Chômage des jeunes et CPE :
donner enfin les chiffres exacts !

Mise à jour : 30/06/2006

 

Ce texte rétablit une vérité trop souvent bafouée sur les chiffres du chômage des jeunes, des problèmes de l'enseignement secondaire et supérieur, le calamiteux contrat CPE, et les nombreuses maladresses du Premier ministre et du Chef de l'Etat.

 

Définition d'un chômeur au sens du Bureau International du Travail (BIT)

Pour le BIT, un chômeur est une personne :

§           de 15 ans ou plus ;

§           sans emploi pendant la semaine de la date pour laquelle on évalue le chômage ;

§           disponible pour prendre un emploi sous 15 jours ;

§           qui cherche activement un emploi ou en a trouvé un qui commence ultérieurement.

Définition d'un actif occupé à une date considérée (au sens du BIT)

C'est un travailleur, salarié ou non, qui pendant la semaine de la date considérée a travaillé ne serait-ce qu'une heure, ou qui aurait travaillé si il n'avait pas été malade, en congés, en grève, en formation, en arrêt intempérie, etc.

Définition d'un actif à une date considérée (au sens du BIT)

C'est un travailleur, salarié ou non, qui pendant la semaine de la date considérée avait été actif occupé ou chômeur. Donc le nombre d'actifs d'une tranche d'âge est la somme des nombres d'actifs occupés et de chômeurs.

Deux notions distinctes : taux et part de chômage

Dans [6] page 24 on trouve les définitions suivantes, appliquées par l'INSEE :

§           Taux de chômage d'une tranche d'âge (exemple : les 15-24 ans) : c'est le rapport du nombre de chômeurs de cette tranche d'âge au nombre de ses actifs.

§           Part de chômage d'une tranche d'âge (exemple : les 15-24 ans) : c'est le rapport du nombre de chômeurs de cette tranche d'âge au nombre de personnes de la tranche d'âge.

La vérité sur le taux de chômage

J'entends partout parler d'un taux de chômage de nos 15-24 ans de 24 % environ. L'INSEE, dont je respecte toujours le sérieux des chiffres, donne dans [6] page 30 pour cette tranche d'âge et l'année 2004 un taux de près de 25 %.

 

Ce taux élevé, très inquiétant, traduit en fait une situation simple : dans cette tranche d'âge il y a dans notre pays beaucoup de jeunes qui font leurs études, ne travaillent pas et ne cherchent pas de travail. Par rapport au petit nombre d'entre eux qui travaillent ou cherchent un travail, c'est-à-dire les actifs, il y a effectivement près de 25 % de chômeurs. Mais par rapport à la population totale de la tranche d'âge, la part de chômage est inférieure à 9 %. C'est ce que confirment les chiffres officiels 2004 du Bureau International du Travail (BIT) http://laborsta.ilo.org pour les 15-24 ans : pour une population totale de 7 845 300 il y a 609 200 pour les chômeurs, d'où une proportion (part) de chômage des jeunes de 7.8 %.

 

Il y a donc eu dans les médias une confusion regrettable entre taux et part de chômage des jeunes de 15 à 24 ans, le taux étant inquiétant et la part ne l'étant pas. Cette confusion s'explique par le fait que ces deux ratios sont assez voisins pour les autres tranches d'âge, c'est-à-dire pour l'ensemble des 25-64 ans.

 

Lorsqu'il s'agit des 15-24 ans, si on ajoute aux 609 200 chômeurs de la définition précédente les 1 286 000 étudiants de l'enseignement supérieur, on a un total de 1 887 000 chômeurs, qui représentent bien 24 % de 7 845 300 personnes. Et pour retrouver les près de 25 % de l'INSEE il faut compter en plus un tout petit nombre de 15-24 ans qui ne sont ni étudiants ni actifs, c'est-à-dire qui profitent de leur jeunesse.

Statistiques fausses ou définition complexe ?

Si on définit simplement un chômeur comme une personne qui voudrait travailler (à temps complet ou non), ou qui a un travail mais voudrait travailler davantage, la France compte beaucoup plus de chômeurs que ce qu'indiquent les statistiques officielles. Pour comprendre la situation, voir :

§           La définition administrative du chômage ;

§           Les définitions restrictives des demandeurs d'emploi sur lesquelles les gouvernements et l'INSEE basent leurs statistiques.

Que deviennent les jeunes qui sortent de l'enseignement supérieur ?

Hélas, la réalité française est que beaucoup d'étudiants font des études parce qu'ils ont peur d'entrer sur le marché du travail ; leur nombre s'ajoute donc en réalité à celui des chômeurs. C'est vexant pour eux, mais c'est ainsi.

