Le rapport Herbillon

Mise à jour : 07/07/2005

Résumé et commentaire du rapport de juin 2005 du député Michel Herbillon
« La fracture européenne - Après le référendum du 29 mai : 40 propositions concrètes pour mieux informer les Français sur l'Europe »

 

Je vous l'avais bien dit…

Fin 2002, mon livre « La démocratie malade des médias - Nous votons sans savoir » a constaté que trop de Français sont si mal informés des réalités économiques et politiques qu'ils votent en méconnaissance de cause. Les coupables de la mauvaise information - dans certains cas la désinformation - sont les médias, le gouvernement, l'enseignement… et un peu les citoyens eux-mêmes.

 

Et je montre dans ce livre combien cette ignorance des vérités économiques et politiques handicape notre démocratie. Certes, les citoyens votent pour telle ou telle proposition d'un candidat, mais sans pouvoir en discerner les éventuelles impossibilités économiques. Certains programmes de gouvernement, en général ceux qui promettent les résultats les plus spectaculaires et les plus rapides, violent tellement les lois économiques qu'ils n'ont aucune chance d'être appliqués un jour… mais les citoyens ne disposent pas des connaissances nécessaires pour s'en rendre compte et disqualifier ceux qui les proposent.

 

En deux ans et demi, ce livre a été téléchargé environ 7500 fois et m'a valu une abondante correspondance. Personne, j'insiste : personne, n'a formulé la moindre objection à ma condamnation des pratiques antidémocratiques que j'expose, sans doute parce que j'apporte chaque fois la preuve de leur réalité.

 

En juin 2005 un nouveau texte, un rapport officiel au Premier ministre rédigé par M. Michel Herbillon, député UMP du Val de Marne, vient confirmer de manière éclatante le désastre démocratique que je dénonce depuis deux ans et demi :

§           Par manque d'information des citoyens et d'implication des gouvernements, l'intégration de la France dans l'Union européenne va mal après le rejet du Traité constitutionnel ;

§           Ce manque d''information n'est que la partie visible d'un iceberg redoutable : à part l'euro (un succès éclatant) la France ne s'est guère donné de mal pour s'intégrer dans l'Union dont elle a signé les traités : les affaires européennes sont gérées comme des « affaires étrangères » d'importance secondaire au gouvernement, dans l'administration, dans l'enseignement… et dans l'esprit des Français ;

§           Le déficit d'information sur l'Europe est cause, dans l'esprit des Français, d'un déficit d'image. Du fait du choix des informations diffusées par les médias (seules les mauvaises nouvelles ont un contenu émotif suffisant pour être intéressantes) le peu que les citoyens apprennent sur l'Europe est négatif, d'où des réactions d'indifférence, de crainte et de rejet.

 

Je suggère vivement aux personnes intéressées par le fonctionnement de notre système électoral de prendre connaissance du rapport, en téléchargeant le texte Internet http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/054000424/0000.pdf .

Contenu du rapport Herbillon

Ce rapport est un des meilleurs que je connaisse par la qualité de sa rédaction. Le texte est si clair, si agréable à lire, qu'on ne voit pas le temps passer en le dévorant. Le lecteur pressé peut, à la rigueur, se contenter de la première partie (pages 21 à 68) et de la fin (40 propositions, pages 189 à 224).

 

Il me suffira, ici, d'extraire quelques passages du résumé et de l'introduction, qui donnent une petite idée des chapitres suivants. Ci-dessous, chaque extrait du rapport est en italique, entre guillemets ; mes commentaires sont en caractères droits.

"L'échec patent des politiques d'information et de communication sur l'Europe

 

Les Français se plaignent d'un profond déficit d'information sur l'Europe. L'échec des politiques de communication s'explique à la fois par des moyens budgétaires modestes, des campagnes tardives, un impact limité et par un contexte peu propice à la pédagogie."

 

Le député accuse ici les gouvernements successifs de n'avoir pas accordé assez d'importance à l'information des citoyens sur l'Europe :

§           Budgets de communication insuffisants ;

§           Campagnes d'information à la dernière minute avant une consultation populaire, à un moment où beaucoup de citoyens refusent d'écouter les informations diffusées, craignant qu'elles soient biaisées pour les influencer.

 

"Si l'information sur l'Europe est aujourd'hui insuffisante, c'est parce que ses médiateurs naturels sont défaillants. En effet, pour les élus, « l'Europe ne fait pas l'élection », pour les médias, « l'Europe ne fait pas vendre », et pour les enseignants, « l'école n'a pas à faire la propagande de l'Europe »."

