La croissance du PIB entraîne celle des inégalités

Mise à jour : 30/11/2006

L'écart de revenu entre les contribuables très riches et les autres citoyens s'explique-t-il autrement que par une injustice inhérente à une économie libérale ? L'exemple des Etats-Unis est particulièrement instructif.

 

Evolution récente de la « prime aux hautes qualifications »

L'article [1] nous apprend qu'aux Etats-Unis le revenu moyen, à indice des prix constant, des diplômés de l'enseignement supérieur :

§           N'a augmenté en moyenne que de 1 % par an entre 1975 et 2004 ;

§           A même diminué de 5.2 % entre 2000 et 2004.

 

Cette diminution est d'autant plus surprenante que pendant la même période de 4 ans le revenu moyen des diplômés de l'enseignement secondaire a augmenté de 1.6 %, réduisant ainsi le rapport des rémunérations de ces deux catégories, rapport qui avait plutôt tendance à augmenter jusqu'en 1998, comme le montre le graphique ci-dessous, issu de [2] :

 

 

 

 

L'inversion de tendance du rapport des rémunérations, dont la confirmation demandera encore quelques années, résulte d'un phénomène de délocalisation d'emplois américains très qualifiés de plus en plus prononcé vers l'Inde et la Chine. Des études de Duke University et de Kauffman Foundation, citées dans [3], montrent que des entreprises américaines y déplacent de plus en plus d'emplois de haute qualification (recherche et développement, conception de systèmes, logiciel, etc.). De ce fait, la pénurie de ce type d'emplois diminue, ce qui pousse les salaires à la modération.

Evolution récente des bas salaires suite à l'immigration

Selon [11] page 94, l'économie des Etats-Unis a créé 11 millions d'emplois de 1996 à 2003 et 58 % de ces emplois ont été occupés par des immigrés. 37 % de ces immigrés venaient du Mexique ou d'Amérique Centrale ; la grande majorité n'avaient aucune qualification et gagnaient en 2003 16.5 % de moins que des Américains non qualifiés.

 

En plus des millions d'immigrés Mexicains régularisés, on estime à 9.8 millions le nombre de travailleurs sans papiers en 2003 aux Etats-Unis, en plus des 149.3 millions d'actifs en situation légale (chiffre donné par [6]).

 

L'article [4] nous apprend que :

§           L'effet sur le PIB des Etats-Unis de l'immigration récente de plusieurs millions de Mexicains sans qualification est à peu près nul : il a produit une croissance des revenus des Américains autochtones de moins de 1 %. Mais en tout cas, ces revenus n'en ont pas été affectés à la baisse, ce qui permet à certains de dire qu'il ne faut pas craindre l'immigration de travailleurs non qualifiés, ni aux Etats-Unis ni dans aucun autre pays d'économie avancée.

§           L'afflux des immigrants sans qualification a bien évidemment pesé sur les salaires des Américains peu qualifiés. D'après l'étude [5], un accroissement de 10 % du nombre de travailleurs disponibles diminue les salaires de 3 à 4 %. D'après une étude citée dans [4], s'il n'y avait pas d'immigration mexicaine aux Etats-Unis, les Américains sans qualification gagneraient jusqu'à 8 % de plus.

 

On peut conclure de ces chiffres que globalement l'immigration non qualifiée est sans effet sur le PIB, c'est-à-dire la quantité totale de richesses produite. Par contre, comme le coût du travail non qualifié baisse, les entreprises et les particuliers qui emploient des immigrés au lieu d'Américains, ou des Américains payés au même salaire que les immigrés, produisent davantage au même prix. En somme, les Américains peu qualifiés partagent le travail avec des immigrés Mexicains.

 

Le bénéfice pour l'économie américaine est donc la production d'une plus grande quantité de richesses (bien et services) au même prix qu'avant ; c'est un bénéfice réel pour ceux qui achètent ces richesses, au prix d'une baisse du niveau de vie des Américains sans qualification. Mais comme il y a une hausse du niveau de vie des immigrés Mexicains qui ont trouvé du travail (c'est-à-dire tous ceux qui restent aux Etats-Unis parce que la police ne les trouve pas et ne les renvoie pas chez eux), il y a au total autant de gain que de perte de niveau de vie.

 

Si dans son ensemble l'économie des Etats-Unis ne profite ni ne perd du fait des immigrés peu qualifiés, les budgets sociaux des Etats qui reçoivent les immigrants (Californie, Texas, etc.) et, dans une moindre mesure le budget fédéral, sont perdants. Cette perte vient du fait que les immigrés, pauvres, ne paient pratiquement pas d'impôts, mais consomment autant sinon plus de prestations sociales que les Américains de souche.