 

En effet, une grande partie des 280 405 bacheliers qui entrent en 1ère année à l'université s'inscrivent pour des études qui ne préparent pas à un emploi. Exemples :

§           Les STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives), dont l'essentiel des débouchés est l'enseignement sportif (« prof de gym »), reçoivent plus de 10 000 inscriptions en 1ère année pour 400 postes proposés. Presque tous les étudiants de cette filière perdent donc leur temps ; ils feraient mieux d'aller travailler tout de suite ou d'apprendre quelque chose d'utile.

§           Face aux 30 470 étudiants inscrits en 1ère année de langues il n'y a que 1875 postes d'enseignement proposés (CAPES ou agrégation). Ces étudiants-là ne pourront donc utiliser leurs connaissances que très partiellement, dans d'autres métiers comme le journalisme, pour lequel il existe des formations spécialisées. Eux aussi perdent la plus grande partie de leur temps.

§           Les étudiants en histoire, géographie, philosophie et sociologie, 246 000 au total dans l'ensemble des années de la filière, n'ont pour débouché que 950 postes d'enseignement par an. Ils devront chercher du travail ailleurs que dans l'enseignement, et leurs études auront été en grande partie inutiles sur le plan professionnel.

 

Non seulement certaines filières universitaires sont de véritables fabriques de chômeurs, mais beaucoup d'étudiants échouent en 1ère ou 2ème année et quittent l'université sans diplôme. D'après le texte du Sénat "Taux d'échec trop élevé en premier cycle universitaire (2003)" http://www.senat.fr/rap/a03-074-5/a03-074-515.html#toc217:

"En 2002-2003, comme l'illustre le tableau ci-après, 46,2 % des étudiants entrés en 2001-2002 en première année de premier cycle universitaire (IUT et formations universitaires d'ingénieurs inclus) sont passés en deuxième année ; 29 % ont redoublé leur première année et 24,8 % sont sortis du système universitaire…"

Un quart des entrants quitte donc l'université après un an, sans diplôme.

 

Le taux de réussite en 2ème année est de 76.3 %. Certains étudiants redoublent, d'autres continuent.

 

On peut estimer que 40 % des bacheliers quittent l'enseignement supérieur sans diplôme : il y a un immense gâchis !

 

Heureusement, l'université proprement dite ne reçoit que 45 % des bacheliers qui continuent leurs études : 10 % vont dans les classes préparatoires aux Grandes Ecoles (où environ la moitié réussira à entrer), 30 % préparent un diplôme de Technicien supérieur (BTS) et 15 % entrent dans un Institut universitaire de technologie (IUT). Ces trois autres filières, fréquentées par les meilleurs bacheliers, préparent bien à un emploi.

 

Malgré les filières qui préparent mal à un emploi, les diplômés de l'enseignement supérieur universitaire en trouvent un au bout d'un temps plus ou moins long, comme on le voit sur le graphique ci-dessous, issu du livre de l'INSEE "France, portrait social 2005-2006" page 201 :

 

 

Taux de chômage selon le diplôme, de 1 à 4 ans après la fin des études

 

 

Les étudiants sortis d'une Grande Ecole d'ingénieurs, de commerce ou de management, trouvent même un CDI très vite, et ceux qui ont fait un IUT ou un BTS en trouvent un en général au bout de quelques mois à un an de stages et d'emplois en CDD.

Ce que les étudiants devraient réclamer

D'après ce qui précède, il faudrait d'abord réduire la proportion de 40 % d'étudiants qui sortent sans diplôme de l'enseignement supérieur, après y avoir perdu 1 à 2 ans et parfois plus. Pour cela deux types de mesures s'imposent, mesures qui sont documentées en détail dans l'étude "L'enseignement victime de l'idéologie" et l'étude "Chômage : savoir et agir" :

§           Relever le niveau du baccalauréat, à l'évidence insuffisant pour suivre les études de la plupart des filières universitaires. Puisque le baccalauréat constitue l'unique examen d'entré à l'université, il faudrait cesser de le donner à une grande partie des 80 % de jeunes qui le réussissent malgré d'énormes lacunes et l'absence d'habitude de l'effort.

§           Mettre en place un service public d'orientation sérieux, qui prenne en charge chaque jeune avant son inscription dans l'enseignement supérieur, et lui conseille une filière à sa portée et débouchant sur des emplois.

