Le gouvernement prisonnier des médias

Témoignage d'un ministre

 

Mise à jour : 14/06/2006

 

Ce texte commente des citations du livre de Luc Ferry publié chez Plon fin 2004
"Comment peut-on être ministre ? - Essai sur la gouvernabilité des démocraties".
Je recommande vivement la lecture de cet ouvrage, qui nous apprend énormément de choses sur le fonctionnement de notre démocratie et le mal que lui font les médias.

Table des matières

1.    Les médias sont souvent irresponsables. 1

1.1  Salir un homme politique pour obtenir de l'audience. 2

1.2  La diffusion de nouvelles fausses ou déformées. 2

1.3  L'évocation de situations aux difficultés imaginaires. 2

1.4  Les médias ne diffusent que certaines informations. 3

1.4.1      Le critère du contenu émotif 3

1.4.1.1           La personnalisation des critiques politiques. 3

1.4.1.2           Emissions de télévision mélangeant politique et divertissement 3

1.4.2      Le critère de l'absorption immédiate, instinctive, sans réflexion.. 4

1.4.3      Le critère de la taille d'audience. 5

1.5  L'effet des répétitions et l'oubli des proportions relatives. 6

2.    La politique sous l'emprise des médias. 7

2.1  Les politiques qui emboîtent le pas des médias. 7

2.2  La politique prisonnière des contraintes des médias. 7

2.2.1      Règles de comportement des politiciens face aux médias. 8

2.2.2      Les médias bloquent souvent l'action gouvernementale. 10

3.    Conclusion. 10

4.    Extraits commentés. 10

 

Note sur ce texte

Lorsqu'ils se trouvent au milieu d'une citation, mes commentaires sont entre crochets […]. Les passages cités sont en fin de texte, accessibles par des liens hypertexte comme celui-ci [8] et accompagnés du (ou des) numéro(s) de page(s) du livre de M. Luc Ferry d'où ils proviennent.

1.                    Les médias sont souvent irresponsables

Il arrive trop souvent que les médias (télévision, journaux, magazines, etc.) donnent ou suggèrent des informations fausses ; du coup les citoyens, mal informés - voire même désinformés - font un mauvais choix au moment de voter. J'ai consacré tout un livre à ce sujet : "La démocratie malade des médias - Nous votons sans savoir". M. Luc Ferry donne dans son livre des exemples que je commente ci-dessous.

1.1                 Salir un homme politique pour obtenir de l'audience

Pour tous les médias, la première recette pour attirer le public et obtenir de l'audience est de diffuser des nouvelles qui émeuvent : scandales, crimes, injustices, etc. Et il faut les diffuser dans un style divertissant, ou en tout cas qui n'ennuie pas.

 

Dans l'exemple [8], le Canard enchaîné a cherché à construire un scandale de détournement de fonds publics provenant du Ministère de l'Education nationale au profit personnel de M. Luc Ferry et de ses proches, pour pouvoir ensuite le publier.

 

Un journaliste du Canard a commencé par envoyer au ministre une lettre qui constitue une véritable mise en demeure de justifier la manière dont il est installé, et de le faire en quelques heures. Sans aller plus loin, on en peut déjà en conclure que les journalistes savent qu'ils peuvent se permettre ce genre de manque de politesse vis-à-vis d'un membre du gouvernement, un tel personnage étant en général terrorisé à l'idée de l'image qu'ils peuvent donner de lui au public.

 

M. Luc Ferry ayant permis à ce journaliste de venir sur-le-champ constater par lui-même la vérité sur le scandale présumé, ce dernier a dû se rendre à l'évidence : la personne qui l'avait informé des prétendus détournements du ministre avait tout inventé. Il n'a donc rien publié des faits scandaleux soupçonnés.

 

Cet incident illustre la volonté de certains journalistes de se servir de n'importe quelle nouvelle bien sale, bien révoltante, pour obtenir l'émotion de leur public, donc de l'audience.

1.2                 La diffusion de nouvelles fausses ou déformées

La citation [20] montre la volonté de certains journalistes de donner une image ridicule d'un homme politique au moyen de caricatures et/ou de nouvelles ou d'opinions fausses ou très exagérées. Sûrs de leur impunité, certains journalistes n'hésitent pas à diffuser des informations inventées de toutes pièces : on le voit dans l'exemple [20] et on l'a vu à la télévision lorsque le présentateur du journal télévisé de France 2 David Pujadas a annoncé (pure invention !) au « 20 heures » que M. Alain Juppé quittait la vie politique.

 

Les journalistes violent donc souvent les règles d'éthique, comme je le montre dans mon livre à propos de la "Qualité des informations politiques et économiques" ou, au début du chapitre 1, dans la section " Exemples de mauvais journalisme".

1.3                 L'évocation de situations aux difficultés imaginaires

La citation [22] illustre un phénomène fréquent dans le monde des médias. L'un d'entre eux annonce une fausse nouvelle, parfois en la présentant comme une rumeur qui est crédible même si un de ses journalistes l'a inventée de toutes pièces ; les autres médias s'en emparent alors, y ajoutent des détails tout aussi imaginaires et des opinions enflammées, et en quelques jours on obtient un gros lynchage médiatique du personnage victime. Et le public, entendant de toutes parts les mêmes mensonges, se met à y croire. Alors les journalistes en rajoutent, le lynchage s'amplifie, etc. Dans l'exemple [22], il s'agit de dénigrer le ministre Luc Ferry à l'aide d'informations fausses sur sa personne, de le déclarer politiquement fini, etc. Peut-être faut-il aussi rappeler le lynchage médiatique de l'« affaire Dominique Baudis », qui a sali pendant des mois un autre homme politique… (Voir le début du livre "La démocratie malade des médias - Nous votons sans savoir").

 

La citation [23] montre comment, en partant d'une information qu'un journaliste a inventée de toutes pièces, mais à laquelle il suggère de croire bien qu'il y ait ajouté des extrapolations fantaisistes, des politiciens et d'autres journalistes la considèrent comme vraie, la commentent et jettent l'opprobre sur la victime. Aucun ne prend la peine de vérifier l'information, comme si le fait qu'elle provienne d'un journaliste de télévision en garantissait la véracité. La médisance s'enfle et s'exagère, de nombreux médias entrent dans la danse, le mensonge initial devient une vérité de notoriété publique à force d'être répété partout… jusqu'à ce qu'une journaliste de Paris Match vérifie la véracité de l'information et mette un terme au lynchage ! Et aucun, je dis bien aucun, journaliste ne prend la peine, ensuite, de reconnaître son erreur et de s'excuser, témoignant ainsi de son mépris de la vérité qu'il doit au public et de la certitude de rester impuni.

1.4                 Les médias ne diffusent que certaines informations

Nous allons voir que les journalistes filtrent l'information à diffuser selon certains critères.

1.4.1             Le critère du contenu émotif

La citation [18] illustre le refus de certains journalistes de télévision de diffuser une information qui n'a pas un contenu émotif jugé suffisant, ce qui est le cas de la majorité des informations politiques et de la quasi-totalité des informations économiques. Beaucoup de journalistes (et pas seulement de télévision) filtrent les informations qu'ils diffusent selon ce critère de potentiel émotif.

1.4.1.1                        La personnalisation des critiques politiques

Sachant que les gens s'émeuvent davantage de drames humains que de drames économiques, de scandales qui touchent des personnes que de scandales de politique de la France, les médias personnalisent l'information le plus possible. Plutôt que de dénoncer ou ridiculiser la politique d'un ministre, ils essaient de dénoncer sa personne : son aspect physique, sa vie de famille, sa situation de fortune, etc. Ils cherchent toutes les occasions possibles d'affirmer que le ministre est malheureux, frustré, abattu, furieux, isolé, fini… On le voit dans les citations [18], [19], [20] et [22].

 

Comment respecter encore les médias, comment croire qu'il faut protéger leur indépendance dans l'intérêt de la démocratie quand on voit dans [9] à quelles bassesses certains s'abaissent et combien la victime qu'a été M. Luc Ferry en souffre ! [4]

1.4.1.2                        Emissions de télévision mélangeant politique et divertissement

Les chansonniers ont toujours su nous faire rire à propos de sujets politiques ou de reproches faits à des politiciens. Nul ne s'en plaindra, sauf sans doute les intéressés lorsque la moquerie est de la simple médisance. Mais en tout cas, personne ne verra dans les propos des chansonniers des informations à caractère politique sur lesquelles on peut baser une opinion qui interviendra dans un vote ultérieur.

