LA FRACTURE AGRICOLE ET ALIMENTAIRE MONDIALE

Mise à jour : 04/04/2005

 

Cet article est paru (sous une forme un peu plus concise) dans le numéro 112 du 02/03/2005 de la revue d'information de l'UDF "Démocratie info", qui nous a autorisés à le republier. L'association Médias et Démocratie remercie l'auteur (*) de l'avoir complété pour publication sur ce site.

 

 

Au cours de la seconde moitié du 20ème siècle, la production agricole et alimentaire mondiale a été multipliée par 2,6 (**), progressant donc un peu plus vite que la population (***).

        Mais c’est très insuffisant : sur les 6,3 milliards d’habitants de la planète, il y en a 3 milliards qui disposent de moins de 2 euros par jour, parmi lesquels 2 milliards souffrent de grave malnutrition. Et il y en a plus de 1 milliard qui disposent de moins de 1 euro par jour, parmi lesquels 850 millions souffrent de la faim presque tous les jours.

 

On sait par ailleurs que les trois quarts de ces personnes sous-alimentées sont des paysans des pays en développement et que, malgré un exode de plus de 50 millions par an, leur nombre ne diminue pas. Cela signifie qu’un nombre au moins égal de nouveaux pauvres, malnutris et affamés, se forme chaque année dans les campagnes du monde.

        Cela tient d’abord au fait que la population agricole totale (active et non active) du monde s’élève à près de 3 milliards de personnes, et que la population agricole active s’élève à 1 milliard 300 millions, soit la moitié de la population active du monde. Mais cela tient aussi au fait que pour ces 1,3 milliards d’actifs agricoles, on ne compte dans le monde que 28 millions de tracteurs et 250 millions d’animaux de travail : plus de 1 milliard d’actifs agricoles travaillent donc uniquement avec des outils manuels ; et on sait que près de la moitié, soit 500 millions d’entre eux, n’ont jamais eu les moyens d’acheter ni semences sélectionnées, ni engrais, ni pesticides, et ne peuvent donc pas produire plus de 1 tonne de céréales par travailleur et par an.

        D’un autre côté, un agriculteur travaillant seul avec tracteur lourd, semences à haut rendement, engrais et pesticides peut produire aujourd’hui plus de 1 000 tonnes de céréales par an, soit 100 fois plus que son grand-père travaillant avec des chevaux, il y a un demi siècle, et 1 000 fois plus que le paysan travaillant à la main et produisant 1 tonne.

 

Par ailleurs, les gains de productivité agricole, réalisés depuis la guerre dans les pays industrialisés et émergents, ont été si énormes qu’ils ont largement dépassé ceux de l’industrie et des services. De sorte que le prix de revient de la tonne de céréales, qui s’établissait en termes réels autour de 600 euros en 1950, est tombé aujourd’hui à quelque 160 euros en Europe de l’Ouest, 130 euros aux Etats-Unis, 100 euros au Canada et en Australie, et même à 80 euros dans le Cône sud de l’Amérique latine et en Ukraine, où les paysans expropriés à l’époque coloniale où à l’époque communiste sont obligés de chercher du travail pour un salaire de ¼ d’euro à 3 euros par jour, selon la saison.

 

En conséquence, sur le marché international des céréales, qui représente moins de 20 % de la production et de la consommation mondiales, approvisionné par les exportateurs les plus compétitifs, le prix des céréales s’établit autour de 100 euros la tonne. A ce prix-là, les agriculteurs américains ne pourraient pas continuer d’exporter et les agriculteurs européens ne pourraient pas résister aux importations massives, s’ils ne recevaient pas des aides publiques qui couvrent la différence entre ce prix de marché international et leurs propres coûts de production.

 

Mais pour un paysan africain produisant une tonne, valant 600 euros en 1950, 200 euros en 1980, et 100 euros aujourd’hui, cette évolution est meurtrière. Car les Etats africains sont trop pauvres pour subventionner leurs agriculteurs et trop endettés pour résister aux politiques de libéralisation prônées par les institutions financières internationales dont ils dépendent.

 

Si donc on veut éviter l’appauvrissement, la faim, l’exode, puis le chômage dans les bidonvilles sous-équipés et sous-industrialisés, de la moitié au moins des paysans du monde dans les prochaines décennies, il faut impérativement protéger les pays agricoles pauvres (il y a plus de 80 pays à faible revenu et fort déficit vivrier), contre les importations à prix cassés, de manière à relever et stabiliser les prix payés à ces paysans à des niveaux leur permettant de vivre dignement de leur travail, de manger à leur faim, d’investir et de progresser.

