Vivre

La psychologie du bonheur

 

Mise à jour : 16/08/2005

L'ouvrage qui porte le titre ci-dessus, écrit par Mihaly Csikszentmihalyi, est publié chez Robert Laffont. A ma connaissance, le nom de l'auteur se prononce "Tchik-sént-mi-haï" ; c'est un universitaire américain d'origine hongroise qui a consacré sa vie à la recherche et l'enseignement de la psychologie.

Ce livre a été écrit en 1990. Il prend en compte trente ans de recherches de l'auteur et les publications de dizaines d'autres chercheurs. Il contient une explication très complète et pertinente de ce qu'est le bonheur, ainsi que des conseils pratiques pour y parvenir. C'est un ouvrage facile et agréable à lire, qui ne demande aucune connaissance préalable. Je résume et commente ici ses principales explications et conclusions.

 

Table des matières

1.    La définition du bonheur 1

1.1  Ce que le bonheur n'est pas. 1

1.2  L'expérience optimale. 2

1.3  Comment identifier les instants de bonheur. 3

1.4  L'insatisfaction.. 3

1.4.1      Les réactions inadéquates à l'insatisfaction.. 4

1.4.2      Donner un sens à sa vie. 4

1.5  Expérience optimale et complexité. 4

1.5.1      Apprendre pour le plaisir. 5

1.5.2      Développer sa culture. 5

2.    Atteindre le bonheur 6

2.1  Les bonheurs sans défi 7

2.2  Les cultures propices au bonheur. 7

2.3  Vainqueurs et victimes. 8

3.    Bonheur et règles morales. 9

4.    Conclusion. 10

5.    Références. 10

 

1.                    La définition du bonheur

1.1                 Ce que le bonheur n'est pas

L'auteur s'est aperçu, vingt-cinq ans avant d'écrire "Vivre", que :

§           Le bonheur n'est pas quelque chose qui arrive à l'improviste, il n'est pas le résultat de la chance ;

[En somme, le bonheur d'une personne résulte de ses actions et attitudes, non de quelque événement extérieur.]

§           Il ne s'achète pas et ne se commande pas ;

[On peut être heureux en étant pauvre et on ne peut pas devenir heureux parce qu'on l'a décidé.]

§           Il ne dépend pas des conditions externes, mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées.

[Un événement favorable ne rend pas nécessairement heureux et un événement défavorable ne rend pas nécessairement malheureux. C'est la façon d'interpréter ces événements qui compte :

·            on peut éprouver de l'angoisse ou de la frustration après avoir gagné de l'argent ("le fisc ne va-t-il pas m'en prendre la plus grande partie" ou "si j'avais eu plus de chance j'en aurais gagné le double"…) ;

·            on peut éprouver de la joie après un grave accident ("ah, je suis toujours vivant et mes projets ne sont pas remis en cause !")]

1.2                 L'expérience optimale

L'auteur nomme expérience optimale ce que ressent une personne à un moment où elle se dit pleinement heureuse. Voici des exemples qu'il cite :

« C'est ce que ressent le navigateur quand le vent fouette son visage et que le bateau fend la mer - les voiles, la coque, le vent et la mer créent une harmonie qui vibre dans ses veines;

C'est ce qu'éprouve l'artiste peintre quand les couleurs s'organisent sur le canevas et qu'une nouvelle oeuvre (une création) prend forme sous la main de son créateur ébahi ;

C'est le sentiment d'un père (ou d'une mère) face au premier sourire de son enfant.

Pareilles expériences intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants des camps de concentration qui ont connu des conditions terribles et frôlé la mort se rappellent souvent qu'au milieu de leurs épreuves ils ont vécu de riches et intenses expériences intérieures en réaction à des événements aussi simples que le chant d'un oiseau, la réussite d'une tâche difficile, la création d'une poésie ou le partage d'un croûton de pain.