 

Il en va tout autrement avec certains animateurs-producteurs. Pour moi, ceux-ci ne sont que des amuseurs publics cherchant le maximum d'audience pour le maximum de profit financier. Ils invitent des politiciens en même temps que des artistes, des comiques, des chanteurs. Les politiciens répondent à ces invitations pour « passer à la télé », et essayer de se faire connaître et de faire connaître leur message politique. Mais le style de l'émission et sa direction par l'animateur font que le politicien invité doit donner de lui-même une image « cool », et l'impression qu'il ne se prend pas trop au sérieux et s'intéresse à ce qui amuse le public bien plus qu'à la politique. Il doit avoir de l'humour, faire semblant d'aimer les artistes de niveau misérable qu'on lui présente et parler, chanter ou danser avec eux. A l'occasion, il doit même répondre à des questions embarrassantes sur sa vie privée, voire la vie sexuelle (la sienne ou une autre). Bref, il doit accepter de laisser au vestiaire sa dignité et l'importance de la politique et de l'enjeu électoral.

 

Les politiciens qui acceptent de participer à ce genre d'émission espèrent gagner des voix en gagnant la sympathie d'un public qui vote pour un candidat en fonction de cette sympathie, mais pas en fonction de ses propositions politiques et de son bilan. Lorsqu'ils ont réussi à gagner de la sympathie à la suite d'une ou plusieurs émissions de ce genre, certains politiciens peuvent se permettre de refuser des débats démocratiques où la faiblesse de leurs propositions et leur incompétence économique apparaîtraient au grand jour. Ils peuvent se permettre de ne publier sur leur site Internet de campagne que des propositions de type « y a qu'à » et « faut qu'on », des banalités avec lesquelles tout le monde est d'accord et dont ils ne détaillent pas le processus de mise en œuvre et le coût budgétaire.

 

Ces émissions dévalorisent la politique et les politiciens. Elles détournent le sens du vote démocratique de celui du choix d'un candidat à partir de son programme et de son expérience politique, vers celui d'un choix d'apparence : aspect physique et vestimentaire et aptitude d'acteur-amuseur. Elles font oublier aux citoyens-spectateurs qu'un vote exige des informations factuelles sur l'économie et la société, ainsi que de la réflexion personnelle.

1.4.2             Le critère de l'absorption immédiate, instinctive, sans réflexion

Un autre critère est encore plus redoutable : c'est celui de ne pas diffuser quoi que ce soit qui puisse lasser le téléspectateur ou l'obliger à se concentrer pour réfléchir, de peur qu'il zappe, donc que l'audience et les recettes publicitaires diminuent.

        A la télévision, cela se traduit par un temps de parole maximum de l'ordre de la minute : personne, sous aucun prétexte et quel que soit le sujet, ne doit pouvoir parler plus de soixante secondes environ sans avoir été coupé par le présentateur. Au-delà, il risque de lasser les téléspectateurs, qui auraient du mal à suivre parce qu'ils devraient cesser brusquement d'être passifs devant leur écran.

 

Un présentateur qui interviewe une personnalité (qu'il appelle« un people ») veille donc à lui couper la parole, à poser s'il le faut une question hors de propos, bref à faire n'importe quoi pour ne pas que l'interviewé parle plus d'une minute (voir l'exemple [21]). Si vous avez déjà suivi « 100 minutes pour convaincre », vous avez assisté à une émission d'information où on accorde à l'invité le maximum de temps de parole sans interruption concevable, c'est-à-dire moins de 100 secondes.

 

Dans ces conditions, il est impossible d'aborder un sujet un peu complexe, qui ne se résume pas à trois images choc et une petite phrase. Il est donc impossible de parler d'économie, tant pis si on passe à côté d'informations importantes pour que les citoyens comprennent des événements qui les touchent ; ou alors on les simplifie à outrance, en les ramenant à un jugement de valeur ou à trois chiffres. Il y a dans mon livre une statistique intéressante qui illustre ce phénomène dans les journaux télévisés.

 

La situation est à peine moins grave dans la presse écrite. Le plus long article concevable pour un quotidien ne dépasse pas 4 pages A4, et encore si ce journal s'adresse à des intellectuels. Il faut beaucoup de talent pour présenter un sujet, citer les faits qui s'y rapportent et les commenter dans si peu de place. C'est pourquoi, par exemple, on ne trouve quasiment jamais, dans la presse écrite française, d'article un tant soit peu pédagogique sur un sujet d'économie, où il faudrait au moins deux fois plus de place. On trouve ce genre d'article dans The New York Times, The Washington Post ou The Wall Street Journal, mais pas dans la presse écrite française.

 

Pourtant, lorsqu'un sujet est présenté d'une manière vivante qui suscite l'intérêt du téléspectateur, un documentaire peut y consacrer de longues minutes ; exemple : Ushuaïa Nature de Nicolas Hulot.

1.4.3             Le critère de la taille d'audience

Dernier filtre important de choix d'une information à diffuser, la taille de l'audience susceptible de s'y intéresser. Si un journaliste estime que la proportion de son public intéressée par une information est faible, il ne la diffuse pas. Il ne diffuse donc que les informations « à la portée de tous », refusant donc d'augmenter le niveau culturel de son auditoire dans le domaine concerné. La situation économique du pays et l'Union européenne, sujets qui demandent des chiffres et un auditoire qui s'intéresse à plus que sa paie et l'inflation, sont systématiquement sacrifiées. Et comme ni le gouvernement ni l'Education nationale n'informent les Français sur les faits et les lois de l'économie qu'ils doivent connaître pour comprendre les programmes politiques, les citoyens les ignorent.

        Voilà pourquoi les Français sont, pour la plupart, contre la mondialisation, les multinationales, les Américains, le libéralisme et la prise de risques. Voilà pourquoi ils réclament toujours plus de protection sociale et de services publics sans tenir compte de ce que cela coûte. Le ministre Francis Mer l'a bien compris, lorsqu'il écrit à propos de la France dans son livre « Vous, les politiques… », page 65 :

"… dans un pays où règne une inculture économique avérée."

 

Et voilà pourquoi M. Luc Ferry n'a pas pu expliquer à la télévision les contraintes budgétaires qu'on lui imposait et qui l'obligeaient à supprimer quelques milliers de postes sur plus d'un million pour dégager les moyens financiers nécessaires à ses réformes ; il n'a pas pu, non plus, expliquer que le rythme d'une année scolaire imposait un délai minimum d'un an et demi entre une décision ministérielle et son application dans les établissements [21]. Et comme il ne les a pas expliquées, le public et les médias ont fait comme si ces contraintes n'existaient pas…

1.5                 L'effet des répétitions et l'oubli des proportions relatives

La citation [24] montre que même Le Figaro, qui se veut un journal sérieux, peut persister dans la publication d'informations très exagérées, donc qui désinforment, même lorsque son directeur de la rédaction sait qu'elles le sont parce que le ministre responsable lui a donné la vérité. Ce directeur a donné comme excuse une politique rédactionnelle orientée vers les jeunes, comme si une telle orientation pouvait justifier la désinformation.

 

[24] montre qu'un grand quotidien peut persister plusieurs jours dans son entreprise de désinformation en propageant des informations grossièrement exagérées. Il faut savoir que l'effet de répétition est un phénomène bien connu des spécialistes de la communication : à force de répéter un message (par exemple publicitaire) on finit par le rendre connu du public, accepté et crédible.

 

Il y a dans l'exemple [24] une autre mauvaise habitude très répandue dans les médias : on ne cite jamais la proportion relative. C'est ainsi que M. Luc Ferry écrit dans [24] :

"Toute la semaine, à ma grande surprise, j'apprends que le « mouvement étudiant » « s'envenime », « enfle » « se durcit ». La vérité est que, mal centré sur un thème peu porteur et mal préparé, il reste infinitésimal et s'essouffle à vue d'oeil. Mais rien n'y fait, la machine médiatique est en route."

Autres exemples de non-citation de proportion relative :

§           La télévision ne rappelle jamais, quand elle montre 150 000 élèves qui manifestent, qu'ils ne représentent qu'une proportion minime des 15 millions d'élèves de France, 1 sur 100 ; elle fait comme si la colère de cette poignée d'excités était un échantillon représentatif de l'ensemble des élèves.