 

Et si l’on veut éviter que la France, qui compte aujourd’hui 600 000 exploitations agricoles (contre 6 millions au début du siècle), n’en compte plus dans 30 à 40 ans que 60 000 produisant des matières premières banales et 60 000 produisant, transformant et commercialisant directement des produits de qualité, et si l’on veut éviter de nourrir la France et l’Europe sur le dos des pauvres et affamés de l’autre moitié du monde, il faudra bien aussi chez nous revenir à une politique agricole garantissant aux agriculteurs des prix qui correspondent à leurs prix de revient. Ce qui sera conforme à la théorie bien comprise.

 

De toute façon, contrairement à ce que l’on essaie de faire croire, la baisse des prix des matières premières agricoles ne se traduit absolument pas par une baisse des prix des produits alimentaires.

 

En 2050, la Terre comptera environ 9 milliards d’humains. Pour nourrir tout juste correctement, sans sous-alimentation ni carence, une telle population, la quantité de produits végétaux destinés à l’alimentation des hommes et des animaux domestiques devra plus que doubler dans l’ensemble du monde. Elle devra presque tripler dans les pays en développement, plus que quintupler en Afrique, et même plus que décupler dans plusieurs pays de ce continent. Pour obtenir une augmentation de production végétale aussi énorme, l’activité agricole devra être étendue et intensifiée dans toutes les régions du monde où cela est durablement possible. Pour permettre à tous les paysans du monde de construire et d’exploiter des écosystèmes cultivés capables de produire, sans atteinte à l’environnement, un maximum de denrées de qualité, il faut avant tout garantir à tous ces paysans des prix suffisamment élevés et stables pour qu’ils puissent vivre dignement de leur travail, investir et progresser.

 

A cette fin, il nous paraît souhaitable d’instaurer une organisation des échanges agricoles internationaux beaucoup plus équitable et beaucoup plus efficace que celle d’aujourd’hui. Une nouvelle organisation dont les principes seraient les suivants :

 

§           établir de grands marchés communs agricoles régionaux, regroupant des pays ayant des productivités agricoles du même ordre de grandeur (Afrique de l’Ouest, Asie du Sud, Asie de l’Est, Europe de l’Ouest, Amérique du Nord…) ;

§           protéger ces marchés régionaux contre toute importation d’excédents agricoles à bas prix par des droits de douane variables, garantissant aux paysans pauvres des régions défavorisées des prix assez élevés et assez stables pour leur permettre de vivre et de se développer ;

§           négocier, produit par produit, des accords internationaux fixant de manière équitable le prix d’achat et la quantité exportable consentie à chaque pays.

 

Ce relèvement des prix agricoles devra être suffisamment progressif pour limiter ses effets négatifs sur les consommateurs-acheteurs pauvres.

 

Malgré cela, il sera sans doute nécessaire d’instaurer pendant quelque temps des politiques alimentaires. Mais, au lieu de fonder ces politiques sur la distribution de produits à bas prix, ce qui entretient la misère paysanne et réduit le marché intérieur, il conviendra de fonder ces politiques sur le soutien du pouvoir d’achat alimentaire des consommateurs-acheteurs pauvres, afin au contraire d’élargir le marché intérieur : on pourra par exemple, comme aux Etats-Unis, distribuer aux acheteurs nécessiteux des bons d’achat alimentaires financés par les budgets publics ou par l’aide internationale.

 

De plus, comme le relèvement des prix agricoles ne suffira pas, à lui seul, pour porter la production à la hauteur des besoins et pour promouvoir un développement agricole équilibré des différentes régions du monde, des politiques de développement agricole seront également nécessaires :

§           accès à la terre et sécurité de la tenure (réforme foncière, statut du fermage, lois anti-cumul, aides à l’installation…) ;

§           accès au crédit, aux intrants et aux équipements productifs ;

§           accès au marché (infrastructures de transport et de commercialisation) ;

§           accès au savoir (recherche, formation, vulgarisation appropriées aux besoins et aux moyens des différentes régions et des différentes catégories de producteurs, à commencer par les plus désavantagées).

 

Marcel MAZOYER

 

 

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Annexes

(*)    Marcel MAZOYER est économiste et professeur à l'Institut national agronomique de Paris-Grignon

 

(**)  Nations Unies - FAOSTAT 2004 statistiques de la production agricole mondiale de 1961 à 2003 texte téléchargé le 03/04/2005 de http://faostat.fao.org/faostat/form?collection=Crops.Primary&Domain=PIN&servlet=1&hasbulk=&version=ext&language=EN

 

Noter en outre que :

§           la production agricole par habitant a été multipliée par 1,29 depuis 1961 ;

§           la production mondiale totale de céréales a été multipliée par 2,37.

 

(***) Nations Unies : Croissance de la population mondiale depuis 1950, texte téléchargé le 31/01/2005 de http://www.unfpa.org/swp/2004/francais/ch1/page7.htm et http://www.unfpa.org/swp/2004/images/f-fig1_lg.gif