Capitalisme et marchés financiers :
une critique sévère

Mise à jour : 04/07/2006

Ce texte résume et complète le remarquable livre de M. Jean Peyrelevade Le capitalisme total. Les citations sont en italiques et entre guillemets.

 

 

Table des matières

 

Faut-il réguler l'économie de marché dans l'intérêt de la société ?. 1

Coût intrinsèque de l'intermédiation. 3

La concurrence entre intermédiaires financiers. 3

Des intermédiaires financiers contrôlés par l'Etat ?. 3

Mutualisation des risques et des profits - Ingérence de l'Etat 4

Le progrès du capitalisme direct 5

Conséquences de la recherche du profit maximum.. 5

Le pouvoir actionnarial 6

Actionnaires et problèmes d'inégalité. 8

Inégalités et choix politiques. 9

Il faut rétribuer la prise de risque. 10

Placements à long terme. 11

Opérations spéculatives à court terme. 11

La perte de pouvoir régulateur des Etats face à la mondialisation. 12

L'illusion communiste. 15

La faillite des économies administrées et la stagnation de l'économie française. 16

Le prix d'une action est déterminé par des anticipations. 17

Conséquences. 17

Conclusion  20

Références  20

 

Faut-il réguler l'économie de marché dans l'intérêt de la société ?

M. Jean Peyrelevade sait de quoi il parle. Ce polytechnicien de gauche a été patron de grandes entreprises du secteur financier : Suez, UAP et Crédit Lyonnais. Il a aussi le talent de s'exprimer de manière claire et concise.

 

Dès le début de son introduction, il pose le problème sujet de son livre :

"Après la chute du mur de Berlin et la faillite du communisme, le capitalisme s'est imposé comme modèle unique d'organisation de la vie économique mondiale. Raison suffisante pour regarder de près si les lois propres de l'économie de marché sont compatibles, voire spontanément cohérentes, avec l'intérêt général de la société ou si elles en demeurent au contraire distinctes par nature.

En d'autres termes, une certaine forme d'optimum collectif peut-elle être atteinte à travers le fonctionnement naturel de l'appareil capitaliste, l'affirmation de ses règles de gouvernance et le comportement de ses acteurs (actionnaires, conseils d'administration et mandataires sociaux) ?

Ou bien, à l'inverse, la divergence des objectifs, pour ne pas dire des destins, entre la partie la plus évoluée de l'appareil productif et l'ensemble de la collectivité citoyenne appelle-t-elle en réaction une régulation forte, externe, souveraine de l'économique par le politique ?

Ou bien encore la notion de développement durable, c'est-à-dire respectueux de l'environnement, des ressources naturelles et de l'équité sociale, peut-elle être internalisée sans contrainte par une sphère productive qui y trouverait son intérêt ou doit-elle lui être imposée parce qu'elle lui serait antinomique ?

La réponse est malheureusement sans ambiguïté. Nous sommes entrés dans l'ère d'un capitalisme triomphant mais dissocié. Les dirigeants d'entreprise ne sont plus que les serviteurs des actionnaires dont ils poursuivent l'enrichissement : aucune autre préoccupation ne peut plus inspirer leur action."

 

Notre monde a donc besoin d'une régulation de l'économie de marché au profit des hommes et de l'écologie. Mais celle-ci ne peut émerger pour trois raisons :

§           Faiblesse des gouvernements, qui s'efforcent de préserver une souveraineté sur l'économie qu'ils n'ont plus les moyens d'exercer ; au contraire, l'économie de marché créant de la prospérité, ils essaient d'en tirer parti à des fins électoralistes.

§           Absence d'une théorie du capitalisme maîtrisé. Nous avons besoin d'un Karl Marx du capitalisme régulé, et d'un ouvrage comme son Capital qui en fixe les objectifs et en décrive les principes régulateurs.

§           La révolte altermondialiste est souvent juste dans ses intentions et inexistante dans ses propositions. (A ce propos, on pourra se reporter à mon texte "Altermondialisme : une analyse critique", où on voit que les altermondialistes sont des communistes utopistes. Ce sujet est aussi abordé plus bas.)

 

Le capitalisme mondialisé est aujourd'hui triomphant, c'est-à-dire d'une puissance supérieure à celle des gouvernements, du fait de son mode de financement des entreprises.

 

Une entreprise a besoin de fonds, pour sa création puis son développement. Ces fonds proviennent des ménages actionnaires ou prêteurs, soit directement lorsque ceux-ci achètent des actions ou des obligations, soit indirectement par l'intermédiaire d'organismes qui collectent l'épargne et l'investissent ensuite.

Coût intrinsèque de l'intermédiation

En plus des coûts administratifs de gestion, de l'ordre de 1 % par an, il y a un coût du risque. En effet, la moitié des entreprises nouvellement créées disparaissent avant leur 5ème anniversaire, bien avant d'avoir gagné autant que ce qu'elles ont reçu en capital ou prêts. Si l'intermédiaire financier ne prélève que 1 % sur les capitaux qu'il prête pour couvrir le risque de non-remboursement, il fait l'hypothèse que seule une entreprise nouvelle sur cent sera défaillante, c'est-à-dire que 99 % des sommes prêtées seront remboursées. Vu le taux réel de défaillance, le coût du risque est très supérieur à ce 1 %.

 

Un intermédiaire financier sera donc nécessairement extrêmement prudent, pour ne pas être obligé de prélever des pourcentages inacceptables sur l'argent qu'on lui confie et qu'il prête. Et malgré cette prudence, le coût total d'intermédiation est de l'ordre de 3 à 4 %, taux prélevé sur les intérêts versés à tout ménage qui lui a confié ses fonds.

 

Le désaccord fondamental entre les coûts élevés d'intermédiation et les souhaits des épargnants, qui veulent les réduire au maximum, pousse un grand nombre d'épargnants à investir directement, en achetant des actions ou des obligations en bourse. Ils ne paient pas, alors, de coût d'intermédiation, mais supportent en contrepartie les risques de perte de valeur de leurs titres ou de non-distribution de dividendes.

La concurrence entre intermédiaires financiers

Si les intermédiaires financiers sont des entreprises privées, la concurrence pousse chacun à prendre des risques pour l'emporter sur les autres. Il promet parfois aux épargnants des taux d'intérêt ou de valorisation qu'il ne peut servir, ou qu'il ne peut servir que pendant peu de temps. Pour gagner le maximum d'argent, il est tenté de prendre des risques, de faire des placements hasardeux.

 

Il y a eu de nombreux cas où des organismes de collecte de l'épargne ont fait faillite suite à des placements hasardeux. Exemple : les caisses d'épargne des Etats-Unis, qu'il a fallu renflouer avec des centaines de milliards de dollars.

 

C'est pourquoi il existe des lois obligeant les intermédiaires financiers à être prudents et à disposer de réserves. Il existe aussi, en France une Autorité des marchés financiers (AMF), qui contrôle la régularité des opérations des particuliers, des entreprises et des intermédiaires financiers.

