les grandeurs physiques fondamentales, les concepts mathématiques et les opérations mentales permises sur eux. Ces concepts décrivent des propriétés :
§ Au sens de l'espace et du temps (concepts fondés sur des perceptions intuitives, à priori, ne faisant pas partie des attributs de la chose en soi) : la position d'un objet dans l'espace est définie par rapport à un repère (référentiel), jamais dans l'absolu ; de même, un événement est repéré par rapport à une origine et un sens des temps ;
§ Au sens des grandeurs fondamentales de la physique : masse-énergie, charge électrique, spin, etc. L'importance de ces grandeurs fondamentales, indispensables pour caractériser un objet réel chaque fois qu'il existe, n'était pas reconnue au temps de Kant et de Schopenhauer ;
§ Au sens mathématique. Exemples : chaque nombre entier (ou élément d'une suite) est défini à partir de son prédécesseur ; théorèmes basés sur une axiomatique.
Les concepts nécessaires pour représenter une réalité matérielle en sont déduits par perception, mesure expérimentale et/ou abstraction. Les formules et opérations mathématiques sont utilisées soit pour modéliser une loi physique, soit pour situer un concept d'objet par rapport à d'autres tels que des unités, des axes orientés, etc.
Le principe de raison suffisante de l'être implique une succession de représentations : les concepts fondamentaux sont associés par l'esprit qui crée une représentation de réalité matérielle ou d'être abstrait.
La raison
suffisante de vouloir est la nécessité de satisfaire ses désirs. Le
sujet veut :
§ soit connaître l'objet, pour l'apprécier ensuite par rapport à ses valeurs ;
§ soit agir sur lui plus tard.
Dans les deux cas, ce principe implique une succession de représentations : le motif est suivi par l'acte.
Du fait même qu'il
est conscient, un homme veut quelque chose à tout instant. Chaque
volonté a des degrés, depuis un faible désir jusqu'à une passion, et chacune
correspond à une valeur au moins. Chaque affect [253] d'un homme correspond à une valeur et à quelque chose
qu'il veut ; chaque état de conscience d'un sujet comprend au moins un affect et
une volonté. Le sujet qui connaît (par sa conscience) est le même que celui qui apprécie une
valeur et celui qui veut : connaissance, jugement de valeur et volonté sont indissociables. Mais, à un instant donné, un sujet connaît
mieux ce qu'il veut que lui-même, c'est-à-dire ce qu'il est.
Dans chaque
situation consciente ou subconsciente, l'homme juge ses caractéristiques selon ses valeurs. Ces jugements sont des
raisons suffisantes pour une action destinée à en savoir davantage ou à obtenir
un résultat désirable. Il y a là une forme de causalité, un automatisme très
rapide régissant le psychisme humain, causalité due au lien entre les trois
dimensions d'un sujet : conscient, appréciant et voulant.
Le principe de raison suffisante de vouloir est la forme humaine du déterminisme de la nature. Déterminisme humain, il gouverne la
traduction d'une sensation, d'un affect ou d'une idée en volonté de connaître
ou d'agir, comme le déterminisme physique
gouverne la traduction d'une donnée en une autre ou l'évolution d'une situation par application d'une loi de la nature. (Détails)
L'existence d'une raison suffisante d'évolution entraîne celle de sa conséquence, l'évolution elle-même ; inversement, l'absence d'évolution entraîne l'absence de toute raison suffisante d'évolution. Ces propositions sont évidentes.
Par contre :
§ L'absence d'une raison suffisante d'évolution n'entraîne pas l'absence de sa conséquence, si l'évolution correspondante peut résulter d'une autre raison suffisante.
Exemple : l'absence de clou sur la chaussée ne garantit pas que mon pneu avant droit ne se dégonflera pas ; il pourrait le faire parce qu'il est mal monté sur sa jante ou parce que j'ai heurté un trottoir.
§ L'existence (la constatation) d'une évolution n'entraîne celle d'une raison suffisante particulière que si d'autres raisons suffisantes n'auraient pas pu produire le même effet. Exemples :
·
La
victime est morte d'une balle de pistolet tirée à deux mètres ; on ne peut
être sûr que l'assassin est son
beau-frère, qui la détestait et a un pistolet de ce calibre-là, que si aucun
autre porteur de ce type de pistolet n'a pu être présent lors du meurtre.