 

Il faut ensuite limiter l'accès dans chaque filière en tenant compte du nombre prévisible d'emplois à la sortie. Il est scandaleux, par exemple, d'avoir chaque année plus de 10 000 inscriptions en STAPS pour 400 places à la sortie. Si nécessaire, il faut imposer des concours. Pourquoi le pays devrait-il payer les études de futurs chômeurs ? Pourquoi devrait-il se priver de leur travail pendant qu'ils font ces études inutiles ?

 

Il faut aussi relever le niveau des universités : toutes les comparaisons internationales montrent que les diplômes des universités françaises sont de faible niveau par rapport à ceux des grandes universités américaines (Harvard, Stanford, MIT…), ou de Cambridge et Oxford en Angleterre. Les étudiants qui ont un diplôme apprécié trouvent plus facilement du travail - et avec un meilleur salaire - que ceux des universités de second ordre.

        Il faudrait que les universités françaises puissent s'associer entre elles et avec des universités européennes, pour mettre en commun des ressources et que la spécialisation des établissements de chaque groupement permette l'excellence des cours et des TP. Cela obligerait nos étudiants à passer du temps à l'étranger, ce qui favoriserait leur adaptabilité et leur ouverture d'esprit. Il est scandaleux, à ce propos, que l'excellente réforme LMD [4] proposée par le ministre Luc Ferry ait été repoussée, parce qu'elle allait précisément dans cette direction.

 

Voir aussi l'étude "La révolution des qualifications".

Les étudiants et le Contrat Première Embauche

Au lieu de réclamer de meilleures études, comme expliqué ci-dessus, les étudiants ont demandé l'abrogation du CPE.

§           On comprend qu'ils aient été vexés par la possibilité d'être licenciés sans explication. En fait, le Premier ministre, dont c'est là une première maladresse, avait seulement voulu que le licenciement ne puisse pas donner lieu à contestation devant un tribunal, car c'est une des premières causes de crainte d'embaucher citées avec raison par les entreprises.

Selon [1], en effet, en 2004 un peu plus d’un salarié sur 4 ayant fait l’objet d’un licenciement pour motif personnel a saisi le conseil de prud’hommes, et un salarié sur 40 lors des licenciements économiques. Et aller en justice coûte très cher en perte de temps et en argent.

Mais au lieu d'expliquer ce point, le Premier ministre a tenté de l'imposer, et les jeunes sont descendus dans la rue.

§           On comprend que les étudiants aient refusé une période d'essai de deux ans. Dans aucun métier une telle durée n'étant nécessaire, cette clause a été ressentie comme la précédente, comme une vexation. Pour eux, si jeunes que deux ans constituent une longue période, la loi prévoyait une possibilité de licenciement pendant si longtemps qu'elle créait une insécurité d'emploi insupportable ; comment, dans ces conditions, s'installer dans un appartement, obtenir un prêt, etc.? Cette clause constituait une deuxième maladresse.

§           On comprend que les jeunes veuillent être traités comme les autres salariés. Ils perçoivent la création d'un contrat spécifique comme une discrimination. Et - ne riez pas ! - ce contrat s'ajoutant aux 22 autres déjà listés dans [3], qui peut croire au vu de notre taux de chômage voisin de 10 % depuis 1984 qu'un contrat de plus le fera vraiment baisser ? Voici, selon l'INSEE, l'évolution du taux de chômage français depuis 1968 :

 

 

Evolution du taux de chômage en France de 1968 à 2005
(chiffres au 31/12 de chaque année)

 

 

Du reste, le Code du Travail lui-même est un monument occupant 2632 pages format 14 cm x 19.5 cm aux éditions Dalloz (2005 - 67ème édition). Cette édition comprend plus de 600 articles modifiés depuis l'édition précédente (2004).

C'est ridiculement complexe. A force de tout réglementer, les gouvernements successifs de la France tuent de plus en plus le dialogue social, car les partenaires sociaux se réfugient de plus en plus derrière des textes officiels au lieu d'essayer de résoudre les problèmes en formulant des propositions innovantes et en négociant.

A l'évidence, en France, au lieu de traiter les problèmes au fond, on empile des lois pour des cas particuliers, si nombreux aujourd'hui que plus personne ne s'y retrouve.

§           En fait, les jeunes d'aujourd'hui constituent une génération apeurée. Les étudiants qui ont manifesté, occupé des facultés et des lycées, et bloqué des moyens de transport, se sont comportés comme s'ils avaient si peu de chances de trouver un emploi et de le garder qu'ils avaient besoin de la protection de la loi pour contraindre les entreprises à les garder même lorsqu'elles n'ont plus besoin d'eux.

