Le capitalisme est-il moral ?

Compte-rendu de lecture du livre d'André Comte-Sponville

 

Mise à jour : 13/09/2007

 

A propos de ce livre

Comme les autres livres de ce philosophe que j'ai lus, celui-ci est très intéressant et agréable à lire. Publié en janvier 2007 en Livre de poche, il a un autre avantage pour un livre de philosophie : son petit format le rend peu intimidant, n'importe qui peut le lire avec profit.

 

Oui profit, car ce petit ouvrage a le meilleur rapport "choses apprises/temps passé" que l'on puisse imaginer. L'auteur y traite d'un sujet d'actualité qui ne laisse personne indifférent : l'économie (dont le capitalisme est un mode de fonctionnement) et ses rapports avec la morale (le devoir de chacun, c'est-à-dire ce qui est permis ou défendu). A l'heure de la mondialisation, les gens expriment de plus en plus un souci de respect des valeurs comme l'honnêteté, les libertés de conscience et d'expression, l'équité, la solidarité et le respect de l'environnement. André Comte-Sponville nous apprend à situer les exigences correspondantes par rapport à ce qui est possible en économie.

 

L'intérêt de ce petit texte, qu'on lit en quelques heures, m'a paru justifier l'hommage un peu développé que représente ce compte-rendu. D'habitude, les critiques qui commentent un nouveau livre y consacrent une demi-page ; pour rendre justice à sa qualité et inciter les internautes qui accèdent à mon site à le lire, je vais décrire et commenter son contenu plus en détail.

Les ordres de Blaise Pascal

En écrivant dans ses Pensées [1] :

"Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses."

Pascal exprime une différence de nature entre la raison (qu'il appelle parfois « esprit de géométrie » parce que les raisonnements qui établissent une propriété géométrique ont une logique rigoureuse) et les sentiments et intuitions qui relèvent de l'affectif, qu'il appelle ici « le cœur ». Pour lui, ce qui est du domaine de la raison (qu'il appelle « ordre de la raison ») est complètement distinct de ce qui appartient à l'ordre du cœur, et ces deux premiers ordres diffèrent du troisième, celui de Dieu. Et Pascal qualifie de ridicule un raisonnement qui mélange deux de ces ordres lorsqu'il écrit dans [1] :

"Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies - et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir."

Les ordres d'André Comte-Sponville

André Comte-Sponville reprend la notion d'ordres distincts de Pascal pour distinguer quatre domaines disjoints qui ont des lois propres :

§           L'ordre techno-scientifique (ou plus précisément économico-techno-scientifique) que je qualifierai pour ma part d'ordre déterministe. C'est l'ordre de ce qui obéit à des lois de la nature, comme celles de la physique ou de la biologie, ou des lois économiques. L'emploi, par exemple, est un phénomène économique qui obéit à la loi économique « c'est la croissance de l'activité (mesurée par la valeur ajoutée produite) qui entraîne la croissance de l'emploi » [2].

En économie, les actions des agents économiques (individus, entreprises, collectivités locales ou nationales, banques, administrations…) sont motivées par l'intérêt - et lui seul. Il s'agit d'acheter ou vendre au meilleur prix, de faire le bénéfice maximum, de croître le plus vite possible. Les lois économiques décrivent des comportements qui s'expliquent par l'intérêt et n'ont aucun rapport avec le bien-être des hommes ou des relations harmonieuses entre eux.

Respecter les lois de l'économie ne garantit pas, par exemple, que les employeurs respectent leurs salariés. Le profit maximum voudrait qu'on fasse travailler chaque salarié 72 heures par semaine en le payant juste assez pour qu'il ne meure pas de faim ; c'est ce qui se passait au XIXe siècle, par exemple.

Les lois de l'économie ne pouvant, par elles-mêmes, définir et imposer des limites à des pratiques humainement inacceptables, il faut empêcher ou encadrer les comportements économiques au moyen de lois externes à l'ordre économique, les lois de la société, qui font partie de l'ordre suivant.