· Une statistique montre que 40 % des gens qui ont pris un certain remède homéopathique ont guéri en un mois au plus ; pour en déduire que la prise de ce remède guérit 40 % des malades il faudrait être sûr qu'aucune autre cause de guérison n'était possible : ni guérison spontanée, ni effet placebo, ni autre traitement concomitant, etc.
Toute raison suffisante est basée sur une ou
plusieurs autres, définissant une chaîne de causalité qui remonte le
temps jusqu'à des causes premières, postulées faute
d'en connaître la cause – si elle existe. Dans notre Univers, toutes les causes physiques remontent dans le temps jusqu'au Big Bang, instant postulé
comme premier parce que nos connaissances physiques ne nous permettent pas de
penser ce qui le précéderait autrement que de manière spéculative.
Selon [16-b], ce principe
de logique est dû à Aristote, qui l'a énoncé sous forme d'interdit :
"On n'a pas le droit de conclure
d'un genre à un autre". Il voulait dire qu'une relation logique ne
peut exister qu'entre deux objets du même genre. Exemples :
Relation de physique
Une relation ne
peut exister qu'entre grandeurs de même type. Ainsi, A = B ;
A ³ B et
A ¹ B ne sont
possibles que si A et B sont tous deux des masses (ou des longueurs, ou des
durées, etc.) Même condition pour l'addition A + B. Autre façon
d'illustrer l'exigence d'homogénéité : il n'y a aucun moyen de mesurer une
masse en unités de charge électrique ou de longueur.
Action de l'esprit sur la matière
Cette action,
estimée possible par certains spiritualistes, est contraire au principe
d'homogénéité. Du reste, elle contredirait la physique : une action
matérielle n'est possible qu'avec un échange d'énergie, et on ne voit pas
comment une idée abstraite ou une pensée humaine pourraient fournir ou absorber
l'énergie mise en jeu.
Une idée n'est
cause ou conséquence que par l'intermédiaire d'un esprit humain, ou de Dieu
pour les croyants. Une réalité ne peut être cause d'une idée que dans un esprit
qui pense.
Séparation
des 3 types de lois
Les lois de la
nature étant dites de type 1, les lois d'une société humaine de type 2 et les
lois morales de type 3, la séparation implique :
§ Qu'une loi humaine (type 2) ne peut agir sur
une loi naturelle (type 1) ; on ne peut pas interdire à un sac de ciment
de 50kg de peser lourd ;
§ Qu'une loi morale (type 3) ne peut agir sur
une loi de type 1 ou de type 2 ; il ne sert à rien de condamner l'injustice
de la lourdeur du sac de ciment ou d'une loi de finances votée.
§ Qu'un problème de type N ne peut avoir
qu'une solution de type N.
L'esprit
humain peut créer des relations d'un genre vers un autre sans difficulté, sans
la moindre impression d'erreur ; c'est un effet de son aptitude à associer
n'importe quel concept à n'importe quel autre car son imagination est libre.
Exemple mathématique : axiome de Cantor-Dedekind ou axiome de
continuité.
"Si, sur une droite D, on reporte les points A1, A2,
…, An, d'une part, les points B1, B2,
…, Bn d'autre part, les abscisses des premiers formant une
suite an non décroissante de nombres rationnels, celles des
seconds une suite bn non croissante de nombres rationnels, la
différence bn − an restant positive
et tendant vers zéro, les segments emboîtés [AnBn]
ont un point commun unique M, auquel correspond suivant les cas un nombre
rationnel ou un nombre irrationnel."
Dans cet exemple, on établit une correspondance biunivoque entre l'ensemble des
points d'une droite, concepts géométriques, et l'ensemble des nombres réels,
concepts numériques, chacun de ces derniers étant défini comme limite commune
de deux suites de nombres rationnels qui convergent en sens opposé.
Beaucoup de philosophes contestent à tort
l'origine matérialiste de la pensée en tant qu'effet du fonctionnement du
cerveau. Ils raisonnent comme ceci : puisque ce fonctionnement (matériel)
est d'un genre différent de la pensée (abstraite), la pensée ne peut provenir
seulement de causes matérielles, en raison du principe d'homogénéité, il doit y
avoir « autre chose ». Ils
se trompent : les neurosciences expliquent que la pensée est la perception
humaine du fonctionnement du cerveau lorsque celui-ci interprète ses
connexions de neurones. C'est cette interprétation qui transforme un état
matériel de neurones en abstractions ; elle constitue la seule mise en
relation entre concepts de genres différents qui ne viole pas le principe
d'homogénéité.