Des intermédiaires financiers contrôlés par l'Etat ?

Ces organismes pourraient en principe être contrôlés par l'Etat, voire même être des administrations publiques, mais en pratique ce n'est pas le cas. Voici pourquoi.

 

Avantages d'un contrôle étatisé des intermédiaires financiers

Un contrôle public du financement des entreprises et des particuliers aurait l'avantage de faire supporter le risque inhérent à tout investissement de ce type par l'ensemble des contribuables, et de faire profiter tous les citoyens des bénéfices éventuels, redistribués par les impôts et les subventions.

 

Inconvénients de ce contrôle étatisé

§           Il donne aux politiciens qui gouvernent un pouvoir énorme sur l'économie, dont ils risquent de se servir à des fins électoralistes ou privées. C'est ainsi, par exemple, qu'en Chine les banques d'Etat ont prêté à des amis ou parents des politiciens en place des fonds qui ont été trop souvent gaspillés ou volés, ou investis dans des entreprises non rentables.

§           Il permet aux gouvernements d'utiliser l'argent des épargnants pour subventionner des secteurs économiques qui constituent à leurs yeux une priorité politique. Cette utilisation de l'épargne, en général non rentable et contraire à l'intérêt des épargnants, est également plus opaque que la manière normale pour l'Etat de trouver de l'argent, l'impôt. Ce dernier est voté par le Parlement, et l'utilisation des fonds est ensuite contrôlée, en France, par des Cours des comptes (nationale ou régionales), ainsi que par les parlementaires depuis l'entrée en vigueur en 2006 de la loi "LOLF".

§           Il fausse le jeu de la concurrence. Si, dans un même marché des capitaux, il existe à la fois des intermédiaires privés et publics, ces derniers ont des avantages considérables sur les premiers : ils ne peuvent pas faire faillite en cas de mauvais placements ou de promesses inconsidérées de rendement ; ils peuvent puiser dans l'argent des impôts pour rétribuer des épargnants (ou au contraire prélever de l'argent privé pour boucher les trous du budget public), etc.

 

C'est pourquoi le principe même d'une gestion étatisée de l'épargne publique est sujet à caution.

Mutualisation des risques et des profits - Ingérence de l'Etat

Certains intermédiaires financiers gèrent les fonds confiés par les épargnants sans prendre aucun risque pour eux-mêmes. Si leurs placements s'avèrent malheureux, leurs clients épargnants perdent de l'argent ; dans le cas contraire, ils en gagnent.

 

Le service rendu par l'intermédiaire consiste à gérer les fonds reçus de manière compétente, grâce à des spécialistes, et à mutualiser entre les épargnants les risques comme les profits. Le risque sera réduit, par exemple, par une diversification des placements, possible lorsqu'on dispose de l'épargne de milliers de particuliers, mais impossible pour un particulier isolé. Et l'intermédiaire travaille avec un objectif de résultat à une date donnée, ou à partir d'une date donnée, arbitrant ainsi entre le temps court et le temps long.

 

En France il y a souvent un problème avec ces intermédiaires (banques, assurances…) : l'ingérence de l'Etat, qui fait souvent pression sur eux pour qu'ils investissent dans des opérations qui intéressent politiquement les gens au pouvoir, mais qui sont contraires à l'intérêt des épargnants. C'est pourquoi, chaque fois que c'est possible, un particulier a intérêt à choisir un intermédiaire privé (comme une société de bourse) dont les dirigeants ne sont pas des énarques ou des polytechniciens proches des politiques. Il obtiendra ainsi une gestion indépendante des contraintes politiques.

Le progrès du capitalisme direct

Nous venons de voir que l'intermédiation coûte cher et qu'elle risque d'être soumise à une ingérence regrettable de l'Etat. Les particuliers se tournent donc de plus en plus vers l'investissement direct, en achetant des titres en bourse. Ces titres sont soit des obligations (emprunts d'Etat, de collectivités locales ou de grandes entreprises solides), soit des actions. Les actions sont des parts de capital d'une société (exemples : Total, l'Oréal, Air Liquide…) ou des parts de fonds d'investissement, intermédiaires qui placent l'argent collecté en actions d'entreprises et obligations… de manière plus ou moins sujette à l'ingérence de l'Etat.

Un des problèmes, en France, est le déficit considérable et ininterrompu du budget de l'Etat depuis 1975. La France dépense tant en salaires de fonctionnaires et transferts sociaux qu'elle vit au-dessus de ses moyens et doit emprunter. Chaque année le déficit (excès des dépenses de l'Etat et des collectivités locales sur leurs recettes) est financé par des emprunts, réalisés en émettant des obligations.

Pour rendre l'achat de celles-ci attrayant pour les épargnants, l'Etat français l'assortit d'avantages fiscaux. Les investisseurs qui prêtent ainsi de l'argent à l'Etat ne le prêtent pas aux entreprises françaises ; c'est pourquoi ce sont surtout des fonds de pension étrangers qui investissent en bourse dans les entreprises de notre indice CAC 40, qui appartenaient à des étrangers à hauteur de 46.4 % fin 2005 [8].

 

Lors d'un placement direct, l'investisseur assume seul le risque. Celui-ci est maximum lorsqu'il achète des actions d'une société particulière ; il est un peu moins grand lorsqu'il souscrit des parts d'un fonds commun de placement diversifié. Mais dans les deux cas il recherche le profit maximum :

§           Pour compenser le risque de perte ;

§           Pour gagner le plus possible par la prise de valeur (espérée) de ses titres et des éventuels dividendes.

Conséquences de la recherche du profit maximum

Cette recherche du profit maximum est une attitude individualiste : l'investisseur ne se préoccupe pas de l'intérêt public, du respect de l'environnement, etc. Il laisse ces considérations aux pouvoirs publics, qui peuvent le faire contribuer aux besoins sociaux en lui prenant des impôts, et qui font respecter aux entreprises des règles de comportement social, fiscal et environnemental. En outre, on ne voit pas pourquoi un investisseur californien se préoccuperait du salaire ou des conditions de travail de salariés français, ou un investisseur français de l'intérêt d'un salarié américain.

 

Autre conséquence de l'actionnariat anonyme : les sociétés par actions sont souvent gérées par des dirigeants salariés qui ne sont pas propriétaires d'une part significative du capital. Les actionnaires attendent de ces dirigeants qui gèrent en leur nom qu'ils créent le maximum de valeur, sous forme de cours de l'action et/ou de dividendes distribués.

 

L'actionnaire n'a pas de raison de détenir un titre particulier indéfiniment ; il se réserve le droit de le revendre au profit d'un autre dont il espère tirer plus de profit. La bourse est là pour cela, et la durée moyenne de détention d'un titre est de l'ordre de l'année. Mais pour pouvoir revendre un titre sans perte, celui-ci doit avoir conservé sa valeur ou même avoir progressé. C'est pourquoi beaucoup d'actionnaires ont une vision à court terme de la gestion d'une entreprise : après avoir acheté des actions, ils veulent pouvoir les revendre sans perte à tout moment, ou gagner de l'argent avec dans les deux ou trois années qui suivent.