§           Quand en 2001 les journaux télévisés affolaient les téléspectateurs en parlant jour après jour de deux entreprises qui licenciaient quelques centaines de salariés, Marks & Spencer et Danone, ils oubliaient systématiquement de rappeler que dans l'ensemble la France était en train de créer beaucoup plus d'emplois qu'elle n'en détruisait (voir La désinformation sur des licenciements). Du reste, comme nous le rappelle le rapport Camdessus [27] :

Page 85 : "Chaque jour c’est 10 000 emplois environ qui sont détruits en France, et 10 000 qui sont créés. Ce phénomène d'obsolescence des produits est si important, de nos jours, qu'il explique à lui seul la destruction de 10 000 emplois par jour en France. Ce sont autant d’anticipations ou de réponses face à l’évolution des entreprises et de l’économie..."

Il ne faut pas confondre ces destructions d'emplois, avec le phénomène naturel de salariés qui quittent leur emploi. Selon le même rapport :

Page 93 : "Chaque jour en France, environ 27 000 personnes quittent leurs emplois. Sur ces 27 000 départs, seuls 540 correspondent à des licenciements économiques, tandis que près de 14 300 [53%] sont liés à des fins de contrat à durée déterminée."

§           Quand les médias donnent autant d'importance en temps d'antenne ou longueur de colonne à l'opinion de leaders syndicaux, ils oublient systématiquement de rappeler que tous ensemble, les syndicats ne représentent que 8 % des travailleurs français et que cette représentation est en outre biaisée par le fait que la majorité des syndiqués sont des fonctionnaires (Voir "Chiffres, représentativité et idéologie des syndicats").

Cette surmédiatisation de l'opinion des syndicats fait que le gouvernement les écoute souvent plus que le Parlement, pourtant autrement plus représentatif ; exemple : le limogeage en 2000 du ministre de l'Economie et des finances Christian Sautter, dont les syndicats refusaient la réforme.

La surmédiatisation des leaders syndicalistes n'est qu'un cas particulier d'une mauvaise habitude des médias : la surmédiatisation de tous les fauteurs de troubles qui ne représentent qu'une poignée insignifiante d'agités, comme M. José Bové ou les leaders d'éphémères « coordinations ».

§           Quand les médias et les syndicalistes essaient d'exciter les envieux contre les riches, ils citent les bénéfices 2004 de TOTAL, soit 9.6 milliards d'euros au niveau mondial. Ils oublient de rappeler que :

·            Par rapport au chiffre d'affaires mondial de 122.7 milliards d'euros, ces bénéfices ne représentent que 7.8 %, rendement qui n'a rien de fabuleux ;

·            TOTAL étant un groupe mondial, seule une petite partie de ce bénéfice provient de France et pourrait être distribuée à des Français, salariés ou actionnaires ;

·            Un épargnant qui aurait acheté des actions TOTAL au prix moyen de l'action en 2004, soit 170€, n'aurait obtenu avec ce bénéfice « fabuleux » qu'un dividende représentant un rendement de 3 %, le même qu'un placement à la Caisse d'Epargne comme celui des 46 millions de détenteurs de livrets A. Et en plaçant son épargne en actions TOTAL, notre épargnant aurait pris le risque que cette société fasse de mauvaises affaires, alors qu'à la Caisse d'Epargne il ne risquait rien.

Cet exemple illustre, lui aussi, la malhonnêteté intellectuelle de ceux qui diffusent ce type d'information sans rappeler qu'en proportion ce bénéfice n'a rien de fabuleux.

2.                    La politique sous l'emprise des médias

2.1                 Les politiques qui emboîtent le pas des médias

La citation [25], suite de [24] dans le livre de M. Luc Ferry, montre qu'à l'occasion des politiciens connus peuvent participer à la désinformation en s'indignant : ils profitent alors d'un scandale imaginaire pour se faire de la publicité. On mesure l'art des formules creuses de M. Jack Lang, qui serait bien en peine d'expliquer et de prouver son accusation de « politique anti-jeune et anti-éducation » s'il se trouvait face à face avec un débatteur talentueux comme M. Sarkozy.

2.2                 La politique prisonnière des contraintes des médias

La vie politique est de plus en plus prisonnière des contraintes imposées par l'image que les médias en donnent au public, comme le montrent les citations [1], [2] et [3].

Voir aussi "La désinformation par la télévision".

2.2.1             Règles de comportement des politiciens face aux médias

Les politiciens appliquent les règles de comportement suivantes :

1)    Pour rester au pouvoir, qu'on ait été élu comme un député ou nommé comme un ministre, il faut avoir une bonne image dans l'opinion ; faute d'une telle image on n'est pas réélu ou on est « démissionné ».

2)    L'image étant donnée par les médias, il faut qu'ils parlent souvent de vous, sinon on n'a pas d'image, on est inconnu ou on ne bénéficie pas de l'effet publicitaire des apparitions répétées dans les médias. Pour qu'ils parlent souvent de vous, il faut donner aux journalistes de la matière qui suscite l'émotion : petites phrases assassines, annonces de mesures spectaculaires, formulation d'exigences démagogiques…

3)    Pour que votre image d'homme politique soit bonne, il faut :

·            Que les journalistes vous trouvent « médiatique » (sourire, expression claire, réparties cinglantes dans les débats, prises de position qui suscitent l'intérêt du public, etc.) ; votre caractère médiatique les encourage à vous donner la parole plus souvent qu'à d'autres politiciens plus ternes, parce que vous intéressez personnellement un public plus vaste, même si votre politique n'intéresse pas beaucoup de gens.

Le meilleur exemple français de politicien médiatique est celui du Général de Gaulle, dont les conférences de presse attiraient les journalistes comme Elvis Presley attirait les fans.

·            Que vous leur réserviez un bon accueil, en les appelant par leur nom et sans mettre en évidence le caractère non pertinent de leurs questions, le fait qu'ils ne connaissent rien au sujet sur lequel ils vous interrogent ou qu'ils n'ont rien compris à vos propos.

4)    L'image médiatique d'un gouvernement comprend les images personnelles de ses membres et l'image globale de sa politique. Celle-ci résulte des mêmes règles de communication publicitaire que l'image d'une société, qui doit à la fois faire apprécier ses produits et soigner son image de marque.

·            Les « produits » d'un gouvernement sont les mesures qu'il prend. Leur image de marque est bonne si elle ne suscite pas de manifestations violentes, et si les citoyens que les journalistes interviewent à leur propos expriment plutôt de la satisfaction.

Comme les journalistes privilégient systématiquement les mauvaises nouvelles par rapport aux bonnes, parce que les premières génèrent plus d'émotion que les secondes (jugées normales), un gouvernement doit organiser l'annonce de ses mesures de manière à influencer les journalistes dans le sens qu'il désire : il y a là tout un art de la communication, avec déjeuners, visites de sites, voyages…

Ministre, M. Sarkozy est passé maître dans l'art de capter l'attention des médias : les journalistes se pressent à ses conférences de presse et en rapportent ensuite le contenu avec un temps d'antenne, une longueur de texte et une fréquence qui assurent une publicité considérable aux mesures annoncées. M. Fillon, M. Mer et M. Luc Ferry, au contraire, n'ont jamais su se faire entendre, malgré l'intérêt considérable pour la France de leur action.

·            L'image de marque (c'est-à-dire globale) d'un gouvernement résulte d'abord de ceux de ses résultats que les médias peuvent énoncer avec un seul chiffre : taux de chômage, inflation, nombre de tués sur les routes, etc.

Elle résulte ensuite de la couverture médiatique des inévitables manifestations contre sa politique. Les Français sont champions du monde des manifestations, des grèves et des protestations politiques. Cela prouve que la France est une démocratie, mais aussi qu'aucun gouvernement n'a réussi à satisfaire nos compatriotes depuis une quarantaine d'années.

 

Les innombrables mécontents de France ont compris comment mobiliser les médias : ils organisent à tout bout de champ les grèves et les manifestations les plus spectaculaires possibles. Ils s'arrangent pour qu'un millier de grévistes prennent en otage des centaines de milliers de voyageurs ou débranchent des compteurs d'électricité sous les yeux des caméras, convoquées à cet effet. Ils regroupent dans la même manifestation tous ceux qui sont contre quelque chose ou ont quelque chose à réclamer. Ils utilisent à cet effet des mots d'ordre irrésistibles, comme « la survie des services publics » (personne n'a prévu leur disparition), « l'avenir de nos enfants » (nul n'est contre), « le maintien du niveau de vie », etc. On voit ainsi défiler et crier ensemble des jeunes, des syndicalistes, des fonctionnaires, des politiciens, des grévistes, des altermondialistes, tous solidaires dans leur opposition du jour. On voit aussi parfois des casseurs qui incendient des voitures, détruisent des abribus, brisent des vitrines et pillent des magasins, pour le plus grand bonheur des caméras qui filment et des reporters qui interviewent.

