L'art de détruire son emploi

Mise à jour : 30/03/2006

Ce texte reprend et commente certaines informations parues dans l'article "Retraining Laid-Off Workers, but for What?" (Recycler les salariés licenciés, mais pour quel emploi ?) paru dans The New York Times du 26/03/2006.

L'article est tiré du livre "The Disposable American : Layoffs and Their Consequences" (L'Américain jetable : les licenciements et leurs conséquences, par Louis Uchitelle, paru chez Knopf Publishing Group en mars 2006).

 

Le plus grand atelier de maintenance d'avions de ligne du monde est celui de United Airlines, à Indianapolis, aux Etats-Unis. C'est un bâtiment en forme de L dont chacune des deux ailes mesure près de 800 m de longueur. Les 2400 mécaniciens qui y travaillaient en 1999 étaient hautement qualifiés. L'organisation du travail était si parfaite qu'ils terminaient une grande révision de Boeing 737 en 11 jours au lieu de 22 dans les autres centres de maintenance, ce qui permettait à United de remettre en service les avions 11 jours plus tôt, donc de gagner beaucoup d'argent.

 

La productivité était telle que United assurait la maintenance d'avions d'autres compagnies. Les centres de maintenance concurrents n'avaient du travail que lorsqu'on ne pouvait s'occuper d'un avion à Indianapolis. On avait même assisté à une « délocalisation à l'envers », certains centres exploitant une main d'œuvre à bas prix perdant leur clientèle au profit de celui de United.

 

Actif et influent, le syndicat des mécaniciens de United avait su tirer parti de la productivité exceptionnelle de ses membres pour obtenir des salaires élevés, atteignant $31 par heure (26 €/heure ou 45 500 € par an). Gagnant plus d'argent que n'importe quels autres mécaniciens n'importe où dans le monde, fiers de leur compétence et de leur productivité exceptionnelle, les mécaniciens d'Indianapolis se prenaient pour des princes et se croyaient indispensables.

 

C'est pourquoi une centaine refusèrent de venir travailler un 4 juillet, jour de fête nationale aux Etats-Unis, malgré la charge de travail exceptionnelle et le retard de livraison des avions que cela impliquait. Les accords d'entreprise prévoyaient qu'un maximum de dix salariés pouvaient prendre une journée de vacances le 4 juillet en cas de forte charge de travail, mais les mécaniciens passèrent outre, sûrs de l'impunité.

 

United protesta et les mécaniciens prirent mal la protestation. Leur syndicat formula de nouvelles exigences sur les horaires de travail et les salaires. Comme la compagnie les refusa, les mécaniciens entreprirent une grève du zèle, ce qui était facile compte tenu des exigences draconiennes de sécurité des opérations de maintenance d'avions. La durée de maintenance passa de 11 jours à 15, le nombre d'avions traités par mois baissa, et il fallut, rentabilité ou pas, réviser certains avions dans d'autres centres.

 

Le conflit dura 20 mois. Quand il se termina, les mécaniciens de United avaient obtenu une hausse de salaire brut de $20 par heure (16,60 €). Ils gagnaient à présent deux fois plus que leurs collègues des autres centres, et leur productivité ne parvenait plus à compenser la différence de coût du travail. Les compagnies qui faisaient réviser leurs avions à Indianapolis n'avaient plus autant intérêt à le faire qu'avant. Elles continuèrent à envoyer certains avions ailleurs d'autant plus souvent qu'elles avaient perdu confiance en un centre où une grève pouvait créer des retards pendant 20 mois.

 

Les autres centres améliorèrent leur organisation, diminuèrent leurs durées de maintenance et continuèrent à utiliser de la main d'œuvre non syndiquée coûtant moitié moins que celle d'Indianapolis. La charge de travail à Indianapolis baissa et il fallut commencer à licencier. Mais avec moins de travail et des coûts fixes (bâtiments, équipement, etc.) inchangés il n'y avait plus d'économie d'échelle, le centre d'Indianapolis perdait de l'argent. Les licenciements s'amplifièrent et United finit par fermer le centre, mettant tous ses mécaniciens au chômage.