 

Le dirigeant d'une société par actions, au contraire, doit arbitrer entre beaucoup de contraintes en plus de la satisfaction de ses actionnaires : la satisfaction de ses salariés, celle de ses clients, celle de ses fournisseurs et celle de l'Etat ; tous sont partie prenante, tous sont concernés par ses décisions.

        En outre, il est soumis à des contraintes de temps : un investissement en bâtiments et matériel, ou en recherche et développement, peut ne rapporter de la croissance et des bénéfices qu'au bout de plusieurs années : comment faire patienter ses actionnaires ? S'il ne gère qu'à court terme, il peut mettre en péril la survie de l'entreprise, ou au moins son développement à moyen terme. Et une gestion de ressources humaines est inconcevable à trop court terme.

        Enfin, il est soumis à des aléas de conjoncture : évolution du marché, agressions de ses concurrents, etc.

Le pouvoir actionnarial

Lors des assemblées générales des sociétés par actions, les actionnaires votent selon le principe "une action, une voix". Mais hélas ce principe démocratique fonctionne au détriment des petits actionnaires. Lors de ces assemblées, ceux-ci sont souvent absents et ne votent pas, ou ils délèguent leur voix à la direction de l'entreprise avec des votes en blanc. Le pouvoir de se faire entendre appartient en fait aux gros actionnaires et à la direction, et les petits actionnaires mécontents d'une entreprise donnée en sont réduits à vendre leurs titres pour placer leur épargne ailleurs.

 

Lorsque les petits actionnaires sont regroupés dans un fonds d'investissement, celui-ci devient un gros actionnaire qui a le moyen de se faire entendre et la compétence pour prendre position lors des décisions. S'il est indépendant des pouvoirs publics et des grands groupes financiers privés, il peut représenter les petits actionnaires de manière utile et honnête. C'est ainsi que, dans les conseils de surveillance, de tels fonds peuvent jouer un rôle important dans l'intérêt des petits épargnants, en veillant à ce que l'entreprise soit gérée en respectant cet intérêt.

 

Ils peuvent ainsi veiller à ce que l'intérêt de la direction coïncide le plus possible avec celui des actionnaires, notamment en rendant la rétribution des managers fonction de la prise de valeur du titre et des dividendes.

 

Ils peuvent aussi veiller à ce que le désir de profit à court terme de certains actionnaires n'empêche pas l'entreprise d'avoir une politique à long terme, avec tout ce que cela implique d'investissements à rentabilité différée, de gestion de ressources humaines à moyen terme, de politique commerciale d'image, etc. Cette politique à long terme est indispensable, par exemple, lorsque des fonds de pension veulent pouvoir verser année après année des pensions les plus stables possibles, tout en étant rémunératrices.

 

De nos jours, le pouvoir des actionnaires - souvent par fonds d'investissements interposés - est devenu tel que les directions de nombreux groupes sont sous leur coupe. Ces entreprises sont alors gérées avec une priorité au profit maximum, à court terme d'abord, puis à moyen terme. Elles ont donc tendance à sacrifier la stabilité de l'emploi au profit des actionnaires, d'où la multiplication des contrats précaires et les « licenciements boursiers » dans des entreprises qui sont profitables.

Une entreprise qui ferait passer l'intérêt de ses salariés avant celui de ses actionnaires diminuerait la rentabilité des capitaux investis par ceux-ci. Ses actionnaires seraient alors amenés à se désengager en vendant leurs titres, ou au moins à ne plus investir lorsque l'entreprise a besoin de capitaux pour se développer. Vu la rentabilité modeste de l'entreprise, les banques ne lui prêteraient plus d'argent pour se développer, ou exigeraient des intérêts plus élevés à titre de prime de risque. A terme, l'entreprise privée de fonds perdrait sa compétitivité, perdrait des parts de marché, son chiffre d'affaires baisserait, sa valeur boursière baisserait et elle serait rachetée par un groupe concurrent… qui la restructurerait en commençant par licencier. C'est pourquoi toute politique déséquilibrée qui sacrifie trop l'intérêt des actionnaires au profit de ceux des salariés finit par se retourner contre ceux-ci.

Inversement, toute gestion trop dure des ressources humaines entraîne la démission des meilleurs salariés, qui trouvent ailleurs un travail préférable. A terme, l'entreprise acquiert une mauvaise réputation sur le marché du travail et a de plus en plus de mal à recruter. Et sa forte proportion de salariés insuffisamment doués pour la quitter dégrade son fonctionnement. Cela se termine comme dans le cas précédent. Une gestion dure des ressources humaines n'est concevable que dans un pays sous-développé, pour des emplois très peu qualifiés, et lorsqu'il y a dix candidats pour chaque emploi : c'est le cas en Asie, par exemple, où l'on fait même travailler des enfants.

Une des raisons qui obligent les entreprises à sous-payer leurs salariés est la proportion des taxes sur le travail et l'investissement : quand l'Etat prend une part trop importante de la richesse produite, comme en France, ce prélèvement affecte les salariés comme les actionnaires. L'équilibre des rémunérations entre salariés et actionnaires est donc affecté par les gaspillages de l'Etat, et sa trop forte redistribution des richesses produites en faveur de gens improductifs : chômeurs, travailleurs subventionnés, fonctionnaires peu productifs, retraités, malades, etc. En France, 30 % du revenu des ménages provient de subventions : nous sommes un peuple d'assistés, cette assistance coûte cher et diminue le niveau de vie des personnes productives.

 

Le pouvoir des actionnaires sur les dirigeants est illustré par la citation suivante du texte de M. Peyrelevade (page 38) :

"Une étude réalisée auprès des 2 500 plus grandes entreprises mondiales par le cabinet Booz Allen Hamilton montre que le taux de rotation de leurs CEO ne cesse d'augmenter. En 2004, plus de 14 % ont quitté leurs fonctions dont près d'un tiers en raison de performances jugées décevantes. Ainsi est-on entré dans l'ère des « managers éphémères », dont la durée de mandat est aujourd'hui de l'ordre de 6,5 ans contre 9 ans en 1995. Les chiffres sont encore plus spectaculaires en Europe : le taux moyen de rotation des CEO y est annuellement de 17 %, dont près de la moitié en raison de leurs résultats. La durée moyenne de mandat est inférieure à 5 ans, et à 2,5 ans seulement pour ceux qui sont limogés. Qui ne donne pas satisfaction est rapidement exclu.

La règle du jeu est sans ambiguïté : le succès personnel du manager, la pérennité de sa situation dépendent de la bonne exécution d'un devoir impérieux, la création de valeur au profit des détenteurs du capital. Et cette même règle, étendue à l'ensemble des sociétés cotées de la planète, gouverne l'évolution économique du monde : le règne des actionnaires est devenu absolu."