(Voir aussi le chapitre "Pourquoi les Français manifestent" dans le livre disponible sur le site "La France expliquée aux étrangers".)

 

Lorsqu'une telle manifestation est montrée à la télévision, lorsqu'elle compte des dizaines de milliers de mécontents, un gouvernement, qu'il soit de gauche ou de droite, est en général affolé. Persuadé que son image est si mauvaise dans l'opinion qu'il sera battu aux prochaines élections, il fait tout ce qu'il peut pour apaiser le mécontentement, prenant même des mesures spectaculaires mais sans lendemain ou antiéconomiques, et annulant des mesures qu'il venait de prendre le mois dernier.

 

Le gouvernement de M. Raffarin a ainsi donné de nombreux exemples de reculade sous la pression des images de mécontentement des médias, M. Luc Ferry en cite un dans [26]. Il faut tout de même signaler qu'un gouvernement qui se sait extrêmement impopulaire et ne peut pas perdre plus de voix, comme le gouvernement Raffarin début 2005, peut à l'occasion rester ferme face à des manifestants. Ce fut le cas pour la manifestation des lycéens du 08/03/2005, où un total d'environ 160 000 mécontents ne fit pas céder M. Fillon sur sa réforme de l'enseignement.

 

M. Luc Ferry déplore dans le premier paragraphe de [5] que la vie politique se déroule dans un carcan de plus en plus étroit imposé par le besoin de s'assurer une bonne image médiatique.

2.2.2             Les médias bloquent souvent l'action gouvernementale

Par la faute des médias, les politiques ne réalisent souvent qu'une faible partie de ce qu'ils avaient promis, comme le montrent le second paragraphe de [5] et [26]. M. Luc Ferry explique clairement, dans son livre, comment ce sont les médias qui l'ont empêché de réaliser la réforme promise de l'Education nationale, qui avait pourtant l'assentiment de ses collaborateurs et d'une vaste majorité des parents d'élèves.

 

Constatant les promesses non tenues, le public s'inquiète [6]. Les médias provoquant la crainte ou la révolte des citoyens lorsqu'ils rendent compte des projets ou actions du gouvernement, les démocraties deviennent à peu près ingouvernables [7] à cause de la « démocratie d'opinion ».

 

Seule manifestation de l'opinion publique en dehors des élections, les médias ont donc souvent, en pratique, plus de pouvoir que le Parlement et le gouvernement ! Notre démocratie est donc bien malade. Mais comment le dire aux citoyens sans passer par ces médias ? Comment imposer aux médias de faire correctement leur métier d'informateurs des citoyens sans enfreindre leur liberté ?

3.                    Conclusion

Tant pis si je me répète, mais il faut que le plus possible de gens lisent le livre de M. Luc Ferry. Il faut ensuite qu'ils contactent leurs élus pour que ceux-ci obligent le gouvernement, maître de l'ordre du jour des débats au Parlement, à redéfinir les missions des médias français et à créer une « autorité des médias » chargée de contrôler leur respect de la déontologie. Je fournis des éléments de réflexion vers la fin de mon livre "La démocratie malade des médias - Nous votons sans savoir", au paragraphe « Faire respecter les règles par "l'autorité des médias" ».

 

 

Daniel MARTIN

 

 

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4.                    Extraits commentés

 

Repères
et pages

Citations du livre

[1]

p 41

… C'est, en effet, toute la vie politique qui bascule peu à peu, elle aussi, dans la communication, au point de s'y réduire parfois tout entière.

[2]

p 265

… la question ne peut plus être éludée : doit-on se résoudre à ce que la politique se réduise peu à peu à la mise en scène d'actions plus ou moins fictives, pour ne pas dire à la pure communication ?

[3]

p 288

La première aide dont se dote un vrai politique, c'est celle d'un directeur de la communication entouré d'une horde de « conseillers-presse ». La seconde, c'est celle d'une « plume », entendez une personne, généralement, selon la formule canonique, un « agrégé qui sait écrire », chargée de rédiger ses discours.

[4]

p 42

Ce qui m'intéresse, j'y reviens, ce sont les effets de la personnalisation médiatique : comment ne pas en tenir le plus grand compte dès lors que, professionnel à 100 % de la politique, c'est votre vie tout entière qu'elle met en cause ? Et dans ces conditions, pourquoi reprocher aux politiques de tirer sans cesse davantage leur « métier » vers la pure et simple logique de la communication ? J'ai vu des ministères, en effet, qui fonctionnaient comme des agences de pub.

[5]

p 11

Je suis convaincu qu'il faut - et je m'y essaierai ici, notamment dans la conclusion de ce livre - proposer des « solutions » ou, à tout le moins, soyons plus modeste, des perspectives pour débloquer une vie politique qui semble de plus en plus contrainte dans des marges de manoeuvre étroites.

Même les plus talentueux [des politiciens] doivent bien reconnaître qu'au terme de deux ou trois ans d'action, ils ne réalisent guère qu'une part infime de ce qu'ils auraient voulu accomplir. Seules les exigences d'une communication centrée autour des impératifs de la performance interdisent de l'avouer.

[6]

p 11

une inquiétude, sans doute, domine toutes les autres : celle que le pouvoir politique ne soit plus capable de conduire jusqu'au bout les changements même les plus nécessaires. Sans cesse mis sous pression par la logique médiatique inhérente aux progrès de la démocratie d'opinion, privé par la mondialisation de nombreuses prérogatives qu'il possédait encore il y a vingt ou trente ans, il semble devenu fragile. Il n'aurait plus, ainsi se nourrit l'inquiétude dont je parle, les capacités de « tenir bon » dans les incessantes tempêtes que la vie publique réserve à ceux qui tentent d'engager des réformes.

[7]

p 12

Chaque fois ou presque, les tensions sociales conduiraient au « recul » ou au renoncement, et c'est ainsi à une forme insidieuse et inédite de crise de la représentation qu'on assisterait : si leurs représentants [c'est-à-dire le Parlement et le gouvernement], en effet, sont privés peu à peu du pouvoir de changer réellement le cours du monde, comment les citoyens pourraient-ils se sentir encore représentés par eux ?

C'est donc bien la question de la « gouvernabilité » des démocraties qui se trouve posée. Par-delà les expériences particulières, y a-t-il encore place en France pour une action politique qui ne soit pas sans cesse contrainte de s'arrêter, et encore, dans les cas les plus favorables, à mi-chemin ? Quoi qu'on en dise depuis vingt ans, la question du déficit budgétaire n'est toujours pas réglée, mais pas non plus celles de la réduction de la délinquance, de la montée des actes de racisme et d'antisémitisme ou, dans un tout autre ordre, de l'assurance maladie ou de la recherche.

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p 29
à 36

Draps de satin, nurse, Rolls et salle de sport...

Quelques semaines à peine après mon arrivée au ministère, le ton est donné : je reçois une lettre du Canard qui me plonge dans un état de stupeur. Je voudrais la reproduire ici, sans coupe ni modification d'une virgule, pour que le lecteur peu au fait des ressorts secrets de la vie médiatique puisse mesurer le degré d'inquisition auquel on se trouve parfois exposé dans la vie publique

Monsieur le Ministre,

Paris, le 1/7/2002

 

Je souhaiterais obtenir quelques précisions concernant votre installation, ainsi que celle de votre famille, dans les locaux du ministère de l'Education nationale.

Possédez-vous une estimation du coût des travaux (peintures, électricité, réfection des planchers, câblage informatique) nécessaires au transfert, au rez-de-chaussée du ministère, du bureau du ministre et d'une partie de ses collaborateurs ?

Le logement de fonction - appelé Hôtel de Breteuil - que vous avez choisi d'occuper accueille aussi, selon mes informations, des personnes ne faisant pas partie de votre proche famille, nurse, correspondante anglaise, soeur de Madame Ferry. Leur présence dans ces locaux est-elle provisoire ou liée à la durée du ministère ?

Possédez-vous une estimation des dépenses et des travaux effectués pour adapter l'Hôtel de Breteuil à la vie familiale : réaménagement de la cuisine, câblage télévisuel, achat de lits, literie de satin, etc. ? Pouvez-vous m'indiquer sur quelle ligne budgétaire sont imputés ces frais ?