Contrairement à ce que croient bien des gens, des expériences comme celles-là, les meilleurs moments de la vie, n'arrivent pas lorsque la personne est passive ou au repos (même si le repos peut être fort agréable après l'effort). Ces grands moments surviennent quand le corps ou l'esprit sont utilisés jusqu'à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d'important.

L'expérience optimale est donc quelque chose que l'on peut provoquer : l'enfant qui place avec des doigts tremblants le dernier cube sur la haute tour qu'il a construite, le nageur qui fait ses longueurs en essayant de battre son propre record, le violoniste qui maîtrise un passage difficile, par exemple. Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi par l'expérience optimale. »

 

L'expérience optimale repose sur une harmonie intérieure, résultat d'un accord entre certaines intentions ou aspirations de la personne et la possibilité de les réaliser. En somme, est heureux celui qui peut répondre oui à la question « Ca va comme tu veux ? »

1.3                 Comment identifier les instants de bonheur

Les chercheurs utilisent une méthode appelée ESM (Experience Sampling Method). A des instants aléatoires de la journée où un signal sonore retentit, une personne qui participe à l'expérience est invitée à noter son niveau de bonheur, en utilisant une échelle allant de 1 (très triste) à 7 (très heureuse). La personne note aussi les circonstances correspondantes : travail (et quel type), repas, jeu avec des enfants, regarder la télévision, etc.

 

Cette procédure peut durer de quelques jours à quelques semaines. Avec un nombre suffisant de participants représentant un échantillon significatif de la population étudiée (âge, profession, circonstances de la vie, etc.) on peut trouver des corrélations entre situation et niveau de bonheur.

1.4                 L'insatisfaction

Pour bien caractériser les situations de bonheur il est utile d'identifier les situations d'insatisfaction, dont voici des exemples :

§           L'indifférence du monde qui entoure chacun de nous :

·            L'univers n'est ni bienfaisant ni cruel, mais ses lois ne tiennent nullement compte de ce qui plaît ou déplaît à l'homme. Il y a des inondations, des tremblements de terre…

·            Les lois économiques sont basées sur les coûts et les profits, pas sur le mérite des salariés ou les désirs des consommateurs, notions d'ailleurs très subjectives…

·            Le succès d'un artiste ou d'une équipe de football dépend souvent beaucoup de la chance…

§           L'impuissance de l'homme face à des forces qui le dépassent : on ne peut ni empêcher les tremblements de terre, ni empêcher la direction d'une multinationale située à 5000 km de décider de licencier des salariés qui ont été fidèles à une société filiale pendant trente ans, ni empêcher un politicien au pouvoir de prendre sans concertation des décisions injustes…

§           L'injustice, lorsque des terroristes assassinent des innocents ou que la maladie frappe une personne méritante.

§           L'obligation de faire pendant des années un travail qu'on n'aime pas, parce qu'il faut bien gagner sa vie, etc.

 

Dans toutes ces situations il y a un conflit entre les désirs ou les intentions d'une personne et la situation qu'elle subit. La personne ressent de l'injustice, de l'anxiété, de la jalousie, de la honte, de l'ennui, etc. Ce conflit est l'opposé de l'harmonie qui conditionne le bonheur.

 

Lorsque le sentiment d'insatisfaction d'une personne perdure, sa désillusion peut devenir de l'anxiété ontologique, c'est-à-dire une impression que la vie n'a pas de sens et ne mérite pas d'être vécue.

1.4.1             Les réactions inadéquates à l'insatisfaction

La réponse traditionnelle à cette anxiété est apportée aux hommes par une religion révélée comme le christianisme ou l'islam, qui explique les situations par une volonté divine et promet une vie heureuse après la mort. Mais aujourd'hui de moins en moins de gens s'en contentent.