Actionnaires et problèmes d'inégalité

M. Peyrelevade nous fournit, à partir de la page 39, une série de chiffres permettant de cerner l'importance de l'actionnariat dans l'économie du monde.

"A la fin de l'année 2003, la capitalisation boursière mondiale était égale à 31 000 milliards de dollars, soit 86 % du PIB annuel de la planète qui s'élevait alors à 36 000 milliards de dollars. Les détenteurs directs ou indirects (à travers des organismes de gestion, des sociétés d'assurance-vie, des caisses de retraite ou de simples SICAV) d'actions possédaient donc un patrimoine boursier représentant la valeur de presque une année de production de l'univers. D'où une première constatation. Le coefficient de capital de l'économie mondiale est vraisemblablement de l'ordre de trois ou un peu plus, ce qui veut dire que la valeur de l'ensemble des biens en capital dont la mise en œuvre est nécessaire à la production planétaire est environ le triple de cette dernière, soit autour de100 000 milliards de dollars."

[Je me permets ici de critiquer un peu la conclusion de M. Peyrelevade concernant le coefficient de capital : ce n'est pas parce que la valeur constatée de ce coefficient est en moyenne de l'ordre de 3 qu'elle constitue la moyenne nécessaire. En fait, il existe des secteurs d'activité et des pays où elle est par nature très différente, et où il faudrait davantage de capital pour une meilleure productivité ; il y a aussi des pays où il existe trop de capital disponible et où celui-ci a du mal à s'investir. Heureusement, la valeur nécessaire du coefficient de capital n'a guère d'importance dans la suite du texte et n'en altère pas l'intérêt.]

"Mais, simultanément, le portefeuille boursier des ménages ne représente partout qu'une part minoritaire de leurs avoirs totaux, sans doute de l'ordre du tiers. C'est dire que les individus actionnaires possèdent une proportion considérable, à coup sûr supérieure aux trois quarts, du patrimoine marchand de l'humanité, défini comme l'ensemble des actifs de toutes natures (immeubles, maisons, appartements, valeurs mobilières, liquidités, œuvres d'art) détenues par des mains privées et donnant lieu à échange.

Deuxième remarque : la richesse boursière (et donc la richesse tout court, suivant le raisonnement précédent) est concentrée dans un petit nombre de pays développés.

Et d'abord aux États-Unis. Ceux-ci, avec % de la population du globe, représentent un quart de la production et presque la moitié (46 %) de la capitalisation mondiale. Un ménage sur deux y détient des actions, directement ou indirectement, ce qui donne un total de 150 millions de personnes concernées si l'on rapporte cette proportion à la population totale. L'Europe à quinze regroupe un quart de la capitalisation boursière mondiale, soit la moitié des États-Unis. Entre 20 et 25 % des ménages y sont actionnaires, donc une centaine de millions de personnes. Ajoutons le Japon (15 % de la capitalisation mondiale), l'Australie, le Canada, la Suisse : les mêmes calculs, certes un peu approximatifs, laissent penser qu'il existe dans le monde environ 300 millions d'actionnaires, femmes et enfants compris. En d'autres termes, % de la population mondiale, dont la moitié aux États-Unis, ont entre leurs mains la quasi totalité de la richesse boursière de la planète."

"En France, 1 % des ménages détiennent presque la moitié du patrimoine en actions du pays. Le phénomène aux États-Unis est d'une intensité proche. Si l'on extrapole cette situation à l'ensemble des pays développés, il apparaît que dix à douze millions d'individus (deux pour mille de la population mondiale) contrôlent la moitié de la capitalisation boursière de la planète et, vraisemblablement, une proportion à peine plus faible du patrimoine marchand de l'humanité. Vous avez dit inégalité ? Seuls de tels chiffres donnent à connaître véritablement de quoi l'on parle."

Inégalités et choix politiques

L'exposé précédent est confirmé et complété par le court texte "La croissance du PIB entraîne celle des inégalités". La nature et le niveau d'inégalités qu'un pays veut bien tolérer est un choix de société ; ce sujet est traité dans "Les inégalités en France".

        Un pays trop égalitaire, qui taxe trop les hauts revenus, décourage les personnes les plus douées d'entreprendre et de travailler ; c'est le cas en Suède, par exemple, et dans une moindre mesure en France ; il y a alors de l'émigration pour raisons fiscales, ce qui constitue une perte importante de capital et de talent pour le pays.

        Un pays fortement inégalitaire, comme les Etats-Unis ou la Chine, crée et laisse perdurer des injustices, des gens très riches côtoyant des gens pauvres, et une faible minorité accaparant une grande partie des richesses. Et M. Peyrelevade s'élève contre les inégalités de revenus dans le monde et la misère qu'elles révèlent :

"…50 % des travailleurs de la planète, soit 1,4 milliard de ménages et 2,8 milliards de personnes, vivent avec moins de 2 dollars par jour."

 

Dans une économie avancée comme la nôtre, les inégalités de rémunération résultent de la concurrence : lorsqu'un PDG est très doué et susceptible de développer considérablement le chiffre d'affaires et les profits d'une entreprise, donc la valeur de ses actions et les dividendes qu'elle verse, les groupes d'actionnaires sont en concurrence pour s'assurer ses services et lui offrent des rémunérations énormes. Trouver ces rémunérations révoltantes est puéril, c'est refuser la concurrence inévitable, c'est décourager le talent et l'effort. Il en va de même pour un footballeur exceptionnel : les clubs les plus riches s'arrachent ses services à coups de millions car son jeu rapporte encore plus, et il est puéril de s'élever contre son salaire.

 

Que notre morale désire l'équité, rien de plus normal. Qu'un citoyen vote pour des populistes de gauche qui veulent interdire les hauts salaires ou les surtaxer est un refus puéril du réalisme. Une politique favorable à l'équité doit se contenter d'aider les moins doués, par exemple par de la formation ou un peu de redistribution des revenus, pas pénaliser les plus doués comme s'ils étaient coupables. Lorsqu'elle s'applique à des situations sociales non désespérées, la discrimination positive n'est qu'un moyen de nous donner bonne conscience en déplaçant la cible des injustices.

Il faut rétribuer la prise de risque

Lorsqu'un travailleur épargne pour sa retraite, il doit placer son argent pour éviter qu'il se dévalue avec l'inflation et pour essayer de lui faire rapporter des intérêts.

        Cet argent sera, par exemple, prêté à des emprunteurs : entreprises, particuliers, Etat ou collectivités locales. Chaque emprunteur rétribue son prêt en versant des intérêts, qui profiteront au prêteur.

        Cet argent pourra aussi être thésaurisé sous forme de lingots d'or, qui dormiront en attendant d'être revendus.