En reliant des abstractions, l'esprit humain peut créer n'importe quelle
relation, même fantaisiste ou absurde ; il suffit que certains groupes de
neurones (des « cliques ») créent, modifient ou suppriment
diverses connexions entre eux.
Voir le modèle « logiciel à couches » de la pensée.
Le déterminisme ne
s'applique qu'aux situations matérielles.
§ L'évolution d'une situation (d'un état)
physique ne peut aboutir qu'à une autre situation (état) physique.
§ Comme toutes les situations physiques sont
délimitées par notre Univers, aucune situation de notre Univers ne peut avoir
une conséquence externe à l'Univers, aucune ne peut être causée par quelque
chose d'extérieur à l'Univers.
§ L'esprit humain peut imaginer un
franchissement des frontières de l'Univers, mais il restera pure spéculation.
§ Même si un jour une théorie sur d'autres
univers affirme des choses vérifiables dans notre Univers, elle ne prouve pas
que ces univers existent, car cette existence ne peut être ni vérifiée ni
infirmée expérimentalement.
Remarque : les
considérations d'homogénéité précédentes concernent la nature des objets mis en relation, mais la notion d'homogénéité
concerne aussi la structure d'objets.
Exemple : si la charpente d'une grange est entièrement métallique on la
considère comme homogène, alors que si elle allie métal et bois elle est
hétérogène.
Un postulat est
une abstraction pure, une base pour construire nos représentations mentales du
monde, elles-mêmes des abstractions. Le principe d'homogénéité interdit de déduire un phénomène, une
existence physique d'objet ou un état physique d'une abstraction ; une
telle déduction doit demeurer une hypothèse, valable seulement dans la mesure
où cette abstraction modélise la réalité avec une précision suffisante, et
seulement tant que la constatation d'une erreur ou imprécision n'amène pas à
remettre le modèle en cause. Violer ce principe conduit à des raisonnements
faux, comme :
§ Les preuves
cosmologiques de l'existence de Dieu ;
§ Une décision par l'Eglise catholique de
considérer comme miraculeuse (d'origine divine) une guérison jugée inexplicable
ou impossible dans l'état actuel de nos connaissances ;
§ Déduire de la conception d'une essence
(chose en soi, description complète, cahier des charges) l'existence d'un objet
physique, d'une situation ou d'un phénomène : une essence n'est cause de rien de concret. Avoir conçu une essence
ne prouve même pas la possibilité que
son objet existe, tant l'imagination humaine est féconde. Une telle
possibilité, comme l'existence elle-même, n'est envisageable qu'en tant
qu'hypothèse, ou dans un domaine de connaissances abstraites comme les
mathématiques. En somme, une essence
n'est pas une preuve. En mathématiques, toutefois, elle peut être une
définition : un être mathématique peut être défini par ses propriétés, si
celles-ci ne contredisent aucun théorème établi.
Aristote s'était déjà aperçu de l'absence de
relation de causalité entre une abstraction et une réalité matérielle [201].
Avant de poursuivre notre propos sur le déterminisme, nous avons besoin d'évoquer le principe d'homogénéité.
Un intérêt majeur de la règle du respect de
l'homogénéité est la délimitation du domaine de vérité d'une science : on peut avoir la certitude qu'une
affirmation est vraie ou qu'elle est fausse à l'intérieur d'un domaine
homogène, alors que dans un domaine hétérogène ou homogène mal défini cette
certitude est impossible. Selon [16-b] page 9 :
§ Husserl écrit : "L'empire de la
vérité s'articule objectivement en domaines ; c'est d'après ces unités
objectives que les recherches doivent s'orienter et se grouper en
sciences."
§ Kant écrit : "On n'étend pas, mais
on défigure les sciences quand on fait chevaucher leurs frontières." Cette
affirmation provient du caractère axiomatique [67] des sciences exactes, dont chacune a des
axiomes et règles de déduction propres qu'on ne doit pas mélanger avec ceux
d'une autre science.
La connaissance
scientifique n'a commencé à progresser que lorsque l'humanité a réussi à la
séparer des considérations philosophiques, morales et religieuses [212].