En raison de nos délais de bouclage, je vous serais très reconnaissant de me faire parvenir une réponse avant 19 heures, ce lundi 1-juillet. En vous remerciant, je vous prie d'agréer... etc.

Détail intéressant : la date qui figure en haut du document est la même que celle du bouclage du journal : 1er juillet 2002. Il s'agit de ne laisser, autant que faire se peut, aucun délai, aucun temps de réflexion à celui qu'on tente de piéger. Dans cette perspective, j'aime tout particulièrement la fin de la lettre. Elle me rappelle le moment où, dans les films noirs de mon enfance, le maître chanteur laisse tomber d'une voix caverneuse une phrase du genre : « Vous avez deux heures pour réunir la somme en petites coupures, après quoi nous commencerons à exécuter les otages... »

Que faire ? Première réaction, envoyer balader ce monsieur... Il est clair, en effet, que ses questions reposent sur quelque délation : les allusions à ma belle-famille, à une « literie de satin »payée par le ministère ou à une nurse, supposent une malveillance qui vient forcément de l'intérieur. Elles n'en sont pas moins mensongères : les fameux draps, qui ne sont d'ailleurs pas en satin - mais le seraient-ils que je vois mal en quoi cela regarderait la presse ou heurterait la morale - sont un cadeau de mariage et n'ont nullement été achetés par le ministère. Nous n'avons pas de nurse, mais, comme beaucoup de familles, une jeune fille au pair et la correspondante anglaise se réduit à n'être qu'une petite Américaine de dix ans, amie de ma fille aînée, qui est venue passer en tout et pour tout deux jours chez nous en attendant de reprendre son avion pour San Francisco. Aucune de mes belles-soeurs n'habite ni n'a jamais habité avec nous et le reste des ragots dont dispose le Canard est du même acabit : le premier imbécile venu peut comprendre que le prétendu « transfert »(?) de mon bureau du premier étage au rez-de-chaussée coûte très exactement zéro franc zéro centime au contribuable, pour la bonne et simple raison que le choix d'un bureau plutôt que d'un autre ne change rigoureusement rien en termes de coût. Tous les bureaux du ministère sont bien évidemment occupés, et tous, il me semble que cela va de soi, sont équipés de l'électricité et du téléphone. Que je m'installe dans l'un ou dans l'autre est donc équilatéral. Quant à la résidence, elle est, par définition même, un logement de fonction destiné à accueillir le ministre et sa famille : nous ne prévoyons d'y faire aucune dépense particulière, hors la remise en état qui a déjà été ordonnée et budgétée par mon prédécesseur depuis plus d'un an.

J'ai donc bien envie de traiter ces menaces comme elles le méritent, c'est-à-dire par le plus total mépris. J'en fais part à Agnès Evren, mon irremplaçable chef de cabinet, ainsi qu'à Marie-Caroline dont l'avis m'importe plus qu'aucun autre. Elles parviennent à m'en dissuader, faisant valoir qu'en refusant de répondre, j'aurais inévitablement l'air d'avoir quelque chose à cacher. Soit. Mais dans ce cas, autant que l'auteur de la lettre vienne sur place pour mesurer de visu l'inanité de ses questions. A 13 heures, il est devant moi. Un bloc-notes et un stylo à la main, il tente désespérément de suivre les câbles électriques qui passent sous le parquet du bureau Jules Ferry que la plupart des ministres, depuis plus d'un siècle, ont fait leur. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi il fait une telle fixation sur la connectique. Il me fait part à plusieurs reprises, avec un air soupçonneux, de sa conviction intime selon laquelle le fait d'avoir un téléphone et un ordinateur dans ce bureau est certainement ruineux. Il me faut un bon quart d'heure pour lui faire comprendre que, lors même que je choisirais une autre pièce, celle-là serait de toute façon occupée par un de mes collaborateurs, et en toute hypothèse équipée d'un téléphone...

L'argument étant peu réfutable, il finit par l'emporter. Reste la résidence, où je l'emmène pour une visite guidée. Dévastée par un incendie en 1986, elle n'a jamais été parfaitement remise en état. Le toit fuit, provoquant de nombreux dégâts des eaux qui ont progressivement rendu l'hôtel particulier inhabitable. Seul le rez-de-chaussée est à peu près présentable. [Jacques] Lang a déjà acté la réhabilitation complète et je suis pleinement d'accord avec lui sur la nécessité réelle de ces dépenses - qui vont cependant m'obliger à subir des travaux pendant plus d'une année. J'autorise alors le journaliste à se promener librement, à faire toutes les investigations qu'il veut, y compris auprès des services financiers du ministère qui disposent des instructions données par mon prédécesseur et peuvent répondre dans le détail à toutes les interrogations portant sur le coût des travaux.

A 14 heures, notre fin limier quitte les lieux... sans avoir rien trouvé d'anormal bien sûr. Il n'y aura donc pas d'article sur ma « nurse », mes « draps de satin », ma belle-soeur, ni sur les prétendues dépenses afférentes à nos diverses installations, pour la bonne et simple raison que tout cela repose sur du vent. Il n'empêche : le Canard se rattrapera par la suite en faisant tout pour donner de moi l'image d'un «salonnard », « mondain »et « friqué » - car, on l'a compris, c'est bien entendu pour commencer à construire ce cliché que le journaliste s'est déplacé. On inventera de toutes pièces que j'ai voulu aller à Porto Alegre en avion privé et qu'« on » s'y est opposé (l'amusant est que c'est exactement l'inverse : j'ai choisi de prendre un avion de ligne alors qu'on me pressait, en raison d'un emploi du temps quasi impossible, d'avoir recours à un transporteur privé), que « les Ferry roulent en Rolls » (confusion totale : il s'agit de la voiture d'un professeur de médecine venu au ministère recevoir une Légion d'honneur), que ma femme s'est fait installer une salle de sport (ce qui, bien entendu, est littéralement surréaliste mais sera néanmoins repris en boucle, sans vérification aucune, plus d'une centaine de fois dans la presse !), que j'ai acheté sur les fonds du ministère une voiture à Marie-Caroline (ce qui, de nouveau, est sans aucun lien, même embryonnaire, avec une quelconque réalité autre que fantasmatique) pendant deux ans, nous n'aurons pratiquement pas une semaine de répit. La seule différence avec la scène primitive où l'on m'envoie un détective, c'est que, désormais, le Canard ne prendra même plus la peine de vérifier ses pseudo-informations.

 

Des amis, des membres de ma famille me pressent parfois de « faire quelque chose ». Ils observent, à juste titre, que ces ragots sont souvent repris par la presse « normale »où ils font des ravages. Dans un style populo-poujadiste que je croyais réservé à l'extrême droite, des journalistes de « Libé » m'accusent d'acheter « des costumes à 5 000 euros », d'avoir touché des « indemnités de 3 000 euros » pendant des années comme président du CNP. D'autres prétendent que j'ai reçu des droits d'auteur pour ma Lettre à tous ceux qui aiment l'école, etc. Là encore, on nage en plein délire, les chiffres sont totalement fantaisistes et je ne touche bien évidemment pas de droits d'auteur sur un document officiel du ministère, mais chaque fois, la question se pose : faut-il démentir, exhiber des preuves, ou au contraire laisser courir au risque de voir l'image détestable et détestée de la mondanité arrogante se mettre irréversiblement en place dans une partie non négligeable de l'opinion ? Quand on le vit réellement, personnellement, le choix n'est pas aussi simple qu'on le croit. Mais la vérité, c'est que tout démenti est à peu près impossible, voire nuisible d'abord parce qu'une fois la « brève » publiée, le mal, de toute façon, est fait ; ensuite parce que les propos d'un ministre n'ont aucun poids par rapport à la désinformation initiale : seule cette dernière est un scoop et seul le scoop intéresse. Faire un communiqué ne sert donc à peu près à rien, ou pire, le plus souvent, il ne fait qu'amplifier la rumeur : ceux qui n'étaient pas encore au courant le deviennent, et chacun croit savoir qu'il n'y a pas de fumée sans feu...