En somme, les étudiants ont considéré qu'ils avaient si peu de valeur professionnelle qu'ils ne pouvaient trouver (ou retrouver) un emploi ; par conséquent, si un patron avait commis l'imprudence de les embaucher, il fallait que la loi lui interdise de les licencier. C'est pourquoi un contrat comme le CPE, qui facilitait le licenciement, était inacceptable.

Ce raisonnement est faux, parce que même un contrat CDI ne peut guère protéger un jeune, dont l'ancienneté dans l'entreprise est minime ; il peut être licencié au prix d'indemnités peu coûteuses.

 

Il est aussi faux pour tout diplômé de l'enseignement supérieur, dont nous avons vu que la probabilité de trouver un emploi est importante, et d'autant plus importante que son diplôme est de haut niveau.

Et il est lamentable, parce qu'un jeune qui a étudié doit avoir confiance en lui-même et dans l'avenir, au lieu de le redouter et de chercher avant tout un emploi stable, comme un quinquagénaire. C'est ainsi que M. Francis Mer, ancien Ministre de l'Economie qui connaît donc très bien les administrations, écrit dans [2] :

·            Page 31 :

"Les sondages montrent que tous les Français ou presque souhaitent devenir fonctionnaires, ce qui est évidemment inquiétant puisque cela veut dire recherche de garantie, recherche de protection, absence de confiance dans l'avenir."

·            Page 40 :

"Beaucoup de Français voudraient arrêter la pendule de l'histoire parce qu'ils n'aiment pas ce monde qui change trop vite à leur goût et qu'ils n'ont pas assez confiance en eux pour affronter ces mutations avec sérénité."

[M. Mer pense sans doute à la panique qui s'empare de beaucoup de ses concitoyens quand on évoque la puissance des multinationales et de la mondialisation, ou le risque de voir des plombiers polonais arriver en France…]

En fait, l'erreur fondamentale que font 90 % des Français, jeunes ou non, est de croire que pour protéger l'emploi il faut des lois contraignantes. Ce qu'il faut, en réalité, c'est ce qu'on appelle « la flexsécurité » au Danemark :

·            protéger le salarié, en l'indemnisant correctement en cas de chômage, tout en l'accompagnant de manière efficace dans sa recherche d'emploi ;

·            que le salarié protège son employabilité, c'est-à-dire qu'il garde une qualification recherchée sur le marché du travail jusqu'à sa retraite, en mettant à jour sa compétence au fur et à mesure. Ainsi, en cas de licenciement, il retrouvera rapidement du travail. C'est ce qui se passe dans les pays à économie saine et chômage très faible, comme l'Irlande, le Royaume-Uni, le Danemark ou les Etats-Unis.

 

Ces points sont discutés dans "Proposition : protéger l'employabilité au lieu de l'emploi".

Et comme à aucun moment le Premier ministre n'est venu expliquer cette erreur de raisonnement, on a là une troisième maladresse de sa part.

§           La triste vérité est que les étudiants ont plus manifesté pour exprimer :

·            leur peur de l'avenir ;

·            leur refus de la société moderne, où l'évolution des entreprises est rapide du fait de la mondialisation ;

·            leur demande d'un emploi stable, de type fonctionnaire, où l'on ne se fatigue pas trop et la retraite est assurée. Comme disait Mark Twain à propos de cette mentalité : « Mort à vingt ans, enterré à soixante »

que contre le CPE. Et ils ne sont que le reflet d'ils ne sont que le reflet d'une société française apeurée et sclérosée [5].

La démocratie bafouée

En manifestant contre une loi votée par le Parlement, les étudiants en ont contesté la légitimité, ce qui est antidémocratique. Ils ont été soutenus par les syndicats et la gauche, unis autour de ce refus de la démocratie. Tous ensemble, ces gens-là ont essayé d'obtenir par la violence (occupations de locaux, empêchement des autres étudiants de suivre des cours, blocages de l'économie) ce qu'ils ne pouvaient obtenir par leurs élus parlementaires. Et ni le Chef de l'Etat, ni aucun membre de son gouvernement, n'est venu défendre la démocratie. Pour le Premier ministre, c'est là une quatrième maladresse.

 

On s'étonnera, après cela, que la désobéissance et le sabotage soient érigés en vertu civique !

Les fonctionnaires qui manifestaient

Nous avons vu, à propos du CPE, plusieurs manifestations de fonctionnaires et des grèves qui ont bloqué des services publics. Voilà des gens qui ont un emploi à vie et ne sont donc nullement concernés par ce contrat, mais qui ont manifesté contre lui, gêné des millions de citoyens par leurs grèves et coûté des centaines de millions au pays !