 

Beaucoup de gens insatisfaits s'imaginent que l'enrichissement matériel, c'est-à-dire la possession d'un nombre croissant d'objets (maison, voiture, etc.) leur apportera le bonheur. S'ils travaillent très dur à gagner de quoi les acquérir, certains peuvent oublier leur angoisse pendant leurs efforts, mais elle reviendra lorsqu'ils s'arrêteront de travailler pour en jouir. Comme on peut s'en douter, aucune corrélation entre le Produit Intérieur Brut (PIB) d'un pays et le nombre de ses ressortissants qui se déclarent heureux dans les études ESM n'a pu être établie. En somme, l'agent ne fait pas le bonheur.

 

Certains insatisfaits se lancent à corps perdu dans les excès alimentaires, l'alcool, la drogue, la violence ou le sexe, mais ces excès n'apportent pas, non plus, l'harmonie désirée. Heureusement, une société moderne n'est pas condamnée à se dégrader sans cesse, comme le montre l'exemple des Etats-Unis, où le nombre des comportements socialement regrettables diminue.

1.4.2             Donner un sens à sa vie

L'auteur énonce trois caractéristiques d'une vie qui a un sens, c'est-à-dire d'une vie où la personne agit en harmonie avec ses désirs :

§           La personne a un projet : elle sait ce qu'elle veut faire de sa vie dans les mois et les années qui viennent. Elle ne trouve donc pas sa vie vide et sans intérêt.

§           La personne s'engage pour réaliser son projet : elle fait l'effort qu'il faut pour réussir chacune des étapes de son projet, elle se concentre, elle s'implique.

§           La personne ressent une harmonie entre son projet et son action pour le réussir : loin d'être assaillie de doutes, la personne sait qu'elle fait tout ce qu'elle peut pour réussir son projet ; et cette certitude de faire le maximum lui procure une harmonie qui est déjà un bonheur.

1.5                 Expérience optimale et complexité

Chaque fois qu'une personne éprouve une expérience optimale elle s'enrichit, il lui en reste quelque chose : des souvenirs agréables, la certitude d'avoir appris quelque chose qui pourra lui servir plus tard, la fierté d'avoir atteint des objectifs, etc. Cet enrichissement est appelé complexification par l'auteur : la personnalité qui s'enrichit lors d'une expérience optimale devient plus complexe. Et en devenant plus complexe elle prend confiance en elle-même, elle acquiert plus d'estime de soi.

 

La complexité se traduit chez une personne par deux processus psychiques :

§           La différentiation, qui lui permet de se distinguer des autres en tant qu'être unique, existant par lui-même, avec son aptitude propre à répondre aux défis et sa liberté de décider ce qu'il fait ;

§           L'intégration, qui lui permet de vivre et d'agir en harmonie avec les personnes et la société alentour, d'y jouer un rôle, d'y exercer une responsabilité, d'y être appréciée ou redoutée.

 

Différentiation et intégration sont indispensables à l'estime de soi, sans laquelle une personne ne peut être heureuse. Or l'image qu'elle a d'elle-même provient de la communication avec les personnes qui l'entourent : est-elle appréciée dans son travail ?, sa présence est-elle réclamée par ses collègues et ses amis ?, etc. Une personne qui se sent exclue est forcément malheureuse.

 

C'est pourquoi on peut expliquer l'action des « tagueurs », « grapheurs » ou autres soi-disant « artistes urbains » qui salissent nos murs en y barbouillant des dessins ou des signatures stylisées, comme la volonté de gens exclus d'affirmer leur existence (la différentiation) et leur pouvoir de s'imposer à une société qui les rejette et les méprise (intégration par une action négative).

1.5.1             Apprendre pour le plaisir

Ces deux processus qui paraissent opposés sont en fait complémentaires en matière d'enrichissement de la personnalité. Lorsqu'une personne vient d'acquérir une connaissance utile, elle s'est différentiée des autres (dont certains n'ont peut-être pas cette connaissance) et elle a acquis le pouvoir de mieux s'intégrer dans la société en l'utilisant, d'y apporter quelque chose de plus. Apprendre procure donc un plaisir à la fois par le progrès de la différentiation et par celui de l'intégration ; la personne qui a appris quelque chose a l'impression d'avoir acquis plus de pouvoir, plus de poids.