Une fois pourtant, mais c'est par pur hasard, j'aurai l'occasion de tordre le cou à un de ces mensonges absurdes : il s'agit de la voiture que j'aurais fait acheter par le ministère pour Marie-Caroline. Laurent Ruquier s'est emparé de ce qu'il croit en toute honnêteté être une « info »du Canard pour en faire ses choux gras. Depuis plusieurs semaines déjà, il commente l'« affaire »sur Europe 1 avec ses habituels complices, sans se rendre compte qu'il fait des dégâts terribles dans l'opinion : certains de ses invités insultent ma femme dans des termes assez orduriers (« cette salope dépense notre fric », etc.) et des millions de gens sont, à juste titre d'ailleurs, scandalisés à l'idée qu'un ministre dilapide l'argent de l'Etat pour un membre de sa famille qui n'est pas un personnage public. Comme toujours en France, le débat prend de la hauteur, et j'entends ici ou là des intellectuels, des journalistes entamer le plus sérieusement du monde à partir de cette rumeur idiote des discussions d'une belle altitude sur les lignes de démarcation que les politiques ne devraient pas franchir, sur la confusion des rôles, sur les rapports entre la « sphère privée »et la « sphère publique », etc.

Bref, l'incident prend des proportions et fait bientôt le tour de France. Un matin, tôt, alors que je viens d'être interviewé par Jean-Pierre Elkabbach sur Europe, je lui demande s'il peut au moins faire savoir à Ruquier que l'information est fausse, tout simplement fausse. Elkabbach me prend au mot : justement, Ruquier est en train d'enregistrer son émission dans un studio voisin... Avant que j'aie pu m'en rendre compte, il pousse une porte et je me retrouve propulsé en direct au milieu du petit cercle d'« On va s'gêner ». Ruquier est fair-play : il me donne aussitôt la parole, m'écoute, et, ce qui est plus rare encore, reconnaît son erreur et termine par un « pan sur le bec »du Canard. Pierre Bénichou, comme d'habitude, brille par son esprit. Mais à mon grand étonnement, entre deux blagues, il prend avec beaucoup de gentillesse la défense de Marie-Caroline. Au passage, il fait justice d'une autre rumeur également grotesque, qui occupe alors le devant de la scène : celle selon laquelle ma Lettre à tous ceux qui aiment l'école aurait représenté un coût exorbitant, alors qu'il s'agit non seulement d'un travail d'information plus que légitime en direction des enseignants, mais, en outre, de l'opération, comparée à de nombreuses autres du même ordre, la moins chère depuis vingt ans ! Même un bulletin officiel, auquel personne n'aurait rien trouvé à redire, aurait coûté davantage que cette Lettre pour la bonne et simple raison que la moitié du prix de chaque exemplaire vendu en librairie revient au ministère, l'autre moitié allant à l'éditeur. Bref, la vérité l'emporte et, pour une fois, je sors victorieux de cette épreuve qui commençait à nous miner le moral. Elle touchait à ce qu'on aurait appelé l'« honneur »... en d'autres temps il est vrai.

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p 36
à 38

Par-delà même la victoire tous azimuts de la logique technicienne de l'audimat qui monte en épingle et transforme en affaire d'Etat des incidents minuscules ou dérisoires, ce qui a changé, en vingt ou trente ans, c'est assurément l'extraordinaire progression du goût pour la personnalisation des débats. Pourquoi, après tout, s'intéresser plus aux draps du ministre, aux copines de ses filles ou à leur babysitter qu'à ses projets politiques ? S'il y avait malversation, détournement de fonds ou abus de biens publics, je le comprendrais à 100 %. Mais quand ce n'est pas le cas, que signifie cet acharnement sur les personnes ? Alain Finkielkraut l'avait noté déjà, à propos de l'affaire Lewinsky qui marquait un tournant dans la prise en compte publique du privé. « La presse mondiale, avait-il diagnostiqué, vient d'élire domicile dans le slip de Bill Clinton... » Nous pensions, en France, être immunisés contre de telles dérives, à nos yeux typiquement « américaines ». Mais souvenons-nous qu'il y a peu encore, le port de la ceinture de sécurité ou l'interdiction de fumer dans les lieux publics nous paraissaient une bizarrerie d'outre-Atlantique, comme, un peu plus tard, les lois sur la discrimination positive. Aujourd'hui, nous y sommes, et à l'avant-garde en Europe. Il en va de même pour la « privatisation »de la vie publique.

…à mes yeux, nous sommes tous responsables de cette dérive hyperindividualiste, tous friands de rubriques « people », des « en hausse/en baisse/en panne/en forme », et de ces « brèves » qu'on nomme si volontiers des « indiscrets » et qui ne sont, pour l'essentiel, que des variations sur ce que les Américains nomment le « gossip ». Les ragots, les médisances ont bien entendu toujours existé. Ce qui est nouveau, peut-être, c'est qu'on les a élevés au rang d'un genre littéraire qui tend à supplanter l'analyse fastidieuse des questions de fond. La raison en est simple, et recoupe d'ailleurs la problématique de l'audimat : l'immense majorité des lecteurs de la presse s'est sans nul doute intéressée bien davantage aux vêtements de Marie-Caroline ou à la longueur de mes cheveux, voire dans les cas les plus exigeants à mes démêlés réels ou supposés avec Chirac, Sarkozy ou Raffarin, qu'à mon programme politique. La remarque n'a rien d'original, j'en conviens volontiers. Elle n'en appelle pas moins à mes yeux une réflexion de fond, sur les causes, d'abord, mais surtout sur les effets qu'une telle mutation induit inévitablement sur le fonctionnement de la vie politique.

 

Quant aux causes, je crois qu'elles sont aujourd'hui assez connues pour qu'on ne s'y attarde pas : il est clair que, depuis une quarantaine d'années environ, les valeurs de la vie privée n'ont cessé de l'emporter sur celles de la vie publique - et je vois là une des raisons pour lesquelles le couple que nous formons avec Marie-Caroline [l'épouse de M. Luc Ferry] a suscité un tel déferlement d'articles et même de livres en tous genres.

... aujourd'hui, pour l'immense majorité des individus [du public], ce qui fait le sens véritable de l'existence, ce qui lui donne sa saveur et son prix, se situe pour l'essentiel dans la vie privée.

[10]

p 89

Près de 95 % de mon budget sont déjà à priori mangés par les traitements des personnels. Il faut par conséquent, pour financer des projets pédagogiques nouveaux (par exemple la lutte contre l'illettrisme) tout en travaillant à moyens constants comme l'impose à juste titre le budget, ne pas remplacer systématiquement tous les départs de fonctionnaires afin de dégager des marges de manœuvre.

[Le texte officiel ci-dessous justifie le point de vue du ministre :]

"Avis présenté à l'Assemblée nationale sur le budget 2004 de la jeunesse, l'Education nationale et la recherche", texte téléchargé le 04/03/2005 de la page http://www.assemblee-nat.fr/12/budget/plf2004/a1111-08.asp . Extraits :

L'enseignement scolaire est le plus important budget de l'Etat, il s'élèvera en 2004 à 55,53 milliards d'euros si l'on inclut les crédits « jeunesse et vie associative » dont la part représente 142,4 millions d'euros.

Les dépenses de personnels représentent 93,7 % de cette enveloppe budgétaire, les effectifs toutes catégories confondues, s'élevant à un million six mille cinq cents personnes.

Entre 1992 et 2003, à périmètre constant, le budget de l'éducation nationale a augmenté de 46,1 % en euros courants et de 29 % en euros constants. Sur la même période, le nombre d'élèves a globalement diminué de 467 587 soit une réduction de 3,62 %.

Mais la corrélation entre augmentation de la dépense publique et performance du service rendu finit par trouver ses limites, comme cela ressort d'une publication récente () de l'OCDE « Regards sur l'éducation 2003 ».

Les dépenses publiques et privées de la France dans l'enseignement primaire, secondaire et post-secondaire représentent 4,3 % du PIB soit plus que la moyenne des pays de l'OCDE qui est de 3,6 %.

… il est très décevant de constater, comme cela apparaît dans le rapport 2003 sur l'état de l'école présenté par l'Inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche, que malgré des dépenses en croissance régulière, le système éducatif ne réussit pas à faire régresser de façon significative l'échec scolaire. Cet échec touche très majoritairement les jeunes de milieux sociaux défavorisés. Parmi ceux qui sortent du système scolaire sans aucune qualification, 26,6 % sont enfants d'inactifs contre 1,2 % enfants de cadres. Le système éducatif qui consiste à faire passer une même « cohorte » d'élèves du CP à la 3ème en évitant les « redoublements qui ne servent à rien » a montré ses limites.