        Cet argent pourra enfin être investi en actions, avec l'espoir qu'elles prennent de la valeur et/ou rapportent des dividendes. Mais un investissement en actions est risqué, l'entreprise pouvant décevoir et les actions perdre de leur valeur. Il est normal, alors, qu'à capital investi égal, des actions rapportent plus que des prêts sans risque. Ce point est abordé en détail :

§           au chapitre "Actionnaire ou rentier" du Cours d'économie pour citoyens qui votent ;

§           dans l'étude de l'INSEE "Les actions plus rémunératrices que les obligations et l’or au XXe siècle", où on trouve le graphique ci-dessous, qui compare l'évolution à long terme du pouvoir d'achat d'un capital investi en or, en actions ou obligations fin 1913 :

 

 

Evolution du pouvoir d'achat d'un capital investi en or, actions ou obligations
(coefficient multiplicateur de ce capital, échelle logarithmique)

 

Placements à long terme

Il ne faut pas croire que les placements en actions seront toujours les plus profitables à long terme : leur prise de valeur est liée au développement économique, et celui-ci ne durera pas forcément à l'avenir, compte tenu des problèmes mondiaux de pénurie d'eau et de matières premières, des problèmes de dégradation de l'environnement, des problèmes démographiques et de la concurrence de plus en plus dure de géants économiques comme l'Inde et la Chine, qui ont tendance à monopoliser des productions.

 

En outre, si le rendement des actions dépasse la croissance du PIB pendant une très longue période, les actionnaires accaparent une part de plus en plus grande des richesses produites, au détriment des revenus du travail, ce qui est inacceptable. C'est ainsi qu'en France, d'après l'INSEE, la part des dividendes dans le revenu national est passée de 2,3 % en 1969 à 7,9 % en 2003 : il faudra bien que cette croissance s'arrête si on veut éviter une explosion sociale.

        Inversement, il est inacceptable de diminuer fortement la rétribution des actionnaires au profit de celle des salariés, comme le voudraient les syndicats et les politiciens de gauche, car les actionnaires iraient investir ailleurs qu'en France et notre économie privée de capitaux péricliterait.

 

Il ne faut pas croire non plus, sous prétexte que les cours des actions de certaines sociétés comme GOOGLE ou Microsoft ont fait merveille en bourse, que les actions ont toujours un haut rendement, calculé en ajoutant leurs gains en capital et leurs dividendes. C'est ainsi que, après inflation, le rendement moyen des actions françaises entre 1951 et 2000 - période de forte croissance économique - a été de 8,6 % par an, contre 4,9 % pour les obligations : le risque n'est pas beaucoup récompensé.

 

Il ne faut pas croire, enfin, que les obligations sont un placement parfaitement sûr. Leur remboursement est certain sauf très rares exceptions et le montant remboursé est garanti, mais ce placement est très sensible à l'inflation et à l'actualisation [5].

Opérations spéculatives à court terme

Lorsque les taux d'intérêt d'un pays A sont supérieurs à ceux d'un pays B, les capitaux disponibles dans B ont tendance à quitter ce pays pour aller s'investir dans A, par exemple sous forme d'obligations d'Etat de A. Ces opérations spéculatives sur écarts de rendements ("carry trades" en anglais) peuvent porter sur des milliards de dollars. Les spéculateurs ne s'intéressent nullement à ce que le pays A fera de l'argent qu'ils lui prêtent, ils recherchent simplement le profit maximum : pendant que leur argent sera placé dans A il rapportera plus que s'il était resté dans B.

 

Ils peuvent aussi parier sur la baisse très prochaine du taux de change de la devise de A par rapport à celle de B. Si par exemple A est le Royaume-Uni et B est les Etats-Unis, ils peuvent emprunter au Royaume-Uni une somme considérable en livres sterling (100 millions de livres par exemple) en ne déposant en garantie que 10 %, soit 10 millions de livres. Avec l'argent emprunté ils peuvent acheter des dollars, par exemple au taux de 1,5 dollar par livre ; ils acquièrent ainsi 150 millions de dollars. Supposons qu'un mois après le taux de change de la livre sterling par rapport au dollar passe à 1,4 dollar par livre. Ils revendent alors leurs dollars en achetant des livres et reçoivent 150 000 000 / 1,4 = 107 142 857 livres. Ils remboursent alors leur prêt de 100 millions de livres, payent les intérêts et frais de change, par exemple 2 millions de livres, et empochent la différence, soit 5,1 millions de livres. Pour une mise initiale de 10 millions de livres, ils viennent de gagner 51 % en un mois ! Ce genre de spéculation est parfaitement légal, même si gagner de l'argent de cette façon n'est guère moral.

        Ce qui rend cette opération possible est la prédiction d'une baisse très prochaine du taux de change de la devise de A par rapport à celle de B. Une telle baisse est indispensable au pays A dans certaines circonstances, par exemple lorsque son commerce extérieur est fortement déséquilibré, les importations dépassant de loin les exportations. Ce fut le cas de la France pendant le gouvernement de Pierre Mauroy en 1981-82 : suite à une relance de l'économie par la consommation (relance dite keynésienne) effectuée par ce gouvernement de gauche à contretemps pour des raisons idéologiques, les consommateurs français se mirent à acheter beaucoup de produits importés, ce qui déséquilibra notre commerce extérieur ; il fallut 3 dévaluations successives du franc en 2 ans pour rééquilibrer le commerce extérieur, et la France sortit appauvrie et ridiculisée de l'épreuve. Cette occasion fut très belle pour des spéculateurs, qui empruntèrent des francs pour acheter des devises étrangères, qu'ils revendirent quelques semaines plus tard en empochant un beau profit.

 

Si un ensemble de spéculateurs est assez riche pour multiplier des achats d'une devise B à partir d'une devise A au même moment, la loi de l'offre et de la demande fera automatiquement monter le prix de B et baisser celui de A : ils peuvent ainsi contribuer à la baisse du taux de change de A et en profiter pour en tirer profit. Une mésaventure semblable est ainsi arrivée au Royaume-Uni, où des spéculateurs étrangers ont contraint la livre sterling (surévaluée à ce moment-là par rapport à ses fondamentaux économiques) à la dévaluation, par des mouvements considérables de capitaux.

La perte de pouvoir régulateur des Etats face à la mondialisation

L'ouverture des frontières caractéristique de la mondialisation concerne également les mouvements de capitaux. Ceux-ci s'investissent là où leurs détenteurs espèrent trouver la meilleure rentabilité. Le capital étant indispensable aux investissements comme à la compensation de déficits commerciaux ou budgétaires, les pays font beaucoup d'efforts pour les attirer. La France y arrive fort bien, comme nous allons le voir.