 

A force d'éprouver du plaisir lorsqu'elle apprend des choses utiles, ou qu'elle acquiert des connaissances culturelles porteuses de beauté ou d'harmonie qu'elle peut partager avec d'autres, une personne prend l'habitude d'apprendre avec joie. Très rapidement, apprendre peut devenir une fin en soi, un plaisir éprouvé sans même qu'on ait l'espoir d'utiliser l'acquis ; l'effort d'apprendre ne coûte plus alors beaucoup d'énergie psychique, il est accepté avec joie. Contrairement à l'étudiant qui souffre d'être obligé d'apprendre pour réussir un examen, celui qui apprend avec joie est heureux du seul fait qu'il apprend, sans penser à la récompense future de la réussite à l'examen.

 

On peut étendre le propos qui précède : tout ce qu'une personne fait librement, sans obligation ou espoir de récompense, peut être pour elle source d'enrichissement. C'est ce qui explique le nombre de bénévoles qui travaillent dans les associations françaises avec le seul espoir de contribuer, d'être associés à des buts qu'ils estiment. Et il y a en France environ 1 million d'associations.

1.5.2             Développer sa culture

On a parfois l'occasion d'être heureux lorsqu'on peut apprécier ce qui est beau (un paysage, une sculpture, etc.), ou ce qui est méritant (l'action humanitaire de certains médecins en Afrique, etc.), ou en général ce qu'on peut admirer : l'admiration contribue à donner un sens à la vie.

        Mais ce qu'on peut admirer résulte d'une culture, c'est-à-dire de connaissances qu'on a acquises en lisant, en voyageant, en allant au spectacle, en pratiquant une religion, etc. L'auteur déplore que certains ne sachent pas cette vérité, et passent alors à côté de possibilités de bonheur :

"Malheureusement, un trop grand nombre l'ignorent, espérant donner sens à leur vie en recourant seulement à leurs propres moyens. C'est comme si on voulait refaire la culture matérielle à chaque génération, comme s'il fallait réinventer la roue, le feu, l'électricité, etc. Ignorer l'information chèrement acquise de nos devanciers ou vouloir découvrir des valeurs et des buts viables par soi-même est pure folie. C'est comme vouloir fabriquer un microscope électronique sans l'aide des outils et des connaissances de la physique.

Les personnes qui ont élaboré un projet de vie cohérent et sensé se souviennent que leurs parents leur lisaient des histoires lorsqu'elles étaient jeunes. Racontés par des personnes aimantes et dignes de confiance, les contes, les récits bibliques, les actions héroïques et les événements importants de la famille fournissent les premiers ingrédients d'un ordonnancement porteur de sens que l'on peut tirer du passé.

Par contre, les personnes qui ne se sont jamais donné de projets ou qui ont accepté aveuglément les idées ambiantes n'ont pas de tels souvenirs. Il est peu probable que les émissions télévisuelles courantes pour les jeunes […] fournissent un éventuel projet de vie."

2.                    Atteindre le bonheur

Selon l'auteur, l'expérience optimale comporte huit caractéristiques majeures :

"1.   la tâche entreprise est réalisable mais constitue un défi et exige une aptitude particulière ;

[La personne s'est fixé un but qui représente un défi et exige une aptitude particulière et un effort.]

2.    l'individu se concentre sur ce qu'il fait ;

[En faisant l'effort nécessaire pour atteindre son but, la personne doit se concentrer assez fort pour oublier son environnement et ne pas se laisser distraire.]

3.    la cible visée est claire ;

[Le but est défini sans ambiguïté au départ de l'action.]

4.    l'activité en cours fournit une rétroaction immédiate ;

[La personne peut constater son progrès vers son but au fur et à mesure de son action, sans attendre.]

5.    l'engagement de l'individu est profond et fait disparaître toute distraction ;

[C'est une conséquence de la concentration.]