 

Interrogés, certains ont prétendu qu'ils se faisaient du souci pour leurs enfants, en redoutant la précarité de l'emploi. D'abord une forte proportion de ces rejetons de fonctionnaires seront fonctionnaires eux-mêmes, et n'auront pas à redouter la précarité. Ensuite, c'est là aussi un refus de la société moderne et de son évolution ; c'est aussi une attitude frileuse, qui refuse de suivre l'exemple des pays qui ont vaincu le chômage et assuré la croissance du niveau de vie justement en protégeant chaque salarié licencié et son employabilité, pas en protégeant l'emploi. C'est une défense du « modèle social français », dont l'échec et la malfaisance sont un peu plus visibles chaque jour, ayant produit notre dette publique de 2000 milliards d'euros, et nous ayant ridiculisés aux yeux de nos partenaires étrangers.

Une gouvernance technocratique

Le Premier ministre a tellement concocté le CPE sans en parler à personne (cinquième maladresse), que même ses collègues ministres n'ont pas été consultés. Il n'a pas davantage consulté ou seulement informé les partenaires sociaux. Il n'a pas, non plus, consulté des économistes, qui lui auraient expliqué pourquoi le CPE - frère du CNE - avait peu de chances de créer un nombre significatif d'emplois supplémentaires. Il n'a pas, non plus, demandé leur avis aux députés de sa propre majorité, qu'il considère à l'évidence comme une chambre d'enregistrement tenue de voter tout ce qu'on lui demande.

 

En ignorant tous ces acteurs, le Premier ministre s'est comporté en technocrate, qui les méprise au point d'éviter de perdre son temps à discuter avec eux. Technocrate encore, lorsqu'il a commis les erreurs psychologiques du licenciement sans justification et de la période d'essai de deux ans. Technocrate, enfin, lorsqu'il n'a, à aucun moment, pris une heure à la télévision pour expliquer aux Français son espoir de faire un peu baisser le chômage des jeunes grâce à un peu plus de flexibilité pour les entreprises. Technocrate et sûr de lui, car un homme politique prudent aurait présenté le CPE comme un test sur lequel on pourrait revenir dans six mois.

 

De son côté, le président Chirac - qui avait suivi les conseils de M. de Villepin lorsqu'il a décrété la dissolution calamiteuse de l'Assemblée nationale en 1997 - s'est tu pendant deux mois entiers de crise. N'avait-il donc rien à dire, face à des millions de manifestants et de grandes grèves, ou ne savait-il pas quoi dire ? Toujours est-il que lorsqu'il a pris la parole, il a promulgué la loi qui contient le CPE tout en demandant qu'on ne l'applique pas ! Evénement inouï : une loi promulguée (ce qui signifie "signée pour devenir exécutoire") assortie d'une demande de non-application et de renégociation. Quelle marque d'esprit tordu, quel mépris du bon sens du peuple !

        Bien sûr, le pouvoir peut toujours arguer que la promulgation pourra être utilisée comme menace si les syndicats n'acceptent pas le nouveau texte que les parlementaires leur proposeront, mais cet argument est sans valeur : tout le monde voit bien que le CPE est mort-né, qu'il ne pourra être sauvé qu'en attribuant son nom à une loi différente.

 

En plus, le Président a chargé M. Sarkozy, en tant que chef du parti UMP, de conduire les négociations avec les partenaires sociaux (syndicats de salariés, MEDEF et CGPME). Non seulement il a ainsi désavoué son Premier ministre tout en le gardant (autre contradiction), mais il a chargé des parlementaires de sa majorité de négocier, alors que c'est le rôle du gouvernement. Enfin, en chargeant les seuls parlementaires UMP de négocier et pas l'ensemble des députés, il méprise les autres députés et entend se passer de leur avis. Pauvre France !

 

Enfin, en offrant d'améliorer le texte de la loi, le Président et le Premier ministre ont admis implicitement qu'il était perfectible, c'est-à-dire qu'ils n'y avaient pas suffisamment réfléchi avant de la faire voter (sixième maladresse). Ils ont aussi admis que les manifestations pouvaient obtenir par le bruit et la violence ce qu'eux-mêmes n'auraient pas accordé sans cela, septième maladresse. Quelle honte !

L'art de faire l'unanimité contre soi

Avec ses maladresses, M. de Villepin a réussi à unir beaucoup de gens contre lui :

§           Les Français, d'abord, dont les sondages ont montré qu'une forte majorité était contre le CPE. On m'objectera, sans doute, que les Français sont conservateurs, qu'ils ont peur du libéralisme et de la mondialisation, donc qu'ils ne peuvent comprendre le besoin de flexibilité des entreprises. Mais M. de Villepin n'ayant rien fait pour expliquer ces points d'économie à ses concitoyens, il est seul responsable de cette impopularité.