 

Les nouveaux chômeurs s'aperçurent rapidement qu'il n'existait plus aux Etats-Unis d'emploi pour eux avec un salaire du même ordre de grandeur. Les emplois qui existaient étaient payés tout au plus la moitié de ce qu'ils gagnaient avant, que ce soit pour maintenir des avions ou pour d'autres postes. De toute façon, la plupart de ces emplois n'étaient pas dans la région d'Indianapolis, et un déménagement impliquait la revente de leur maison - à perte, tellement il y en avait à vendre suite aux licenciements ; cela impliquait aussi la démission de leur conjoint si celui-ci travaillait, etc.

        Certains acceptèrent de changer de métier, devenant par exemple chauffeur de camion après une quinzaine de jours de formation. Certains se mirent à leur compte, certains prirent leur retraite… La plupart eurent des problèmes pour honorer les mensualités de leurs emprunts et durent renoncer à leur belle maison, devenue trop chère pour eux.

 

Le gouvernement fédéral américain et les collectivités locales offrant des programmes de formation aux chômeurs, certains les suivirent pour changer de métier. Mais pratiquement aucun ne retrouva d'emploi aussi bien payé qu'avant.

Conclusions

§           A force d'augmentations de salaire un travailleur peut devenir trop cher, quelle que soit sa qualification et même si c'est un ingénieur ou un manager de haut niveau. Aucune entreprise ne l'embauchera si elle peut trouver moins cher. Certains emplois ne sont pas délocalisables, par exemple dans des services de proximité comme la coiffure ou la conduite des ambulances. Mais d'autres le sont, et leurs salariés sont alors en concurrence avec ceux de pays à main d'œuvre bien moins chère.

La politique des gouvernements français successifs consistant à donner chaque année un « coup de pouce » aux SMIC, donc aux salaires des travailleurs les moins qualifiés, sans s'occuper de leur compétitivité, est donc source de chômage. Elle est irresponsable, et les politiciens partagent avec les syndicalistes la culpabilité de ne pas en avoir averti les salariés et d'avoir, ensemble, fait monter les bas salaires.

La première règle à observer est simple : aucun salarié ne peut être augmenté plus que la croissance de sa productivité, et celle-ci peut souvent aussi croître par délocalisation ou sous-traitance de son activité. L'ignorer est suicidaire.

La deuxième règle est cruelle : dans une économie ouverte, une entreprise ne peut même pas maintenir longtemps des salaires, c'est-à-dire des coûts, supérieurs à ceux d'un concurrent.

De plus en plus, en outre, même les emplois français très qualifiés (ingénieurs d'études, chercheurs, développement de logiciels avancés, etc.) sont concurrencés par des Indiens (qui parlent tous anglais), des Européens de l'Est et même des Chinois.

§           Aux Etats-Unis comme en France on a fait jusqu'ici le gros dos, aucun politicien, aucun journaliste n'avertissant les salariés du risque qu'ils couraient avec leurs salaires élevés et leurs avantages sociaux généreux. C'est un silence coupable, on en voit de plus en plus les effets. S'ils l'avaient fait, ou si les syndicats ou les économistes avaient averti les travailleurs, ceux-ci auraient pu se préparer pour éviter la surprise d'un licenciement sans perspective de reclassement au même niveau de salaire et dans la même région.

Quelle préparation ?

·            D'abord suivre les prévisions d'offres d'emploi pour leur qualification, dans leur région ou ailleurs. Cela aurait permis aux mécaniciens de United de s'apercevoir qu'ils obtenaient des salaires si élevés qu'ils n'étaient plus concurrentiels, les exposant tôt ou tard à un licenciement.

·            Ensuite adopter une attitude face à leur employeur qui n'exaspère pas celui-ci, ne lui fait pas perdre confiance, ne le force pas à chercher d'autres solutions (sous-traitance, travail non syndiqué…).

Or, en France, les relations de travail sont empreintes d'une hostilité et d'une méfiance d'autant plus grandes que l'entreprise est importante. La législation du travail elle-même est faite en fonction de ce type de relations.

Et les salariés sont tellement à couteaux tirés avec leurs employeurs qu'il y a chaque année plus de 200 000 conflits du travail qui se terminent au tribunal des prud'hommes.