 

Si on admet que le niveau de vie des Mexicains ne compte pas, alors les Américains devraient empêcher l'afflux de Mexicains, quitte à se priver du surcroît de richesses qu'ils produisent : c'est la position de la majorité des Américains, qui veulent durcir les lois anti-immigration. Il est question d'un mur de plus de 1000 km à la frontière mexicaine…

 

Si on admet, au contraire, que les Mexicains ont autant le droit à la prospérité que les Américains, et qu'il n'y a pas de raison de se priver d'un supplément de richesses et de "subventionner" le travail plus cher d'Américains non qualifiés, alors on veut favoriser l'immigration : c'est la position du Président Bush, des entreprises et d'une minorité d'Américains.

 

Les lois économiques sont plutôt favorables à la deuxième solution, c'est-à-dire à l'immigration, parce qu'elle conduit progressivement à un accroissement de la production ; elle conduit aussi à une croissance de la population, les Mexicains et leurs enfants s'intégrant parfaitement aux Etats-Unis, en respectant les lois plutôt mieux que les Américains de souche. Et dans une économie avancée la croissance de la population se traduit toujours, après quelques années, par une croissance économique et une hausse du niveau de vie.

        La sagesse veut donc que l'immigration se poursuive, mais à un rythme suffisamment faible pour que l'intégration se fasse bien et que les Américains autochtones aient le temps d'adapter leurs qualifications.

Revenus aux Etats-Unis : des inégalités fortes et croissantes

L'auteur de l'article [1], le célèbre économiste Krugman, contredit le nouveau président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, Ben Bernanke, économiste célèbre lui aussi, qui a affirmé que « la source la plus importante de l'inégalité croissante des revenus aux Etats-Unis est la "prime croissante à la qualification" ».

Comme la plupart des économistes, M. Bernanke constate la croissance du rapport de la rémunération des travailleurs les plus diplômés à celle des travailleurs sans éducation universitaire. Cette croissance est incontestable depuis un demi-siècle, sauf si la tendance à la baisse du rapport depuis l'an 2000 se confirme.

 

La raison du désaccord de Krugman tient à la constatation de la répartition des très hauts revenus faite dans [7] et complétée par des chiffres de [8]. Voici ce dont il s'agit.

 

Définition des quantiles

Si, dans un pays, on classe les revenus de tous les contribuables par ordre croissant, puis on regroupe ces revenus en classes contenant le même nombre de contribuables, on obtient une répartition en « quantiles ».

Exemple : si on répartit les revenus en 10 classes contenant le même nombre de contribuables, on obtient des quantiles appelés « déciles ». Le 1er décile regroupe les 10 % des contribuables dont le revenu est le plus faible, le 2ème décile regroupe les 10 % des contribuables de plus bas revenu dont le revenu est supérieur à ceux du 1er décile, etc.… et le 10ème décile regroupe les 10 % des contribuables dont le revenu est le plus élevé. On attribue ensuite à tous les contribuables de chaque décile un même revenu, égal à la moyenne des revenus de ce décile. On peut aussi caractériser le revenu de chacun des 9 premiers déciles par sa limite supérieure, qui est le revenu le plus élevé inférieur au premier revenu du décile suivant ; le dernier décile est alors caractérisé par sa limite inférieure, qui est supérieure au plus haut revenu du 9ème décile.

 

On peut aussi définir des « centiles » si on a réparti les revenus en 100 classes, des demi-déciles comme dans l'exemple [9], etc.

 

Répartition des hauts revenus aux Etats-Unis

Selon [1], pendant les 29 années de 1972 et 2001, les revenus des Américains ont augmenté selon le quantile comme suit :

 

 

Quantile

Accroissement
en 29 ans (%)

Accroissement
moyen annuel

90

34 %

1.0 %

99

87 %

2.2 %

99.9

181 %

3.6 %

99.99

497 %

6.3 %

Croissance des revenus des Américains selon le quantile

 

 

D'après [8], en 2005 le centile 99 correspond à un revenu de $402 306, le quantile 99.9 à $1 672 726 et - selon les calculs de Krugman - le quantile 99.99 à plus de $6 millions.

 

Un autre phénomène, d'origine fiscale celui-là, a aussi joué pour favoriser l'attribution d'une plus forte part de la richesse nationale aux contribuables les plus aisés. Ces derniers tirent une plus grande part de leurs revenus de dividendes et de prise de valeur d'actions que les salariés, et la politique fiscale américaine a plutôt favorisé les entreprises que les particuliers, pour que les entreprises se développent et créent le maximum de richesse.