Pour mieux
comprendre et prévoir, la pensée rationnelle a besoin d'ajouter au postulat de
causalité ci-dessus une règle de stabilité dans le temps et l'espace, c'est-à-dire de
reproductibilité.
Règle : "Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets" (reproductibilité). Les lois physiques dont l'application est déclenchée par une cause donnée sont stables, elles sont les mêmes en tous lieux et à tout instant.
Conséquence de la stabilité : une situation stable n'a jamais évolué et n'évoluera jamais ! Pour qu'il y ait une évolution à partir d'un instant t il faut élargir la définition du système observé. En fait, l'écoulement du temps ne se manifeste que lorsque quelque chose évolue ; si rien n'évolue tout se passe comme si le temps s'arrêtait. La règle de stabilité n'a rien d'anodin : elle a pour conséquence la première loi du mouvement de Newton, la loi d'inertie :
"Un corps immobile ou se déplaçant en ligne droite à vitesse constante restera immobile ou gardera le même vecteur vitesse tant qu'une force n'agit pas sur lui."
Au point de vue déterminisme, le mouvement rectiligne uniforme d'un corps est une situation stable, qui ne changera pas tant qu'une force n'agira pas sur le corps. Et une situation stable est sa propre cause et sa propre conséquence.
Grâce à la règle de stabilité on peut induire une loi physique de la nature d'un ensemble d'enchaînements
cause-conséquence constatés : si
j'ai vu plusieurs fois le même enchaînement, je postule que la même cause (la même situation, le même
état d'un système) produit toujours la même conséquence (la même évolution dans
le temps). On peut alors regrouper le postulat de causalité et la règle
de stabilité en un principe qui régit les lois de la nature décrivant une
évolution dans le temps, le postulat de
déterminisme scientifique énoncé ci-dessous.
En pratique, la
stabilité d'une loi physique d'évolution est soumise à des incertitudes, comme
toute variable physique : ses paramètres sont entachés d'erreurs.
§ Une loi d'évolution décrit celle-ci à partir
d'une situation initiale en appliquant des règles de calcul. Mais un paramètre
des données initiales, des règles de calcul et de l'heure de l'instant initial,
n'est connu avec une précision parfaite que lorsqu'il est une unité internationale, définie arbitrairement, comme la
vitesse de la lumière c ; tous
les autres paramètres sont entachés d'erreurs : la prédiction d'une évolution est donc entachée d'erreurs.
§ Un système est stable lorsque ses variations
sont trop petites et/ou trop lentes pour être observées. Un système qui paraît
stable en ce moment a peut-être évolué de manière perceptible dans le passé,
mais de plus en plus lentement, ou avec de moins en moins d'amplitude jusqu'à
paraître stable en ce moment ;
et peut-être évoluera-t-il de plus en plus vite ou de plus en plus fort à
l'avenir.
Exemple
Au début d'un cours
d'astronomie on considère seulement la direction dans laquelle se trouve une
étoile, en ignorant sa distance et son éventuel mouvement par rapport à la
Terre. Les étoiles sont alors censées se trouver sur une sphère appelée
« sphère des fixes », modèle cosmographique qui postule la fixité de
la direction de visée de chaque étoile. En effet, à l'échelle de quelques
siècles et à fortiori à celle d'une vie humaine, les étoiles paraissent
immobiles sur la sphère des fixes : leurs directions et leurs positions
relatives ne changent pas.
En fait,
l'immobilité apparente des étoiles n'existe que si on mesure leurs directions
angulaires avec une précision modeste, notamment lorsqu'un homme compare un
ciel de sa jeunesse, vu à l'œil nu, avec un ciel de son âge mur. Dès qu'on effectue
des mesures de vitesse précises par effet Doppler (déplacement des raies
spectrales) on s'aperçoit que les étoiles bougent par rapport à la Terre :
les positions stables connues ont été complétées par des lois mathématiques de
déplacement.
Conclusions
§ La vitesse mesurée d'évolution d'un
phénomène n'a pas de raison d'être constante. Une évolution lente aujourd'hui
peut avoir été beaucoup plus rapide dans le passé. Exemples :
·
L'expansion
de l'Univers observable, dont le rayon augmente aujourd'hui à une vitesse 1.8
fois plus élevée que celle de la lumière, c,
a été des milliards de fois plus rapide peu après la naissance de l'Univers,
instant appelé Big Bang. La période d'expansion hyperrapide,
appelée inflation, n'a duré qu'un très court instant.