§           La propre majorité UMP de M. de Villepin, qui a dû se faire violence pour soutenir un projet conduit de manière si maladroite, et a fait en vain de nombreuses propositions au Premier ministre pour le modifier, avant de se voir confier par le Président Chirac la mission de remplacer son CPE par un projet plus présentable.

§           Jusque là divisés car la CFDT (syndicat qui a le plus d'adhérents) est réformiste alors que la CGT et FO sont contestataires, les syndicats se sont unis contre le CPE et le Premier ministre.

§           Les socialistes, occupés à se quereller pour choisir un candidat à l'élection présidentielle de 2007, se sont unis contre le CPE, dont ils ont réclamé à cor et à cri l'abrogation, sans rien proposer de sérieux pour permettre aux jeunes d'accéder à l'emploi en entreprise.

§           Toute la gauche s'est unie contre le CPE, partis et syndicats confondus. On a même vu MM. Besancenot et la haute hiérarchie de la CGC défiler côte à côte.

§           Les étudiants et les lycéens se sont unis en grand nombre contre le CPE.

§           Enfin, la presse étrangère est unanime dans sa moquerie de la France, qui est frappée d'immobilisme et refuse d'accepter le monde moderne, marche à reculons, empêche l'Europe de se faire, etc.

Le CPE ne sert à rien, ou presque

Le paragraphe précédent contenait des reproches de forme. Voici à présent des reproches de fond.

 

Nous avons vu qu'en 2004 la part de chômage des 15-24 ans ne dépassait pas 7.8 %. Elle était donc à peine supérieure à la part de chômage national tous âges confondus (15-64 ans), de 7 %. A quoi bon, alors, faire une loi spéciale pour les jeunes ? Il valait mieux progresser en direction de la « flexsécurité » à la danoise pour tous les salariés, mais notre gouvernement n'a pas eu le courage de s'attaquer pour cela au Code du Travail, sacro-saint aux yeux des syndicats.

 

Le vrai problème du chômage des jeunes, en France, est d'abord celui des 158 000 jeunes qui sortent chaque année du système éducatif sans diplôme (21 % du total des 745 000 jeunes qui terminent l'enseignement chaque année). C'est ensuite le problème de nos 2.3 millions d'illettrés : 9 % des personnes ayant été scolarisées en France sont en situation d'illettrisme. Des personnes lisant très difficilement ou en échec scolaire grave ne peuvent le plus souvent apprendre un métier, et se condamnent donc au chômage.

 

Plusieurs études économiques ont montré qu'il y a en France un taux incompressible de chômage, appelé chômage structurel, de l'ordre de 9 %. C'est un chômage dû :

§           (pour l'essentiel) à l'inadéquation des qualifications des chômeurs aux emplois offerts. Même si l'économie se mettait à croître, donc à créer des emplois, ceux-ci ne pourraient pas être occupés par des gens dont la qualification est inadéquate. Et on a beau faire pour les former, il y a trop de choses qu'un illettré ne peut apprendre ;

§           au manque de mobilité géographique et professionnelle (refus de déménager ou de changer de métier) ;

§           aux salariés de niveau modeste devenus trop coûteux du fait des hausses du SMIC, qui ont atteint 11 % sous le gouvernement Raffarin, rendant ainsi de nombreux travailleurs trop chers pour être embauchés ;

§           au faible intérêt financier, dans certains cas, pour un chômeur à reprendre un emploi.

 

Notre chômage début 2006 de 9.6 % étant voisin du taux structurel, il n'existe aucune mesure à court terme qui puisse le réduire vraiment.

C'est ainsi, par exemple, que les 500 000 « Emplois à la personne » en équivalent plein temps que le ministre J-L BORLOO a promis de créer ne peuvent être des emplois supplémentaires. L'argent payé à un tel salarié serait pris sur d'autres dépenses de la personne qui l'emploie, dépenses qui correspondent au travail d'autres salariés, ailleurs, dont l'activité baisserait. Il y aurait donc transfert et partage d'activité, pas création d'emplois.