 

Les "médiateurs naturels" sont les canaux de transmission de l'information au public. Et le député accuse encore :

§           Les élus savent que l'Union européenne compte assez peu pour les Français, donc qu'elle ne constitue pas un enjeu électoral ; et comme ils sont décidés à ne faire d'effort de communication que pour les sujets susceptibles de favoriser leur réélection…

§           Pour les médias (chaînes de télévision surtout, mais aussi radios, journaux et magazines) l'Europe n'a pas un contenu émotif suffisant pour faire de l'audience ;

§           Les enseignants sont accusés d'incivisme : en refusant d'enseigner l'Europe, ils refusent leur participation à une communauté dont leur pays a pourtant signé les traités et dont il attend beaucoup (subventions telles que la PAC, influence internationale, Marché commun favorisant la croissance, etc.). C'est scandaleux, les enseignants n'ayant pas à juger de la politique de la France devant leurs élèves.

 

"De ce déficit d'information découle naturellement un déficit d'image. Les citoyens français estiment tout d'abord que « l'Europe, c'est compliqué ». En effet, le « modèle » européen ne correspond pas aux repères nationaux, les affaires européennes sont réservées à une élite et l'Europe est avant tout perçue comme une technocratie.

 

Pour l'homme de la rue, « l'Europe, c'est loin », dans la mesure où les affaires européennes demeurent dans les esprits des affaires étrangères, dans les structures gouvernementales comme au Parlement et dans les médias. En conséquence, la construction européenne reste abstraite et éloignée de la vie quotidienne. Les Français considèrent d'ailleurs souvent que l'Europe est une contrainte, quand elle ne représente pas tout simplement une menace pour l'Etat providence."

L'échec de la communication sur l'Europe

"Emaillée de campagnes sans lendemain et de rendez-vous manqués, la communication sur l'Europe a en France dramatiquement montré ses limites : elle ne se déploie que le dos au mur, principalement à l'occasion des échéances électorales, dans un contexte polémique et passionnel fortement préjudiciable à l'objectivité. C'est précisément à ces périodes qu'elle est la plus mal venue, car l'information est immédiatement taxée de propagande.

 

A contrario, des étapes essentielles de la construction européenne passent parfois totalement inaperçues auprès du grand public, à l'instar de l'élargissement et de la Convention sur l'avenir de l'Europe. Dans ces conditions, comment s'étonner de ce que l'opinion publique ait le sentiment d'avoir été écartée d'un projet européen réservé aux initiés, et de n'être consultée que sur le dernier épisode d'un feuilleton dont elle n'a pas été mise en mesure de comprendre les tenants et les aboutissants ?"

 

"Les campagnes d'information sur l'Europe sont généralement trop tardives : elles interviennent une fois prise la décision politique, ce qui peut donner à l'opinion le sentiment d'être placée devant le fait accompli."

 

Exemples : adhésion des "10 pays" en 2004, de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, début des négociations en octobre 2005 promis à la Turquie. Les Français ont bien vu que sur tous ces importants sujets européens ils n'avaient pas donné mandat à leur Président lors d'une campagne électorale, et n'avaient pas été consultés non plus ; ils ont été traités comme les sujets d'une monarchie absolue !

L'Europe reste le parent pauvre dans les médias

"En matière de traitement médiatique des questions européennes, des progrès significatifs ont incontestablement été réalisés dans la presse écrite, qui intègre progressivement la dimension européenne dans ses colonnes. Dans l'audiovisuel, cependant, l'Europe reste portion congrue. Si une certaine coloration européenne commence certes à se diffuser à la radio, l'Europe demeure la grande absente des plateaux de télévision, seul véritable média de masse."

 

En effet, mais comme la télévision est le moyen choisi par 64 % des Français pour s'informer et qu'elle ignore l'Europe qui « n'est pas assez médiatique »…

De graves conséquences de cette image insuffisante ou négative

"La construction européenne ne peut plus se poursuivre sans l'adhésion des citoyens à un projet mobilisateur et fédérateur. Cette situation est d'ailleurs loin d'être spécifique à la France dès lors qu'on-observe, dans tous les pays, un taux d'abstention croissant aux élections européennes. Les relais d'information sur l'Europe sont incontestablement trop nombreux et n'atteignent pas leurs objectifs, du fait de leur extrême dispersion, mais également parce que l'information touche avant tout un public déjà convaincu."