[18]

p 77

Allez donc vendre des images choc avec un reportage sur l'apprentissage de la lecture, ou, pis encore, sur la réalité de l'enseignement professionnel ! Qui s'y intéresse vraiment ? En revanche, une manifestation où une poignée d'agités brûlent le livre de leur ministre, voilà un beau sujet qui peut aisément passer en boucle pendant une année entière, lors même que 99 % de leurs collègues condamnent leur attitude irresponsable devant des élèves.

[19]

p 80

… l'attention de l'immense majorité des observateurs s'est assez vite détournée de mes projets de fond pour se focaliser sur les mouvements de grève qui ont marqué ma première année d'exercice du pouvoir. L'angle d'attaque était, il faut l'avouer, déjà bien balisé, et pour tout dire assez tentant : celui du mammouth, décidément inapprivoisable, qui dévore un à un les malheureux qui sont censés le cornaquer.

[20]

p 81

… une caricature, au demeurant plutôt comique, publiée dans L'Expansion en mars 2003, me représente, en costume-cravate, à califourchon en train de peigner le gros animal, avec cette légende qui doit franchement faire rigoler les syndicats, - lesquels, ne l'oublions pas, m'accusent précisément au même moment de supprimer « des dizaines de milliers de postes » : « Neuf mois après son arrivée rue de Grenelle, le ministre de l'Éducation nationale est déjà tenu par sa puissante administration. Hier encore, Luc Ferry affirmait vouloir restaurer l'autorité et mettre le mammouth au régime budgétaire. Quelques grognements plus tard, le ministre philosophe fait profil bas sur la réforme et concède 7 000 postes supplémentaires ! » Bigre, rien que ça ! La vérité m'oblige pourtant à dire que je n'ai jamais eu la moindre difficulté avec mon administration, qui est, dans l'ensemble, excellente et, contrairement à une légende tenace, soucieuse de faire passer la politique ministérielle dans les faits ; au grand dam des syndicats, je n'ai jamais non plus lâché « 7 000 postes »(?) et je n'ai pas la moindre idée de l'origine de ce chiffre absurde. Ce texte est donc en tout point erroné.

Dans le même style, moralo-pessimiste, Le Point me fait l'honneur d'une une (le 28 novembre 2003) où mon portrait est recouvert par ces mots sans appel « Les réformes impossibles de l'Éducation nationale. La nouvelle proie du mammouth : Luc Ferry, ministre de l'Éducation nationale », et l'article de fond, au demeurant pas bien méchant et tout empreint de compassion, développe la rengaine habituelle : « Toute réforme d'envergure, toute tentative pour débloquer un système d'un autre âge continue de se briser immanquablement sur le récif des manifs... »

[21]

p 90
à 91

Je tente d'expliquer cela [c'est-à-dire l'obligation de supprimer des postes pour dégager des marges de manœuvre budgétaires, comme expliqué dans [10] ] au 20 heures, sur France 2. C'est horriblement compliqué sur le fond, bien plus encore que je ne le laisse entendre ici, et la présentatrice, c'est normal, n'y comprend pas grand-chose. Je tente, sans succès - mais comment faire en moins de quatre minutes scandées par des interruptions qui rendent le tout très décousu -, d'expliquer que nous anticipons, qu'il reste un an et demi pour mettre en place des solutions alternatives, que le nombre de surveillants restera au final le même, mais rien n'y fait.

Qu'on me comprenne bien : je ne suis pas en train de refaire le coup classique du politique qui attribue ses échecs à quelque manque de « pédagogie » ou de « communication ». La difficulté que je tente ici de pointer dépasse infiniment ce registre ordinaire de l'autodéfense. Elle n'est pas seule affaire de forme, mais comme elle touche au fonctionnement le plus intime de la société médiatique, elle engage le fond des choses.

[22]

p 91
à 92

De toute part, on évoque ma démission, certains me pressent « en toute amitié » de la donner, « pour mon bien » et pour celui de « mon camp », ainsi que m'y invite Philippe Alexandre dans France-Soir (le 02/06/2003). Son article est bourré d'erreurs matérielles qui reprennent pour la énième fois les clichés dont on veut à tout prix m'affubler : non, je ne suis pas, comme il l'affirme sans savoir, un « brillant normalien », ni d'ailleurs un « héritier ». Mes parents sont d'origine fort modeste, ils n'ont pas fait d'études et j'ai fait l'essentiel des miennes seul, par correspondance, au point qu'arrivant à l'université je n'ai tout simplement pas idée que quelque chose comme l'« Ecole normale supérieure » existe. Je n'y serai donc jamais candidat, encore moins élève ; et non, pas davantage ma « ravissante femme ne s'est installée rue de Grenelle avec son piano quart de queue » pour la simple et bonne raison que nous n'en avons jamais eu et qu'elle ne joue pas du piano... Mais c'est égal, ces sornettes collent si bien avec le portrait que certains veulent donner de moi en mondain argenté qu'ils finissent par croire eux-mêmes à leurs propres fantasmes. Sur fond de ce tableau où j'apparais comme une espèce d'aristocrate « coupé des réalités du peuple », le diagnostic d'Alexandre est sans appel : « Jamais on n'a vu un ministre, c'est-à-dire un homme politique, bien qu'il s'en défende, faire l'unanimité sur son nom. Plus précisément contre lui. Les parlementaires de droite, du centre, naturellement de gauche, les enseignants et leurs syndicats, les étudiants, les parents d'élèves, les intellectuels, ses pairs, comme les cercles et clubs dont il fut la vedette, tous aujourd'hui l'accusent de tous les péchés, de toutes les fautes, de tous les crimes. » Conclusion : « En quittant le gouvernement de son plein gré Luc Ferry aurait rendu un fameux service à toute la majorité. »

[23]

p 169
à 173

… rien ne laisse donc présager l'ouragan médiatique qui va suivre. […] Personne n'a donc la moindre réaction... jusqu'aux informations de 20 heures sur France 2 où mes propos, soigneusement sortis de leur contexte, prennent tout à coup pour des millions de personnes une tout autre coloration. David Pujadas [le même qui a annoncé à tort que M. Juppé se retirait de la vie politique et a été sanctionné pour avoir inventé ce scoop] commence par planter le décor à sa façon « On en vient à l'application de la loi sur la laïcité à l'école. Des indications ont été données par le ministre de l'Education, Luc Ferry, et quelles indications ! Le débat, déjà très vif, n'est pas près de se calmer puisque le texte serait susceptible de concerner non seulement le voile, la kippa ou les grandes croix comme prévu, mais aussi, dans certains cas, les bandana et même la barbe des musulmans ! » Où donc a-t-il pris, sinon dans son propre inconscient, que je visais la « barbe des musulmans », alors que je ne mentionne ni l'une ni les autres ? Et pourquoi faire entendre ma réponse sans la question qui seule justifie le choix du terme un peu étrange de « pilosité » ainsi que la signification et le ton de mon intervention ? Mais Pujadas préfère donner la parole à une série de personnalités qui, bien évidemment, ont été invitées comme témoins à charge. Parmi eux un député socialiste, Julien Dray, ravi de la perche qui lui est tendue, en rajoute une couche : « Le ministre de l'Éducation nationale a inventé un terme, la pilosité (sic !)... et on est en train de donner un caractère ludique à un débat qui est un débat très sérieux »... La vérité est que je n'ai rien inventé du tout ni visé une seconde la barbe des musulmans, mais rien n'y fait : le coup est parti et, vu la puissance de feu d'un 20 heures, c'est, je vais m'en apercevoir bientôt, totalement irrattrapable. En général, la presse régionale reste prudente et relativement neutre - nombre de journalistes me confirmèrent par la suite qu'ils n'avaient pas cru une seconde que j'aie pu prononcer l'ânerie que Pujadas voulait tant me prêter. En revanche, Libération et Le Monde, dont la ligne éditoriale est très hostile à la loi, reprennent et amplifient l'opération de France 2. A la une, pour Le Monde, qui titre, comme on l'a vu : « Selon Ferry, la loi interdira la barbe », tandis que Libération annonce en caractères gras : « Laïcité : Ferry complique ostensiblement la loi » et assaisonne le tout d'un commentaire au vitriol.