§           L'ordre juridico-politique est l'ordre des lois et textes réglementaires, et des institutions politiques qui permettent le fonctionnement de tout ce qui est collectif : administrations, services publics, élections démocratiques, etc.

Des lois sont votées par les représentants élus du peuple et limitent, par exemple, la semaine de travail à 35 heures.

Il faut bien comprendre que l'ordre techno-scientifique est séparé de l'ordre juridico-politique. Un problème économique ne peut être résolu par une mesure juridique ; on ne peut pas, par exemple, créer des emplois en votant une loi qui décrète le travail de tous, cela ne marche pas ! A part les mesures volontaristes temporaires de création d'emplois décrites dans [3], la seule possibilité est de créer les conditions économiques de développement de l'activité, mesurée au niveau national par le PIB, comme l'explique le cours dont avons vu la section [2]. Exemples de conditions économiques favorables au développement de l'activité, donc à l'emploi :

·            Baisse des impôts permise par des économies sur le coût de fonctionnement de l'Etat, ce qui libère de l'argent pour de la consommation ;

·            Baisse des taux d'intérêt permettant aux particuliers et aux entreprises d'investir davantage. Et pour ne pas que cette baisse provoque de l'inflation, mesures favorisant la concurrence entre fournisseurs ;

·            Investissements favorables à la compétitivité : en recherche et développement, en infrastructures de transports et de télécommunications, etc.

On ne peut résoudre un problème économique qu'avec des mesures économiques. Les textes réglementaires et législatifs ne peuvent constituer que la dimension juridique de ces mesures économiques ; de leur côté, les mesures politiques ne peuvent que créer un cadre pour les mesures économiques, elles ne peuvent les remplacer.

On ne peut pas soumettre un fait établi à une loi, ou utiliser une loi pour décréter une vérité ; un fait est ou n'est pas, une affirmation est vraie ou fausse. C'est ainsi que, lorsque nos parlementaires ont voté une loi reconnaissant le génocide arménien, ils ont légiféré sur une vérité historique relevant de l'ordre des faits (c'est-à-dire l'ordre techno-scientifique), acte qu'à mon avis Pascal aurait qualifié de ridicule.

Problème : les lois de la biologie et de la génétique définissent des opérations scientifiquement possibles ; exemple : créer des plants de maïs génétiquement modifiés permettant à des agriculteurs africains d'obtenir de meilleurs rendements avec moins de pesticides. Mais elles ne disent pas que créer par manipulation génétique un être mi-homme mi-porc serait monstrueux. De manière plus générale, les lois ne peuvent prévoir les découvertes scientifiques et leurs éventuelles conséquences ; elles ne peuvent être votées qu'après prise de conscience de leurs dangers.

Le respect des lois déterministes, scientifiques, économiques et juridiques, ne suffit donc pas : aucune d'entre elles n'empêchera un citoyen de mal se comporter à l'égard des autres en étant égoïste, méprisant ou haineux, attitudes possibles dans le respect des lois de ces deux ordres mais qu'aucune loi économique ou juridique ne peut réprimer. Il faut donc que l'action politique et les lois respectent des règles d'un autre ordre, l'ordre de la morale.

§           L'ordre de la morale définit pour chaque personne ce qui est permis et ce qui est interdit, c'est-à-dire le devoir. Ainsi :

·            Dans son action politique, un élu devra respecter les lois morales et ne pas profiter de son pouvoir pour commettre d'actes qu'elles réprouvent.

·            Les lois devront être conformes aux principes de morale. Elles ne devront pas, par exemple, être utilisées par une majorité de 80 % pour brimer ou exploiter une minorité de 20 %. Elles ne devront pas permettre des discriminations comme le racisme, la xénophobie ou le refus d'embaucher une personne du fait de sa religion.