        La proportion des impôts sur les entreprises par rapport au PIB a un peu baissé depuis 1975, comme le montre le premier graphique ci-dessous, issu de [12], tandis que les impôts sur le revenu des personnes physiques augmentaient par rapport aux impôts sur les entreprises, comme le montre le second graphique, issu de [13] :

 

 

 

 

 

 

 

Donc l'impact du transfert progressif de charge fiscale des entreprises vers les particuliers (que l'on envisage aussi en France pour rendre le travail moins cher, ce qui favoriserait l'embauche et la compétitivité des entreprises) s'est ajouté au fait que les hauts revenus sont moins imposés aux Etats-Unis qu'en France, en pourcentage.

Répartition des revenus et redistribution fiscale

Selon [10], les deux graphiques ci-dessous montrent l'évolution de la part du revenu national entre 1979 et 2002, avant et après impôts, de certaines classes de contribuables américains :

 

 

Evolution des parts du revenu national de certaines classes de contribuables
en haut : avant impôts,  en bas : après impôts

 

 

On voit que :

§           Les revenus avant impôts des 10 % des contribuables les plus fortunés sont passés de 9.8+11.4+9.3 = 30.5 % du revenu national en 1979 à 10.2+12.8+13.4 = 36.4 % en 2002.

§           Après impôts, les revenus de ces contribuables sont passés de 9.5+10.6+7.5 = 27.6 % en 1979 à 9.8+11.9+11.4 = 33.1 % en 2002.

 

Il y a bien eu redistribution des revenus par l'impôt en 1979 comme en 2002, mais la part du revenu national des plus riches a augmenté entre 1979 et 2002.

 

Si on considère la mesure scientifique des inégalités de revenu utilisant l'indice de Gini, celui-ci valait 0.45 pour les Etats-Unis en 2004, alors qu'il était de 0.267 en 2002 pour la France (dernière valeur connue d'après l'INSEE). Les inégalités de revenu sont bien plus fortes aux Etats-Unis qu'en France.

 

Il y a bien eu croissance des inégalités aux Etats-Unis au profit des plus riches

 

Le modèle libéral de l'économie fonctionne-t-il mal ?

Puisque la part de revenu national des plus riches parmi les riches augmente de plus en plus, les gens les plus jaloux crient au scandale ; c'est ce que fait Krugman dans [1], en écrivant qu'une telle inégalité est en général associée à un haut niveau de corruption et que c'est une menace pour la démocratie.

 

Pour ma part, je constate que ceux qui gagnent énormément d'argent en dépensent beaucoup moins en proportion que le contribuable moyen, et qu'ils en investissent beaucoup plus. J'en déduis que leurs revenus comprennent une part importante de revenus d'actions. J'ai alors comparé la croissance entre 1972 et 2001, aux Etats-Unis :

§           du PIB en dollars constants de l'an 2000 (multiplication par 2.42) ;

§           du PIB en dollars courants (multiplication par 8.22) ;

§           et la croissance de l'indice du cours en dollars courants des actions de sociétés industrielles "Dow Jones" de la bourse de New York (multiplication par 11.82).

 

J'en déduis qu'un placement tout bête en actions du panier de sociétés industrielles de l'indice Dow Jones a progressé beaucoup plus que le PIB en dollars courants, exactement 11.82/8.22 = 1.438 fois plus. Et comme le PIB en dollars constants a lui-même été multiplié par 2.42 pendant la période, la valeur d'actions industrielles a donc été multipliée par environ 1.438 x 2.42 = 3.48, ce qui représente un accroissement de 248 %.

 

En comparant alors l'accroissement de 248 % de la valeur d'actions industrielles aux accroissements de revenus du tableau ci-dessus, je trouve une bonne explication de la croissance des revenus des quantiles compris entre 99.9 et 99.99. Et j'ai exclu une gestion intelligente de portefeuille d'actions, qui comprendrait des sociétés plus performantes que celles de l'industrie.

 

Voilà donc une première raison de l'origine de cette croissance des revenus : les investissements en actions américaines. Ce genre d'investissement présentant un risque certain, le surplus de bénéfice correspond au surplus de risque d'un investisseur par rapport à un salarié, qui ne craint guère de manquer de travail parce qu'aux Etats-Unis le chômage est toujours faible.

 

Une seconde raison est expliquée dans l'étude [14] : les spécialistes de haut niveau nécessaires aux grandes entreprises sont aujourd'hui aussi bien payés que les champions de tennis et les pilotes de course, car ces entreprises se disputent leurs services.

