Réflexions incorrectes d'un enseignant

 

L'école souffre actuellement d'un grave problème : le laxisme. En mettant l'enfant au centre du système éducatif, ce qui n'est pas une mauvaise idée en soi, on a surtout dédouané l'enseignant de tout effort et de toute obligation de résultat. Ainsi, un enfant se doit d'apprendre seul ce qui est possible pour une minorité qui en a les capacités et l'encadrement. Mais pour le reste, il est impossible de déduire une règle de grammaire en observant un texte. Si un enfant de CP peut, à priori, comprendre qu'un mot au pluriel prendra un s (certaines méthodes de lecture comme Lecture en Fête proposent ce type d'exercice) en observant deux colonnes de mots (l'une au singulier, l'autre au pluriel), il ne pourra pas en déduire les exceptions en X ou les mots invariables comme gaz, nez ou souris. Et cette règle étant l'une des plus simples du français, inutile d'extrapoler sur le reste. A moins d'être doué, un enfant a besoin d'être guidé dans sa construction du français. Et ce guide passe par l'apprentissage de règles. Or, cet apprentissage est jugé contraignant par des enseignants, des enfants mais aussi des parents. On se retrouve donc, en IUFM (institut de formation des maîtres) à s'entendre dire qu'il ne faut pas apprendre de règles, que l'exercice écrit peut permettre à un enfant de les déduire. Or, certains enfants ont très peu de vocabulaire, d'autres maîtrisent mal la lecture donc l'écriture. Ils vont donc produire des textes simples voire simplistes et ne pourront pas en tirer d'enseignements.

 

Pour avoir tenté de faire découvrir des règles en français à partir de texte, je peux affirmer que cette méthode ne marche qu'avec les très bons élèves. La majorité attend d'ailleurs que ces bons trouvent la réponse.

 

Autre souci : en procédant ainsi, un enfant peut mettre le doigt sur une exception et en faire une règle. Par exemple, en mathématiques, si on omet de dire à un enfant qu'une soustraction a un sens et qu'il faut commencer par les unités, on risque de se retrouver avec des enfants qui vont commencer leur soustraction par la gauche. Si il n'y a pas de retenue (type 345 - 222), l'enfant sera conforté dans son idée. Mais tout s'écroulera dès qu'il passera à la retenue. Alors que, si on explique dès le début comment marche une soustraction et que l'on s'assure que ce système est compris (ce qui implique des évaluations - mot tabou dans certains IUFM), on aura plus de chance d'avoir des enfants sachant faire des soustractions.

 

Le rôle des parents est également important : on arrive à une génération de parents nés dans les années 70-80, donc soumis à un certain relâchement des valeurs. Certains parents ne voient donc pas l'intérêt de l'école et refusent donc de se pencher sur les leçons et devoirs. Certains parents estiment que tout le savoir scolaire doit être acquis en classe et non à la maison. Ils ne s'occupent donc pas de faire réciter des leçons, apprendre des tables... Or un enfant a besoin de revoir le soir, dans un autre contexte que l'école, ce qu'il a appris dans la journée. Sinon, il aura l'impression que le travail ne se fait qu'à l'école et non ailleurs.

 

Dans l'ensemble, la plupart des enfants rechignent, au départ, à rendre de petits services à l'école, car ils sont souvent traités comme des rois à la maison. Au bout de quelques semaines, ils s'y mettent et comprennent que distribuer des cahiers ou effacer le tableau c'est rendre service à la collectivité de la classe. Mais là aussi, on peut avoir des parents qui refusent que leurs enfants participent à ces travaux. Ce faisant, ils les confortent dans un égoïsme bien pratique pour l'adulte. Les parents inculquent donc aussi le non-respect de l'enseignant, même à la campagne. Certaines matières sont dénigrées par les parents, donc par les enfants. Ces dernières années on m'a ainsi expliqué que je perdais mon temps à faire apprendre les tables parce que les enfants ont des calculettes dès la 6ème, que l'orthographe peut être corrigée par un traitement de texte. Ce qui est faux car si j'écris : le chien et gentille, aucun traitement ne me corrigera.