On ne peut pas résoudre un problème économique en soumettant l'économie à la morale : l'économie a ses lois propres, la morale a les siennes. Lorsque Karl Marx, constatant la condition des travailleurs du XIXe siècle caractérisée par l'aliénation et l'exploitation, a voulu rétablir la justice en prônant le communisme, il a voulu soumettre l'économie à la morale, ce qui est absurde. Le communisme ne peut fonctionner en tant que système économique qu'avec des citoyens qui mettent l'intérêt public au-dessus de leur intérêt personnel, ce que l'immense majorité des gens ne sont pas prêts à faire. Les dirigeants comme Lénine, Trotski et Staline ont donc dû recourir à la tyrannie pour contraindre leurs concitoyens à travailler pour l'Etat, et les expériences communistes ont échoué partout [4].

Selon le Coran - donc pour les musulmans qui le respectent - la séparation des pouvoirs est inconcevable. Le chef (cheik, calife, sultan, ayatollah…) est à la fois chef religieux, chef de gouvernement, juge, chef militaire, trésorier public, etc. Tout acte, toute pensée est considéré(e) dans sa dimension religieuse, qui prime sur toute autre. De nos jours encore, par exemple, Sa Majesté le roi du Maroc est non seulement roi absolu mais Commandeur des croyants, c'est-à-dire chef religieux des Marocains. Sans séparation des pouvoirs, la démocratie ne peut fonctionner. Il y a confusion entre l'ordre juridico-politique et l'ordre éthique, ce qui est aberrant. Le Coran sert à la fois de code légal, de code moral et de loi divine, ce qui ne facilite pas l'adoption de la démocratie par les pays musulmans [5]. En Iran le pouvoir politique et économique est dominé par des religieux dont l'essentiel de la culture est la connaissance approfondie du Coran, à mon avis insuffisante pour gérer l'économie d'un pays de 65 millions d'habitants et s'abstenir de faire la guerre aux chrétiens et aux juifs.

§           L'ordre de l'éthique

On peut respecter les lois des trois ordres ci-dessus et cependant ne pas être charitable ; on peut respecter ses concitoyens, mais ne pas leur témoigner d'amitié ; on peut laisser perdurer le mensonge et ne pas défendre la vérité ; on peut laisser faire les oppresseurs et ne pas défendre la liberté… Le curé de ma paroisse ajouterait : « il y a aussi l'amour en Dieu et l'amour tout court », en précisant qu'à son avis ces règles-là sont inséparables des règles morales et passent avant celles de la justice des hommes.

Bref il y a, pour les croyants et les peuples de culture judéo-chrétienne, les règles associées à la foi en Dieu. Et pour André Comte-Sponville ces règles sont dans l'ordre éthique, au dessus des règles de l'ordre moral.

Conclusions

La séparation des ordres économique et moral fait que la question-titre "Le capitalisme est-il moral ?" est un piège : système économique, le capitalisme n'est ni moral ni immoral, il est indifférent à la morale parce que l'ordre économique l'est.

 

Le compte-rendu ci-dessus ne donne qu'une idée de la mine de connaissances qu'est ce petit livre, et de la facilité avec laquelle on les acquiert ou on clarifie ses propres idées. Par souci pédagogique l'auteur a ajouté une série d'études de cas "Questions à André Comte-Sponville", correspondant à des questions qu'on lui a posées sur ce sujet à l'occasion de ses conférences, et des discussions auxquelles elles ont donné lieu.

 

Daniel MARTIN

 

Références

[1]   Blaise Pascal - "Pensées" http://paginaweb.de/lcortazar/pensees.pdf

 

[2]   "Cours d'économie pour citoyens qui votent" section "Relation entre les variations du PIB et de l'emploi total".

 

[3]   "Création volontariste d'emplois"

 

[4]   Compléments économiques sur les raisons de l'échec du communisme : voir "Comparaison entre libéralisme et communisme".

 

[5]   "La culture arabe ennemie de la démocratie" (définitions de la culture avec ses valeurs, de la morale, de la démocratie et conditions d'établissement et de pérennité de la démocratie).

 

 

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