·
Considérons
un système physique fermé (n'échangeant rien avec l'extérieur) tel qu'un tube
allongé pleine d'air. Supposons qu'au début de l'expérience l'air de la partie
gauche du tube a été chauffé, pendant que l'air de la partie droite restait
froid. Lorsqu'on arrête le chauffage et qu'on laisse l'air du tube fermé
évoluer sans intervention extérieure, sa température tend vers une température
limite, uniforme, en variant de plus en
plus lentement.
La température stable
constatée au bout d'un temps assez long pour que notre thermomètre de mesure ne
bouge plus est le résultat d'une évolution convergente, pas le résultat d'une
absence d'évolution. Un observateur qui ne voit qu'un thermomètre qui ne bouge
pas aurait tort d'en conclure que l'air du tube a toujours été à la même
température.
En résumé : compte tenu de l'imprécision inévitable de toute
mesure physique, on ne peut conclure d'un état actuel de stabilité ni qu'il n'a
jamais évolué, ni qu'il n'évoluera jamais, ni depuis combien de temps il
n'évolue pas, ni qu'il n'évoluera pas beaucoup plus vite dans l'avenir…
Exemple : si on
photographie le balancier d'un pendule oscillant avec un temps d'exposition de
un dixième de seconde lorsque ce balancier est au sommet de sa course, on aura
une photo nette car il bouge lentement ; mais une photo de même temps
d'exposition au point le plus bas du balancier sera « bougée ».
Du point de vue philosophique, on doit tenir
compte de la possibilité qu'une évolution dans le temps ait une vitesse et une
amplitude variables, c'est-à-dire décrites par des fonctions non linéaires. La
vitesse et l'amplitude d'évolution d'un phénomène, trop petites pour être
mesurables à un instant donné, ne l'ont pas nécessairement toujours été, et ne
le resteront pas nécessairement toujours à l'avenir.
Le déterminisme
scientifique est un postulat qui régit
l'évolution dans le temps d'une situation sous l'effet des lois de la nature,
conformément au postulat de causalité et à la règle de stabilité.
Par rapport au
déterminisme philosophique, le déterminisme scientifique :
§ Prédit qu'une situation évoluera
certainement sous l'action d'une loi naturelle, pas qu'on en connaîtra les détails
futurs ;
§ N'affirme pas la possibilité de reconstituer
mentalement le passé.
Dans de nombreux
phénomènes physiques, l'évolution d'un système est modélisée par une équation
différentielle ou un système d'équations différentielles comprenant des
dérivations par rapport au temps. Lorsque c'est le cas, la connaissance des conditions initiales permet de déterminer toute
l'évolution ultérieure de ses variables, soit parce qu'on peut exprimer
celles-ci comme fonctions du temps, soit parce qu'on peut calculer les valeurs
successives de ces variables de proche en proche. L'évolution du système est
alors déterministe au sens scientifique traditionnel et on peut même parler de déterminisme mathématique.
L'existence d'une description du mouvement par équation(s) différentielle(s)
implique qu'à tout instant t, le mouvement pendant l'intervalle de
temps infiniment petit dt suivant ne
dépend que des conditions à cet instant-là, et on peut le calculer sans tenir compte des conditions initiales ou des
évolutions qui précèdent l'instant t. La position et la vitesse à tous les instants qui suivent t ne dépendent que des conditions à
l'instant t. Le mouvement global,
depuis un instant quelconque à partir de t = 0, résulte de l'application
répétée du principe précédent : la chaîne de causalité est continue. Le
futur dépend du seul présent, pas du passé.
Exemples souvent
cités : les équations différentielles de la dynamique (2ème loi
de Newton [110]) et de Schrödinger.
Un cas particulier d'évolution est la traduction instantanée d'un concept en un autre, par application d'une
formule ou d'un algorithme. Exemple : la loi d'attraction universelle
de Newton entre deux points
matériels de masses M et M' distants de d s'exprime par la formule F = GMM'/d², où G est la constate universelle de gravitation,
G = 6.67 10‑11 Nm²/kg² [110]. Connaissant M, M' et d, on en déduit immédiatement la force
d'attraction F ; cette force existe sans délai d'évolution, dès qu'existent M, M' et d. Le déterminisme de la nature régit donc, en plus de ses
lois d'évolution, des lois et méthodes de calcul traduisant
des données initiales en un résultat final qui est leur conséquence, sans délai d'évolution.