6.    la personne exerce le contrôle sur ses actions ;

[La personne n'est pas inquiète, elle est certaine d'atteindre son but, elle contrôle la situation. Le but choisi n'est donc pas trop ambitieux, il est à la portée de la personne.]

7.    la préoccupation de soi disparaît, mais, paradoxalement, le sens du soi est renforcé à la suite de l'expérience optimale ;

[Autre conséquence de la concentration, la personne pense à ce qu'elle fait pour atteindre son but, pas à elle-même, à ses sensations ou à l'image d'elle-même qu'elle donne aux autres ; et une fois le but atteint, elle a l'impression que le succès a enrichi, complexifié sa personnalité.]

8.    la perception de la durée est altérée."

[Encore une conséquence de la concentration de la personne : elle ne voit pas le temps passer pendant qu'elle s'efforce d'atteindre le but qu'elle s'est fixé.]

 

On comprend que cette expérience optimale concerne une action précise et d'une durée limitée. Mais l'auteur prend soin de préciser que les individus qui savent le mieux adopter l'attitude mentale propice à la transformation d'une grande partie de leurs actions en expériences optimales ont une chance d'enchaîner de telles expériences au point que la majeure partie de leur existence est heureuse. En somme, il dit que le bonheur est à la portée de chacun ! Et l'ouvrage contient de nombreux exemples de personnes qui ont su transformer des circonstances de leur vie, même si elles sont en apparence pénibles, en expériences optimales.

2.1                 Les bonheurs sans défi

Personnellement, sans rejeter aucun des arguments de l'auteur ou en diminuer la portée, je sais qu'on peut aussi être heureux sans pour autant relever un défi. C'est ainsi que je me sens très heureux lorsque je suis assis dans mon jardin, par une belle journée ensoleillée, à regarder les arbres, les fleurs et les oiseaux. J'obtiens alors mon plaisir sans relever de défi, mais en profitant de mon aptitude à percevoir la beauté et l'harmonie de ce jardin, et à réaliser combien j'ai de la chance de pouvoir en profiter.

        Mais à part la nécessité du défi, je suis d'accord avec les autres caractéristiques du bonheur citées par l'auteur. Assis dans mon jardin à ce moment-là, je me concentre sur ma tâche : admirer le jardin, et ma cible est claire : en profiter; la contemplation me fournit une rétroaction immédiate : dès que je regarde des fleurs ou des arbres, j'ai une agréable impression de vie et de beauté ; mon engagement est total : j'oublie les autres sujets de préoccupation de mon existence ; je n'ai aucune inquiétude, rien ne m'empêchera d'admirer ce jardin tant que j'en aurai envie ; lorsque je me lèverai de ma chaise-longue pour faire autre chose, je me sentirai plus riche d'une dose de beauté, de calme et d'harmonie ; enfin, tant que je serai resté plongé dans ma contemplation, je n'aurai pas senti le temps passer.

 

De manière plus générale, on peut être heureux sans relever de défi lorsqu'on est sensible à la beauté d'un paysage, d'un objet d'art ou d'une musique ; à la grâce d'un corps de ballet ; à la musique des vers d'un poème ou à la concision d'une démonstration mathématique. Ce genre de bonheur est en général de courte durée, mais il peut être assez intense pour justifier qu'on fasse tout un voyage pour en profiter.

2.2                 Les cultures propices au bonheur

J'ai expliqué pourquoi on ne peut pas juger les valeurs d'une culture A en prenant comme critères celles d'une culture B. Mais comme le souligne l'auteur, la comparaison de deux cultures est possible en ce qui concerne la proportion de la population à qui chacune permet d'atteindre le bonheur, et la fréquence des circonstances où elle le permet. En étudiant ainsi diverses cultures, on a la surprise d'en trouver qui sont très efficaces malgré leur caractère primitif, comme les Pygmées de la forêt Ituri et les Amérindiens de Colombie Britannique. On en trouve aussi qui ont fait le malheur d'une grande partie de leur population, comme la culture des Anglais moyens de l'époque de la révolution industrielle, celle des habitants des îles Dobu ou celle de la tribu Yanomami au Venezuela.