 

L'importance des investissements directs étrangers (IDE)

Les investissements directs des pays de l'OCDE en France ont fortement augmenté en 2005, ce qui montre qu'il y a des étrangers qui croient dans notre pays. Voici un graphique extrait de données OCDE [1] :

 

 

Investissements directs en France provenant des pays de l'OCDE

 

 

Mais seule une faible partie de ces investissements étrangers sont des implantations nouvelles qui créent directement des emplois. La très grande majorité de ces investissements sont simplement des achats d'entreprises permettant aux étrangers de s'implanter en France et d'acheter du savoir-faire français. Voici le détail selon [2] :

 

 

Investissements directs étrangers en France, total et implantations nouvelles créatrices d'emplois

 

Heureusement, l'entrée de capitaux étrangers crée aussi indirectement des emplois, car les Français qui ont vendu à des étrangers réinvestissent leur capital en France au moins en partie. Le fait de vendre une entreprise française à un étranger n'est une perte pour l'économie française que si le produit de la vente est consommé au lieu d'être réinvesti.

 

La France est honorablement placée par rapport à d'autres pays de destination d'investissements étrangers, comme le montre le tableau ci-dessous issu aussi de [1] :

 

 

Destination des
investissements

2004

2005

Irlande

11.2

- 22.8

Espagne

16.7

18.8

Belgique

42.1

23.7

Allemagne

- 15.1

32.6

Canada

6.3

33.0

Pays-Bas

0.4

40.8

France

24.3

49.8

Etats-Unis

106.8

128.6

Royaume-Uni

77.7

164.5

Investissements directs étrangers dans les divers pays en 2004 et 2005
(milliards de dollars ; les nombres négatifs sont des désinvestissements)

 

 

D'habitude les Français investissent deux fois plus à l'étranger que les étrangers en France, ce qui montre le dynamisme de nos entreprises multinationales (car contrairement à d'autres pays, nos investisseurs et nos fonds de pension n'investissent que peu à l'étranger). C'est ainsi qu'en 2005 la France, qui a reçu 49.8 milliards de dollars d'investissements de l'étranger (approximativement autant que la Chine), y a investi elle-même 99.2 milliards de dollars, deux fois plus qu'en 2004.

 

Les Etats ne peuvent plus empêcher ou freiner les mouvements de capitaux

De nos jours, les petits pays - et même des pays de la taille de la France - ne peuvent plus fixer leur taux de change comme bon leur semble. Si dans un pays celui-ci est mal choisi par rapport aux réalités économiques, d'immenses capitaux privés peuvent, en échangeant des milliards de dollars, spéculer avec la monnaie du pays et gagner de l'argent en quelques semaines, par exemple en forçant celle-ci à se dévaluer. C'est arrivé au Royaume-Uni il y a quelques années, au plus grand dam des Britanniques et pour le plus grand profit de spéculateurs : les mouvements de capitaux sont vraiment libres, aucun pays ne peut plus les empêcher ou les freiner.

 

Seuls les Etats-Unis ont encore assez de pouvoir pour payer en dollars (c'est-à-dire leur propre monnaie) leur consommation et leurs investissements, excessifs par rapport à leurs rentrées d'argent ; et leur déficit colossal, financé pour l'essentiel par la Chine et le Japon, les met peu à peu dans les mains de ces détenteurs d'obligations et d'actions américaines.

 

La seule manière pour un pays d'empêcher des spéculations comme celle qui a fait souffrir le Royaume-Uni est de disposer de réserves de devises si importantes qu'aucun spéculateur ou groupe de spéculateurs n'est assez riche pour forcer sa monnaie à changer de taux. Cette exigence de taille est une des principales raisons de l'adoption d'une monnaie unique, l'euro, par de nombreux pays européens [3] : ensemble, ils disposent d'assez de réserves de devises pour être inattaquables par des spéculateurs.

 

En contrepartie de cette appartenance à la zone euro, ces pays ont dû transférer une partie de leurs pouvoirs souverains, économiques et monétaires, aux institutions bruxelloises, notamment la BCE, qui limite leurs déficits, leurs dettes et leur inflation.

L'illusion communiste

Le communisme prône « la propriété collective des moyens de production », c'est-à-dire la possession par l'Etat des usines, des terres, des moyens de transport et des banques. Les citoyens doivent tous être salariés de l'Etat, qui répartit équitablement les profits ou pertes éventuels résultant du fonctionnement de l'économie. Pour les théoriciens du communisme, au premier rang desquels figure Karl Marx, l'évolution du système capitaliste conduit inéluctablement celui-ci à sa perte, du fait de la disproportion nécessairement croissante entre la richesse des capitalistes et la pauvreté des prolétaires, et de l'inadéquation croissante de la structure de la société et de ses lois avec les forces réelles présentes dans la lutte des classes. Tôt ou tard, la classe prolétarienne, plus forte car comptant bien plus de membres que la bourgeoisie, finit par se révolter et prendre le pouvoir. En somme, la révolution prolétarienne et la victoire du peuple sur le capitalisme sont inévitables.

 

Le caractère erroné de cette théorie a été prouvé par l'histoire, toutes les expériences communistes ayant abouti à la misère, à la tyrannie et à l'endettement insupportable de l'Etat. L'explication logique de la faillite du communisme tient à plusieurs faits :

§           Contrairement aux affirmations et prédictions de Marx, le capitalisme peut évoluer et distribuer de plus en plus de niveau de vie aux salariés ; et les conditions de travail peuvent s'améliorer peu à peu. C'est là une conséquence du progrès technique, de la démocratie et des victoires syndicales.

§           La production et la consommation faisaient l'objet, dans les pays communistes, d'une planification centrale autoritaire. Celle-ci n'a jamais fonctionné, du fait d'aléas impossibles à maîtriser : la production de céréales, par exemple, dépend du temps qu'il fera. Il en a résulté des pénuries et des surproductions, ces dernières gaspillant des ressources humaines et matérielles.

§           Refusant la concurrence, les économies communistes se sont toujours repliées sur elles-mêmes, n'échangeant avec l'étranger que le minimum de produits. Ce refus de concurrence et l'absence de motivation par profit personnel ont empêché le progrès scientifique, technologique et industriel dans ces pays, alors que la concurrence croissante et le développement du commerce international ont stimulé le progrès dans les pays capitalistes.

Peu à peu, les produits fabriqués dans les économies communistes sont devenus invendables à l'étranger, car obsolètes ou trop peu performants. Les pays communistes se sont alors tous endettés jusqu'à ce que l'énormité de leur dette étrangère entraîne le refus des prêteurs de prêter davantage. Il en est résulté des blocages économiques, des pénuries et de la misère.

§           Lancée dans une concurrence politique directe avec les Etats-Unis et leurs alliés pour la domination du monde, l'URSS a dû investir une part croissante de sa production dans la fabrication d'armements : sous-marins nucléaires, armes atomiques, avions, missiles, blindés… Son économie affaiblie par la faible productivité et le manque de motivation des citoyens, dont l'effort au travail n'était pas récompensé autrement que par des paroles, n'a pu résister à la concurrence avec celles du monde occidental lorsqu'il s'est agi de développer et de déployer dans tout le monde des systèmes d'armes stratégiques et tactiques de plus en plus techniques, donc coûteux.