La seule manière de créer des emplois en plus, c'est d'augmenter l'activité totale, par exemple en faisant travailler des personnes jusque là inactives, qui font garder leurs enfants par un salarié qu'elles paient. Et il n'y a guère de chances d'augmenter ainsi de 500 000 (c'est-à-dire 2 % de la population active) le nombre de travailleurs…

 

Il est évident qu'un chômage dû aux causes structurelles ne saurait diminuer du fait de nouveaux contrats de travail, si innovants qu'ils soient. Mais pour un politicien le mot « structurel » est tabou, car il interdit de promettre à son électorat des résultats à courte terme. On ne peut faire baisser le chômage structurel qu'avec une amélioration significative de notre système éducatif (qui en a terriblement besoin), et ce dès le Cours Préparatoire, ce qui demanderait des années avant de produire un résultat visible. Or avec des législatures de 5 ans, aucun gouvernement ne dure assez longtemps pour s'attaquer avec succès à l'obstruction inévitable que feront beaucoup d'enseignants face à une réforme en profondeur de l'enseignement…

 

Comme le CNE, le CPE ne pouvait être qu'une mesurette de plus, créant un nombre minime d'emplois supplémentaires au prix de dégâts psychologiques considérables.

Le remplacement du CPE

Devant la pression de la rue, le président Chirac et son Premier ministre ont fini par céder. Ne voulant pas reconnaître leurs multiples erreurs et avouer leur défaite - belle preuve de manque de courage et d'honnêteté intellectuelle - ils n'ont pas abrogé le CPE, ils l'ont remplacé par des dispositions sans rapport avec celles du CPE. Ces dispositions oublient le licenciement sans explication et la période d'essai de deux ans, pour se limiter à offrir davantage d'argent des contribuables aux entreprises qui consentent à embaucher des jeunes sans diplôme.

 

Bien entendu, malgré l'effet d'aubaine, il est probable que peu d'entreprises embaucheront des jeunes sans qualification, en échec scolaire et en révolte contre la société, et les nouvelles dispositions en faveur de l'emploi des jeunes s'avéreront être une mesurette de plus.

La tolérance face aux casseurs

Comme je le démontre dans mon livre "La démocratie malade des médias", tout gouvernement français gouverne d'abord et surtout en fonction de l'impact médiatique des événements qui surviennent et de ses déclarations. C'est pourquoi il redoute que la télévision montre des manifestations de mécontentement. Il en redoute surtout les images de violence, avec personnes en sang, incendies et destructions diverses, bien plus que le nombre des manifestants, qui paraît toujours un peu abstrait à l'opinion.

 

Après chaque manifestation dont la télévision a montré des images de violence, les sondages montrent que l'opinion publique est influencée. Lorsque les gens apprennent que de 1 à 3 millions de manifestants ont défilé, et que les sondages indiquent une montée du mécontentement contre le gouvernement, beaucoup de ceux qui jusque là soutenaient le gouvernement se mettent à soutenir les manifestants, pour « faire comme tout le monde ». Les politiciens le savent, ils craignent pour leur réélection et cèdent.

        C'est pour cela que « le pouvoir de la rue », lorsqu'il est relayé par la télévision et les sondages - et de plus en plus Internet - est en général plus fort que la démocratie.

 

Face aux manifestations savamment organisées par les agitateurs de gauche et d'extrême gauche (étudiants, syndicalistes, socialistes, communistes ou trotskistes), il préfère laisser détruire des biens publics ou privés et bloquer l'économie, plutôt que de faire respecter l'ordre public, et de protéger les biens et le droit de travailler.

C'est ainsi qu'on a vu des « casseurs » rosser des manifestants pour leur voler un téléphone portable ou un blouson, sous l'œil impassible de CRS qui ne pouvaient intervenir que sur ordre. D'autres ont incendié une librairie à Saint Germain. D'autres ont saccagé pendant 4 jours (oui, 4 !) l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, détruisant et volant du matériel et barbouillant les murs d'inscriptions comme « A bas la démocratie » ; la directrice de l'établissement a eu beau appeler au secours les forces de l'ordre, le Préfet a refusé leur intervention, pour ne pas risquer qu'elles blessent des casseurs. Le 4ème jour, sur le conseil des autorités, la directrice a appelé des vigiles privés et obtenu enfin l'expulsion des délinquants.

 

Il est clair que les forces de l'ordre ont tellement peur de faire mal à des casseurs, que ce sont eux qui sont protégés au lieu de leurs victimes. En fait, c'est là une constante de la politique française, qui protège les délinquants au lieu de leurs victimes. C'est ainsi que chaque fois qu'on arrête des milliers de casseurs, on n'en condamne que quelques dizaines (les juges exigeant des preuves si parfaites qu'on ne peut les leur fournir), et beaucoup de ceux qui sont condamnés n'exécutent jamais leur peine ; le paiement des dégâts, lui, est à la charge des contribuables. C'est ainsi que des jugements d'expulsion de manifestants qui occupent des entreprises ou des écoles ne sont pas exécutés. C'est ainsi qu'on laisse repartir sans sanction des jeunes qui ont déjà commis des dizaines d'infractions, protégés qu'ils sont par l'ordonnance du 2 février 1945 sur les mineurs.