·            Ensuite se former à un nouveau métier, qui embauche, pendant qu'on a encore un travail. Chaque salarié devrait faire tous les deux ans un bilan de compétences et d'employabilité. Il devrait y avoir un service public d'orientation, dans le cadre de l'ANPE par exemple, qui aide gratuitement les travailleurs à faire ce bilan et les conseille. Pourquoi nos politiciens ne font-ils rien dans ce sens ?

·            Ensuite ne pas contracter de dette lourde (achat de logement, par exemple) tant qu'on n'est pas certain d'avoir un emploi à proximité pendant des années. C'est de la prudence financière et aussi un moyen de préserver sa mobilité, sa possibilité d'aller chercher un travail ailleurs.

Comme le précédent, ce point exige de recourir régulièrement à un conseil d'orientation. Mais il exige aussi un changement d'attitude, un réalisme que la majorité des Français refusent de toute leur âme : en notre vingt-et-unième siècle, il n'existe presque plus - et il existera de moins en moins - d'emplois stable. Les trois quarts des Français voudraient, pour eux et leurs enfants, un emploi de fonctionnaire, c'est-à-dire un avenir assuré. Mais la France a plus de fonctionnaires, en proportion de sa population, que n'importe quel pays avancé. De ce fait, elle n'est plus compétitive par rapport à ces autres pays (la dégradation constante de notre commerce extérieur le prouve) et le sera de moins en mois, ce qui maintiendra ou amplifiera son niveau de chômage et aggravera le financement de sa protection sociale. Tôt ou tard, les Français devront se rendre à l'évidence, comme leurs voisins et concurrents Anglais, Irlandais, Danois, Suédois, etc., qui ont su diminuer l'emploi public, et avec lui le chômage qu'il entraîne dans le secteur marchand de l'économie.

 

Aucune de ces mesures ne peut garantir qu'un salarié surpayé qui perd son emploi en retrouvera un. Alors certains Américains réagissent comme des Français : ils demandent l'intervention de l'Etat ! Ils suggèrent de subventionner les sociétés qui gardent leurs salariés ou en augmentent le nombre ; de pénaliser celles qui licencient ; d'interdire le licenciement dans certains cas ; d'instaurer un salaire minimum plus élevé ; de bloquer certaines importations ou de les taxer ; etc., etc.

 

Nous sommes bien placés en France pour leur expliquer qu'aucune de ces mesures ne marche, parce que toutes ont le même résultat depuis un quart de siècle : augmenter nos impôts, ce qui diminue notre niveau de vie et augmente notre chômage.

§           Les subventions coûtent de l'argent, c'est-à-dire des impôts, c'est-à-dire du niveau de vie. Et des contribuables qui ont moins d'argent parce que plus d'impôts achètent moins, ce qui diminue l'emploi.

§           En pénalisant les entreprises, on les oblige à délocaliser ou à sous-traiter à l'étranger ; en augmentant leurs impôts on les oblige à moins investir et on les rend moins compétitives, ce qui leur fait perdre des parts de marché, donc diminue leurs ventes, donc les oblige à licencier.

§           En interdisant les licenciements dans certains cas, on oblige les entreprises à être moins rentables, à moins bien s'adapter à la concurrence, à moins bien adapter les compétences de leur personnel aux besoins évolutifs du marché, ce qui les affaiblit, donc les empêche de se développer et d'embaucher ; et on les encourage à se développer à l'étranger.

§           En augmentant le SMIC… mais nous en avons déjà parlé.

§           En bloquant certaines importations ou en les taxant, on oblige les consommateurs à payer davantage pour les biens ou services correspondants, ce qui leur laisse moins d'argent à dépenser pour d'autres produits ou services, ce qui diminue le chiffre d'affaires - donc l'emploi de ceux qui produisent ces autres richesses ; au total, les consommateurs achètent moins, leur niveau de vie baisse et l'emploi baisse aussi.

 

On pourrait multiplier les exemples. L'effet économique néfaste de toutes ces mesures interventionnistes est connu et documenté depuis des décennies. Mais à chaque génération, de nouveaux citoyens qui ne le savent pas sont prêts à gober les propositions de politiciens et de syndicalistes qui spéculent sur leur ignorance.

 

Ainsi va le monde !

 

 

Daniel MARTIN

 

 

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