 

Le communisme s'est donc effondré partout, ne pouvant assurer à ses partisans ni le niveau de vie, ni la liberté, ni la domination militaire ou politique qu'il avait promis. M. Peyrelevade, pourtant homme de gauche ancien directeur adjoint du cabinet du Premier ministre socialiste Pierre Mauroy, résume cela page 59 comme suit :

"En bref, l'époque où l'analyse marxiste pouvait encore fournir une explication à l'évolution socio-économique des pays industriels est révolue. Les classes sociales ont disparu, la bourgeoisie et le prolétariat sont des curiosités historiques, la lutte des classes une vieille lune, les syndicats et les grèves les souvenirs rémanents de formes archaïques de dialogue ou de conflit social. Le capitalisme financier, ayant partout vaincu, s'est partout libéré du pouvoir politique et de ses variations nationales pour devenir le principe indiscuté de l'organisation économique des sociétés."

 

Une conclusion s'impose : s'il y a encore, de nos jours, des électeurs français qui votent communiste, trotskyste ou pour Les Verts, c'est tout simplement par ignorance de ce qui précède. Des millions de Français sont donc victimes de la désinformation propagée par les partisans des solutions communistes, et des illusions et mensonges que les autres politiciens ne démentent pas.

La faillite des économies administrées et la stagnation de l'économie française

Certains pays ont choisi une voie intermédiaire entre le communisme et l'économie de marché, l'économie administrée, caractérisée par un fort interventionnisme de l'Etat. Les trois fondateurs de ce mouvement, dit des « non alignés », furent en 1956 l'Inde de Nehru, la Yougoslavie de Tito et l'Egypte de Nasser. Il est important d'en parler, notre modèle économique s'en rapprochant parce que c'est le choix de société d'une majorité de Français [4], et c'est ce qui explique la stagnation de notre économie.

Le prix d'une action est déterminé par des anticipations

La théorie économique dit que le prix d'une action est en permanence égal à la somme actualisée de sa valeur de revente et de ses dividendes futurs (voir [5] pour la définition et le calcul du taux d'actualisation).

 

Lorsqu'on choisit entre investir en actions et conserver ses fonds sous forme liquide, le taux d'actualisation est le rendement minimum (inflation déduite) que l'on doit exiger pour investir en actions au lieu de conserver ses liquidités. L'investisseur a aussi le choix d'investir en obligations, au taux d'intérêt fixe. Le seul risque, alors, est une forte hausse de l'inflation ; ce risque est à peu près nul, de nos jours, parce que les grandes banques centrales (des Etats-Unis, de l'Union européenne, du Japon, etc.) savent juguler l'inflation.

 

La valeur d'un actif financier est donc fondée sur des anticipations : elle résulte d'opinions sur des valeurs futures d'inflation, de revente et de dividendes. Or les « experts » ont des opinions souvent fort divergentes sur ces valeurs futures. C'est ainsi que :

§           les prévisions faites en juin 2003 pour l'indice CAC 40 au 31/12/2003 (qui a été de 3557,90 exactement) variaient selon ces experts de 2300 (-35 %) à 3735 (+ 5%) ;

§           les prévisions faites en décembre 2003 pour l'indice CAC 40 au 31/12/2004 variaient de 1750 à 4550, valeurs dans un rapport de 1 à 2,6.

 

Le risque lié à l'investissement en actions étant donc considérable, les investisseurs en bourse sont très nerveux : ils ont tendance à acheter ou vendre à la moindre rumeur, sans se préoccuper des conséquences économiques, industrielles ou sociales. Et la tendance actuelle des investisseurs est d'attendre des rendements de l'ordre de 15 % brut, c'est-à-dire 12 à 13 % environ inflation déduite, et beaucoup moins compte tenu des impôts, du risque et de l'actualisation.

Remarque : la valeur comptable et commerciale d'une entreprise donnée étant en général beaucoup plus stable que sa valeur boursière, elle se trouve fréquemment surévaluée ou sous-évaluée par la bourse, et ce d'autant plus qu'elle est dans un secteur d'activité en évolution rapide.

Conséquences

L'exigence de forte rentabilité des actionnaires entraîne une politique de recherche maximum de profits rapides et de développement des ventes pour les managers. Ceux-ci ont donc tendance à négliger les conséquences sociales et environnementales de leurs décisions. D'où des délocalisations et des sous-traitances, des licenciements même en présence de profits, un déplacement des bénéfices vers les pays où ils sont moins taxés, etc. D'où aussi, nous l'avons vu, une tendance à sacrifier le long terme au court terme en refusant les investissements à long terme. D'où, enfin, des concentrations où un groupe en achète un autre pour profiter de son implantation commerciale, de son outil industriel, de sa technologie et d'économies d'échelle.

 

C'est à l'Etat, à l'Union européenne, à l'OMC, etc. qu'il revient d'édicter des règles pour encadrer le comportement des entreprises multinationales. Nous avons vu que leurs pouvoirs sont limités, mais ils ne sont tout de même pas nuls. Ceux qui, par idéalisme ou idéologie, espèrent changer en profondeur les règles des échanges internationaux et de l'économie de marché, se font des illusions. M. Peyrelevade écrit, page 79 :

"Seconde illusion, celle de la révolte altermondialiste, du pouvoir de la rue contre les conseils d'administration, des sommets populaires contre les sommets libéraux, du peuple contre les élites."

 

L'erreur des altermondialistes est de croire en la possibilité d'une gouvernance mondiale, forme moderne du communisme mondial rêvé par Marx et qui s'est avéré utopique. Un tel système ne verra pas le jour tant qu'une crise énorme n'aura pas fait émerger un consensus mondial. Or le progrès extrêmement rapide, aujourd'hui, des économies d'Asie, et l'existence d'une grande prospérité dans les pays riches, rend une telle crise impossible hors d'Afrique. Et l'Afrique joue un rôle trop faible dans l'économie mondiale pour que son sort soit à l'origine d'une crise planétaire…

 

M. Peyrelevade poursuit, page 80 :

"La mondialisation est en route et il n'est au pouvoir d'aucun gouvernement au monde de s'opposer seul à sa progression. Chaque soubresaut, chaque incident de parcours, chaque accident, chaque erreur (et la résistance isolée de tel pays est ainsi considérée) fournit l'occasion, non d'une remise en cause, mais d'un durcissement."

Je ne sais pas à qui M. Peyrelevade pensait à propos de "la résistance isolée de tel pays", mais moi je pense à la France qui s'oppose à l'économie de marché - qualifiée automatiquement d'ultralibérale, et au Traité constitutionnel de l'Union européenne.