Un algorithme de
calcul est écrit dans le cadre d'une axiomatique [67] et un programme est écrit dans un langage
informatique. Chacune des règles de déduction de l'axiomatique et chacune des
instructions du programme respecte les conditions du postulat de causalité et
de la règle de stabilité : l'algorithme et le programme sont globalement
déterministes car ce sont des suites de processus déterministes.
Pourtant, leur résultat n'est pas prédictible à la
seule vue de leur texte. En particulier, on ne peut savoir s'ils produisent les résultats attendus qu'en
déroulant l'algorithme par la pensée et en exécutant le programme.
Théorème : il n'existe pas d'algorithme général
permettant de savoir si un programme donné s'arrête (donc fournit son résultat)
ou non.
On ne peut pas, non
plus, savoir si la progression vers ce résultat est rapide ou non : un
programme peut se mettre à boucler, repassant indéfiniment sur la même séquence
d'instructions, et un algorithme peut converger très lentement ou même ne pas
converger du tout ; si l'exécution d'un programme doit durer 100 ans aucun
homme ne l'attendra.
Il existe donc des
processus déterministes :
§ dont le résultat est imprévisible avant leur
déroulement ;
§ dont le déroulement peut durer si longtemps
qu'on ne peut se permettre de l'attendre pour avoir le résultat.
Nous voyons donc,
sur cet exemple, que le déterminisme d'un
processus n'entraîne pas nécessairement la prédictibilité de son résultat.
Approfondissons ce problème.
Résultat
d'une évolution physique
Le résultat d'une
évolution physique est un état
caractérisé par les valeurs d'un certain nombre de variables. Chacune de ces variables a un ensemble de définition.
Exemples
d'ensembles de définition :
§ Une longueur est un nombre réel positif ;
§ Une énergie électromagnétique échangée à
l'aide de photons de fréquence n est un multiple entier de hn, où h
est la constante de Planck [1-i] ;
§ En Mécanique quantique, une mesure ne peut
donner comme résultat qu'une valeur propre de l'observable du dispositif de
mesure.
Prédire un résultat
d'évolution d'une variable consiste à prédire quel élément de son ensemble de
définition résultera de l'application de la loi d'évolution, c'est-à-dire quel
élément de cet ensemble elle choisira.
Déterminisme et prédictibilité
Le
déterminisme d'une loi de la nature n'entraîne ni la prédictibilité de ses
résultats, ni leur précision. Voici pourquoi.
Dans les définitions du postulat de causalité et du déterminisme scientifique
nous avons renoncé à prédire un résultat d'évolution. Mais comme nous savons qu'une cause déclenche l'application
d'une loi de la nature, le problème de prédire un résultat d'évolution devient
celui de prédire le résultat de l'application d'une telle loi.
Remarquons d'abord que si la nature connaît des situations-causes et les lois qu'elle applique automatiquement à chacune, elle ne connaît pas la notion de résultat, notion et préoccupation humaines. Cette remarque nous permet d'éliminer tout de suite une cause d'impossibilité de prévoir indépendante de la nature : l'intervention du surnaturel. Il est clair que si nous admettons la possibilité qu'une intervention surnaturelle déclenche, empêche ou modifie le déroulement d'une évolution naturelle, nous renonçons en même temps à prévoir son résultat. Nous postulerons donc le matérialisme et admettrons qu'aucune intervention provenant de l'extérieur de l'Univers n'est possible. Nous exclurons aussi toute intervention provenant de l'intérieur mais n'obéissant à aucune loi de la nature, en nous réservant de préciser plus bas la notion de hasard et sa portée. Cette validation par l'expérience, la falsifiabilité [203] et l'absence de preuve de fausseté ou de contradiction distinguent une théorie scientifique d'une explication magique, surnaturelle ou fantaisiste.
Déterminisme stochastique : avec la définition ci-dessus du déterminisme, on ne peut pas opposer les adjectifs déterministe et stochastique
[31] : nous verrons que la loi d'évolution
de Mécanique quantique appelée décohérence produit des résultats probabilistes - donc qualifiés habituellement de
stochastiques. Cette loi sera dite déterministe parce qu'elle respecte le principe
de causalité de manière stable.
Voir
en fin de texte la table résumant les cas d'imprédictibilité.