 

Le député a raison de dire que la construction européenne ne peut se poursuivre. Du reste, le NON du 29 mai signifie qu'une majorité veut arrêter cette construction, du moins telle qu'elle est perçue - et, hélas, elle est perçue de manière très différente par les diverses composantes du NON…

 

J'observe que l'absence d'un projet mobilisateur et fédérateur concerne bien plus que l'Europe : elle concerne l'action toute entière des divers gouvernements français depuis des années. Nos politiciens au pouvoir ne parlent pas assez aux citoyens, ni pour expliquer les problèmes, ni pour communiquer une vision de la direction dans laquelle ils entraînent le pays et pour laquelle des efforts sont nécessaires, ni pour rendre compte de leur action dans le cadre de cette vision… Quelle différence avec le Royaume-Uni ou les Etats-Unis, où les gouvernants parlent à leurs concitoyens au moins une fois par mois ! En France, lorsque nos politiciens parlent, c'est pour faire des promesses qui ne sont guère tenues, comme celles sur l'emploi (rappelez-vous l'engagement de M. Raffarin de faire baisser le chômage de 10 % en 2005…, engagement impossible à tenir lorsque la croissance du PIB ne dépasse pas celle de la productivité, 1.6 à 1.8 % par an ; et engagement incompatible avec notre chômage structurel de l'ordre de 9 %...).

 

Les "relais d'information" sont effectivement très nombreux : les citoyens peuvent recevoir des informations sur l'Union européenne, en plus des médias et des gouvernements, d'une quantité d'organismes, dont le rapport étudie le rôle et dénonce l'inefficacité et le manque de coordination.

Ce qu'il faut faire pour informer les Français

"…pour pérenniser la politique d'information des Français sur l'Europe, il est indispensable de mettre au point une méthode conjuguant l'impulsion, la participation de tous les acteurs ainsi que l'amplification et la diffusion de l'information. Il s'agit donc de développer une information de masse, en diversifiant les supports, en dépassant la logique institutionnelle et en rendant l'Europe plus attractive auprès des citoyens. Pour ce faire, il faut activer les trois leviers du changement : la formation, la médiatisation et la proximité."

Ce que les Français attendent concernant l'Europe

"Les Français semblent cependant en quête d'une Europe « utile » : leurs attentes, clairement identifiées, sont extrêmement concrètes, et ils rappellent que l'Europe ne doit pas empiéter sur les compétences nationales, tout en exprimant leur crainte persistante d'une remise en cause de l'Etat providence."

 

Etat providence : hélas, les Français - dont 30 % des revenus sont des transferts sociaux - ont une mentalité d'assistés ; ils attendent de l'Etat une protection contre tous les risques économiques.

 

"Les enquêtes d'opinion mettent également en lumière une très forte demande d'information sur l'Europe. Les Français s'estiment en effet mal informés dans ce domaine, et manifestent réellement des connaissances lacunaires. Or il existe une corrélation entre le niveau d'information et le soutien à la construction européenne, d'où la nécessité d'utiliser des émetteurs multiples pour atteindre les différentes couches de la population."

 

Le député a encore raison : ce qu'on ne connaît pas fait peur. Les Français n'ont pas vu, le 29 mai, pourquoi ils devaient accepter de s'engager plus avant dans une construction européenne qu'ils ne comprenaient pas et dont tout ce qu'ils savaient était soit sans intérêt (la fin des guerres avec l'Allemagne, considérée comme allant de soi depuis un demi-siècle…), soit menaçant (délocalisations, importations chinoises supprimant des emplois français, etc.). Une immense majorité de citoyens n'ayant pas compris l'intérêt du Marché commun (dont leur niveau de vie profite pourtant depuis 1957 !) ni de l'euro (qui protège des dévaluations), etc., ne sait rien sur l'Europe parce qu'elle ne sait rien de l'économie en général !

Conclusion

Les citations précédentes du rapport sont exactes, mais je ne voudrais pas donner une impression fausse sur un point : le rapport n'a rien de méchant, son auteur ne règle de comptes avec aucun gouvernement, aucun média. Il dit seulement la vérité, mais hélas parfois la vérité blesse !

 

Vraiment, si vous pouvez trouver une heure ou deux, lisez le rapport Herbillon !

 

 

Daniel MARTIN

 

 

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