 

L'histoire aussi devient une discipline jugée obsolète : le programme ne mentionne plus qu'une vingtaine de dates (sur 2000 ans !!) et une quinzaine de personnages. Des pans entiers sont rayés du programme. Constantinople n'est plus étudiée en primaire. Dans le même temps, les clichés sur les vilains seigneurs exploitant les gentils paysans sont toujours aussi courants. Les résumés des livres ne font plus que 4 ou 5 lignes. Mieux encore, on nous encourage dans les IUFM à ne pas les faire écrire mais à les donner photocopiés aux enfants. Du coup, l'enfant arrive en 6ème et ne sait pas recopier rapidement un tableau.

 

D'un autre côté, on nous invite à faire de l'enfant un citoyen, à le faire participer à toute la vie de la classe, à gérer la coopérative scolaire, à débattre (alors que, le plus souvent, nous n'avons que l'avis des parents par enfants interposés). Dès que l'on veut introduire une notion contradictoire, on nous tombe dessus. En 2003, j'ai eu quelques ennuis car j'avais osé dire aux enfants (qui m'avaient demandé mon avis) que je soutenais l'intervention américaine en Irak : ennuis avec des parents, ennuis avec des collègues. Rien de bien méchant, mais cela montre que dès que l'on s'éloigne du "groupe", on est marginalisé.

 

Ce laxisme se voit aussi avec une hostilité croissante au redoublement. On ne peut plus faire redoubler un enfant qu'en CE1 et en CM2. Mais on fait faire des tests d'évaluations en CE2 et en 6ème. On fait donc le diagnostic une fois que l'on ne pourra plus rien faire. Et si le redoublement est vécu comme un échec, c'est parce que la plupart des collègues refusent de chambouler leur programme pour faire de la place à un redoublant : ce dernier refait exactement la même chose que l'année d'avant, alors que certains points ont été compris et qu'il faudra insister sur d'autres. La pédagogie différenciée, qui consiste à demander de manière échelonnée aux enfants une façon de travailler selon leur niveau, est très peu appliquée car elle demande un surcroît de travail pour l'enseignant. Ce constat est encore pire au collège où aucun effort n'est exigé sur ce point. Enfin, en étant inspecté tous les 3 ans, en étant avisé de la date de l'inspection, qui dure à peine 1 heure ou 2, on conforte l'enseignant dans des pratiques parfois stériles : il suffit de briller devant la hiérarchie durant 2 heures tous les 3 ans. Certains enseignants de primaire n'hésitent pas à "préparer" et à "répéter" cette inspection avec leurs élèves. Là aussi, aucune responsabilité, aucune mise en avant du travail réel et une grille de contrôle qui sanctionne de la même manière bons et mauvais enseignants : difficile d'être motivé quand on sait que le collègue qui n'en rame pas une aura, de toute façon, la même note que vous.

 

Dernier point donc : la "solidarité" entre collègues. Vous ne faites pas grève, vous n'approuvez pas les syndicats, vous osez vous élever contre telle décision inique : vous êtes ostracisé de manière sourde. Répondre au mail d'un syndicat (nous en sommes abreuvés) en n'allant pas dans son sens devient un suicide professionnel si on le fait trop souvent. Vous ne pouvez pas critiquer ouvertement la façon dont fonctionne l'enseignement sans être taxé de réactionnaire. Inutile de dire que l'instit d'Etre et Avoir n'est pas bien vu dans le milieu enseignant, qualifié de passéiste par la plupart.

 

Voilà un tableau peu reluisant donc, que je résume en quelques mots : beaucoup d'enseignants ne cherchant que la sécurité de l'emploi et se moquant du bien-être des élèves, des enfants démotivés par leurs parents et par des émissions de télé prônant la médiocrité et l'ignorance, des programmes de plus en plus "light" où l'enfant doit s'épanouir mais surtout pas travailler trop dur !!

 

David Martin, un instituteur des Vosges

 

 

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