Voici quatre types de raisons qui empêchent de prédire le résultat d'une loi déterministe d'évolution : l'ignorance, l'imprécision, la complexité et le hasard.
Pour prédire le résultat d'une loi il faut d'abord la connaître. Il y a beaucoup de phénomènes que la science ne sait ni expliquer, ni même décrire. Et malgré Internet qui, de nos jours, permet de trouver beaucoup de renseignements et de poser des questions à beaucoup de gens, une personne donnée a nécessairement des lacunes. De toute manière, la méconnaissance d'un phénomène ne nous autorise pas à l'attribuer au hasard, c'est-à-dire à affirmer que la nature fait n'importe quoi. Nous supposerons donc ci-dessous que toute tentative de prédiction est faite dans un contexte où les lois d'évolution sont connues.
Le postulat
de causalité et le déterminisme
scientifique ne promettent pas
la prédictibilité d'un résultat, ni sa précision lorsqu'on a pu le
prévoir ; pourtant la précision est une préoccupation humaine. Voici des
cas où la précision du résultat (calculé ou mesuré) de l'application d'une loi d'évolution
peut être jugée insuffisante par l'homme.
Imprécision des paramètres d'une loi d'évolution
Une loi d'évolution qui a une formulation
mathématique a des paramètres. Si ceux-ci sont connus avec une précision
insuffisante, le résultat calculé sera lui-même entaché d'imprécision. C'est le
cas, notamment, lorsqu'une loi d'évolution fait des hypothèses
simplificatrices.
Exemple d'approximation : la dynamique d'un pendule simple est décrite par une équation
différentielle non linéaire.
Pour simplifier la résolution de cette équation, on recourt à
« l'approximation des petites oscillations », qui assimile un sinus à
son angle en radians. Cette simplification entraîne des erreurs de prédiction
qui croissent avec l'angle considéré.
Imprécision ou non-convergence des calculs
Si le calcul d'une formule ou d'une solution d'équation est insuffisamment précis, le résultat peut être lui-même imprécis. Il arrive aussi que l'algorithme du modèle mathématique du phénomène ne puisse fournir son résultat, par exemple parce qu'il converge trop lentement. Il peut enfin arriver que le modèle mathématique d'un processus déterministe ait un cas où le calcul de certaines évolutions est impossible, le livre en cite un concernant une propagation d'onde.
Sensibilité du modèle d'évolution aux conditions initiales
Il peut arriver qu'une variation minime, physiquement non maîtrisable, de ses données initiales, produise une variation considérable et imprévisible du résultat d'un phénomène dont la loi d'évolution a pourtant une forme précise et une évolution calculable. C'est le cas, par exemple, pour la direction dans laquelle va chuter un crayon posé verticalement sur sa pointe et qu'on vient de lâcher. C'est le cas, aussi, des « systèmes dissipatifs à évolution apériodique sur un attracteur étrange dans un espace des phases (définition) ayant au moins 3 dimensions » (explication).
Il y a là un phénomène
mathématique d'amplification
d'effet : l'évolution
parfaitement déterministe, précise et calculable à partir d'un ensemble d'états
initiaux extrêmement proches, peut aboutir, après un certain temps, à des états
finaux très différents. Ce type d'évolution est appelé « chaos déterministe ». On peut, dans ce cas-là, démontrer
l'impossibilité de prévoir avec une précision suffisante l'évolution et son
état final après un temps donné : il
ne peut exister d'algorithme de calcul prévisionnel de cet état final qui soit
stable par rapport aux données initiales. Il ne peut même pas exister
d'intervalle statistique de confiance encadrant une variable de l'état final.
Le déterminisme n'est pas en cause en tant que principe, mais une prédiction
précise d'état final demande une précision infinie dans la connaissance et la
reproductibilité de l'état initial et des paramètres d'évolution, précision
physiquement inaccessible.
Cette impossibilité
traduit un refus de la nature de satisfaire notre désir de prévoir avec
précision l'évolution de certains systèmes.
Exemples. Ce
phénomène se produit dans certains écoulements turbulents et dans l'évolution
génétique des espèces, avec apparition de solutions regroupées autour de points
particuliers de l'espace des phases
appelés « attracteurs étranges ». En pratique, cette amplification d'effet
réduit beaucoup l'horizon de prévisibilité.
Instabilité dans le temps d'une loi d'évolution