 

Je regrette de constater que de nos jours beaucoup de Français sont atteints de « sinistrose ».

2.3                 Vainqueurs et victimes

La vie est pleine de difficultés, devant lesquelles une personne réagit plus ou moins bien.

 

Certaines personnes sont si abattues face à un problème sérieux qu'elles perdent leur faculté de réfléchir calmement. Elles s'énervent, se sentent victimes d'une injustice ou d'une mauvaise action, accusent le sort. Plus le temps passe, plus elles s'enfoncent dans leur statut de victime, plus elles se sentent impuissantes ; et la résolution de leur problème n'avance pas.

C'est le cas par exemple de certains chômeurs, qui estiment que leur ancienne société (ou l'Etat) leur doit un travail, dans leur qualification, avec le même salaire qu'avant, et près de chez eux. Ils trouvent que si ce travail-là ne leur est pas fourni, ils sont victimes d'une injustice. Ils manifestent avec d'autres chômeurs pour faire pression sur l'Etat, ou ils occupent leur ancienne entreprise pour faire pression sur sa direction.

Mais à aucun moment ils ne se posent la question de savoir si l'économie de leur région a toujours besoin de salariés qui ont leur qualification, ou si les entreprises peuvent se permettre de la payer autant qu'avant. Ces chômeurs s'enfoncent dans leur statut de victime, en demandant dans un monde en évolution rapide que pour eux tout soit comme avant. En somme, ils demandent à l'économie de s'adapter à leurs désirs sans se demander s'ils ne devraient pas plutôt s'adapter eux-mêmes à l'économie telle qu'elle est. En deux mots, ils font un caprice.

 

D'autres personnes, au contraire, ne se laissent pas abattre par une difficulté ; en fait, celle-ci les stimule, décuple leur volonté de s'en sortir. Ils examinent alors la difficulté objectivement et dans tous ses aspects, essaient toutes les solutions qui leur viennent à l'esprit. Cette attitude ne garantit pas leur succès, mais elle en maximise la probabilité.

 

Face à un problème, les personnes qui se laissent abattre sont des faibles, des perdants, des gens qui deviennent des victimes à force d'estimer l'être. Les personnes qui se battent tant qu'il leur reste des forces sont des forts, des gagneurs. Les premiers ont peu de chances d'atteindre le bonheur, les seconds ont toutes les chances d'y parvenir.

 

Le bonheur professionnel se mérite et n'arrive jamais sans efforts.

3.                    Bonheur et règles morales

Les huit caractéristiques de l'expérience optimale ci-dessus ne comprennent pas de critère moral ! La pire crapule, le pire terroriste peut être heureux pendant qu'il prépare ses méfaits ou fait souffrir d'autres personnes.

 

La société doit donc inculquer les règles morales à chacun de ses membres, de manière à ce que celui qui les enfreint soit clairement rejeté ; celui qui enfreint ces règles doit être mis dans l'incapacité de s'intégrer, notamment en étant emprisonné.

(Hélas, l'efficacité d'une telle mesure est incertaine : tant qu'une personne malfaisante, même rejetée par la quasi totalité de ses concitoyens, peut s'intégrer à un sous-groupe - codétenus, terroristes, etc. - elle pourra encore atteindre un certain niveau de bonheur tout en continuant à nuire.)

 

Il est donc regrettable qu'on trouve autant de livres et de films qui glorifient des voleurs ou des assassins, ou même simplement qui rendent sympathiques des marginaux ou des révolutionnaires dont l'attitude antisociale est moralement inexcusable. Beaucoup d'esprits faibles sont influencés par ces fictions et ne savent plus bien distinguer ce qui est permis de ce qui est défendu.