Alors la machine se met en marche. Plusieurs chaînes de télévision lancent des enquêtes auprès des lycéens en leur posant la question de la façon suivante, évidemment biaisée : « Etes-vous pour ou contre les propositions de Luc Ferry visant à interdire la barbe dans les établissements scolaires ? » Bien sûr, les malheureux sont contre - moi aussi, d'ailleurs, et très résolument ! - mais le but de ces pseudo-enquêtes n'est nullement de s'en assurer. Il est tout autre : il s'agit d'accréditer l'idée que la loi pourrait bien poursuivre tous les barbus de la terre, et ça marche. Interrogées sur ma prétendue « déclaration sur la barbe » les personnes interviewées, comme les téléspectateurs qui les entendent, ne songent évidemment plus à se demander si j'ai bien tenu de tels propos. Cela va désormais de soi, et le seul sujet est alors de savoir quel est mon degré d'égarement. On me demandera souvent: « Pourquoi ne pas avoir démenti avec la dernière énergie ? » L'idée m'est venue à l'esprit, on s'en doute. J'ai tenté de la mettre en oeuvre... pour me rendre compte aussitôt que ma parole isolée n'avait littéralement aucun poids face au tam-tam assourdissant des unes qui se succèdent. Un démenti n'est pas un scoop, en termes d'audimat il ne vaut rien, tandis qu'une bourde ministérielle dans un contexte explosif, quel beau et vaste sujet !

D'autant que Le Monde a décidé d'achever le travail. Il en remet donc, non pas une couche, mais trois le 24, le 25 et le 28 janvier ! Un papier mis en place à la une souligne qu'il ne s'agit pas d'une maladresse de la part d'un ministre qui se serait laissé quelque peu piéger dans une discussion de juristes excessivement abstraite, mais bel et bien d'un choix mûrement réfléchi, nullement dû au hasard et s'inscrivant au contraire dans une longue et inquiétante tradition d'hommes politiques liberticides : « Barbes et moustaches sont un vieux sujet de débat pour l'Education nationale déclare sans rire l'auteur du papier. Chargé de défendre la loi interdisant les signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires, Luc Ferry a expliqué mardi 20 janvier que la simple pilosité des élèves pouvait constituer un signe religieux et, dès lors, tomber sous les coups de la loi. Mais M. Ferry n'est pas le premier à évoquer le problème des barbes à l'école. Un de ses lointains prédécesseurs, Hippolyte Fourtoul, ministre de l'Instruction publique et des Cultes de 1851 à 1856, s'était également préoccupé de la pilosité non pas des élèves, mais de celle, objectivement plus fréquente, des enseignants... L'empire autoritaire s'annonce »... Rien que ça !

Comme il se doit, le Canard prend le relais et c'est alors la quasi-totalité de la presse qui emboîte le pas. Impossible, et d'ailleurs inutile, de tout citer ici : il y faudrait un livre entier tant le propos est répétitif, comme cloné d'un article à l'autre. Dans ce concert accablant, je ne repère qu'une exception, celle de Laurence Masurel de Paris Match. Elle prend la peine de se procurer les enregistrements et en conclut ceci « Heureusement que Luc Ferry est philosophe ! écrit-elle. Sinon comment prendrait-il toutes les attaques dont il est la cible semaine après semaine ?... Un député moqueur lui demande s'il faudrait encore une loi supplémentaire à celle du voile pour empêcher les barbes et autres pilosités de se développer dans les écoles et le voilà aussitôt fustigé et moqué par tous parce qu'il s'est laissé piéger et a répondu d'une façon maladroite... En prenant connaissance du texte, c'est vrai que les propos qui ont suscité la polémique ont été déformés. » Il me faudra néanmoins subir encore les questions d'actualité à l'Assemblée, puis la cohorte interminable des interventions de la gauche tout au long des débats qui précèdent le vote de la loi. Fabius me traite de « barbier ridicule », et Juppé rigole... C'est normal, je ne peux pas leur en vouloir, la misère aime la compagnie et ils ont dû affronter des tempêtes politiques autrement dévastatrices. Quand la tornade passe de son champ à celui du voisin, on ne peut s'empêcher de la contempler d'un autre œil pour apprécier en connaisseur les dégâts qu'elle provoque...

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p 247
à 248

[Comment on bloque une excellente réforme, celle du LMD (Licence - Mastère - Doctorat)]

… les critiques fusent à contretemps et à contre-pied. Le Figaro lance l'opération avec une une qui travestit la réalité et dramatise à outrance le mouvement étudiant. J'appelle le directeur de la rédaction, Jean de Belot, que je viens de rencontrer et qui m'a demandé de lui faire part de toutes mes remarques, pour tenter de comprendre à quoi correspond ce miroir déformant. Je lui donne les vrais chiffres et lui explique un peu la réalité des choses. Manifestement fort embarrassé, il me répond que Le Figaro vient tout juste de décider « une politique nouvelle pour rajeunir son lectorat ». Il veut donc être « à l'écoute des mouvements de jeunes ». Pas de chance pour moi. Et en effet, à en juger d'après le titre et la photo, très habilement cadrée, qui l'illustre, on se croirait au moins à la veille de 68, sinon de 1789. Toute la semaine, à ma grande surprise, j'apprends que le « mouvement étudiant » « s'envenime », « enfle » « se durcit ». La vérité est que, mal centré sur un thème peu porteur et mal préparé, il reste infinitésimal et s'essouffle à vue d'oeil. Mais rien n'y fait, la machine médiatique est en route.

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p 248
à 249

Jack Lang, toujours nuancé, dénonce à tout va la « politique antijeune et antiéducation du gouvernement ». Mais il est aussitôt battu par un Bayrou en pleine forme qui se laisse aller à un exercice de démagogie à côté duquel celui de son rival fait tout pâlichon : « On a grand tort de penser, déclare-t-il sans rire à propos du projet de loi sur la modernisation des universités, qu'on peut imposer un système à l'américaine à l'université française. La France ne l'acceptera pas, comme elle n'acceptera pas la remise en cause de l'égalité des diplômes. Les étudiants ont des raisons de ne pas être rassurés. Il y a un modèle français qui mérite d'être défendu. Je n'ai jamais eu le sentiment que les diplômes français valaient moins que les autres. Qu'on ne remette pas en cause l'égalité des diplômes sinon c'est la porte ouverte aux universités riches et pauvres. Beaucoup d'étudiants des Pyrénées ou du Jura n'auront pas les moyens d'aller étudier dans le 7e arrondissement. Si on ne prend pas en compte le besoin d'égalité dans la formation c'est qu'on ne comprend rien à l'université. » Je me frotte les yeux : ce n'est pas le regretté Georges Marchais qui s'exprime au congrès du PCF à la fin des années soixante, ni Besancenot qui harangue des militants de Sud-PTT, mais bien le très européen et libéral président de l'UDF. L'attitude de Bayrou est tellement incompréhensible que certains observateurs, pourtant proches de lui, finissent tout de même par s'en apercevoir. C'est le cas de Catherine Nay, dans Valeurs actuelles : « Celui qui déçoit le plus dans cette affaire, c'est François Bayrou. Comment lui, l'ancien ministre de l'Education et le grand européen, peut il flatter les étudiants grévistes en déclarant qu'il comprend leur inquiétude sur l'avenir du modèle universitaire français qui mérite d'être défendu et qu'on ne peut imposer un système américain ? François Bayrou énonce parfois des choses pertinentes, mais là, tout de même, à force de critiquer pour critiquer, à tout propos et à chaque instant, on frise la régression mentale. »Ainsi va la vie politique...

 

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p 255

Comment justifier le fait qu'on retire un bon projet uniquement parce que deux mille étudiants égarés par quelques militants d'extrême gauche sont dans la rue et que des élections se profilent à l'horizon ? Pourquoi ne pas s'appuyer sur les deux millions qui restent et qui sont pour ? La république est-elle donc si faible ?

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Rapport Camdessus "Le sursaut - Vers une nouvelle croissance pour la France", téléchargé le 20/10/2004 des 202 pages des documents

http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/044000498/0000.pdf  et http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/044000498/0001.pdf

 

Etabli à la demande du ministre M. Sarkozy sous la direction de M. Michel Camdessus, gouverneur honoraire de la Banque de France et ancien directeur du Fonds Monétaire International, ce rapport résulte des travaux d'un groupe comprenant 24 personnalités françaises et 7 personnalités européennes. Ces dernières ont vérifié d'un point de vue indépendant, non français, le diagnostic et les préconisations des experts français, et ajouté leurs propres recommandations.

Le rapport diagnostique les raisons de la très faible croissance de l'économie française et les perspectives économiques et financières à moyen terme. Il formule ensuite de très nombreuses recommandations. Celles-ci concernent un nombre si important de domaines et préconisent des réformes d'une telle ampleur qu'elles constituent un véritable programme de gouvernement.

 

 

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