 

Il n'y a donc aucun scandale, et les jaloux n'ont qu'à réviser leur cours de philosophie : il y a 2300 ans que les Grecs Zénon, Platon, Epicure et quelques autres nous ont appris à surmonter stoïquement les crises d'une société ! Et l'économie américaine n'est guère en crise.

 

En complément, on peut lire l'étude "Niveau de vie, inégalités et pauvreté, en France et aux Etats-Unis".

 

 

Daniel MARTIN

 

 

Références

[1]   Article de l'économiste Paul Krugman "Graduates Versus Oligarchs", publié dans The New York Times du 27/06/2006

 

[2]   Katz - "Technological Change, Computerization and the Wage Structure" (May 1999)  http://post.economics.harvard.edu/faculty/katz/papers/lkdig2.pdf

 

[3]   Geoffrey Colvin, senior editor-at-large FORTUNE magazine, article "The Poor Get Richer" http://money.cnn.com/magazines/fortune/fortune_archive/2006/03/20/8371806/index.htm

 

[4]   Article de l'économiste Paul Krugman "North of the Border", publié dans The New York Times du 27/03/2006

 

[5]   George J. Borjas (Harvard) "The Labor Demand Curve is Downward Sloping : Reexamining the Impact of Immigration on the Labor Market"  (2003)  http://ksghome.harvard.edu/~GBorjas/Papers/QJE2003.pdf

Extrait :

"The analysis indicates that immigration lowers the wage of competing workers: a 10 percent increase in supply reduces wages by 3 to 4 percent."

 

[6]   CIA World Factbook, interrogé le 01/04/2006 http://www.cia.gov/cia/publications/factbook/geos/us.html#Econ

 

[7]   Etude "Where did the Productivity Growth Go?" http://faculty-web.at.northwestern.edu/economics/gordon/BPEA_Meetingdraft_Complete_051118.pdf

 

[8]   Tax Policy Center http://www.taxpolicycenter.org/home/

 

[9]   Institut Nationale d'Etudes Démographiques (INED) - Exemple de répartition des revenus 1990 des ménages français en déciles http://www.ined.fr/publications/pop_et_soc/pes320/pes320.pdf

 

 

Déciles ou
½ déciles

Limites de
la classe

Revenu fiscal
moyen (en F.)

1er d.

 

24 900

 

43 141

 

2ème d.

 

54 200

 

63 773

 

3ème d.

 

72 600

 

81 143

 

4ème d.

 

89 500

 

98 277

 

5ème d.

 

107 800

 

117 336

 

6ème d.

 

128 000

 

139 109

 

7ème d.

 

152 300

 

165 614

 

8ème d.

 

182 900

 

203 013

 

9ème d.

 

230 800

 

267 230

 

19ème ½ d.

 

301 500

 

347 953

 

20ème ½ d.

 

581 000

Ensemble

 

148 500

 

 

 

[10] Tax Policy Center "Income Taxes and Income Inequality Since 1979"  (24/10/2005)  http://taxpolicycenter.org/publications/template.cfm?PubID=9477

 

Extrait :

"Following decades of relative stability, income inequality has risen sharply in the United States since the 1970s. Data from the Congressional Budget Office indicate that between 1979 and 2002, the share of pretax income accruing to households in the top quintile increased by almost 15 percent, from 45.5 percent to 51.5 percent. The increase was greatest for those with very high incomes: The top 1 percent earned 9.3 percent of pretax income in 1979, and 13.4 percent in 2002 — a 44 percent increase. Pretax income shares declined for each of the bottom four quintiles, with the decline sharpest among those making the least: The lowest quintile saw their pretax income share decrease from 5.8 percent to 4.2 percent, a reduction of more than 27 percent."

 

[11] Economic Report of the President (February 2005)

http://a257.g.akamaitech.net/7/257/2422/17feb20051700/www.gpoaccess.gov/eop/2005/2005_erp.pdf

 

[12] Tax Policy Center - Evolution des impôts sur les entreprises en % du PIB américain de 1975 à 2004 http://www.taxpolicycenter.org/TaxFacts/TFDB/Content/Excel/corporate_gdp.xls

 

[13] Tax Policy Center - Rapport des impôts sur les personnes aux impôts sur les entreprises de 1975 à 2004 http://www.taxpolicycenter.org/TaxFacts/Tfdb/Content/Excel/hist_receipt_source_amount.xls

 

[14] Niveau de vie, inégalités et pauvreté, en France et aux Etats-Unis

http://www.danielmartin.eu/Economie/Pauvrete-France-USA.htm

 

 

 

 

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