 

Voici l'opinion majoritaire des Français, citée par le sondage [6] de 2005 : à la question de savoir si « la libre entreprise et l'économie de marché sont le meilleur système économique pour l'avenir », posée dans 20 pays, les Français ont été les plus nombreux à répondre « non » (50 %, contre 36 % de « oui »). Voici un graphique issu de [6] qui illustre l'opinion des citoyens des 20 pays :

 

 

Sondage 2005 sur l'économie de marché : la France est le pays le plus antilibéral !

 

 

On voit ce que nous savions déjà : les Français préfèrent une économie à forte ingérence de l'Etat à une économie de marché. C'est aussi l'opinion du président Chirac, cité par [7], qui a déclaré en 2005 :

"Le libéralisme est aussi dangereux que le communisme."

 

Cette opinion de M. Chirac explique ses efforts à Bruxelles :

§           pour retarder le plus possible la libération du marché de l'énergie dans l'Union européenne ;

§           pour bloquer la directive Bolkestein sur la libéralisation des services ;

§           pour résister à l'application des règles de libre concurrence dans l'Union ;

§           et pour empêcher l'achat de grandes entreprises françaises par des groupes étrangers au nom de l'utopique et ridicule « patriotisme économique ».

Conclusion

Je laisse la conclusion à M. Peyrelevade, qui fait des propositions page 87 :

"Si les gestionnaires d'actifs sont les fabricants des normes excessives de rentabilité, il faut eux-mêmes les soumettre à la norme du politique. Je ne vois pas pourquoi on ne leur impose pas de rendre publics leurs objectifs de rentabilité. Je ne vois pas pourquoi le politique, s'appuyant sur ses experts en macroéconomie, n'édite pas une charte qui attirerait l'attention sur le danger des ambitions exagérées. Je ne vois pas pourquoi les banquiers centraux, qui disposent de théories très élaborées sur la politique monétaire et le contrôle de l'inflation, restent en ce domaine silencieux. Venant en catastrophe au secours des marchés financiers quand ceux-ci, menacés d'effondrement, font peser un risque sur le système bancaire, ils consentent alors volontiers aux baisses de taux d'intérêt auxquelles ils marquent tant de réticence quand seule l'économie réelle est en cause. Pourquoi ne disent-ils rien, ou presque rien, sur le niveau des marchés et leur relation à la macroéconomie, pourquoi ne soulèvent-ils pas la question du réalisme des normes ?

Le contrôle purement administratif, opérationnel, du bon fonctionnement des marchés des valeurs mobilières par les autorités régulatrices (SEC, AMF...) est insuffisant. Qu'attendons-nous pour mettre en place un observatoire qualifié, apte à porter un jugement sur les évolutions excessives des cours, capable par ses commentaires de tempérer l'enthousiasme des actionnaires ?

D'autres voies peuvent être envisagées : encourager par la fiscalité le réinvestissement des bénéfices plutôt que la distribution et rendre plus coûteux, voire interdire les rachats d'actions [par leurs entreprises] ; autoriser des dividendes beaucoup plus élevés pour les titres détenus plus longtemps, de façon à stabiliser les actionnariats ; à nouveau grâce à la fiscalité sur les plus-values, favoriser les détentions longues et décourager les allers-retours. Enfin, on pourrait rendre plus malaisées les opérations de concentration, par exemple en soumettant leur bien-fondé industriel aux observations d'un collège d'experts (sans autre sanction que le caractère public de leur appréciation) et en exigeant pour le lancement de toute offre publique une approbation à la majorité qualifiée (deux tiers, voire trois quarts) des actionnaires de la société initiatrice."

 

 

Daniel MARTIN

 

Références

[1]   OCDE - Recent trends in Foreign Direct Investment (11 April 2006)

http://www.oecd.org/dataoecd/13/30/35439819.pdf

 

[2]   MEDEF 2006 Rapport "Cartes sur table" http://www.medef.fr/staging/medias/upload/95438_FICHIER.pdf

 

[3]   Banque Centrale Européenne (BCE) - "Les pays membres de la zone euro" http://www.ecb.int/bc/intro/html/map.fr.html . Ces douze pays sont, en juillet 2006 :

La Belgique, l’Allemagne, la Grèce, l’Espagne, la France, l’Irlande, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, l’Autriche, le Portugal et la Finlande.

 

Mais d'autres pays ont lié leurs monnaies à l'euro, pour profiter de sa stabilité : le Danemark, l’Estonie, Chypre, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Slovénie et la Slovaquie.

 

[4]   Voir dans le "Cours d'économie pour citoyens qui votent" les sections successives "Les Français veulent une économie administrée" et "La plupart des Français veulent que l'Etat intervienne partout".

 

[5]   Actualisation : c'est une opération qui définit la valeur actuelle d'un bien ou d'un montant qui ne sera disponible que dans le futur.

 

Cette valeur actuelle est nécessairement inférieure à la valeur future parce qu'on aime mieux en disposer tout de suite qu'en disposer plus tard : "j'aime mieux 80 € aujourd'hui que 100 € dans 10 ans ! ».

 

La valeur actuelle est d'autant plus faible que l'échéance est plus éloignée. Si on se donne une unité de temps, par exemple l'année, et un taux d'actualisation i, la valeur actuelle Sa d'une somme S disponible dans n années est :

 

Sa = S(1 + i)-n

 

Exemple : Une somme S = 100 € disponible dans n = 10 ans avec un taux d'actualisation i = 8 % vaut aujourd'hui Sa = 100/1,0810 = 100/2.16 = 46,32 €.

 

D'après le document "Ministère de l'économie - Taux d'actualisation public et calcul économique (septembre 2005)" - http://www.minefi.gouv.fr/directions_services/dgtpe/dpae/pdf/2005-071-84.pdf , le taux réel d'actualisation exprimé en monnaie constante (c'est-à-dire sans inflation) a été fixé en 1985 par le Commissariat Général au Plan à 8 %. Il a été revu à la valeur de 4 % en 2005 par l'« Instruction relative aux méthodes d’évaluation économique des grands projets d’infrastructures de transport » (27/05/2005) - http://www.statistiques.equipement.gouv.fr/IMG/pdf/Instruction_cadre_maj_2005_cle147216.pdf

 

[6]   2005 GlobeScan Report - 20-Nation Poll on Free Market System http://www.globescan.com/news_archives/pipa_market.html

Ce sondage dans 20 pays demandait si la libre entreprise et l'économie de marché sont le meilleur système économique pour l'avenir.

 

[7]   Le Figaro du 12/05/2006, article "Oui, la France peut guérir de sa phobie antilibérale" par Mario Monti, ancien commissaire à la concurrence de l'Union européenne.

 

[8]   Banque de France - Etude de mai 2006 "La détention du capital des sociétés françaises du CAC 40 par les non-résidents à fin 2005", disponible à l’adresse Internet http://www.banque-france.fr/fr/publications/telechar/bulletin/etu149_3.pdf

On y apprend qu'au 31/12/2005 46.4 % du capital des entreprises du CAC 40 était détenu par des non-résidents.