        D'où un sentiment justifié d'impunité chez tous les ennemis de notre société, et un mépris tout aussi justifié de nos institutions et de nos lois.

 

Tant que les gouvernements successifs de la France ne s'occuperont que des images télévisées de leur action et des sondages, en vue de la seule prochaine élection, tant qu'ils laisseront bafouer les lois républicaines et distribueront un argent qu'ils n'ont pas aux frais des générations suivantes, tant qu'ils n'oseront pas expliquer aux citoyens que seule une économie libre peut créer des emplois, tant qu'ils céderont systématiquement à des syndicats rétrogrades qui ne représentent que 8 % des salariés, la France continuera à régresser et à être la risée des médias des autres démocraties.

 

 

Daniel MARTIN

 

Références

[1]   Ministère de la Justice - Le droit du travail en perspective contentieuse  (novembre 2005)  http://www.justice.gouv.fr/publicat/rapport/droit%20du%20travail/litiges-du-travail2005.pdf

 

[2]   Livre de Francis Mer : « Vous, les politiques… », Editions Albin Michel

 

[3]   Le 08/04/2006 on trouvait 21 types de contrat de travail dans la page http://www.travail.gouv.fr/informations-pratiques/fiches-pratiques/91.html

§           Le contrat d’accès à l’emploi (CAE)

§           Le contrat d’accompagnement dans l’emploi

§           Le contrat d’adaptation

§           Le contrat d’apprentissage

§           Le contrat d’avenir

§           Le contrat d’insertion dans la vie sociale (CIVIS)

§           Le contrat de professionnalisation

§           Le contrat de qualification pour les adultes

§           Le contrat de qualification pour les jeunes

§           Le contrat de travail intermittent

§           Le contrat de travail temporaire

§           Le contrat de travail à temps partiel

§           Le contrat emploi consolidé

§           Le contrat emploi solidarité (CES)

§           Le contrat initiative-emploi (CIE), (Contrats conclus jusqu’au 30 avril 2005)

§           Le contrat initiative-emploi rénové (CIE) (Contrats conclus depuis le premier mai 2005)

§           Le contrat insertion - revenu minimum d’activité (CI-RMA)

§           Le contrat nouvelles embauches (CNE)

§           Le contrat vendanges

§           Le contrat « Jeunes en Entreprises »

§           Le contrat à durée déterminée (CDD)

 

… en plus du CDI et du CPE (non mentionnés !)

 

[4]   LMD : Licence, Maîtrise, Doctorat (voir http://www.reforme-lmd.com/). Il s'agissait d'organiser les études supérieures françaises selon ces trois niveaux, les mêmes dans toute l'Union européenne. Les étudiants auraient ainsi pu passer facilement d'un établissement à un autre, même situé dans un autre pays. Cette réforme a été abandonnée à la suite de manifestations organisées en mai 2003 par les étudiants et partis de gauche.

 

[5]   Le Figaro du 06/04/2006, article de M. Luc Ferry "Saturées de peur, nos démocraties deviennent ingouvernables". Extraits :

"…nos sociétés modernes sont sans cesse traversées par une nouvelle passion démocratique : la peur. A vrai dire, nous avons peur de tout : de la vitesse, de l'alcool, du tabac, de la côte de bœuf, du poulet, des délocalisations, des OGM, de l'effet de serre, de la mondialisation, de l'entreprise, du travail, de l'ouverture à l'Europe, j'en passe et des meilleurs. Chaque année, une nouvelle peur s'ajoute aux anciennes et les organisations de jeunesse, qui naguère encore se voulaient intrépides, audacieuses, voir révolutionnaires, incarnent désormais, si l'on ose ce paradoxe, l'avant-garde du conservatisme."

"« Touche pas » à ma retraite, à mon université, à mon contrat de travail […] il s'agit avant toute chose de « sauvegarder » l'existant, de conserver « les acquis » - quitte à ce que 20 % des jeunes au chômage restent sur le carreau. Tout changement est perçu comme une agression et dans cette ambiance délétère, le mot le plus détesté de France est le mot « libéral »."

 

C'est fort bien vu, n'est-ce pas ? A un détail près, à mon avis : l'expression « nos sociétés modernes » devrait être remplacée par « la société française », car la France est la seule démocratie avancée à se tromper ainsi, en demandant une économie administrée, comme celle de pays qui ont tous fini pauvres et en faillite.

 

Voir aussi l'étude "La France : pays figé, société démoralisée".

 

[6]   INSEE "Données sociales - La société française", édition 2006 (livre).

 

 

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