 

Pour certaines gens, aujourd'hui, les valeurs traditionnelles comme le travail, le respect et l'honnêteté ont perdu leur validité, sans avoir été remplacées par d'autres critères de comportement aussi valables socialement.

 

Voici comment l'auteur décrit les caractéristiques d'une éducation familiale qui prépare un enfant à être plus tard un adulte heureux :

"Un contexte familial favorisant l'expérience optimale pourrait être décrit par cinq caractéristiques.

1)    La clarté : l'enfant sait ce que ses parents attendent de lui ; dans la famille, les buts et la rétroaction ne sont pas ambigus.

2)    L'intérêt : l'enfant perçoit que ses parents se préoccupent de ce qu'il fait et de ce qu'il ressent.

3)    Le choix : l'enfant sent qu'il a une gamme de possibilités parmi lesquelles il peut choisir, y compris celle de transgresser les règles (dans la mesure où il est prêt à en subir les conséquences).

4)    La confiance permettant à l'enfant de mettre de côté le bouclier de ses défenses, d'être moins préoccupé de lui-même, bref, d'être authentique et de s'impliquer dans ce qui l'intéresse.

5)    Le défi : les parents s'efforcent constamment de fournir des possibilités d'action de difficulté croissante à mesure que l'enfant grandit.

Ce contexte familial fournit la base idéale pour vivre en bonne santé psychique, profiter de la vie et être heureux. Ces conditions correspondent aux composantes de l'expérience optimale : buts et règles clairs, rétroaction, sentiment de contrôle, concentration sur la tâche en cours, motivation et défi."

 

Par extension, lorsque la société française ne réussit pas l'intégration harmonieuse de ses immigrés issus de la culture musulmane, très différente de la sienne par ses valeurs, elle déplore ensuite la révolte de certains jeunes issus de cette immigration, qui n'ont plus de repère culturel clair. Livrés à eux-mêmes ou à l'influence de prédicateurs fondamentalistes, certains de ces jeunes adoptent alors des valeurs qui leur permettent de s'affirmer en s'intégrant à une bande ou à des groupuscules terroristes.

 

C'est pour que les règles de la vie en société soient claires, stables et connues de tous qu'il faut des lois écrites [1]. En ce sens-là, on peut critiquer en France le système légal anglo-américain connu sous le terme de "Common Law", où des délits très semblables peuvent être sanctionnés de manière assez différente par des juges différents d'un même pays, parce que l'interprétation des lois et de la jurisprudence dépend de chaque juge beaucoup plus que chez nous.

        Notons du reste que l'attachement des Anglais à cette souplesse des lois, cette possibilité de les adapter chaque fois aux circonstances, fait que le Royaume-Uni ne s'est pas doté d'une Constitution, bien que ce soit une véritable démocratie.

4.                    Conclusion

Je dois reconnaître que ce que j'ai appris dans "Vivre" compte désormais pour moi. Si quelqu'un m'avait affirmé qu'on peut en 240 pages définir et caractériser le bonheur, puis donner des conseils utiles à la grande majorité des gens, je l'aurais traité de naïf. Après avoir lu ce livre, je le trouve aussi utile pour guider ma pensée que le "Discours de la méthode" de Descartes, lui aussi très concis [2].

 

 

Daniel MARTIN

5.                    Références

[1]   Un des premiers gouvernants à vouloir que toutes les lois soient à chaque occasion appliquées de la même manière, à tous ses sujets, dans tout son royaume fut le roi Hammourabi, qui régna sur la Mésopotamie vers 1700 ans avant Jésus-Christ. Il fit graver sur une stèle de basalte noir 282 lois que tous ses citoyens lisant les caractères cunéiformes pouvaient lire et devaient respecter. Cette stèle, le Code d'Hammourabi, est aujourd'hui au Louvre.

 

[2]   Discours de la méthode - Texte intégral  http://perso.wanadoo.fr/minerva/DM/DM_entier.htm

 

 

 

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